les sentiments qu'une si grande date leur inspirait. Ils le voulaient
d'autant plus qu'un groupe de republicains anglais leur avait delegue
un de ses membres les plus connus et les plus sympathiques, M. le
professeur Beesly.
Le banquet ne devait reunir qu'un petit nombre de convives.
On remarquait parmi eux deux representants de la deputation de Paris,
MM. Peyrat et Farcy; un conseiller general de la Seine, M. Lesage;
plusieurs membres du conseil municipal de Paris, MM. Allain-Targe,
Jobbe-Duval, Loiseau-Pinson; plusieurs publicistes de la presse
republicaine, MM. Frederic Morin, Ernes, Lefevre, Guillemet, Lemer,
Sourd, Adam, Charles Quentin; enfin quelques membres des divers
groupes republicains, MM. Harant Olive, etc. M. le docteur Robinet
presidait.
Victor Hugo et Louis Blanc avaient ete invites. Victor Hugo, qui est
actuellement a Guernesey, et Louis Blanc, qui est a Londres, n'avaient
pu se rendre a cet appel. Mais ils avaient envoye des lettres qui ont
ete lues au milieu des applaudissements enthousiastes.
Voici la lettre de Victor Hugo:
Mes chers concitoyens,
Vous voulez bien desirer ma presence a votre banquet. Ma presence,
c'est ma pensee. Laissez-moi donc prendre un moment la parole au
milieu de vous.
Amis, ayons confiance. Nous ne sommes pas si vaincus qu'on le suppose.
A trois empereurs, opposons trois dates: le 14 juillet, le 10 aout, le
21 septembre. Le 14 juillet a demoli la Bastille et signifie Liberte;
le 10 aout a decouronne les Tuileries et signifie Egalite; le 21
septembre a proclame la republique et signifie Fraternite. Ces trois
idees peuvent triompher de trois armees. Elles sont de taille a
colleter tous les monstres; elles se resument en ce mot, Revolution.
La Revolution, c'est le grand dompteur, et si la monarchie a les lions
et les tigres, nous avons, nous, le belluaire.
Puisqu'on est en train de faire des denombrements, faisons le notre.
Il y a d'un cote trois hommes, et de l'autre tous les peuples. Ces
trois hommes, il est vrai, sont trois Tout-Puissants. Ils ont tout ce
qui constitue et caracterise le droit divin; ils ont le glaive, le
sceptre, la loi ecrite, chacun leur dieu, chacun leurs pretres; ils
ont les juges, les bourreaux, les supplices, et l'art de fonder
l'esclavage sur la force meme des esclaves. Avez-vous lu
l'epouvantable code militaire prussien? Donc, ces tout-puissants-la
sont les Dieux; nous n'avons, nous, que ceci pour nous d'etre les
Hommes. A l'antique monarchie qui est le passe vivant, et vivant de
la vie terrible des morts, aux rois spectres, au vieux despotisme
qui peut d'un geste tirer quatre millions de sabres du fourreau, qui
declare la force superieure au droit, qui restaure l'ancien crime
appele la conquete, qui egorge, massacre, pille, extermine, pousse
d'innombrables masses a l'abattoir, ne se refuse aucune infamie
profitable, et vole une province dans la patrie et une pendule dans
la maison, a cette formidable coalition des tenebres, a ce pouvoir
compacte, nocturne, enorme, qu'avons-nous a opposer? un rayon
d'aurore. Et qui est-ce qui vaincra? la Lumiere.
Amis, n'en doutez pas. Oui, la France vaincra. Une trinite d'empereurs
peut etre une trinite comme une autre, mais elle n'est pas l'unite.
Tout ce qui n'est pas un se divise. Il y a une premiere chance, c'est
qu'ils se devoreront entre eux; et puis il y en a une seconde, c'est
que la terre tremblera. Pour faire trembler la terre sous les rois,
il suffit de certaines voix tonnantes. Ces voix sont chez nous. Elles
s'appellent Voltaire, Rousseau, Mirabeau. Non, le grand continent,
tour a tour eclaire par la Grece, l'Italie et la France, ne retombera
pas dans la nuit; non, un retour offensif des vandales contre la
civilisation n'est pas possible. Pour defendre le monde, il suffit
d'une ville; cette ville, nous l'avons. Les bouchers pasteurs de
peuples ayant pour moyen la barbarie et pour but le sauvagisme, les
fleaux du destin, les conducteurs aveugles de multitudes sourdes,
les irruptions, les invasions, les deluges d'armees submergeant les
nations, tout cela c'est le passe, mais ce n'est point l'avenir;
refaire Cambyse et Nemrod est absurde, ressusciter les fantomes est
impossible, remettre l'univers sous le glaive est un essai insense;
nous sommes le dix-neuvieme siecle, fils du dix-huitieme, et, soit par
l'idee, soit par l'epee, le Paris de Danton aura raison de l'Europe
d'Attila.
Je l'affirme, et, certes, vous n'en doutez point.
Maintenant je propose un toast.
Que nos gouvernants momentanes ne l'oublient pas, la preuve de la
monarchie se fait par la Siberie, par le Spielberg, par Spandau,
par Lambessa et Cayenne. La preuve de la republique se fait par
l'amnistie.
Je porte un toast a l'amnistie qui fera freres tous les francais, et a
la republique qui fera freres tous les peuples.
XII
L'AVENIR DE L'EUROPE
Les organisateurs du Congres de la Paix, qui s'est tenu, en 1872, a
Lugano, avaient ecrit a Victor Hugo pour lui demander de s'y rendre.
Victor Hugo, retenu a Guernesey, leur a repondu la lettre suivante:
_Aux membres du Congres de la Paix, a Lugano._
Hauteville-House, 20 septembre 1872.
Mes compatriotes europeens,
Votre sympathique invitation me touche. Je ne puis assister a votre
congres. C'est un regret pour moi; mais ce que je vous eusse dit,
permettez-moi de vous l'ecrire.
A l'heure ou nous sommes, la guerre vient d'achever un travail
sinistre qui remet la civilisation en question. Une haine immense
emplit l'avenir. Le moment semble etrange pour parler de la paix.
Eh bien! jamais ce mot: Paix, n'a pu etre plus utilement prononce
qu'aujourd'hui. La paix, c'est l'inevitable but. Le genre humain
marche sans cesse vers la paix, meme par la guerre. Quant a moi, des
a present, a travers la vaste animosite regnante, j'entrevois
distinctement la fraternite universelle. Les heures fatales sont une
clairevoie et ne peuvent empecher le rayon divin de passer a travers
elles.
Depuis deux ans, des evenements considerables se sont accomplis. La
France a eu des aventures; une heureuse, sa delivrance; une terrible,
son demembrement. Dieu l'a traitee a la fois par le bonheur et par le
malheur. Procede de guerison efficace, mais inexorable. L'empire de
moins, c'est le triomphe; l'Alsace et la Lorraine de moins, c'est la
catastrophe. Il y a la on ne sait quel melange de redressement et
d'abaissement. On se sent fier d'etre libre, et humilie d'etre
moindre. Telle est aujourd'hui la situation de la France qu'il faut
qu'elle reste libre et redevienne grande. Le contre-coup de notre
destinee atteindra la civilisation tout entiere, car ce qui arrive
a la France arrive au monde. De la une anxiete generale, de la une
attente immense; de la, devant tous les peuples, l'inconnu.
On s'effraie de cet inconnu. Eh bien, je dis qu'on s'effraie a tort.
Loin de craindre, il faut esperer.
Pourquoi?
Le voici.
La France, je viens de le dire, a ete delivree et demembree. Son
demembrement a rompu l'equilibre europeen, sa delivrance a fonde la
republique.
Effrayante fracture a l'Europe; mais avec la fracture le remede.
Je m'explique.
L'equilibre rompu d'un continent ne peut se reformer que par une
transformation. Cette transformation peut se faire en avant ou en
arriere, dans le mal ou dans le bien, par le retour aux tenebres ou
par l'entree dans l'aurore. Le dilemme supreme est pose. Desormais,
il n'y a plus de possible pour l'Europe que deux avenirs: devenir
Allemagne ou France, je veux dire etre un empire ou etre une
republique.
C'est ce que le solitaire fatal de Sainte-Helene avait predit, avec
une precision etrange, il y a cinquante-deux ans, sans se douter qu'il
serait l'instrument indirect de cette transformation, et qu'il y
aurait un Deux-Decembre pour aggraver le Dix-Huit-Brumaire, un Sedan
pour depasser Waterloo, et un Napoleon le Petit pour detruire Napoleon
le Grand.
Seulement, si le cote noir de sa prophetie s'accomplissait, au lieu de
l'Europe cosaque qu'il entrevoyait, nous aurions l'Europe vandale.
L'Europe empire ou l'Europe republique; l'un de ces deux avenirs est
le passe.
Peut-on revivre le passe?
Evidemment non.
Donc nous aurons l'Europe republique.
Comment l'aurons-nous?
Par une guerre ou par une revolution.
Par une guerre, si l'Allemagne y force la France. Par une revolution,
si les rois y forcent les peuples. Mais, a coup sur, cette chose
immense, la Republique europeenne, nous l'aurons.
Nous aurons ces grands Etats-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux
monde comme les Etats-Unis d'Amerique couronnent le nouveau. Nous
aurons l'esprit de conquete transfigure en esprit de decouverte; nous
aurons la genereuse fraternite des nations au lieu de la fraternite
feroce des empereurs; nous aurons la patrie sans la frontiere, le
budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation
sans la barriere, l'education sans l'abrutissement, la jeunesse sans
la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l'echafaud,
la vie sans le meurtre, la foret sans le tigre, la charrue sans le
glaive, la parole sans le baillon, la conscience sans le joug, la
verite sans le dogme, Dieu sans le pretre, le ciel sans l'enfer,
l'amour sans la haine. L'effroyable ligature de la civilisation sera
defaite; l'isthme affreux qui separe ces deux mers, Humanite et
Felicite, sera coupe. Il y aura sur le monde un flot de lumiere. Et
qu'est-ce que c'est que toute cette lumiere? C'est la liberte. Et
qu'est-ce que c'est que toute cette liberte? C'est la paix.
XIII
OFFRES DE RENTRER A L'ASSEMBLEE
A la fin de mars 1873, Victor Hugo, etant a Guernesey, recevait de
Lyon les deux lettres suivantes:
Illustre citoyen Victor Hugo,
Au nom d'un groupe de citoyens radicaux du sixieme arrondissement
de Lyon, nous avons l'honneur de vous proposer la candidature a la
deputation du Rhone, aux elections partielles, en remplacement de M.
de Laprade, demissionnaire.
Nous sommes surs du succes de votre candidature, et pensons que toutes
celles qui pourraient se produire s'effaceront devant l'autorite de
votre nom, si cher a la democratie francaise.
Nous pensons que vous etes toujours dans les memes vues que l'an
dernier relativement au mandat contractuel.
Agreez, citoyen, nos salutations fraternelles.
Les delegues charges de la redaction.
(_Suivent les signatures_.)
_Au citoyen Victor Hugo._
Cher et illustre citoyen,
Les democrates lyonnais vous saluent.
La democratie lyonnaise, depuis longtemps, fait son possible pour
marcher a la tete du mouvement social, et vous etes le representant le
plus illustre de ses principes.
Vous avez eu des consolations pour tous les proscrits et des
indignations contre tous les proscripteurs.
Nous avons garde le souvenir de votre noble conduite a Bruxelles
envers les refugies.
Nous n'avons pas oublie que vous avez accepte le contrat qui lie le
deputes et ses mandants.
Cher et illustre citoyen, la periode que nous traversons est ardue et
solennelle.
Les principes de la democratie radicale, d'ou est sortie la revolution
francaise, les partisans du servage et de l'ignorance s'efforcent d'en
retarder l'avenement. Apres avoir essaye de nous compromettre, ils
s'evertuent a nous diviser.
Devant le scrutin qui demain va s'ouvrir, il ne faut pas que notre
imposante majorite soit scindee par des divisions.
Nous avons voulu faire un choix devant lequel toute competition
s'efface; nous avons resolu de vous offrir nos suffrages pour le siege
vacant dans le departement du Rhone.
Cette candidature, qui vous est offerte par la democratie lyonnaise et
radicale, veuillez nous faire connaitre si vous l'acceptez.
Recevez, cher et illustre citoyen, le salut fraternel que nous vous
adressons.
(_Suivent les signatures_.)
M. Victor Hugo a repondu:
Hauteville-House, 30 mars 1873.
Honorables et chers concitoyens,
Je tiendrais a un haut prix l'honneur de representer l'illustre ville
de Lyon, si utile dans la civilisation, si grande dans la democratie.
J'ai ecrit: _Paris est la capitale de l'Europe, Lyon est la capitale
de la France_.
La lettre collective que vous m'adressez m'honore; je vous remercie
avec emotion. Etre l'elu du peuple de Lyon serait pour moi une gloire.
Mais, a l'heure presente, ma rentree dans l'Assemblee serait-elle
opportune?
Je ne le pense pas.
Si mon nom signifie quelque chose en ces annees fatales ou nous
sommes, il signifie _amnistie_. Je ne pourrais reparaitre dans
l'Assemblee que pour demander l'amnistie pleine et entiere; car
l'amnistie restreinte n'est pas plus l'amnistie que le suffrage mutile
n'est le suffrage universel.
Cette amnistie, l'assemblee actuelle l'accorderait-elle? Evidemment
non. Qui se meurt ne donne pas la vie.
Un vote hostile prejugerait la question; un precedent facheux serait
cree, et la reaction l'invoquerait plus tard. L'amnistie serait
compromise.
Pour que l'amnistie triomphe, il faut que la question arrive neuve
devant une assemblee nouvelle.
Dans ces conditions, l'amnistie l'emportera. L'amnistie, d'ou naitra
l'apaisement et d'ou sortira la reconciliation, est le grand interet
actuel de la republique.
Ma presence a la tribune aujourd'hui ne pouvant avoir le resultat
qu'on en attendrait, il est utile que je reste a cette heure en dehors
de l'Assemblee.
Toute consideration de detail doit disparaitre devant l'interet de la
republique.
C'est pour mieux la servir que je crois devoir effacer ma personnalite
en ce moment.
Vous m'approuverez, je n'en doute pas; je reste profondement touche
de votre offre fraternelle; quoi qu'il arrive desormais, je me
considererai comme ayant, sinon les droits, du moins les devoirs
d'un representant de Lyon, et je vous envoie, citoyens, ainsi qu'au
genereux peuple lyonnais, mon remerciement cordial.
VICTOR HUGO.
XIV
HENRI ROCHEFORT
M. Victor Hugo a ecrit a M. le duc de Broglie la lettre suivante:
Auteuil, villa Montmorency, 8 aout 1873.
Monsieur le duc et tres honorable confrere,
C'est au membre de l'academie francaise que j'ecris. Un fait d'une
gravite extreme est au moment de s'accomplir. Un des ecrivains
les plus celebres de ce temps, M. Henri Rochefort, frappe d'une
condamnation politique, va, dit-on, etre transporte dans la
Nouvelle-Caledonie. Quiconque connait M. Henri Rochefort peut
affirmer que sa constitution tres delicate ne resistera pas a cette
transportation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que
le climat le devore, soit que la nostalgie le tue. M. Henri Rochefort
est pere de famille, et laisse derriere lui trois enfants, dont une
fille de dix-sept ans.
La sentence qui frappe M. Henri Rochefort n'atteint que sa liberte, le
mode d'execution de cette sentence atteint sa vie. Pourquoi Noumea?
Les iles Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n'exige point
Noumea. Par la detention aux iles Sainte-Marguerite la sentence serait
executee, et non aggravee. Le transport dans la Nouvelle-Caledonie est
une exageration de la peine prononcee contre M. Henri Rochefort. Cette
peine est commuee en peine de mort. Je signale a votre attention ce
nouveau genre de commutation.
Le jour ou la France apprendrait que le tombeau s'est ouvert pour ce
brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil.
Il s'agit d'un ecrivain, et d'un ecrivain original et rare. Vous etes
ministre et vous etes academicien, vos deux devoirs sont ici d'accord
et s'entr'aident. Vous partageriez la responsabilite de la catastrophe
prevue et annoncee, vous pouvez et vous devez intervenir, vous vous
honorerez en prenant cette genereuse initiative, et, en dehors de
toute opinion et de toute passion politique, au nom des lettres
auxquelles nous appartenons vous et moi, je vous demande, monsieur et
cher confrere, de proteger dans ce moment decisif, M. Henri Rochefort,
et d'empecher son depart, qui serait sa mort.
Recevez, monsieur le ministre et cher confrere, l'assurance de ma
haute consideration.
VICTOR HUGO.
M. le duc de Broglie a repondu:
Monsieur et cher confrere,
J'ai recu, durant une courte excursion qui m'eloigne de Paris,
la lettre que vous voulez bien m'ecrire et je m'empresse de la
transmettre a M. Beule.
M. Rochefort a du etre l'objet (si les intentions du gouvernement ont
ete suivies) d'une inspection medicale faite avec une attention toute
particuliere, et l'ordre de depart n'a du etre donne que s'il est
certain que l'execution de la loi ne met en peril ni la vie ni la
sante du condamne.
Dans ce cas, vous jugerez sans doute que les facultes intellectuelles
dont M. Rochefort est doue accroissent sa responsabilite, et ne
peuvent servir de motif pour attenuer le chatiment du a la gravite
de son crime. Des malheureux ignorants ou egares, que sa parole a pu
seduire, et qui laissent derriere eux des familles vouees a la misere,
auraient droit a plus d'indulgence.
Veuillez agreer, monsieur et cher confrere, l'assurance de ma haute
consideration.
BROGLIE.
XV
LA VILLE DE TRIESTE ET VICTOR HUGO
Extrait du _Rappel_ du 18 aout 1873:
"On se souvient qu'il y a deux ans, Victor Hugo fut expulse de
Belgique pour avoir offert sa maison aux refugies francais. A cette
occasion, une adresse lui fut envoyee de Trieste pour le feliciter
d'avoir defendu le droit d'asile. Cette adresse et la liste des
signataires emplissaient un elegant cahier artistement relie en
velours, et sur la premiere page duquel etaient peintes les armes de
Trieste. Par un long retard qu'explique le va-et-vient de Victor Hugo
de Bruxelles a Guernesey, de Guernesey a Paris, l'envoi n'est arrive a
sa destination que ces jours derniers. Le destinataire n'a pas cru que
ce fut une raison de ne pas remercier les signataires, et il vient
d'ecrire au maire de Trieste la lettre suivante:
Paris, 17 aout 1873.
Monsieur le maire de la ville de Trieste,
Je trouve en rentrant a Paris, apres une longue absence, une adresse
de vos honorables concitoyens. Cette adresse, envoyee d'abord a
Guernesey, puis a Paris, ne me parvient qu'aujourd'hui. Cette adresse,
revetue de plus de trois cents signatures, est datee de juin 1871.
Je suis penetre de l'honneur et confus du retard. Il est neanmoins
toujours temps d'etre reconnaissant. Aucune lettre d'envoi
n'accompagnait cette adresse. C'est donc a vous, monsieur le maire,
que j'ai recours pour exprimer aux signataires, vos concitoyens, ma
gratitude et mon emotion.
C'est a l'occasion de mon expulsion de Belgique que cette
manifestation a ete faite par les genereux hommes de Trieste. Avoir
offert un asile aux vaincus, c'etait la tout mon merite; je n'avais
fait qu'une chose bien simple; vos honorables concitoyens m'en
recompensent magnifiquement. Je les remercie.
Cette manifestation eloquente sera desormais toujours presente a ma
pensee. J'oublie aisement les haines, mais je n'oublie jamais les
sympathies. Elle est digne d'ailleurs de votre illustre cite,
qu'illumine le soleil de Grece et d'Italie. Vous etes trop le pays de
la lumiere pour n'etre pas le pays de la liberte.
Je salue en votre personne, monsieur le maire, la noble ville de
Trieste.
VICTOR HUGO.
XVI
LA LIBERATION DU TERRITOIRE
Je ne me trouve pas delivre. Non, j'ai beau
Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau,
J'etouffe, j'ai sur moi l'enormite terrible.
Si quelque soupirail blanchit la nuit visible,
J'apercois la-bas Metz, la-bas Strasbourg, la-bas
Notre honneur, et l'approche obscure des combats,
Et les beaux enfants blonds, berces dans les chimeres,
Souriants, et je songe a vous, o pauvres meres.
Je consens, si l'on veut, a regarder; je vois
Ceux-ci rire, ceux-la chanter a pleine voix,
La moisson d'or, l'ete, les fleurs, et la patrie
Sinistre, une bataille etant sa reverie.
Avant peu l'Archer noir embouchera le cor;
Je calcule combien il faut de temps encor;
Je pense a la melee affreuse des epees.
Quand des frontieres sont par la force usurpees,
Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert,
Avril peut rayonner, le bois peut etre vert,
L'arbre peut etre plein de nids et de bruits d'ailes;
Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles,
Ont l'air de faire un songe et de fremir parfois,
Mais les canons muets ecoutent une voix
Leur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragique
Souffle a tout cet airain farouche sa logique.
Quoi! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez,
Mes freres, le sanglot profond des deux cites!
Quoi, vous ne voyez pas, foule aisement sereine,
L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine!
O soeur, on nous oublie! on est content sans nous!
Non, nous n'oublions pas! nous sommes a genoux
Devant votre supplice, o villes! Quoi! nous croire
Affranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire,
Quand on coupe a la France un pan de son manteau,
Quand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau,
Pleurent, tordent leurs bras sacres, et nous appellent,
Quand nos frais ecoliers, ivres de rage, epellent
Quatrevingt-douze, afin d'apprendre quel eclair
Jaillit du coeur de Hoche et du front de Kleber,
Et de quelle facon, dans ce siecle, ou nous sommes,
On fait la guerre aux rois d'ou sort la paix des hommes!
Non, remparts, non, clochers superbes, non jamais
Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz.
L'horrible aigle des nuits nous etreint dans ses serres,
Villes! nous ne pouvons, nous francais, nous vos freres,
Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez,
Etre que par Strasbourg et par Metz delivres!
Toute autre delivrance est un leurre; et la honte,
Tache qui croit sans cesse, ombre qui toujours monte,
Reste au front rougissant de notre histoire en deuil,
Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil,
Et pas une cite n'est entiere, et j'estime
Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime,
Et que Paris se traine, humble, amoindri, plaintif,
Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif.
Rien ne nous fait le coeur plus rude et plus sauvage
Que de voir cette voute infame, l'esclavage,
S'etendre et remplacer au-dessus de nos yeux
Le soleil, les oiseaux chantants, les vastes cieux!
Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre!
J'entrevois sur ma tete un nuage, un cratere,
Et l'apre eruption des peuples, fleuve ardent;
Je rale sous le poids de l'avenir grondant,
J'ecoute bouillonner la lave sous-marine,
Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine!
* * * * *
Et puisque vous voulez que je vous dise tout,
Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'est pas debout,
Et qu'on n'est pas debout tant qu'on traine une chaine;
J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chene;
Je veux qu'on soit modeste et hautain; quant a moi,
Je declare qu'apres tant d'opprobre et d'effroi,
Lorsqu'a peine nos murs chancelants se soutiennent,
Sans me preoccuper si des rois vont et viennent,
S'ils arrivent du Caire ou bien de Teheran,
Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran,
Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent
Dans une ombre hideuse ou des nations meurent,
Si c'est au diable ou bien a Dieu qu'ils sont devots,
S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux,
Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire,
Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire
Que des guidons qu'agite un lugubre frisson,
Et des clairons sortis a peine de prison,
Tant que je n'aurais pas, rugissant de colere,
Lave dans un immense Austerlitz populaire
Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux fremissants,
Je ne montrerais point notre armee aux passants!
O peuple, toi qui fus si beau, toi qui, naguere,
Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre,
Toi de qui l'envergure effrayante couvrit
Berlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid,
Toi qui soufflas le vent des tempetes sur l'onde
Et qui fis du chaos naitre l'aurore blonde,
Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta main
Et de pouvoir lacher ce grand oiseau, Demain,
Toi qui balayas tout, l'azur, les etendues,
Les espaces, chasseur des fuites eperdues,
Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier,
O peuple, maintenant, assis sur ton fumier,
Racle avec un tesson le pus de tes ulceres,
Et songe.