Comme je rentrais dans Paris, Alexandre Dumas venait d'en sortir. Je

n'ai pas eu son dernier serrement de main.

Aujourd'hui je manque a son dernier cortege. Mais son ame voit la

mienne. Avant peu de jours,--bientot je le pourrai, j'espere,--je

ferai ce que je n'ai pu faire en ce moment, j'irai, solitaire, dans ce

champ ou il repose, et cette visite qu'il a faite a mon exil, je la

rendrai a son tombeau.

Cher confrere, fils de mon ami, je vous embrasse.

VICTOR HUGO.

VII

AUX REDACTEURS DE _LA RENAISSANCE_

Paris, 1er mai 1872.

Mes jeunes confreres,

Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie.

Courage! Vous reussirez. Vous n'etes pas seulement des talents, vous

etes des consciences; vous n'etes pas seulement de beaux et charmants

esprits, vous etes de fermes coeurs. C'est de cela que l'heure

actuelle a besoin.

Je resume d'un mot l'avenir de votre oeuvre collective: devoir

accompli, succes assure.

Nous venons d'assister a des deroutes d'armees; le moment est arrive

ou la legion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pensee

francaise se reveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit

francais possede cette grande arme, la langue francaise, c'est-a-dire

l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilise. Qui

a l'oreille prend l'ame. La France vaincra. On brise une epee, on ne

brise pas une idee. Courage donc, vous, combattants de l'esprit!

Le monde a pu croire un instant a sa propre agonie. La civilisation

sous sa forme la plus haute, qui est la republique, a ete terrassee

par la barbarie sous sa forme la plus tenebreuse, qui est l'empire

germanique. Eclipse de quelques minutes. L'enormite meme de la

victoire la complique d'absurdite. Quand c'est le moyen age qui met

la griffe sur la revolution, quand c'est le passe qui se substitue a

l'avenir, l'impossibilite est melee au succes, et l'ahurissement du

triomphe s'ajoute a la stupidite du vainqueur. La revanche est

fatale. La force des choses l'amene. Ce grand dix-neuvieme siecle,

momentanement interrompu, doit reprendre et reprendra son oeuvre; et

son oeuvre, c'est le progres par l'ideal. Tache superbe. L'art est

l'outil, les esprits sont les ouvriers.

Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.

J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau

phenomene litteraire qui rappelle un magnifique moment du seizieme

siecle. Toute une generation de poetes fait son entree. C'est, apres

trois cents ans, dans le couchant du dix-neuvieme siecle, la pleiade

qui reparait. Les poetes nouveaux sont fideles a leur siecle; de la

leur force. Ils ont en eux la grande lumiere de 1830; de la leur

eclat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever

de cette constellation d'esprits sur l'horizon.

Oui, mes jeunes confreres, oui, vous serez fideles a votre siecle et

a votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous

etes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord.

Rien ne vous distraira du devoir. Meme quand vous en semblerez le plus

eloignes, vous ne perdrez jamais de vue le grand but: venger la France

par la fraternite des peuples, defaire les empires, faire l'Europe.

Vous ne parlerez jamais de defaillance ni de decadence. Les poetes

n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigues.

Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succes. C'est

par le journal envole en feuilles innombrables que la civilisation

essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les

fleurs, mais armes. Un journal comme le votre, c'est de la France

qui se repand, c'est de la colere spirituelle et lumineuse qui se

disperse; et ce journal sera, certes, importun a la pesante masse

tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage; la legerete

de l'aile sert la furie de l'aiguillon; qui est agile est terrible;

et, dans sa Foret-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par

toutes les fleches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien

connaitre le repentir que donnent a l'ours les ruches irritees.

Encore une fois, courage, amis!

VIII

AUX REDACTEURS DU _PEUPLE SOUVERAIN_

Chers amis,

Depuis trois ans, avec le _Rappel_, vous parlez au peuple. Avec votre

nouveau journal, vous allez lui parler de plus pres encore.

Parler au peuple sans cesse, et tacher de lui parler toujours de plus

en plus pres, c'est un devoir, et vous faites bien de le remplir.

Je me suis souvent figure un immense livre pour le peuple. Ce livre

serait le livre du fait, rien de plus en apparence, et en realite le

livre de l'idee. Le fait est identique au nuage; il sort de nous et

plane sur nous; c'est une forme flottante propre a notre milieu, qui

passe, qui contient de l'ascension et de la chute, qui resulte de nous

et retombe sur nous, en ombre, en pluie, en tempete, en fecondation,

en devastation, en enseignement. Le livre que je m'imagine saisirait

cet enseignement, il preciserait le contour et l'ombre de chaque fait.

Il conclurait. Conclure est donne a l'homme. Creer, l'oeil fixe sur

l'ideal; conclure, l'oeil fixe sur l'absolu; c'est a peu pres la toute

notre puissance. Ce livre serait le registre de la vie populaire,

et, en marge de ce que fait la destinee, il mettrait ce que dit la

conscience. De la loi de tout il deduirait la loi de tous. Il semerait

la crainte utile de l'erreur. Il inquieterait le legislateur, il

inquieterait le jure; il deconseillerait l'irrevocable et avertirait

le pretre; il deconseillerait l'irreparable et avertirait le juge.

Rapidement, par le simple recit et par la seule facon de presenter le

fait, il en montrerait le sens philosophique et social. D'une audience

de cour d'assises, il extrairait l'horreur de la peine de mort; d'un

debat parlementaire, il extrairait l'amour de la liberte. D'une

defaite nationale, il extrairait de la volonte et de la fierte; car,

pour un peuple qui a sa regeneration morale a operer, il vaut mieux

etre vaincu que vainqueur; un vaincu est force de perir ou de grandir.

La stagnation de la gloire se comprend, la stagnation de la honte,

non. Ce livre dirait cela. Ce livre n'admettrait aucun empietement,

pas plus sur une idee que sur un territoire. En meme temps qu'il

deshonorerait les conquetes, il ferait obstacle aux damnations. Il

rehabiliterait et rassurerait. Il dirait, redirait et redirait la

parole de mansuetude et de clemence; il parlerait a ceux qui sont en

liberte de ceux qui sont en prison; il serait importun aux heureux

par le rappel des miserables; il empecherait l'oubli de ce qui est

lointain et de ce qui semble perdu; il n'accepterait pas les fausses

guerisons; il ne laisserait pas se fermer les ulceres sous une peau

malsaine; il panserait la plaie, dut-il indigner le blesse; il

tacherait d'inspirer au fort le respect du faible, a l'homme

le respect de la femme, au couronne le respect du calomnie, a

l'usurpateur le respect du souverain, a la societe le respect de la

nature, a la loi le respect du droit. Ce livre hairait la haine.

Il reconcilierait le frere avec le frere, l'aine avec le puine, le

bourgeois avec l'ouvrier, le capital avec le travail, l'outil avec la

main. Il aurait pour effort de produire la vertu d'abord, la richesse

ensuite, le bien-etre materiel etant vain s'il ne contient le

bien-etre moral, aucune bourse pleine ne suppleant a l'ame vide. Ce

livre observerait, veillerait, epierait; il ferait le guet autour

de la civilisation; il n'annoncerait la guerre qu'en denoncant la

monarchie; il dresserait le bilan de faillite de chaque bataille,

supputerait les millions, compterait les cadavres, cuberait le sang

verse, et ne montrerait jamais les morts sans montrer les rois. Ce

livre saisirait au passage, coordonnerait, grouperait tout ce que

l'epoque a de grand, le devouement heroique, l'oeuvre celebre, la

parole eclatante, le vers illustre, et ferait voir le profond lien

entre un mot de Corneille et une action de Danton. Dans l'interet de

tous et pour le bien de tous, il offrirait des modeles et il ferait

des exemples; il eclairerait, malgre elle et malgre lui, la vertu qui

aime l'ombre et le crime qui cherche les tenebres; il serait le livre

du bien devoile et du mal demasque. Ce livre serait a lui seul presque

une bibliotheque. Il n'aurait pour ainsi dire pas de commencement,

se rattachant a tout le passe, et pas de fin, se ramifiant dans tout

l'avenir. Telle serait cette bible immense. Est-ce une chimere qu'un

tel livre? Non, car vous allez le faire.

Qu'est-ce que c'est que le journal a un sou? C'est une page de ce

livre.

Certes, le mot bible n'est pas de trop. La page, c'est le jour; le

volume, c'est l'annee; le livre, c'est le siecle. Toute l'histoire

batie, heure par heure, par les evenements, toute la parole dite par

tous les verbes, mille langues confuses degageant les idees nettes.

Sorte de bonne Babel de l'esprit humain.

Telle est la grandeur de ce qu'on appelle le petit journal.

Le journal a un sou, tel que vous le comprenez, c'est la realite

racontee comme La Fontaine raconte la fable, avec la moralite en

regard; c'est l'erreur raturee, c'est l'iniquite soulignee, c'est la

torsion du vrai redressee; c'est un registre de justice ouvert a la

confrontation de tous les faits; c'est une vaste enquete quotidienne,

politique, sociale, humaine; c'est le flocon de blancheur et de purete

qui passe; c'est la manne, la graine, la semence utilement jetee

au vent; c'est la verite eternelle emiettee jour par jour. Oeuvre

excellente qui a pour but de condenser le collectif dans l'individuel,

et de donner a tout peuple un coeur d'honnete homme, et a tout homme

une ame de grand peuple.

Faites cela, amis. Je vous serre la main.

Paris, 14 mai 1872.

IX

REPONSE AUX ROMAINS

En mai 1872, le peuple romain fit une adresse au peuple francais.

Victor Hugo fut choisi par les romains comme intermediaire entre les

deux peuples.

En cette qualite, il dut repondre. Voici sa reponse:

Citoyens de Rome et du monde,

Vous venez de faire du haut du Janicule une grande chose.

Vous, peuple romain, par-dessus tous les abimes qui separent

aujourd'hui les nations, vous avez tendu la main au peuple francais.

C'est-a-dire qu'en presence de ces trois empires monstres, l'un qui

porte le glaive et qui est la guerre, l'autre qui porte le knout et

qui est la barbarie, l'autre qui porte la tiare et qui est la nuit,

en presence de ces trois formes spectrales du moyen age reparues

sur l'horizon, la civilisation vient de s'affirmer La mere, qui est

l'Italie, a embrasse la fille, qui est la France; le Capitole a

acclame l'Hotel de Ville; le mont Aventin a fraternise avec Montmartre

et lui a conseille l'apaisement; Caton a fait un pas vers Barbes;

Rienzi a pris le bras de Danton; le monde romain s'est incline devant

les Etats-Unis d'Europe; et l'illustre republique du passe a salue

l'auguste republique de l'avenir. A de certaines heures sinistres, ou

l'obscurite monte, ou le silence se fait, ou il semble qu'on assiste a

on ne sait quelle coalition des tenebres, il est bon que les puissants

echos de l'histoire s'eveillent et se repondent; il est bon que les

tombeaux prouvent qu'ils contiennent de l'aurore; il est bon que le

rayon sorti des sepulcres s'ajoute au rayon sorti des berceaux; il est

bon que toutes les formes de la lumiere se melent et s'entr'aident; et

chez vous, italiens, toutes les clartes sont vivantes; et lorsqu'il

s'agit d'attester la pensee, qui est divine, et la liberte, qui est

humaine, lorsqu'il s'agit de chasser les prejuges et les tyrans,

lorsqu'il s'agit de manifester a la fois l'esprit humain et le droit

populaire, qui donc prendra la parole si ce n'est cette _alma parens_

qui, en fait de genies, a Dante egal a Homere, et, en fait de heros,

Garibaldi egal a Thrasybule?

Oui, la civilisation vous remercie. Le peuple romain fait bien de

serrer la main au peuple francais; cette fraternite de geants est

belle. Aucun decouragement n'est possible devant de telles initiatives

prises par de telles nations. On sent dans cette volonte de concorde

l'immense paix de l'avenir. De tels symptomes font naitre dans les

coeurs toutes les bonnes certitudes.

Oui, le progres sera; oui, le jour luira; oui, la delivrance viendra;

oui, la conscience universelle aura raison de tous les clerges, aussi

bien de ceux qui s'appuient sur les codes que de ceux qui s'appuient

sur les dogmes; oui, les soi-disant hommes impeccables, pretres

ou juges, les infaillibles comme les inamovibles, confesseront la

faiblesse humaine devant l'eternelle verite et l'eternelle justice;

oui, l'irrevocable, l'irreparable et l'inintelligible disparaitront;

oui, l'echafaud et la guerre s'evanouiront; oui, le bagne sera ote

de la vie et l'enfer sera ote de la mort. Courage! Espoir! Il est

admirable que, devant les alliances malsaines des rois, les deux

capitales des peuples s'entendent; et l'humanite tout entiere,

consolee et rassuree, tressaille quand la grande voix de Rome parle a

la grande ame de Paris.

Paris, 20 mai 1872.

X

QUESTIONS SOCIALES

L'ENFANT.--LA FEMME

Sec. 1.--_L'Enfant_.

A M. TREBOIS, _President de la Societe des ecoles laiques_.

Monsieur, Vous avez raison de le penser, j'adhere completement a

l'eloquente et irrefutable lettre que vous a adressee Louis Blanc. Je

n'ai rien a y ajouter que ma signature. Louis Blanc est dans le vrai

absolu et pose les reels principes de l'instruction laique, aussi bien

pour les femmes que pour les hommes.

Quant a moi, je vois clairement deux faits distincts, l'education

et l'instruction. L'education, c'est la famille qui la donne;

l'instruction, c'est l'etat qui la doit. L'enfant veut etre eleve par

la famille et instruit par la patrie. Le pere donne a l'enfant sa foi

ou sa philosophie; l'etat donne a l'enfant l'enseignement positif.

De la, cette evidence que l'education peut etre religieuse et que

l'instruction doit etre laique. Le domaine de l'education, c'est la

conscience; le domaine de l'instruction, c'est la science. Plus tard,

dans l'homme fait, ces deux lumieres se completent l'une par l'autre.

Votre fondation d'enseignement laique pour les jeunes filles est une

oeuvre logique et utile, et je vous applaudis.

Paris, 2 juin 1872.

* * * * *

Sec. 2.--_La Femme_.

A M. LEON RICHER, _Redacteur en chef de l'_Avenir des Femmes.

Paris, le 8 juin 1872.

Monsieur,

Je m'associe du fond du coeur a votre utile manifestation. Depuis

quarante ans, je plaide la grande cause sociale a laquelle vous vous

devouez noblement.

Il est douloureux de le dire, dans la civilisation actuelle, il y a

une esclave. La loi a des euphemismes; ce que j'appelle une esclave,

elle l'appelle une mineure. Cette mineure selon la loi, cette esclave

selon la realite, c'est la femme. L'homme a charge inegalement les

deux plateaux du code, dont l'equilibre importe a la conscience

humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son cote et tous

les devoirs du cote de la femme. De la un trouble profond. De la la

servitude de la femme. Dans notre legislation telle qu'elle est, la

femme ne possede pas, elle n'este pas en justice, elle ne vote pas,

elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens, il n'y a pas

de citoyennes. C'est la un etat violent; il faut qu'il cesse.

Je sais que les philosophes vont vite et que les gouvernants vont

lentement; cela tient a ce que les philosophes sont dans l'absolu,

et les gouvernants dans le relatif; cependant, il faut que les

gouvernants finissent par rejoindre les philosophes. Quand cette

jonction est faite a temps, le progres est obtenu et les revolutions

sont evitees. Si la jonction tarde, il y a peril.

Sur beaucoup de questions a cette heure, les gouvernants sont en

retard. Voyez les hesitations de l'Assemblee a propos de la peine de

mort. En attendant, l'echafaud sevit.

Dans la question de l'education, comme dans la question de la

repression, dans la question de l'irrevocable qu'il faut oter du

mariage et de l'irreparable qu'il faut oter de la penalite, dans la

question de l'enseignement obligatoire, gratuit et laique, dans la

question de la femme, dans la question de l'enfant, il est temps que

les gouvernants avisent. Il est urgent que les legislateurs

prennent conseil des penseurs, que les hommes d'etat, trop souvent

superficiels, tiennent compte du profond travail des ecrivains, et que

ceux qui font les lois obeissent a ceux qui font les moeurs. La paix

sociale est a ce prix.

Nous philosophes, nous contemplateurs de l'ideal social, ne nous

lassons pas. Continuons notre oeuvre. Etudions sous toutes ses faces,

et avec une bonne volonte croissante, ce pathetique probleme de la

femme dont la solution resoudrait presque la question sociale tout

entiere. Apportons dans l'etude de ce probleme plus meme que la

justice; apportons-y la veneration; apportons-y la compassion. Quoi!

il y a un etre, un etre sacre, qui nous a formes de sa chair, vivifies

de son sang, nourris de son lait, remplis de son coeur, illumines de

son ame, et cet etre souffre, et cet etre saigne, pleure, languit,

tremble. Ah! devouons-nous, servons-le, defendons-le, secourons-le,

protegeons-le! Baisons les pieds de notre mere!

Avant peu, n'en doutons pas, justice sera rendue et justice sera

faite. L'homme a lui seul n'est pas l'homme; l'homme, plus la femme,

plus l'enfant, cette creature une et triple constitue la vraie unite

humaine. Toute l'organisation sociale doit decouler de la. Assurer

le droit de l'homme sous cette triple forme, tel doit etre le but de

cette providence d'en bas que nous appelons la loi.

Redoublons de perseverance et d'efforts. On en viendra, esperons-le, a

comprendre qu'une societe est mal faite quand l'enfant est laisse

sans lumiere, quand la femme est maintenue sans initiative, quand

la servitude se deguise sous le nom de tutelle, quand la charge est

d'autant plus lourde que l'epaule est plus faible; et l'on reconnaitra

que, meme au point de vue de notre egoisme, il est difficile de

composer le bonheur de l'homme avec la souffrance de la femme.

* * * * *

Les dames faisant partie du comite de la _Societe pour l'amelioration

du sort des femmes_ ecrivent a Victor Hugo:

"Illustre maitre,

Vous avez, a toutes les epoques de votre vie, dans toutes les

occasions, sous toutes les formes, pris le parti des faibles. Il n'est

pas une liberte que vous n'ayez revendiquee, pas une cause juste que

vous n'ayez defendue, pas une oppression contre laquelle vous ne vous

soyez eloquemment eleve.

Votre oeuvre n'est qu'une longue et infatigable protestation contre

l'abus de la force. Il y a dans votre coeur une commiseration profonde

pour tous les miserables. S'agit-il d'un peuple? s'agit-il d'une

classe? s'agit-il d'un individu? peu vous importe. Toute souffrance

vous atteint et vous touche. Le droit est viole quelque part, en

quelqu'un; cela vous suffit.

Pourquoi? Parce que vous etes l'homme du devoir.

En ce siecle d'anarchie morale, ou le privilege--contradiction

bizarre!--survit aux causes qui l'avaient produit et socialement

consacre, vous proclamez l'egalite de tous et de toutes, vous affirmez

la liberte individuelle et collective, vous affirmez la raison, vous

affirmez l'inviolabilite de la conscience humaine.

Et nous hesiterions--nous dont l'idee de justice est meconnue,

a solliciter de votre devouement l'appui que vous ne refusez a

personne,--pas meme aux ignorants, ces attardes! pas meme aux

coupables, ces autres ignorants! Ce serait meconnaitre tout a la

fois l'irresistible puissance de votre parole et l'incommensurable

generosite de votre coeur.

Personne mieux que vous n'a fait ressortir l'iniquite legale qui fait

de chaque femme une mineure. Mere de famille, la femme est sans droit,

ses enfants meme ne lui appartiennent pas; epouse, elle a un tuteur,

presque un maitre; celibataire ou veuve, elle est assimilee par le

code aux voleurs et aux assassins.

Politiquement elle ne compte pas.

Nos lois la mettent hors la loi.

... Bientot, peut-etre, une Assemblee republicaine sera saisie de

nos legitimes revendications. Mais nous devons preparer l'opinion

publique. L'opinion publique est le moule par ou doivent passer

d'abord, pour y etre etudiees, les reformes jugees necessaires. Il n'y

a de lois durables, d'institutions solidement assises--qu'il s'agisse

de l'organisation de la famille ou de l'organisation de l'etat--que

les institutions et les lois d'accord avec le sentiment universel.

Nous l'avons compris. Et pour bien faire penetrer dans l'esprit des

masses l'importance sociale de la grande cause a laquelle nous sommes

attachees, nous avons, a l'exemple de l'Amerique, de l'Angleterre,

de la Suisse, de l'Italie, fonde en France une Societe a laquelle

viendront apporter leur concours tous ceux qui pensent que le temps

est venu de donner a la femme, dans la famille et ailleurs, la place

qui lui est due....

... Notre humble Societe a besoin d'etre consacree. Une adhesion de

vous aux reformes qu'elle poursuit serait, pour toutes les femmes

intelligentes, pour tous les hommes de coeur, un encouragement a nous

seconder....

Dites un mot et daignez nous tendre la main.

Agreez, illustre maitre, l'hommage de notre profond respect.

_Les dames membres du comite._ STELLA BLANDY, MARIA DERAISME,

HUBERTINE AUCLERT, J. RICHER, veuve FERESSE-DERAISME, ANNA HOURY, M.

BRUCKER, HENRIETTE CAROSTE, LOUISE LAFFITE, JULIE THOMAS, PAULINE

CHANLIAC.

* * * * *

Victor Hugo a repondu:

Paris, le 31 mars 1875.

Mesdames,

Je recois votre lettre. Elle m'honore. Je connais vos nobles et

legitimes revendications. Dans notre societe telle qu'elle est faite,

les femmes subissent et souffrent; elles ont raison de reclamer un

sort meilleur. Je ne suis rien qu'une conscience, mais je comprends

leur droit, et j'en compose mon devoir, et tout l'effort de ma vie est

de leur cote. Vous avez raison de voir en moi un auxiliaire de bonne

volonte.

L'homme a ete le probleme du dix-huitieme siecle; la femme est

le probleme du dix-neuvieme. Et qui dit la femme, dit l'enfant,

c'est-a-dire l'avenir. La question ainsi posee apparait dans toute sa

profondeur. C'est dans la solution de cette question qu'est le supreme

apaisement social. Situation etrange et violente! Au fond, les hommes

dependent de vous, la femme tient le coeur de l'homme. Devant la loi,

elle est mineure, elle est incapable, elle est sans action civile,

elle est sans droit politique, elle n'est rien; devant la famille,

elle est tout, car elle est la mere. Le foyer domestique est ce

qu'elle le fait; elle est dans la maison la maitresse du bien et du

mal; souverainete compliquee d'oppression. La femme peut tout contre

l'homme et rien pour elle.

Les lois sont imprudentes de la faire si faible quand elle est

si puissante. Reconnaissons cette faiblesse et protegeons-la;

reconnaissons cette puissance et conseillons-la. La est le devoir de

l'homme; la aussi est son interet.

Je ne me lasserai pas de le redire, le probleme est pose, il faut le

resoudre; qui porte sa part du fardeau doit avoir sa part du droit;

une moitie de l'espece humaine est hors de l'egalite, il faut l'y

faire rentrer. Ce sera la une des grandes gloires de notre grand

siecle: donner pour contre-poids au droit de l'homme le droit de la

femme; c'est-a-dire mettre les lois en equilibre avec les moeurs.

Agreez, mesdames, tous mes respects.

VICTOR HUGO.

XI

ANNIVERSAIRE DE LA REPUBLIQUE

On lit dans _le Rappel_ du 24 septembre 1872:

"Un banquet prive, mais solennel, devait reunir de nombreux

republicains de Paris, desireux de celebrer la date du 21 septembre

1792, c'est-a-dire l'anniversaire de la premiere republique francaise,

de la republique victorieuse des rois. Cela a deplu a l'autorite

militaire qui est notre maitresse souveraine de par l'etat de siege,

et l'autorite civile a cru devoir consacrer les ordres de l'autorite

militaire.

Elle a commis une faute sur laquelle nous aurons a revenir, une de

ces fautes difficiles a justifier, parce qu'elles n'offensent pas

seulement le droit des citoyens, mais le bon sens public. Dans tous

les cas, les organisateurs du banquet ont tenu a donner une lecon de

sagesse a leurs adversaires, et le banquet a ete decommande.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 13 / 22 段