Nommons ensuite, au hasard, MM. Alexandre Dumas fils, Gustave

Flaubert, Felicien David, Charles Blanc, Louis Ulbach, Monselet,

Theodore de Banville; Leon Valade, Philippe Burty, Nefftzer, docteur

See, Emile Perrin, Ritt, Larochelle, Duquesnel, Aime Millet, Edouard

Manet, Bracquemond, Jacquemart, Andre Gill, Carjat, Nadar, Henri Roger

de Beauvoir, les freres Lionnet, Delaunay, Dumaine, Taillade, Pierre

Berton, Andre Lefevre, Mario Proth, E. Tarbe, Frederic Thomas, docteur

Mandl, Ernest Hamel, Pierre Veron, Edouard Plouvier, Alfred Quidant,

Pradilla Para, consul de Colombie, Etienne Arago, Lecanu, Mario

Uchard, Hippolyte Lucas, Amedee Pommier, Mme Blanchecotte, Kaempfen,

Lechevalier, Hetzel, Michel Levy freres, Emile de la Bedolliere,

Robert Mitchell, Catalan, professeur a l'universite de Liege, E.

Deschanel, Jules Claretie, Eugene Manuel, duc de Bellune, Edouard

Laferriere, Paul Arene, docteur Faivre, Leon Dierx, Catulle Mendes,

Emile Daclin, Victor Cochinat, Mayrargue, Louis Leroy, Maurice Bixio,

Adolphe Michel, Michaelis, Antonin Proust, Louis Asseline, A. de la

Fizeliere, Maracineano de Bucharest, Louis Lacombe, Armand Lapointe,

Denis de la Garde, Louis Ratisbonne, Leon Cladel, Tony Revillon,

Charles Chassin, Emmanuel Gonzales, Louis Koch, Agricol Perdiguier,

Andre Roussel, Ferdinand Dugue, Schiller, P. Deloir, Dommartin,

Habeneck, Ginesta, Lepelletier, Rollinat, Richard Lesclide, Coedes,

Busnach, Edg. Hement, Yves Guyot, Valbregue, Elzear Bornier, Pothay,

Barbieux, Montrosier, Lacroix, Adrien Huart, George Richard, Rey (de

l'Odeon), Balitout, Allain-Targe, Spuller, Nadaud, Ollive, Perrinelle,

conseiller general de la Seine, J.-A. Lafont, Gabriel Guillemot, etc.,

etc.

Le _Rappel_ etait la tout entier: MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice,

Edouard Lockroy, Frederic Morin, Gaulier, Camille Pelletan, C.

Quentin, Victor Meunier, Ernest Lefevre; Ernest Blum, d'Hervilly,

Emile Blemont, L. Constant, Barberet, Lemay, Luthereau, Feron,

Pelleport, Destrem, Am. Blondeau, etc., les compositeurs et imprimeurs

du _Rappel_.

(Le _Rappel_ du 30 decembre 1873.)

XVIII

LE CENTENAIRE DE PETRARQUE

Victor Hugo, a l'occasion des fetes du centenaire de Petrarque, a recu

l'invitation suivante:

Avignon, 14 juillet 1874.

Cher et grand citoyen,

Le 18 juillet, Avignon officiel va donner de grandes fetes en

l'honneur de Petrarque, a l'occasion du cinquieme centenaire de sa

mort.

Plusieurs villes et plusieurs societes savantes de l'Italie se font

representer a ces fetes par des delegues. M. Nigra sera parmi nous.

Or, dans notre ville, le conseil municipal elu a ete remplace par une

commission municipale triee, selon l'usage, par un des plus celebres

prefets de l'ordre moral. C'est ce monde-la qui va recevoir les

patriotes que l'Italie nous envoie.

Il importe donc, selon nous, qu'une main glorieuse et veritablement

fraternelle puisse, au nom des republicains de France, serrer la

main que vont nous tendre les enfants d'une nation a laquelle nous

voudrions temoigner de sinceres sentiments de sympathie.

Nous serions fiers qu'Avignon put parler par la voix de notre plus

grand poete aux concitoyens du poete et du patriote Petrarque.

L'Italie, alors, entendrait un langage veritablement francais, et

l'echange des sentiments qui doivent unir les deux grandes nations

serait dignement exprime.

C'est dans ces circonstances, c'est dans cette pensee, et pour donner,

nous, a ces fetes officielles leur veritable portee, qu'un groupe

considerable d'amis,--qui representent toute la democratie

avignonnaise et la jeunesse republicaine du pays,--m'ont charge de

vous adresser la presente lettre, pour vous inviter a venir passer au

milieu de nous les journees des 18, 19 et 20 juillet. La vraie fete

aura lieu si vous daignez accepter cette invitation, et votre visite

aurait, pour tout le midi de la France, une grande, une feconde

signification.

Permettez-nous d'esperer que notre invitation sera par vous acceptee,

et de nous en rejouir d'avance; et veuillez, cher et grand citoyen,

recevoir, au nom de mes amis ainsi qu'en mon nom personnel,

l'expression de notre respectueuse et profonde admiration.

SAINT-MARTIN,

Conseiller general de Vaucluse, ex-redacteur en chef de la _Democratie

du Midi_.

* * * * *

Victor Hugo a repondu:

Paris, 18 juillet 1874.

Mon honorable concitoyen,

La noble et glorieuse invitation que vous voulez bien me transmettre

me touche profondement. J'ai le chagrin de ne pouvoir m'y rendre,

etant en ce moment retenu pres de mon petit-fils, convalescent d'une

grave maladie.

Je suis heureux du souvenir que veut bien me garder cette vaillante

democratie du midi, qui est comme l'avant-garde de la democratie

universelle, et a laquelle le monde pense toutes les fois qu'il entend

la _Marseillaise_.

La _Marseillaise_, c'est la voix du midi; c'est aussi la voix de

l'avenir.

Je regrette d'etre absent du milieu de vous. J'eusse ete fier de

souhaiter, en votre nom a tous, la bienvenue a ces freres, a ces

genereux italiens, qui viennent feter Petrarque dans le pays de

Voltaire. Mais de loin j'assisterai, emu, a vos solennites. Elles

fixeront l'attention du monde civilise. Petrarque, qui a ete l'aureole

d'un siecle tenebreux, ne perd rien de sa clarte dans ce plein midi du

progres qu'on nomme le dix-neuvieme siecle.

Je felicite Avignon. Avignon, pendant ces trois jours memorables, va

donner un illustre spectacle. On pourrait dire que Rome et Paris vont

s'y rencontrer; Rome qui a sacre Petrarque, Paris qui a jete bas la

Bastille; Rome qui couronne les poetes, Paris qui detrone les rois;

Rome qui glorifie la pensee humaine, Paris qui la delivre.

Cette accolade des deux cites meres est superbe. C'est l'embrassement

de deux idees. Rien de plus pathetique et de plus rassurant. Rome et

Paris fraternisant dans la sainte communion democratique, c'est beau.

Vos acclamations donneront a cette rencontre toute sa signification.

Avignon, ville pontificale et ville populaire, est un trait d'union

entre les deux capitales du passe et de l'avenir.

Nous nous sentons tous bien representes par vous, hommes de Vaucluse,

dans cette fete, nationale pour deux nations. Vous etes dignes de

faire a l'Italie la salutation de la France.

Ainsi s'ebauche la majestueuse Republique federale du continent. Ces

magnifiques melanges de peuples commencent les Etats-Unis d'Europe.

Petrarque est une lumiere dans son temps, et c'est une belle chose

qu'une lumiere qui vient de l'amour. Il aima une femme et il charma le

monde. Petrarque est une sorte de Platon de la poesie; il a ce qu'on

pourrait appeler la subtilite du coeur, et en meme temps la profondeur

de l'esprit; cet amant est un penseur, ce poete est un philosophe.

Petrarque en somme est une ame eclatante.

Petrarque est un des rares exemples du poete heureux. Il fut compris

de son vivant, privilege que n'eurent ni Homere, ni Eschyle, ni

Shakespeare. Il n'a ete ni calomnie, ni hue, ni lapide. Petrarque a

eu sur cette terre toutes les splendeurs, le respect des papes,

l'enthousiasme des peuples, les pluies de fleurs sur son passage dans

les rues, le laurier d'or au front comme un empereur, le Capitole

comme un dieu. Disons virilement la verite, le malheur lui manque. Je

prefere a cette robe de pourpre le baton d'Alighieri errant. Il manque

a Petrarque cet on ne sait quoi de tragique qui ajoute a la grandeur

des poetes une cime noire, et qui a toujours marque le plus haut

sommet du genie. Il lui manque l'insulte, le deuil, l'affront, la

persecution. Dans la gloire Petrarque est depasse par Dante, et le

triomphe par l'exil.

XIX

LA QUESTION DE LA PAIX REMPLACEE PAR LA QUESTION DE LA GUERRE

A MM. LES MEMBRES DU CONGRES DE LA PAIX A GENEVE.

Paris, 4 septembre 1874.

Chers concitoyens de la republique d'Europe,

Vous avez bien voulu desirer ma presence a votre congres de Geneve.

C'est un regret pour moi de ne pouvoir me rendre a votre invitation

qui m'honore. S'il m'etait donne de prononcer a cette heure quelques

paroles parmi vous, j'ajouterais, et, je le pense, sans protestation

de votre part, au sujet de cette grande question de la paix

universelle, de nouvelles reserves a celles que j'indiquais, il y a

cinq ans, au congres de Lausanne. Aujourd'hui, ce qui alors etait

le mal est devenu le pire; une aggravation redoutable a eu lieu; le

probleme de la paix se complique d'une immense enigme de guerre.

Le _quidquid delirant reges_ a produit son effet.

Ajournement de toutes les fraternites; ou il y avait l'esperance, il

y a la menace; on a devant soi une serie de catastrophes qui

s'engendrent les unes des autres et qu'il est impossible de ne pas

epuiser; il faudra aller jusqu'au bout de la chaine.

Cette chaine, deux hommes l'ont forgee, Louis Bonaparte et Guillaume,

pseudonymes tous les deux, car derriere Guillaume il y a Bismarck

et derriere Louis Bonaparte il y a Machiavel. La logique des faits

violents ne se dement jamais, le despotisme s'est transforme,

c'est-a-dire renouvele, et s'est deplace, c'est-a-dire fortifie;

l'empire militaire a abouti a l'empire gothique, et de France a passe

en Allemagne. C'est la qu'est aujourd'hui l'obstacle. Tout ce qui a

ete fait doit etre defait. Necessite funeste. Il y a entre l'avenir et

nous une interposition fatale. On ne peut plus entrevoir la paix qu'a

travers un choc et au dela d'un inexorable combat. La paix, helas,

c'est toujours l'avenir, mais ce n'est plus le present. Toute la

situation actuelle est une sombre et sourde haine.

Haine du soufflet recu.

Qui a ete soufflete? Le monde entier. La France frappee a la face,

c'est la rougeur au front de tous les peuples. C'est l'affront fait a

la mere. De la la haine.

Haine de vaincus a vainqueurs, vieille haine eternelle; haine de

peuples a rois, car les rois sont des vainqueurs dont les vaincus sont

les peuples; haine reciproque, et sans autre issue qu'un duel.

Duel entre deux nations? Non. La France et l'Allemagne sont soeurs;

mais duel entre deux principes, la republique et l'empire.

La question est posee: d'un cote la monarchie germanique, de l'autre,

les Etats-Unis d'Europe; la rencontre des deux principes est

inevitable; et des a present on distingue dans le profond avenir les

deux fronts de bataille, d'un cote tous les royaumes, de l'autre

toutes les patries.

Ce duel terrible, puisse-t-il etre longtemps retarde! Puisse une autre

solution se faire jour! Si la grande bataille se livre, ce qu'il y

aura des deux cotes, helas, ce sera des hommes. Conflit lamentable!

Quelle extremite pour le genre humain! La France ne peut attaquer un

peuple sans etre fratricide; un peuple ne peut attaquer la France sans

etre parricide. Inexprimable serrement de coeur!

Nous, preparateurs des faits futurs, nous eussions desire une autre

issue; mais les evenements ne nous ecoutent pas; ils vont au meme but

que nous, mais par d'autres moyens. Ou nous emploierions la paix,

ils emploient la guerre. Pour des motifs inconnus, ils preferent les

solutions de haute lutte. Ce que nous ferions a l'amiable, ils le font

par effraction. La providence a de ces brusqueries.

Mais il est impossible que le philosophe n'en soit pas profondement

attriste.

Ce qu'il constate douloureusement, ce qu'il ne peut nier, c'est

l'enchainement des faits, c'est leur necessite, c'est leur fatalite.

II y a une algebre dans les desastres.

Ces faits, je les resume en quelques mots.

La France a ete diminuee. A cette heure, elle a une double plaie,

plaie au territoire, plaie a l'honneur. Elle ne peut en rester la. On

ne garde pas Sedan. On ne se rendort pas la-dessus.

Pas plus qu'on ne se rendort sur l'arrachement de Metz et de

Strasbourg.

La guerre de 1870 a debute par un guet-apens et s'est terminee par une

voie de fait. Ceux qui ont fait le coup n'ont pas vu le contre-coup.

Ce sont la des fautes d'hommes d'etat. On se perd par l'eblouissement

de sa victoire. Qui voit trop la force est aveugle au droit. Or la

France a droit a l'Alsace et a la Lorraine. Pourquoi? parce que

l'Alsace et la Lorraine ont droit a la France. Parce que les peuples

ont droit a la lumiere et non a la nuit. Tout verse en ce moment du

cote de l'Allemagne. Grave desordre. Cette rupture d'equilibre doit

cesser. Tous les peuples le sentent et s'en inquietent. De la un

malaise universel. Comme je l'ai dit a Bordeaux, a partir du traite de

Paris, l'insomnie du monde a commence.

Le monde ne peut accepter la diminution de la France. La solidarite

des peuples, qui eut fait la paix, fera la guerre. La France est une

sorte de propriete humaine. Elle appartient a tous, comme autrefois

Rome, comme autrefois Athenes. On ne saurait trop insister sur ces

realites. Voyez comme la solidarite eclate. Le jour ou la France a du

payer cinq milliards, le monde lui en a offert quarante-cinq. Ce fait

est plus qu'un fait de credit, c'est un fait de civilisation. Apres

les cinq milliards payes, Berlin n'est pas plus riche et Paris n'est

pas plus pauvre. Pourquoi? Parce que Paris est necessaire et que

Berlin ne l'est pas. Celui-la seul est riche qui est utile.

En ecrivant ceci, je ne me sens pas francais, je me sens homme.

Voyons sans illusion comme sans colere la situation telle qu'elle est.

On a dit: _Delenda Carthago_; il faut dire: _Servanda Gallia._

Quand une plaie est faite a la France, c'est la civilisation qui

saigne. La France diminuee, c'est la lumiere amoindrie. Un crime

contre la France a ete commis; les rois ont fait subir a la France

toute la quantite de meurtre possible contre un peuple. Cette mauvaise

action des rois, il faut que les rois l'expient, et c'est de la que

sortira la guerre; et il faut que les peuples la reparent, et c'est de

la que sortira la fraternite. La reparation, ce sera la federation.

Le denoument, le voici: Etats-Unis d'Europe. La fin sera au peuple,

c'est-a-dire a la Liberte, et a Dieu, c'est-a-dire a la Paix.

Esperons.

Chers concitoyens de la patrie universelle, recevez mon salut cordial.

VICTOR HUGO.

XX

OBSEQUES DE MADAME PAUL MEURICE

On lit dans le _Rappel_ du 16 novembre 1874:

"Une foule considerable a conduit, hier, Mme Paul Meurice, a sa

derniere demeure. Derriere le char funebre marchaient, d'abord celui

qui reste seul, et a sa droite Victor Hugo, puis des deputes, des

journalistes, des litterateurs, des artistes, en trop grand nombre

pour que nous puissions les nommer, puis des milliers d'amis inconnus,

car on aura beau faire, on n'empechera jamais ce genereux peuple de

Paris d'aimer ceux qui l'aiment, et de le leur temoigner.

"On est alle directement de la maison mortuaire au Pere-Lachaise.

"Quand le corps a ete descendu dans le caveau, Victor Hugo a prononce

les paroles suivantes:

La femme a laquelle nous venons faire la salutation supreme a honore

son sexe; elle a ete vaillante et douce; elle a eu toutes les graces

pour aimer, elle a eu toutes les forces pour souffrir. Elle laisse

derriere elle le compagnon de sa vie, Paul Meurice, un esprit lumineux

et fier, un des plus nobles hommes de notre temps. Inclinons-nous

devant cette tombe venerable.

J'ai ete temoin de leur mariage. Ainsi s'en vont les jours. Je les ai

vus tous les deux, jeunes, elle si belle, lui si rayonnant, associer,

devant la loi humaine et devant la loi divine, leur avenir, et se

donner la main dans l'esperance et dans l'aurore. J'ai vu cette

entree de deux ames dans l'amour qui est la vraie entree dans la vie.

Aujourd'hui, est-ce la sortie que nous voyons? Non. Car le coeur qui

reste continue d'aimer et l'ame qui s'envole continue de vivre. La

mort est une autre entree. Non dans plus d'amour, car l'amour des

ici-bas est complet, mais dans plus de lumiere.

Depuis cette heure radieuse du commencement jusqu'a l'heure severe ou

nous sommes, ces deux belles ames se sont appuyees l'une sur l'autre.

La vie, quelle qu'elle soit, est bonne, traversee ainsi. Elle, cette

admirable femme, peintre, musicienne, artiste, avait recu tous les

dons et etait faite pour tous les orgueils, mais elle etait surtout

fiere du reflet de sa renommee a lui; elle prenait sa part de ses

succes; elle se sentait felicitee par les applaudissements qui le

saluaient; elle assistait souriante a ces splendides fetes du

theatre ou le nom de Meurice eclatait parmi les acclamations et les

enthousiasmes; elle avait le doux orgueil de voir eclore pour l'avenir

et triompher devant la foule cette serie d'oeuvres exquises et fortes

qui auront dans la litterature de notre siecle une place de gloire et

de lumiere. Puis sont venus les temps d'epreuve; elle les a accueillis

stoiquement. De nos jours, l'ecrivain doit etre au besoin un

combattant; malheur au talent a travers lequel on ne voit pas une

conscience! Une poesie doit etre une vertu. Paul Meurice est une de

ces ames transparentes au fond desquelles on voit le devoir. Paul

Meurice veut la liberte, le progres, la verite et la justice; et il

en subit les consequences. C'est pourquoi, un jour, il est alle en

prison. Sa femme a compris cette nouvelle gloire, et, a partir de

ce jour, elle qui jusque-la n'avait encore ete que bonne, elle est

devenue grande.

Aussi plus tard, quand les desastres sont arrives, quand l'epreuve a

pris les proportions d'une calamite publique, a-t-elle ete prete a

toutes les abnegations et a tous les devouements.

L'histoire de ce siecle a des jours inoubliables. Par moments, dans

l'humanite, une certaine sublimite de la femme apparait; aux heures ou

l'histoire devient terrible, on dirait que l'ame de la femme saisit

l'occasion et veut donner l'exemple a l'ame de l'homme. L'antiquite a

eu la femme romaine; l'age moderne aura la femme francaise. Le siege

de Paris nous a montre tout ce que peut etre la femme: dignite,

fermete, acceptation des privations et des miseres, gaite dans les

angoisses. Le fond de l'ame de la femme francaise, c'est un melange

heroique de famille et de patrie.

La genereuse femme qui est dans cette tombe a eu toutes ces

grandeurs-la. J'ai ete son hote dans ces jours tragiques; je l'ai

vue. Pendant que son vaillant mari faisait sa double et rude tache

d'ecrivain et de soldat, elle aussi se levait avant l'aube. Elle

allait dans la nuit, sous la pluie, sous le givre, les pieds dans la

neige, attendre pendant de longues heures, comme les autres nobles

femmes du peuple, a la porte des bouchers et des boulangers, et elle

nous rapportait du pain et de la joie. Car la plus vraie de toutes

les joies, c'est le devoir accompli. Il y a un ideal de la femme

dans Isaie, il y en a un autre dans Juvenal, les femmes de Paris ont

realise ces deux ideals. Elles ont eu le courage qui est plus que la

bravoure, et la patience qui est plus que le courage. Elles ont eu

devant le peril de l'intrepidite et de la douceur. Elles donnaient aux

combattants desesperes l'encouragement du sourire. Rien n'a pu les

vaincre. Comme leurs maris, comme leurs enfants, elles ont voulu

lutter jusqu'a la derniere heure, et, en face d'un ennemi sauvage,

sous l'obus et sous la mitraille, sous la bise acharnee d'un hiver de

cinq mois, elles ont refuse, meme a la Seine charriant des glacons,

meme a la faim, meme a la mort, la reddition de leur ville. Ah!

venerons ce Paris qui a produit de telles femmes et de tels hommes.

Soyons a genoux devant la cite sacree. Paris, par sa prodigieuse

resistance, a sauve la France que le deshonneur de Paris eut tuee, et

l'Europe que la mort de la France eut deshonoree.

Quoique l'ennemi ait pu faire, il y a peut-etre un mysterieux

retablissement d'equilibre dans ce fait: la France moindre, mais Paris

plus grand.

Que la belle ame, envolee, mais presente, qui m'ecoute en ce moment,

soit fiere; toutes les venerations entourent son cercueil. Du haut de

la serenite inconnue, elle peut voir autour d'elle tous ces coeurs

pleins d'elle, ces amis respectueux qui la glorifient, cet admirable

mari qui la pleure. Son souvenir, a la fois douloureux et charmant,

ne s'effacera pas. Il eclairera notre crepuscule. Une memoire est un

rayonnement.

Que l'ame eternelle accueille dans la haute demeure cette ame

immortelle! La vie, c'est le probleme, la mort c'est la solution.

Je le repete, et c'est par la que je veux terminer cet adieu plein

d'esperance, le tombeau n'est ni tenebreux, ni vide. C'est la qu'est

la grande lueur. Qu'il soit permis a l'homme qui parle en ce moment de

se tourner vers cette clarte. Celui qui n'existe plus pour ainsi dire

ici-bas, celui dont toutes les ambitions sont dans la mort, a le

droit de saluer au fond de l'infini, dans le sinistre et sublime

eblouissement du sepulcre, l'astre immense, Dieu.

XXI

AUX DEMOCRATES ITALIENS

Les journaux ont publie le telegramme adresse a Victor Hugo par les

democrates italiens. Victor Hugo leur a repondu:

Je remercie mes freres les democrates d'Italie.

Esperons tous la grande delivrance. L'Italie et la France ont la meme

ame, l'ame romaine, la republique. La republique, qui est le passe

de l'Italie, est l'avenir de la France et de l'Europe. Vouloir la

republique d'Europe, c'est vouloir la federation des peuples; et la

federation des peuples, c'est la plus haute realisation de l'ordre

dans la liberte, c'est la paix.

Ordre, liberte, paix; ce que la monarchie cherche, la republique le

trouve.

VICTOR HUGO.

XXII

POUR UN SOLDAT

(Fevrier 1875.)

Il est desirable que le fait qu'on va lire ne passe point inapercu.

Un soldat, nomme Blanc, fusilier au 112e de ligne, en garnison a

Aix, vient d'etre condamne a mort "pour insulte grave envers son

superieur".

On annonce la prochaine execution de ce soldat.

Cette execution me semble impossible.

Pourquoi? Le voici:

Le 10 decembre 1873, les chefs de l'armee, siegeant a Trianon en haute

cour de justice militaire, ont fait un acte considerable.

Ils ont aboli la peine de mort dans l'armee.

Un homme etait devant eux; un soldat, un soldat responsable entre

tous, un marechal de France. Ce soldat, a l'heure supreme des

catastrophes, avait deserte le devoir; il avait jete bas la

France devant la Prusse; il avait passe a l'ennemi de cette facon

epouvantable que, pouvant vaincre, il s'etait laisse battre; il tenait

une forteresse, la plus forte de l'Europe, il l'avait donnee; il avait

des drapeaux, les plus fiers drapeaux de l'histoire, il les avait

livres; il commandait une armee, la derniere qui restat a l'honneur

national, il l'avait garrottee et offerte aux coups de plat de sabre

des allemands; il avait envoye, prisonniere de guerre, aux casemates

de Spandau et de Magdebourg, la gloire de la France, les bras lies

derriere le dos; pouvant sauver son pays, il l'avait perdu; en livrant

Metz, la cite vierge, il avait livre Paris, la ville heroique; cet

homme avait assassine la patrie.

Le haut conseil de guerre a juge qu'il meritait la mort, et a declare

qu'il devait vivre. En faisant cela, qu'a fait le conseil de guerre?

je le repete, il a aboli dans l'armee la peine de mort. Il a decide

que desormais ni la trahison, ni la desertion a l'ennemi, ni le

parricide, car tuer sa patrie, c'est tuer sa mere, ne seraient punis

de mort.

Le conseil de guerre a bien fait; et nous le felicitons hautement.

Certes, bien des raisons pouvaient conseiller a ces sages et vaillants

officiers le maintien de la peine de mort militaire. Il y a une guerre

dans l'avenir; pour cette guerre il faut une armee; pour l'armee il

faut la discipline; la plus haute des disciplines, c'est la loyaute;

la plus inviolable des subordinations, c'est la fidelite au drapeau;

le plus monstrueux des crimes, c'est la felonie. Qui frappera-t-on si

ce n'est le traitre? quel soldat sera puni si ce n'est le general? qui

sera foudroye par la loi si ce n'est le chef? Ou est l'exemple s'il

n'est en haut? Ces juges se sont dit tout cela; mais ils ont pense, et

nous les en louons, que l'exemple pouvait se faire autrement; que le

moment etait venu de remplacer dans le code de l'armee l'intimidation

par un sentiment plus digne du soldat, de relever l'ideal militaire,

et de substituer a la question de la vie la question de l'honneur.

Profond progres d'ou sortira, pour les besoins du prochain avenir, un

nouveau code militaire, plus efficace que l'ancien.

La peine morale substituee a la peine materielle est plus terrible.

Preuve: Bazaine.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 16 / 22 段