n'ai pas eu son dernier serrement de main.
Aujourd'hui je manque a son dernier cortege. Mais son ame voit la
mienne. Avant peu de jours,--bientot je le pourrai, j'espere,--je
ferai ce que je n'ai pu faire en ce moment, j'irai, solitaire, dans ce
champ ou il repose, et cette visite qu'il a faite a mon exil, je la
rendrai a son tombeau.
Cher confrere, fils de mon ami, je vous embrasse.
VICTOR HUGO.
VII
AUX REDACTEURS DE _LA RENAISSANCE_
Paris, 1er mai 1872.
Mes jeunes confreres,
Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie.
Courage! Vous reussirez. Vous n'etes pas seulement des talents, vous
etes des consciences; vous n'etes pas seulement de beaux et charmants
esprits, vous etes de fermes coeurs. C'est de cela que l'heure
actuelle a besoin.
Je resume d'un mot l'avenir de votre oeuvre collective: devoir
accompli, succes assure.
Nous venons d'assister a des deroutes d'armees; le moment est arrive
ou la legion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pensee
francaise se reveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit
francais possede cette grande arme, la langue francaise, c'est-a-dire
l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilise. Qui
a l'oreille prend l'ame. La France vaincra. On brise une epee, on ne
brise pas une idee. Courage donc, vous, combattants de l'esprit!
Le monde a pu croire un instant a sa propre agonie. La civilisation
sous sa forme la plus haute, qui est la republique, a ete terrassee
par la barbarie sous sa forme la plus tenebreuse, qui est l'empire
germanique. Eclipse de quelques minutes. L'enormite meme de la
victoire la complique d'absurdite. Quand c'est le moyen age qui met
la griffe sur la revolution, quand c'est le passe qui se substitue a
l'avenir, l'impossibilite est melee au succes, et l'ahurissement du
triomphe s'ajoute a la stupidite du vainqueur. La revanche est
fatale. La force des choses l'amene. Ce grand dix-neuvieme siecle,
momentanement interrompu, doit reprendre et reprendra son oeuvre; et
son oeuvre, c'est le progres par l'ideal. Tache superbe. L'art est
l'outil, les esprits sont les ouvriers.
Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.
J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau
phenomene litteraire qui rappelle un magnifique moment du seizieme
siecle. Toute une generation de poetes fait son entree. C'est, apres
trois cents ans, dans le couchant du dix-neuvieme siecle, la pleiade
qui reparait. Les poetes nouveaux sont fideles a leur siecle; de la
leur force. Ils ont en eux la grande lumiere de 1830; de la leur
eclat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever
de cette constellation d'esprits sur l'horizon.
Oui, mes jeunes confreres, oui, vous serez fideles a votre siecle et
a votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous
etes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord.
Rien ne vous distraira du devoir. Meme quand vous en semblerez le plus
eloignes, vous ne perdrez jamais de vue le grand but: venger la France
par la fraternite des peuples, defaire les empires, faire l'Europe.
Vous ne parlerez jamais de defaillance ni de decadence. Les poetes
n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigues.
Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succes. C'est
par le journal envole en feuilles innombrables que la civilisation
essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les
fleurs, mais armes. Un journal comme le votre, c'est de la France
qui se repand, c'est de la colere spirituelle et lumineuse qui se
disperse; et ce journal sera, certes, importun a la pesante masse
tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage; la legerete
de l'aile sert la furie de l'aiguillon; qui est agile est terrible;
et, dans sa Foret-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par
toutes les fleches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien
connaitre le repentir que donnent a l'ours les ruches irritees.
Encore une fois, courage, amis!
VIII
AUX REDACTEURS DU _PEUPLE SOUVERAIN_
Chers amis,
Depuis trois ans, avec le _Rappel_, vous parlez au peuple. Avec votre
nouveau journal, vous allez lui parler de plus pres encore.
Parler au peuple sans cesse, et tacher de lui parler toujours de plus
en plus pres, c'est un devoir, et vous faites bien de le remplir.
Je me suis souvent figure un immense livre pour le peuple. Ce livre
serait le livre du fait, rien de plus en apparence, et en realite le
livre de l'idee. Le fait est identique au nuage; il sort de nous et
plane sur nous; c'est une forme flottante propre a notre milieu, qui
passe, qui contient de l'ascension et de la chute, qui resulte de nous
et retombe sur nous, en ombre, en pluie, en tempete, en fecondation,
en devastation, en enseignement. Le livre que je m'imagine saisirait
cet enseignement, il preciserait le contour et l'ombre de chaque fait.
Il conclurait. Conclure est donne a l'homme. Creer, l'oeil fixe sur
l'ideal; conclure, l'oeil fixe sur l'absolu; c'est a peu pres la toute
notre puissance. Ce livre serait le registre de la vie populaire,
et, en marge de ce que fait la destinee, il mettrait ce que dit la
conscience. De la loi de tout il deduirait la loi de tous. Il semerait
la crainte utile de l'erreur. Il inquieterait le legislateur, il
inquieterait le jure; il deconseillerait l'irrevocable et avertirait
le pretre; il deconseillerait l'irreparable et avertirait le juge.
Rapidement, par le simple recit et par la seule facon de presenter le
fait, il en montrerait le sens philosophique et social. D'une audience
de cour d'assises, il extrairait l'horreur de la peine de mort; d'un
debat parlementaire, il extrairait l'amour de la liberte. D'une
defaite nationale, il extrairait de la volonte et de la fierte; car,
pour un peuple qui a sa regeneration morale a operer, il vaut mieux
etre vaincu que vainqueur; un vaincu est force de perir ou de grandir.
La stagnation de la gloire se comprend, la stagnation de la honte,
non. Ce livre dirait cela. Ce livre n'admettrait aucun empietement,
pas plus sur une idee que sur un territoire. En meme temps qu'il
deshonorerait les conquetes, il ferait obstacle aux damnations. Il
rehabiliterait et rassurerait. Il dirait, redirait et redirait la
parole de mansuetude et de clemence; il parlerait a ceux qui sont en
liberte de ceux qui sont en prison; il serait importun aux heureux
par le rappel des miserables; il empecherait l'oubli de ce qui est
lointain et de ce qui semble perdu; il n'accepterait pas les fausses
guerisons; il ne laisserait pas se fermer les ulceres sous une peau
malsaine; il panserait la plaie, dut-il indigner le blesse; il
tacherait d'inspirer au fort le respect du faible, a l'homme
le respect de la femme, au couronne le respect du calomnie, a
l'usurpateur le respect du souverain, a la societe le respect de la
nature, a la loi le respect du droit. Ce livre hairait la haine.
Il reconcilierait le frere avec le frere, l'aine avec le puine, le
bourgeois avec l'ouvrier, le capital avec le travail, l'outil avec la
main. Il aurait pour effort de produire la vertu d'abord, la richesse
ensuite, le bien-etre materiel etant vain s'il ne contient le
bien-etre moral, aucune bourse pleine ne suppleant a l'ame vide. Ce
livre observerait, veillerait, epierait; il ferait le guet autour
de la civilisation; il n'annoncerait la guerre qu'en denoncant la
monarchie; il dresserait le bilan de faillite de chaque bataille,
supputerait les millions, compterait les cadavres, cuberait le sang
verse, et ne montrerait jamais les morts sans montrer les rois. Ce
livre saisirait au passage, coordonnerait, grouperait tout ce que
l'epoque a de grand, le devouement heroique, l'oeuvre celebre, la
parole eclatante, le vers illustre, et ferait voir le profond lien
entre un mot de Corneille et une action de Danton. Dans l'interet de
tous et pour le bien de tous, il offrirait des modeles et il ferait
des exemples; il eclairerait, malgre elle et malgre lui, la vertu qui
aime l'ombre et le crime qui cherche les tenebres; il serait le livre
du bien devoile et du mal demasque. Ce livre serait a lui seul presque
une bibliotheque. Il n'aurait pour ainsi dire pas de commencement,
se rattachant a tout le passe, et pas de fin, se ramifiant dans tout
l'avenir. Telle serait cette bible immense. Est-ce une chimere qu'un
tel livre? Non, car vous allez le faire.
Qu'est-ce que c'est que le journal a un sou? C'est une page de ce
livre.
Certes, le mot bible n'est pas de trop. La page, c'est le jour; le
volume, c'est l'annee; le livre, c'est le siecle. Toute l'histoire
batie, heure par heure, par les evenements, toute la parole dite par
tous les verbes, mille langues confuses degageant les idees nettes.
Sorte de bonne Babel de l'esprit humain.
Telle est la grandeur de ce qu'on appelle le petit journal.
Le journal a un sou, tel que vous le comprenez, c'est la realite
racontee comme La Fontaine raconte la fable, avec la moralite en
regard; c'est l'erreur raturee, c'est l'iniquite soulignee, c'est la
torsion du vrai redressee; c'est un registre de justice ouvert a la
confrontation de tous les faits; c'est une vaste enquete quotidienne,
politique, sociale, humaine; c'est le flocon de blancheur et de purete
qui passe; c'est la manne, la graine, la semence utilement jetee
au vent; c'est la verite eternelle emiettee jour par jour. Oeuvre
excellente qui a pour but de condenser le collectif dans l'individuel,
et de donner a tout peuple un coeur d'honnete homme, et a tout homme
une ame de grand peuple.
Faites cela, amis. Je vous serre la main.
Paris, 14 mai 1872.
IX
REPONSE AUX ROMAINS
En mai 1872, le peuple romain fit une adresse au peuple francais.
Victor Hugo fut choisi par les romains comme intermediaire entre les
deux peuples.
En cette qualite, il dut repondre. Voici sa reponse:
Citoyens de Rome et du monde,
Vous venez de faire du haut du Janicule une grande chose.
Vous, peuple romain, par-dessus tous les abimes qui separent
aujourd'hui les nations, vous avez tendu la main au peuple francais.
C'est-a-dire qu'en presence de ces trois empires monstres, l'un qui
porte le glaive et qui est la guerre, l'autre qui porte le knout et
qui est la barbarie, l'autre qui porte la tiare et qui est la nuit,
en presence de ces trois formes spectrales du moyen age reparues
sur l'horizon, la civilisation vient de s'affirmer La mere, qui est
l'Italie, a embrasse la fille, qui est la France; le Capitole a
acclame l'Hotel de Ville; le mont Aventin a fraternise avec Montmartre
et lui a conseille l'apaisement; Caton a fait un pas vers Barbes;
Rienzi a pris le bras de Danton; le monde romain s'est incline devant
les Etats-Unis d'Europe; et l'illustre republique du passe a salue
l'auguste republique de l'avenir. A de certaines heures sinistres, ou
l'obscurite monte, ou le silence se fait, ou il semble qu'on assiste a
on ne sait quelle coalition des tenebres, il est bon que les puissants
echos de l'histoire s'eveillent et se repondent; il est bon que les
tombeaux prouvent qu'ils contiennent de l'aurore; il est bon que le
rayon sorti des sepulcres s'ajoute au rayon sorti des berceaux; il est
bon que toutes les formes de la lumiere se melent et s'entr'aident; et
chez vous, italiens, toutes les clartes sont vivantes; et lorsqu'il
s'agit d'attester la pensee, qui est divine, et la liberte, qui est
humaine, lorsqu'il s'agit de chasser les prejuges et les tyrans,
lorsqu'il s'agit de manifester a la fois l'esprit humain et le droit
populaire, qui donc prendra la parole si ce n'est cette _alma parens_
qui, en fait de genies, a Dante egal a Homere, et, en fait de heros,
Garibaldi egal a Thrasybule?
Oui, la civilisation vous remercie. Le peuple romain fait bien de
serrer la main au peuple francais; cette fraternite de geants est
belle. Aucun decouragement n'est possible devant de telles initiatives
prises par de telles nations. On sent dans cette volonte de concorde
l'immense paix de l'avenir. De tels symptomes font naitre dans les
coeurs toutes les bonnes certitudes.
Oui, le progres sera; oui, le jour luira; oui, la delivrance viendra;
oui, la conscience universelle aura raison de tous les clerges, aussi
bien de ceux qui s'appuient sur les codes que de ceux qui s'appuient
sur les dogmes; oui, les soi-disant hommes impeccables, pretres
ou juges, les infaillibles comme les inamovibles, confesseront la
faiblesse humaine devant l'eternelle verite et l'eternelle justice;
oui, l'irrevocable, l'irreparable et l'inintelligible disparaitront;
oui, l'echafaud et la guerre s'evanouiront; oui, le bagne sera ote
de la vie et l'enfer sera ote de la mort. Courage! Espoir! Il est
admirable que, devant les alliances malsaines des rois, les deux
capitales des peuples s'entendent; et l'humanite tout entiere,
consolee et rassuree, tressaille quand la grande voix de Rome parle a
la grande ame de Paris.
Paris, 20 mai 1872.
X
QUESTIONS SOCIALES
L'ENFANT.--LA FEMME
Sec. 1.--_L'Enfant_.
A M. TREBOIS, _President de la Societe des ecoles laiques_.
Monsieur, Vous avez raison de le penser, j'adhere completement a
l'eloquente et irrefutable lettre que vous a adressee Louis Blanc. Je
n'ai rien a y ajouter que ma signature. Louis Blanc est dans le vrai
absolu et pose les reels principes de l'instruction laique, aussi bien
pour les femmes que pour les hommes.
Quant a moi, je vois clairement deux faits distincts, l'education
et l'instruction. L'education, c'est la famille qui la donne;
l'instruction, c'est l'etat qui la doit. L'enfant veut etre eleve par
la famille et instruit par la patrie. Le pere donne a l'enfant sa foi
ou sa philosophie; l'etat donne a l'enfant l'enseignement positif.
De la, cette evidence que l'education peut etre religieuse et que
l'instruction doit etre laique. Le domaine de l'education, c'est la
conscience; le domaine de l'instruction, c'est la science. Plus tard,
dans l'homme fait, ces deux lumieres se completent l'une par l'autre.
Votre fondation d'enseignement laique pour les jeunes filles est une
oeuvre logique et utile, et je vous applaudis.
Paris, 2 juin 1872.
* * * * *
Sec. 2.--_La Femme_.
A M. LEON RICHER, _Redacteur en chef de l'_Avenir des Femmes.
Paris, le 8 juin 1872.
Monsieur,
Je m'associe du fond du coeur a votre utile manifestation. Depuis
quarante ans, je plaide la grande cause sociale a laquelle vous vous
devouez noblement.
Il est douloureux de le dire, dans la civilisation actuelle, il y a
une esclave. La loi a des euphemismes; ce que j'appelle une esclave,
elle l'appelle une mineure. Cette mineure selon la loi, cette esclave
selon la realite, c'est la femme. L'homme a charge inegalement les
deux plateaux du code, dont l'equilibre importe a la conscience
humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son cote et tous
les devoirs du cote de la femme. De la un trouble profond. De la la
servitude de la femme. Dans notre legislation telle qu'elle est, la
femme ne possede pas, elle n'este pas en justice, elle ne vote pas,
elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens, il n'y a pas
de citoyennes. C'est la un etat violent; il faut qu'il cesse.
Je sais que les philosophes vont vite et que les gouvernants vont
lentement; cela tient a ce que les philosophes sont dans l'absolu,
et les gouvernants dans le relatif; cependant, il faut que les
gouvernants finissent par rejoindre les philosophes. Quand cette
jonction est faite a temps, le progres est obtenu et les revolutions
sont evitees. Si la jonction tarde, il y a peril.
Sur beaucoup de questions a cette heure, les gouvernants sont en
retard. Voyez les hesitations de l'Assemblee a propos de la peine de
mort. En attendant, l'echafaud sevit.
Dans la question de l'education, comme dans la question de la
repression, dans la question de l'irrevocable qu'il faut oter du
mariage et de l'irreparable qu'il faut oter de la penalite, dans la
question de l'enseignement obligatoire, gratuit et laique, dans la
question de la femme, dans la question de l'enfant, il est temps que
les gouvernants avisent. Il est urgent que les legislateurs
prennent conseil des penseurs, que les hommes d'etat, trop souvent
superficiels, tiennent compte du profond travail des ecrivains, et que
ceux qui font les lois obeissent a ceux qui font les moeurs. La paix
sociale est a ce prix.
Nous philosophes, nous contemplateurs de l'ideal social, ne nous
lassons pas. Continuons notre oeuvre. Etudions sous toutes ses faces,
et avec une bonne volonte croissante, ce pathetique probleme de la
femme dont la solution resoudrait presque la question sociale tout
entiere. Apportons dans l'etude de ce probleme plus meme que la
justice; apportons-y la veneration; apportons-y la compassion. Quoi!
il y a un etre, un etre sacre, qui nous a formes de sa chair, vivifies
de son sang, nourris de son lait, remplis de son coeur, illumines de
son ame, et cet etre souffre, et cet etre saigne, pleure, languit,
tremble. Ah! devouons-nous, servons-le, defendons-le, secourons-le,
protegeons-le! Baisons les pieds de notre mere!
Avant peu, n'en doutons pas, justice sera rendue et justice sera
faite. L'homme a lui seul n'est pas l'homme; l'homme, plus la femme,
plus l'enfant, cette creature une et triple constitue la vraie unite
humaine. Toute l'organisation sociale doit decouler de la. Assurer
le droit de l'homme sous cette triple forme, tel doit etre le but de
cette providence d'en bas que nous appelons la loi.
Redoublons de perseverance et d'efforts. On en viendra, esperons-le, a
comprendre qu'une societe est mal faite quand l'enfant est laisse
sans lumiere, quand la femme est maintenue sans initiative, quand
la servitude se deguise sous le nom de tutelle, quand la charge est
d'autant plus lourde que l'epaule est plus faible; et l'on reconnaitra
que, meme au point de vue de notre egoisme, il est difficile de
composer le bonheur de l'homme avec la souffrance de la femme.
* * * * *
Les dames faisant partie du comite de la _Societe pour l'amelioration
du sort des femmes_ ecrivent a Victor Hugo:
"Illustre maitre,
Vous avez, a toutes les epoques de votre vie, dans toutes les
occasions, sous toutes les formes, pris le parti des faibles. Il n'est
pas une liberte que vous n'ayez revendiquee, pas une cause juste que
vous n'ayez defendue, pas une oppression contre laquelle vous ne vous
soyez eloquemment eleve.
Votre oeuvre n'est qu'une longue et infatigable protestation contre
l'abus de la force. Il y a dans votre coeur une commiseration profonde
pour tous les miserables. S'agit-il d'un peuple? s'agit-il d'une
classe? s'agit-il d'un individu? peu vous importe. Toute souffrance
vous atteint et vous touche. Le droit est viole quelque part, en
quelqu'un; cela vous suffit.
Pourquoi? Parce que vous etes l'homme du devoir.
En ce siecle d'anarchie morale, ou le privilege--contradiction
bizarre!--survit aux causes qui l'avaient produit et socialement
consacre, vous proclamez l'egalite de tous et de toutes, vous affirmez
la liberte individuelle et collective, vous affirmez la raison, vous
affirmez l'inviolabilite de la conscience humaine.
Et nous hesiterions--nous dont l'idee de justice est meconnue,
a solliciter de votre devouement l'appui que vous ne refusez a
personne,--pas meme aux ignorants, ces attardes! pas meme aux
coupables, ces autres ignorants! Ce serait meconnaitre tout a la
fois l'irresistible puissance de votre parole et l'incommensurable
generosite de votre coeur.
Personne mieux que vous n'a fait ressortir l'iniquite legale qui fait
de chaque femme une mineure. Mere de famille, la femme est sans droit,
ses enfants meme ne lui appartiennent pas; epouse, elle a un tuteur,
presque un maitre; celibataire ou veuve, elle est assimilee par le
code aux voleurs et aux assassins.
Politiquement elle ne compte pas.
Nos lois la mettent hors la loi.
... Bientot, peut-etre, une Assemblee republicaine sera saisie de
nos legitimes revendications. Mais nous devons preparer l'opinion
publique. L'opinion publique est le moule par ou doivent passer
d'abord, pour y etre etudiees, les reformes jugees necessaires. Il n'y
a de lois durables, d'institutions solidement assises--qu'il s'agisse
de l'organisation de la famille ou de l'organisation de l'etat--que
les institutions et les lois d'accord avec le sentiment universel.
Nous l'avons compris. Et pour bien faire penetrer dans l'esprit des
masses l'importance sociale de la grande cause a laquelle nous sommes
attachees, nous avons, a l'exemple de l'Amerique, de l'Angleterre,
de la Suisse, de l'Italie, fonde en France une Societe a laquelle
viendront apporter leur concours tous ceux qui pensent que le temps
est venu de donner a la femme, dans la famille et ailleurs, la place
qui lui est due....
... Notre humble Societe a besoin d'etre consacree. Une adhesion de
vous aux reformes qu'elle poursuit serait, pour toutes les femmes
intelligentes, pour tous les hommes de coeur, un encouragement a nous
seconder....
Dites un mot et daignez nous tendre la main.
Agreez, illustre maitre, l'hommage de notre profond respect.
_Les dames membres du comite._ STELLA BLANDY, MARIA DERAISME,
HUBERTINE AUCLERT, J. RICHER, veuve FERESSE-DERAISME, ANNA HOURY, M.
BRUCKER, HENRIETTE CAROSTE, LOUISE LAFFITE, JULIE THOMAS, PAULINE
CHANLIAC.
* * * * *
Victor Hugo a repondu:
Paris, le 31 mars 1875.
Mesdames,
Je recois votre lettre. Elle m'honore. Je connais vos nobles et
legitimes revendications. Dans notre societe telle qu'elle est faite,
les femmes subissent et souffrent; elles ont raison de reclamer un
sort meilleur. Je ne suis rien qu'une conscience, mais je comprends
leur droit, et j'en compose mon devoir, et tout l'effort de ma vie est
de leur cote. Vous avez raison de voir en moi un auxiliaire de bonne
volonte.
L'homme a ete le probleme du dix-huitieme siecle; la femme est
le probleme du dix-neuvieme. Et qui dit la femme, dit l'enfant,
c'est-a-dire l'avenir. La question ainsi posee apparait dans toute sa
profondeur. C'est dans la solution de cette question qu'est le supreme
apaisement social. Situation etrange et violente! Au fond, les hommes
dependent de vous, la femme tient le coeur de l'homme. Devant la loi,
elle est mineure, elle est incapable, elle est sans action civile,
elle est sans droit politique, elle n'est rien; devant la famille,
elle est tout, car elle est la mere. Le foyer domestique est ce
qu'elle le fait; elle est dans la maison la maitresse du bien et du
mal; souverainete compliquee d'oppression. La femme peut tout contre
l'homme et rien pour elle.
Les lois sont imprudentes de la faire si faible quand elle est
si puissante. Reconnaissons cette faiblesse et protegeons-la;
reconnaissons cette puissance et conseillons-la. La est le devoir de
l'homme; la aussi est son interet.
Je ne me lasserai pas de le redire, le probleme est pose, il faut le
resoudre; qui porte sa part du fardeau doit avoir sa part du droit;
une moitie de l'espece humaine est hors de l'egalite, il faut l'y
faire rentrer. Ce sera la une des grandes gloires de notre grand
siecle: donner pour contre-poids au droit de l'homme le droit de la
femme; c'est-a-dire mettre les lois en equilibre avec les moeurs.
Agreez, mesdames, tous mes respects.
VICTOR HUGO.
XI
ANNIVERSAIRE DE LA REPUBLIQUE
On lit dans _le Rappel_ du 24 septembre 1872:
"Un banquet prive, mais solennel, devait reunir de nombreux
republicains de Paris, desireux de celebrer la date du 21 septembre
1792, c'est-a-dire l'anniversaire de la premiere republique francaise,
de la republique victorieuse des rois. Cela a deplu a l'autorite
militaire qui est notre maitresse souveraine de par l'etat de siege,
et l'autorite civile a cru devoir consacrer les ordres de l'autorite
militaire.
Elle a commis une faute sur laquelle nous aurons a revenir, une de
ces fautes difficiles a justifier, parce qu'elles n'offensent pas
seulement le droit des citoyens, mais le bon sens public. Dans tous
les cas, les organisateurs du banquet ont tenu a donner une lecon de
sagesse a leurs adversaires, et le banquet a ete decommande.