_Qui est-ce qui nourrira mon enfant?_ Toute la plaie sociale est

dans ce mot. Je sais que j'ai ete ridicule la semaine derniere en

demandant, en presence des malheurs de la France, l'union entre les

francais, et que je vais etre ridicule cette semaine en demandant la

vie pour des condamnes. Je m'y resigne. Ainsi voila une mere qui va

mourir, et voila un petit enfant qui va mourir aussi, par contre-coup.

Notre justice a de ces reussites. La mere est-elle coupable? Repondez

oui ou non. L'enfant l'est-il? Essayez de repondre oui.

Je le declare, je suis trouble a l'idee de cette innocence qui va etre

punie de nos fautes; la seule excuse de la penalite irreparable, c'est

la justesse; rien n'est sinistre comme la loi frappant a cote. La

justice humaine tarissant brusquement les sources de la vie aux levres

d'un enfant etonne la justice divine; ce dementi donne a l'ordre au

nom de l'ordre est etrange; il n'est pas bon que nos chetifs codes

transitoires et nos sentences myopes d'ici-bas indignent la-haut les

lois eternelles; on n'a pas le droit de frapper la mere quand on

frappe en meme temps l'enfant. Il me semble entendre la profonde voix

de l'inconnu dire aux hommes: _Eh bien, qu est-ce que vous faites donc

la_? Et je suis inquiet quand je vois se tourner avec stupeur vers la

societe le sombre regard de la nature.

Je quitte ce petit condamne, et je reviens aux autres.

Aux yeux de ceux a qui l'apparence de l'ordre suffit, les arrets de

mort ont un avantage; c'est qu'ils font le silence. Pas toujours. Il

est perilleux de produire violemment un faux calme. Les executions

politiques prolongent souterrainement la guerre civile.

Mais on me dit:--Ces etres miserables, dont la mise a mort vous

preoccupe, n'ont rien a voir avec la politique, la-dessus tout le

monde est d'accord; ce sont des delinquants vulgaires, coupables de

mefaits ordinaires, prevus par la loi penale de tous les temps.

Entendons-nous.

Que tout le monde soit d'accord sur l'excellence de ces condamnations,

peu m'importe. Quand il s'agit de juger un ennemi, mettons-nous en

garde contre les consentements furieux de la foule et contre les

acclamations de notre propre parti; examinons autour de nous l'etat de

rage, qui est un etat de folie; ne nous laissons pas pousser meme vers

les severites que nous souhaitons; craignons la complaisance de la

colere publique. Defions-nous de certains mots, tels que _delits

ordinaires, crimes communs_, mots souples et faciles a ajuster a des

sentences excessives; ces mots-la ont l'inconvenient d'etre commodes;

en politique, ce qui est commode est dangereux. N'acceptons pas les

services que peuvent rendre des definitions mal faites; l'elasticite

des mots correspond a la lachete des hommes. Cela obeit trop.

Confondre Marat avec Lacenaire est aise et mene loin.

Certes, la Chambre introuvable, je parle de celle de 1815, si elle fut

arrivee vingt ans plus tot, et si le hasard l'eut faite victorieuse de

la Convention, aurait trouve d'excellentes raisons pour declarer la

republique scelerate; 1815 eut declare 93 justiciable de la penalite

ordinaire; les massacres de septembre, les meurtres d'eveques et

de pretres, la destruction des monuments publics, l'atteinte aux

proprietes privees, n'eussent point fait defaut a son requisitoire;

la Terreur blanche eut instrumente judiciairement contre la Terreur

rouge; la chambre royaliste eut proclame les conventionnels atteints

et convaincus de delits communs prevus et punis par le code criminel;

elle les eut envoyes a la potence et a la roue, supplices restaures

avec la monarchie; elle aurait vu en Danton un egorgeur, en Camille

Desmoulins un provocateur au meurtre, en Saint-Just un assassin, en

Robespierre un malfaiteur pur et simple; elle leur eut crie a tous:

Vous n'etes pas des hommes politiques! Et l'opinion publique aurait

dit: C'est vrai! jusqu'au jour ou la conscience humaine aurait dit:

C'est faux!

Il ne suffit pas qu'une assemblee ou un tribunal, meme trainant des

sabres, dise:--Une chose est,--pour qu'elle soit. On n'introduit pas

de decret dans la conscience de l'homme. Le premier etourdissement

passe, elle se recueille et examine. Les faits mixtes ne peuvent etre

apprecies comme des faits simples; le mot, _troubles publics_, n'est

pas vide de sens; il y a des evenements complexes ou a une certaine

quantite d'attentat se mele une certaine quantite de droit. Quand la

commotion a cesse, quand les fluctuations sont finies, l'histoire

arrive avec son instrument de precision, la raison, et repond ceci aux

premiers juges:--93 a sauve le territoire, la Terreur a empeche la

trahison, Robespierre a fait echec a la Vendee et Danton a l'Europe,

le regicide a tue la monarchie, le supplice de Louis XVI a rendu

impossible dans l'avenir le supplice de Damiens, la spoliation des

emigres a restitue le champ au laboureur et la terre au peuple, Lyon

et Toulon foudroyes ont cimente l'unite nationale; vingt crimes,

total: un bienfait, la Revolution francaise.

J'entends garder les proportions, et je n'assimile les condamnes

d'aujourd'hui aux gigantesques lutteurs d'autrefois qu'en ce point:

eux aussi sont des combattants revolutionnaires; a eux aussi on ne

peut reprocher que des faits politiques; l'histoire ecartera d'eux

ces qualifications, _delits communs, crimes ordinaires;_ et, en leur

infligeant la peine capitale, que fait-on? on retablit l'echafaud

politique.

Ceci est effrayant.

Pas en arriere. Dementi au progres. Babeuf, Arena, Ceracchi,

Topino-Lebrun, Georges Cadoudal, Mallet, Lahorie, Guidal, Ney,

Labedoyere, Didier, les freres Faucher, Pleignier, Carbonneau,

Tolleron, les quatre sergents de la Rochelle, Alibaud, Cirasse,

Charlet, Cuisinier, Orsini, reparaissent. Rentree des spectres.

Retourner vers les tenebres, faire retrograder l'immense marche

humaine, rien de plus insense. En civilisation, on ne recule jamais

que vers le precipice.

Certes, Rossel, Maroteau, Gaston Cremieux et les autres, ces creatures

humaines en peril, cela m'emeut; mais ce qui m'emeut plus encore,

c'est la civilisation en danger.

Mais, reprend-on, c'est justement pour eviter le precipice que nous

reculons. Vous le voyez derriere, nous le voyons devant. Pour nous

comme pour vous, il s'agit du salut social. Vous le voyez dans la

clemence, nous le voyons dans le chatiment.

Soit. J'accepte la discussion posee ainsi.

C'est la vieille querelle du juste et de l'utile. Nous avons pour nous

le juste, cherchons si vous avez pour vous l'utile.

Voila des condamnes a mort. Qu'en va-t-on faire? Les executer?

Il s'agit du salut public, dites-vous. Placons-nous a ce point de vue.

De deux choses l'une: ou cette execution est necessaire, ou elle ne

l'est pas.

Si elle, n'est pas necessaire, de quel nom la qualifier? La mort pour

la mort, l'echafaud pour l'echafaud, histoire de s'entretenir la main,

l'art pour l'art, c'est hideux.

Si elle est necessaire, c'est qu'elle sauve la societe.

Examinons.

A l'heure qu'il est, quatre questions sont pendantes, la question

monetaire, la question politique, la question nationale, la question

sociale; c'est-a-dire que les quatre equilibres, qui sont notre vie

meme, sont compromis, l'equilibre financier par la question monetaire,

l'equilibre legal par la question politique, l'equilibre exterieur par

la question nationale, l'equilibre interieur par la question sociale.

La civilisation a ses quatre vents; les voila qui soufflent tous a la

fois. Immense ebranlement. On entend le craquement de l'edifice; les

fondations se lezardent, les colonnes plient, les piliers chancellent,

toute la charpente penche; les anxietes sont inouies. La question

politique et la question nationale s'enchevetrent; nos frontieres

perdues exigent la suppression de toutes les frontieres; la federation

des peuples seule peut le faire pacifiquement, les Etats-Unis d'Europe

sont la solution, et la France ne reprendra sa suprematie que par

la republique francaise transformee en republique continentale; but

sublime, ascension vertigineuse, sommet de civilisation; comment y

atteindre? En meme temps, le probleme monetaire complique le probleme

social; des perspectives obscures s'ouvrent de toutes parts, d'un

cote les colonisations lointaines, la recherche des pays de l'or,

l'Australie, la Californie, les transmigrations, les deplacements de

peuples; de l'autre cote, la monnaie fiduciaire, le billet de banque a

revenu, la propriete democratisee, la reconciliation du travail avec

le capital par le billet a rente; difficultes sans nombre, qui se

resoudront un jour en bien-etre et en lumiere, et qui a cette heure

se resument en miseres et en souffrances. Telle est la situation. Et

maintenant voici le remede: tuer Maroteau, tuer Lullier, tuer Ferre,

tuer Rossel, tuer Cremieux; tuer ces trois malheureuses, Suetens,

Marchais et Papavoine; il n'y a entre l'avenir et nous que l'epaisseur

de quelques cadavres utiles a la prosperite publique; et plus rien ne

fremira, et le credit s'affermira, et la confiance renaitra, et les

inquietudes s'evanouiront, et l'ordre sera fonde, et la France sera

rassuree quand on entendra la voix d'un petit enfant appeler sa mere

morte dans les tenebres.

Ainsi, a cette heure tellement extraordinaire qu'aucun peuple n'en a

jamais eu de pareille, sept ou huit tombes, voila notre ressource; et

quand l'homme d'etat, accoude sur sa table, la tete dans ses mains,

epelant des chiffres terribles, etudiant une carte dechiree, sondant

les defaites, les catastrophes, les deroutes, les capitulations, les

trahisons, les ignominies, les affreuses paix signees, la France

epuisee d'or par les cinq milliards extorques et de sang par les deux

provinces arrachees, le profond tremblement de terre de Paris, les

ecroulements, les engloutissements, les desastres, les decombres qui

pendent, l'ignorance, la misere, les menaces des ruines, songe a

l'effrayant avenir; quand, pensif devant tant d'abimes, il demande

secours a l'inconnu; quand il reclame le Turgot qu'il faudrait a nos

finances, le Mirabeau qu'il faudrait a nos assemblees, l'Aristide

qu'il faudrait a notre magistrature, l'Annibal qu'il faudrait a nos

armees, le Christ qu'il faudrait a notre societe; quand il se penche

sur l'ombre et la supplie de lui envoyer la verite, la sagesse, la

lumiere, le conseil, la science, le genie; quand il evoque dans sa

pensee le _Deus ex machina_, le pilote supreme des grands naufrages,

le guerisseur des plaies populaires, l'archange des nations en

detresse, le sauveur; il voit apparaitre qui? un fossoyeur, la pelle

sur l'epaule.

VICTOR HUGO.

III

A M. ROBERT HYENNE

REDACTEUR EN CHEF DE LA _DEMOCRATIE DU MIDI_

Paris, 2 decembre 1871.

Mon vaillant confrere, les souvenirs que vous me rappelez sont graves

en moi; depuis longtemps je vous connais et je vous estime. Vous avez

ete l'ami de l'exil; vous etes aujourd'hui le combattant de la verite

et de la liberte. Votre talent et votre courage sont pour votre

journal, la _Democratie du Midi_, un double gage de succes.

Nous traversons une crise fatale. Apres l'invasion, le terrorisme

reactionnaire. 1871 est un 1815, pire. Apres les massacres, voici

l'echafaud politique retabli. Quels revenants funestes! Trestaillon

avait reparu en juin, Bellart reparait en novembre. A l'odieux

assassinat de Clement Thomas et de Lecomte, a l'abominable meurtre des

otages, quelles repliques sanglantes! Quel grossissement de l'horreur

par l'horreur! Quelle calamite pour la France que ce duel de la

Commune et de l'Assemblee!

La civilisation est en danger; nous sentons un affreux glissement sur

la pente feroce. J'ai ecrit:

Personne n'est mechant, et que de mal on fait!

Avertissons toutes ces pauvres consciences troublees. Si le

gouvernement est myope, tachons qu'il ne soit pas sourd. Crions:

Amnistie! amnistie! assez de sang! assez de victimes! qu'on fasse

enfin grace a la France! c'est elle qui saigne.--On a ote la parole

au _Rappel_; vous tous qui l'avez encore, repetez son vaillant cri:

Pitie! pardon! fraternite! Ne nous lassons pas, recommencons sans

cesse. Demandons la paix et donnons l'alarme. Sonnons le tocsin de la

clemence.

Je m'apercois que c'est aujourd'hui le 2 decembre. Il y a vingt ans a

pareille heure, je luttais contre un crime, j'etais traque, et averti

que, si l'on me prenait, on me fusillerait. Tout est bien, luttons.

Cher confrere, je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

IV

LE MANDAT CONTRACTUEL

Le 19 decembre, M. Victor Hugo recut la lettre qu'on va lire:

Paris, le 19 decembre 1871.

Monsieur,

En face d'une Assemblee qui meconnait le mandat dont elle a ete

revetue, il est necessaire de faire passer dans les moeurs un grand

principe, le _mandat imperatif._

A vous, la premiere gloire de la France, il appartient de donner au

monde un grand exemple et de frapper un grand coup sur nos vieilles

institutions. [Note: Les honorables signataires nous pardonneront

d'omettre ici les quelques lignes ou leur sympathie pour M. Victor

Hugo est le plus vivement exprimee.]

* * * * *

Vous penserez sans doute que votre acceptation du mandat imperatif

serait un grand acte de patriotisme et assurerait pour toujours le

triomphe de cette institution.

Nous vous prions de vouloir bien nous donner votre adhesion. _Les

membres du Comite electoral de la rue Brea,_ DE LAVENAT, E. DIVE,

BASSET, J.-C. CHAIGNEAU, EDOUARD DE LUZE, PAULIAT, MONPROFIT, ROSEL.

M. Victor Hugo ne pouvait accepter le _mandat imperatif_, la

conscience ne recoit pas d'ordres; mais il pouvait et il sentit qu'il

devait prendre l'initiative de la transformation du _mandat imperatif_

en _mandat contractuel_, c'est-a-dire realiser plus surement le

progres electoral par le contrat librement debattu et consenti entre

le mandant et le mandataire.

Ne voulant pas influencer le choix du peuple, il s'abstint de paraitre

aux reunions electorales, l'etat de siege otant d'ailleurs toute

liberte a ces reunions.

La declaration suivante y fut lue en son nom:

DECLARATION

Je suis de ceux qui pensent qu'aucune pression ne doit etre exercee

sur le choix du peuple.

Plus le choix sera libre, plus il sera grand.

Plus le choix sera spontane, plus il sera significatif.

Le bon citoyen ne s'offre ni ne se refuse. Il est a la disposition du

devoir.

Les devoirs d'un representant du peuple et surtout d'un representant

de l'admirable peuple de Paris sont aujourd'hui plus serieux que

jamais.

J'en comprends toute l'etendue.

Je suis pret, quant a moi, a donner l'exemple de l'acceptation du

_mandat contractuel_, bien autrement efficace et obligatoire que le

_mandat imperatif._

Le mandat contractuel, c'est-a-dire le contrat synallagmatique

entre le mandant et le mandataire, cree, entre l'electeur et l'elu,

l'identite absolue du but et des principes.

Le choix que le peuple de Paris fera le 7 janvier doit signifier:

republique, negation de toute monarchie sous quelque forme que ce

soit; amnistie; abolition de la peine de mort en matiere politique et

en toute matiere; rentree de l'Assemblee a Paris; levee de l'etat de

siege; dissolution de l'Assemblee dans le plus bref delai possible.

Le devoir est la loi de ma vie. Je le ferai hors de l'Assemblee comme

dans l'Assemblee.

VICTOR HUGO.

28 decembre 1871.

* * * * *

En meme temps furent publiees, par les soins des comites, les deux

pieces suivantes:

LE COMITE ELECTORAL DE LA RUE BREA ET LE COMITE ELECTORAL DES

TRAVAILLEURS, AUX ELECTEURS DE LA SEINE.

Le grand citoyen qui s'est fait, depuis vingt ans, le champion le plus

ardent de la democratie, vient d'accomplir l'un des actes les plus

considerables de sa vie. Le premier, Victor Hugo avait pris la defense

de Paris contre les violences de la reaction; le premier, il avait

reclame l'amnistie et proteste, au nom du droit d'asile, contre la

coupable faiblesse de la Belgique; plus tard, il implorait la grace

des condamnes a mort.

Aujourd'hui Victor Hugo vient de signer avec le peuple de Paris un

contrat qui en fait son representant necessaire.

Victor Hugo et Paris, la grande ville et le grand poete, ne font plus

qu'un.

Parisiens! et vous surtout, travailleurs! vous n'avez qu'un nom a

deposer dans l'urne; il faut que ce nom soit celui de VICTOR HUGO.

MANDAT CONTRACTUEL

ARRETE PAR LE COMITE DE LA RUE BREA ET PAR LE COMITE ELECTORAL DES

TRAVAILLEURS, ADOPTE DANS DIFFERENTES REUNIONS PUBLIQUES.

Considerant que le mandat contractuel est le seul moyen qui mette en

evidence la volonte ferme et nette du college electoral,

Les electeurs ont arrete le programme suivant qui est adopte par le

representant qui sera nomme le 7 janvier 1872:

1. Amnistie pour tous les crimes et delits politiques.--Enquete sur

les evenements de mai et juin 1871.--Abolition de la peine de mort en

toutes matieres.

2. Proclamation definitive de la republique.--Dissolution dans le

plus bref delai de l'assemblee actuelle et nomination d'une assemblee

constituante chargee de faire une constitution republicaine.

3. Retour a Paris du gouvernement et de l'Assemblee.-- Levee de l'etat

de siege a Paris et dans les departements.

4. Service militaire obligatoire et personnel pour tout citoyen de la

republique francaise, sauf les seuls cas d'incapacite physique.

5. Instruction primaire, gratuite, obligatoire et laique.--

Instruction secondaire, gratuite et laique.

6. Separation absolue de l'eglise et de l'etat.--Retribution des

ministres de tout culte a la charge exclusive de ceux qui les

emploient.

7. Liberte absolue d'association.--Liberte de reunion.-- Liberte de la

presse.--Abolition des proces de presse, excepte en matiere civile.

8. Nomination a l'election des maires et adjoints de toutes les

communes, sans aucune exception.

9. Restitution au departement, a l'arrondissement, au canton et a la

commune de tout ce qui est de leur ressort.

10. Reforme de la magistrature.--Suppression de

l'inamovibilite.--Extension des attributions du jury.

11. Impot vraiment proportionnel sur le revenu.

12. Exclusion de toutes les monarchies, sous quelque forme qu'elles se

presentent.

13. Le programme ci-dessus constitue un mandat contractuel, que le

representant a accepte et signe.

l4. La sanction qui doit consacrer le mandat contractuel sera la

demission du representant, qui pourra, dans le cas d'infraction au

present contrat, lui etre demandee par un jury d'honneur tire au sort

parmi les representants republicains de l'Assemblee, ayant signe, eux

aussi, le mandat contractuel. Paris, le 28 decembre 1871.

VICTOR HUGO.

_Les delegues du comite electoral de la rue Brea,_

DE LANESSAN, PAULIAT, MONPROFIT.

_Les delegues du comite electoral des travailleurs,_

PIERRE CENAC, BONHOURE.

V

ELECTION DU 7 JANVIER 1872

(SEINE.)

Resultat du scrutin

M. Vautrain 122,435 voix.

M. Victor Hugo 95,900--

* * * * *

Le lendemain de l'election, le 8 janvier, M. Victor Hugo adressa au

peuple de Paris les paroles qu'on va lire:

AU PEUPLE DE PARIS

Paris ne peut echouer. Les echecs apparents couvrent des triomphes

definitifs. Les hommes passent, le peuple reste. La ville que

l'Allemagne n'a pu vaincre ne sera pas vaincue par la reaction.

A de certaines epoques etranges, la societe a peur et demande secours

aux impitoyables. La violence seule a la parole, les implacables sont

les sauveurs; etre sanguinaire, c'est avoir du bon sens. Le _vae

victis_ devient la raison d'etat; la compassion semble une trahison,

et on lui impute les catastrophes. On tient pour ennemi public l'homme

atteint de cette folie, la clemence; Beccaria epouvante, et Las Casas

fait l'effet de Marat.

Ces crises ou la peur engendre la terreur durent peu; leur emportement

meme les precipite. Au bout de peu de temps, l'ordre faux que fait le

sabre est vaincu par l'ordre vrai que fait la liberte. Pour obtenir

cette victoire, aucune lutte violente n'est necessaire. La marche en

avant du genre humain ebranle pacifiquement ce qui doit tomber. Le

pas grave et mesure du progres suffit pour l'ecroulement des choses

fausses.

Ce que Paris veut sera. Des problemes sont poses; ils auront leur

solution, et cette solution sera fraternelle. Paris veut l'apaisement,

la concorde, la guerison des plaies sociales. Paris veut la fin des

guerres civiles. La fin des guerres ne s'obtient que par la fin des

haines. Comment finissent les haines? Par l'amnistie.

L'amnistie, aujourd'hui, est la condition profonde de l'ordre.

Le grand peuple de Paris, meconnu et calomnie a cause de sa grandeur

meme, aura raison de tous les obstacles. Il triomphera par le calme et

la volonte. Le suffrage universel a beau avoir des eclipses, il

est l'unique mode de gouvernement; le suffrage universel, c'est la

puissance, bien superieure a la force. Desormais, tout par le vote,

rien par le fusil. La justice et la verite ont une clarte souveraine.

Le passe ne se tient pas debout en face de l'avenir. Une ville comme

Versailles, qui represente la royaute, ne peut etre longtemps regardee

fixement par une ville comme Paris, qui personnifie la republique.

VICTOR HUGO.

Paris, 8 janvier 1871.

VI

FUNERAILLES D'ALEXANDRE DUMAS

Alexandre Dumas etait mort pendant le siege de Paris, hors de Paris.

Le 16 avril 1872, son cercueil fut transporte a Villers-Cotterets,

lieu de sa naissance. A cette occasion, M. Victor Hugo adressa a M.

Alexandre Dumas fils la lettre qu'on va lire:

Paris, 15 avril 1872.

Mon cher confrere,

J'apprends par les journaux que demain 16 avril doivent avoir lieu a

Villers-Cotterets les funerailles d'Alexandre Dumas.

Je suis retenu pres d'un enfant malade, et je ne pourrai aller a

Villers-Cotterets. C'est pour moi un regret profond.

Mais, je veux du moins etre pres de vous et avec vous par le coeur.

Dans cette douloureuse ceremonie, je ne sais si j'aurais pu parler,

les emotions poignantes s'accumulent dans ma tete, et voila bien des

tombeaux qui s'ouvrent coup sur coup devant moi; j'aurais essaye

pourtant de dire quelques mots. Ce que j'aurais voulu dire,

laissez-moi vous l'ecrire.

Aucune popularite, en ce siecle, n'a depasse celle d'Alexandre Dumas;

ses succes sont mieux que des succes, ce sont des triomphes; ils ont

l'eclat de la fanfare. Le nom d'Alexandre Dumas est plus que francais,

il est europeen; il est plus qu'europeen, il est universel. Son

theatre a ete affiche dans le monde entier; ses romans ont ete

traduits dans toutes les langues.

Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les

semeurs de civilisation; il assainit et ameliore les esprits par on ne

sait quelle clarte gaie et forte; il feconde les ames, les cerveaux,

les intelligences; il cree la soif de lire; il creuse le coeur humain,

et il l'ensemence. Ce qu'il seme, c'est l'idee francaise. L'idee

francaise contient une quantite d'humanite telle, que partout ou elle

penetre, elle produit le progres. De la, l'immense popularite des

hommes comme Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas seduit, fascine, interesse, amuse, enseigne. De tous

ses ouvrages, si multiples, si varies, si vivants, si charmants, si

puissants, sort l'espece de lumiere propre a la France.

Toutes les emotions les plus pathetiques du drame, toutes les ironies

et toutes les profondeurs de la comedie, toutes les analyses du roman,

toutes les intuitions de l'histoire, sont dans l'oeuvre surprenante

construite par ce vaste et agile architecte.

Il n'y a pas de tenebres dans cette oeuvre, pas de mystere, pas de

souterrain; pas d'enigme, pas de vertige; rien de Dante, tout de

Voltaire et de Moliere; partout le rayonnement, partout le plein midi,

partout la penetration de la clarte. Les qualites sont de toute sorte,

et innombrables. Pendant quarante ans, cet esprit s'est depense comme

un prodige.

Rien ne lui a manque, ni le combat, qui est le devoir, ni la victoire,

qui est le bonheur.

Cet esprit etait capable de tous les miracles, meme de se leguer, meme

de se survivre. En partant, il a trouve moyen de rester. Cet esprit,

nous ne l'avons pas perdu. Vous l'avez.

Votre pere est en vous, votre renommee continue sa gloire.

Alexandre Dumas et moi, nous avions ete jeunes ensemble. Je l'aimais

et il m'aimait. Alexandre Dumas n'etait pas moins haut par le coeur

que par l'esprit. C'etait une grande ame bonne.

Je ne l'avais pas vu depuis 1857; il etait venu s'asseoir a mon foyer

de proscrit, a Guernesey, et nous nous etions donne rendez-vous dans

l'avenir et dans la patrie.

En septembre 1870, le moment est venu, le devoir s'est transforme pour

moi; j'ai du retourner en France.

Helas! le meme coup de vent a des effets contraires.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 12 / 22 段