La melopee etait majestueuse. Les paroles etaient en allemand; je

ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me

semblait que j'en avais une traduction dans l'ame. J'ecoutais ce grand

dialogue d'un archange avec une multitude; ce respectueux chuchotement

des peuples repondant aux divines explications d'un genie. Il y avait

comme un fremissement d'ailes dans la vibration auguste de la voix

solitaire. C'etait plus qu'un verbe humain. C'etait comme une voix de

la foret, de la nature et de la nuit donnant a l'homme, a tous

les hommes, helas! epuises de fatigue, accables de rancunes et de

vengeances, satures de guerre et de haine, les grands conseils de la

serenite eternelle.

Et au-dessus de tous les fronts inclines, au milieu de tous nos

deuils, de toutes nos plaies, de toutes nos inimities, cela venait du

ciel, et c'etait l'immense reproche de l'amour.

Amis, la musique est une sorte de reve. Elle propose a la pensee on ne

sait quel probleme mysterieux. Vous etes venus a moi chantant; ce

que vous avez chante je le parle. Vous m'avez apporte cette enigme,

l'Harmonie, et je vous en donne le mot: Fraternite.

Mes amis, emplissons nos verres. Au-dessus des empereurs et des rois,

je bois a l'harmonie des peuples et a la fraternite des hommes.

VII

ELECTIONS DU 2 JUILLET 1871

M. Victor Hugo etait absent de Paris lors des elections de juillet,

faites sous l'etat de siege, sans presse libre et sans reunions

publiques; du reste viciees, selon lui, par deux mesures,

l'incarceration en masse et la radiation arbitraire, qui avaient

ecarte du vote environ 140,000 electeurs.

* * * * *

PARIS.--VOTE DU 2 JUILLET

VICTOR HUGO: 57,854 VOIX.

CONCLUSION

De ce recueil de faits et de pieces, livre sans reflexions a la

conscience de tous, il resulte ceci:

Apres une absence de dix-neuf ans moins trois mois, je suis rentre

dans Paris le 5 septembre 1870; pendant les cinq mois qu'a dure le

siege, j'ai fait mes efforts pour aider a la defense et pour maintenir

l'union en presence de l'ennemi; je suis reste dans Paris jusqu'au 13

fevrier; le 13 fevrier, je suis parti pour Bordeaux; le 15, j'ai pris

seance a l'Assemblee nationale; le 1er mars, j'ai parle contre le

traite de paix, qui nous coute deux provinces et cinq milliards; le 2,

j'ai vote contre ce traite; dans la reunion de la gauche radicale, le

3 mars, j'ai propose un projet de resolution, que la reunion a adopte

a l'unanimite et qui, s'il eut pu etre presente en temps utile et

adopte par l'Assemblee, eut etabli la permanence des representants

de l'Alsace et de la Lorraine sur leurs sieges jusqu'au jour ou ces

provinces redeviendront francaises de fait comme elles le sont de

droit et de coeur; dans le onzieme bureau, le 6 mars, j'ai conseille a

l'Assemblee de sieger a Paris, et j'ai indique les dangers du refus de

rentrer; le 8 mars, je me suis leve pour Garibaldi meconnu et insulte,

et, l'Assemblee m'ayant fait l'honneur de me traiter comme lui, j'ai

comme lui donne ma demission; le 18 mars, j'ai ramene a Paris mon

fils, mort subitement le 13, j'ai remercie le peuple, qui, bien qu'en

pleine emotion revolutionnaire, a voulu faire cortege a ce cercueil;

le 21 mars, je suis parti pour Bruxelles, ou la tutelle de deux

orphelins et la loi qui regle les liquidations de communaute

exigeaient ma presence; de Bruxelles, j'ai combattu la Commune

a propos de l'abominable decret des otages et j'ai dit: _Pas de

represailles;_ j'ai rappele a la Commune les principes, et j'ai

defendu la liberte, le droit, la raison, l'inviolabilite de la vie

humaine; j'ai defendu la Colonne contre la Commune et l'Arc de

triomphe contre l'Assemblee; j'ai demande la paix et la conciliation,

j'ai jete contre la guerre civile un cri indigne; le 26 mai, au moment

ou la victoire se decidait pour l'Assemblee, le gouvernement belge

ayant mis hors la loi les vaincus, qui etaient les hommes memes

que j'avais combattus, j'ai reclame pour eux le droit d'asile, et,

joignant l'exemple au precepte, j'ai offert l'asile dans ma maison; le

27 mai, j'ai ete attaque la nuit chez moi par une bande dont faisait

partie le fils d'un membre du gouvernement belge; le 29 mai, j'ai ete

expulse par le gouvernement belge; en resume j'ai fait mon devoir,

rien que mon devoir, tout mon devoir; qui fait son devoir est

habituellement abandonne; c'est pourquoi, ayant eu en fevrier dans les

elections de Paris 214,000 voix, je suis surpris qu'il m'en soit reste

en juillet 57,000.

J'en suis profondement touche.

J'ai ete heureux des 214,000; je suis fier des 57,000.

(Ecrit a Vianden, en juillet 1871.)

* * * * *

DEUXIEME PARTIE

DE L'EXPULSION DE Belgique A L'ENTREE AU SENAT

PARIS

Victor Hugo etait expulse de Belgique; genre de voie de fait qui

n'a d'importance que pour ceux qui la commettent. Les gouvernements

peuvent mettre un homme hors d'un pays, mais ils ne peuvent le mettre

hors du devoir. Ce que Victor Hugo venait de faire en Belgique, il

fallait le continuer en France. Il rentra en France. L'etat de siege,

les conseils de guerre, les deportations, les condamnations a mort,

creaient une situation poignante et tragique. Il fallait proteger

la liberte, dire la verite, faire justice et rendre justice. Les

gouvernements, tels qu'ils sont aujourd'hui, ne savent pacifier

qu'avec violence; il fallait combattre cette pacification fausse, et

reclamer la pacification vraie. En outre, dans toute cette ombre, la

France s'eclipsait; il fallait defendre la France. Tout bon citoyen

sentait la pression de sa conscience. Le devoir etait imperieux et

urgent. Ajoutons qu'aux devoirs politiques se melaient les devoirs

litteraires.

I

AUX REDACTEURS DU _RAPPEL_

Paris, 31 octobre 1871.

Mes amis,

Le _Rappel_ va reparaitre. Avant que je rentre dans ma solitude et

dans mon silence, vous me demandez pour lui une parole. Vous, lutteurs

genereux, qui allez recommencer le rude effort quotidien de la

propagande pour la verite, vous attendez de moi, et avec raison, le

serrement de main que l'ecrivain veteran, absent des polemiques et

etranger aux luttes de la presse, doit a ce combattant de toutes les

heures qu'on appelle le journaliste. Je prends donc encore une fois la

parole dans votre tribune, pour en redescendre aussitot apres et me

meler a la foule. Je parle aujourd'hui, ensuite je ne ferai plus

qu'ecouter.

Les devoirs de l'ecrivain n'ont jamais ete plus grands qu'a cette

heure.

Au moment ou nous sommes, il y a une chose a faire; une seule.

Laquelle?

Relever la France.

Relever la France. Pour qui? Pour la France? Non. Pour le monde. On ne

rallume pas le flambeau pour le flambeau.

On le rallume pour ceux qui sont dans la nuit; pour ceux qui etendent

les mains dans la cave et tatent le mur funeste de l'obstacle; pour

ceux a qui manquent le guide, le rayon, la chaleur, le courage, la

certitude du chemin, la vision du but; pour ceux qui ont de l'ombre

dans leur horizon, dans leur travail, dans leur itineraire, dans leur

conscience; pour ceux qui ont besoin de voir clair dans leur chute ou

dans leur victoire. On rallume le flambeau pour celui meme qui

l'a eteint, et qui, en l'eteignant, s'est aveugle; et c'est pour

l'Allemagne qu'il faut relever la France.

Oui, pour l'Allemagne. Car l'Allemagne est esclave, et c'est de la

France que lui reviendra la liberte.

La lumiere delivre.

Mais pour rallumer le flambeau, pour relever la France, comment s'y

prendre? Qu'y a-t-il a faire?

Cela est difficile, mais simple.

Il faut faire jaillir l'etincelle.

D'ou?

De l'ame du peuple.

Cette ame n'est jamais morte. Elle subit des occultations comme tout

astre, puis, tout a coup, lance un jet de clarte et reparait.

La France avait deux grandeurs, sa grandeur materielle et sa grandeur

morale. Sa puissance materielle seule est atteinte, sa puissance

intellectuelle est entiere. On amoindrit un territoire, non un

rayonnement; jamais un rayon ne rebrousse chemin. La civilisation

connait peu Berlin et continue de se tourner vers Paris. Apres les

desastres, voyons le resultat. Il ne reste plus a la France que ceci:

tous les peuples. La France a perdu deux provinces, mais elle a garde

le monde.

C'est le phenomene d'Athenes, c'est le phenomene de Rome. Et cela

tient a une chose profonde, l'Art. Etre la nation de l'ideal, c'est

etre la nation du droit; etre le peuple du beau, c'est etre le peuple

du vrai.

Etre un colosse n'est rien si l'on n'est un esprit. La Turquie a ete

colosse, la Russie l'est, l'empire allemand le sera; enormites

faites de tenebres, geants reptiles. Le geant, plus les ailes,

c'est l'archange. La France est supreme parce qu'elle est ailee et

lumineuse. C'est parce qu'elle est la grande nation lettree qu'elle

est la grande nation revolutionnaire. La Marseillaise, qui est sa

chanson, est aussi son epee. 1789 avait besoin de cette preface,

l'Encyclopedie. Voltaire prepare Mirabeau. Otez Diderot, vous n'aurez

pas Danton. Qui eut seche ce germe, Rousseau, au commencement du

dix-huitieme siecle, eut, par contre-coup, seche a la fin cet

autre germe, Robespierre. Correlations impenetrables, mysterieuses

influences, complicites de l'ideal avec l'absolu, que le philosophe

constate, mais qui ne sont pas justiciables des conseils de guerre.

Le journal, donc, comme l'ecrivain, a deux fonctions, la fonction

politique, la fonction litteraire. Ces deux fonctions, au fond, n'en

sont qu'une; car sans litterature pas de politique. On ne fait pas de

revolutions avec du mauvais style. C'est parce qu'ils sont de grands

ecrivains que Juvenal assainit Rome et que Dante feconde Florence.

Puisque vous me permettez de dire ma pensee chez vous, precisons la

mission du journal, telle que je la comprends a l'heure qu'il est.

Le dix-neuvieme siecle, augmentateur logique de la Revolution

francaise, a engage avec le passe deux batailles, une bataille

politique et une bataille litteraire. De ces deux batailles, l'une, la

bataille politique, livree aux reflux les plus contraires, est encore

couverte d'ombre; l'autre, la bataille litteraire, est gagnee. C'est

pourquoi il faut continuer le combat en politique et le cesser en

litterature. Qui a vaincu et conquis doit pacifier. La paix est la

dette de la victoire.

Donc faisons, au profit du progres et des idees, la paix litteraire.

La paix litteraire sera le commencement de la paix morale. Selon moi,

il faut encourager tous les talents, aider toutes les bonnes

volontes, seconder, toutes les tentatives, completer le courage par

l'applaudissement, saluer les jeunes renommees, couronner les vieilles

gloires. En faisant cela, on rehausse la France. Rehausser la France,

c'est la relever. Grand devoir, je viens de le dire.

Ceci, je ne le dis pas pour un journal, ni pour un groupe d'ecrivains,

je le dis pour la litterature entiere. Le moment est venu de renoncer

aux haines et de couper court aux querelles. Alliance! fraternite!

concorde! La France militaire a flechi, mais la France litteraire est

restee debout. Ce magnifique cote de notre gloire que l'Europe nous

envie, respectons-le.

Le denigrement de nous-memes par nous-memes est detestable. L'etranger

en profite. Nos dechirements et nos divisions lui donnent le droit

insolent d'ironie. Quoi! pendant qu'il nous mutile, nous nous

egratignons! Il nous fait pleurer et nous le faisons rire. Cessons

cette duperie. Ni les allemands ni les anglais ne tombent dans cette

faute. Voyez comme ils surfont leurs moindres renommees. Fussent-ils

indigents, ils se declarent opulents. Quant a nous, qui sommes,

riches, n'ayons pas l'air de pauvres. La ou nous sommes vainqueurs,

n'ayons pas une modestie de vaincus. Ne jouons pas le jeu de l'ennemi.

Faisons-lui front de toute notre lumiere. Ne diminuons rien de ce

grand siecle litteraire que la France ajoute fierement a trois

autres. Ce siecle a commence avec splendeur, il continue avec eclat.

Disons-le. Constatons, a l'honneur de notre pays, tous les succes,

les nouveaux comme les anciens. Etre bons confreres, c'est etre bons

patriotes.

En parlant ainsi a vous qui etes de si nobles intelligences, je vais

au-devant de votre pensee; et, remarquez-le, en donnant ce conseil a

tous les ecrivains, je suis fidele a l'habitude de ma vie entiere.

Jeune, dans une ode adressee a Lamartine, je disais:

Poete, j'eus toujours un chant pour les poetes;

Et jamais le laurier qui pare d'autres tetes

N'a jete d'ombre sur mon front.

Donc paix en litterature!--Mais guerre en politique.

Desarmons ou nous pouvons desarmer, pour mieux combattre la ou le

combat est necessaire.

La republique, en ce moment, est attaquee, chez elle, en France,

par trois ou quatre monarchies; tout le passe, passe royal, passe

theocratique, passe militaire, prend corps a corps la Revolution. La

Revolution vaincra, tot ou tard. Tachons que ce soit tot. Luttons.

N'est-ce pas quelque chose que d'avancer l'heure?

De ce cote encore, relevons la France. France est synonyme de liberte.

La Revolution victorieuse, ce sera la France victorieuse.

Ce qui met le plus la Revolution en danger, le phenomene artificiel,

mais serieux, qu'il faut surtout combattre, le grand peril, le vrai

peril, je dirai presque le seul peril, le voici: c'est la victoire de

la loi sur le droit. Grace a ce funeste prodige, la Revolution peut

etre a la merci d'une assemblee. La legalite viciant par infiltration

la verite et la justice, cela se voit a cette heure presque dans tout.

La loi opprime le droit. Elle l'opprime dans la penalite ou

elle introduit l'irreparable, dans le mariage ou elle introduit

l'irrevocable, dans la paternite deformee et parfois faussee par

les axiomes romains, dans l'education d'ou elle retire l'egalite en

supprimant la gratuite, dans l'instruction qui est facultative et qui

devrait etre obligatoire, le droit de l'enfant etant ici superieur au

droit du pere, dans le travail auquel elle chicane son organisme, dans

la presse dont elle exclut le pauvre, dans le suffrage universel dont

elle exclut la femme. Grave desordre, l'exageration de la loi. Tout ce

qui est de trop dans la loi est de moins dans le droit.

Les gouvernants, assemblees souveraines ou princes, ont de l'appetit

et se font aisement illusion. Rappelons-nous les sous-entendus de

l'assemblee de Bordeaux, qui a ete depuis l'assemblee de Versailles,

et qui n'est pas encore l'assemblee de Paris. Cette assemblee, dont

j'ai l'honneur de ne plus etre, avait vu le plebiscite du 8 mai et

croyait tout possible par le suffrage universel. Elle se trompait. On

incline aujourd'hui a abuser du pouvoir plebiscitaire. Le gouvernement

direct du peuple par le peuple est, certes, le but auquel il faut

tendre; mais il faut se defier du plebiscite; avant de s'en servir, il

importe de le definir; la politique est une mathematique, et aucune

force ne doit etre employee sans etre precisee; la longueur du

levier veut etre proportionnee a la masse de l'obstacle. Eh bien,

le plebiscite ne saurait soulever le droit, ni le deplacer, ni le

retourner. Le droit preexiste. Il etait avant, il sera apres. Le droit

existe avant le peuple, comme la morale existe avant les moeurs. Le

droit cree le suffrage universel, le suffrage universel cree la loi.

Voyez l'enorme distance qui separe la loi du droit, et l'inferiorite

de ce qui est humain devant ce qui est eternel. Tous les hommes reunis

ne pourraient pas creer un droit, et moi qui parle j'ai fait dans

ma vie plusieurs centaines de lois. La loi employant le suffrage

universel a detruire le droit, c'est la fille employant le pere a tuer

l'aieul. Est-il rien de plus monstrueux? Tel est pourtant le reve de

ceux qui s'imaginent qu'on peut mettre la republique aux voix, donner

au suffrage universel d'aujourd'hui la souverainete sur le suffrage

universel de demain, et faire supprimer le droit absolu de l'homme par

le caprice momentane de l'individu.

A cette heure, l'antagonisme de la loi et du droit eclate. La revolte

de l'inferieur contre le superieur est flagrante.

Quel embarras pour les consciences et quoi de plus inquietant que

ceci, le droit et la loi coulant en sens contraire! le droit allant

vers l'avenir, la loi allant vers le passe! le droit charriant les

problemes sociaux, la loi charriant les expedients politiques! ceux-ci

descendant, ceux-la remontant, et a chaque instant le choc! les

problemes, qui sont les tenebres, se heurtant aux expedients, qui sont

la noirceur! De solutions point. Rien de plus redoutable.

Aux questions permanentes s'ajoutent les questions momentanees; les

premieres sont pressantes, les secondes sont urgentes. La dissolution

de l'Assemblee; l'enquete sur les faits de mars, et aussi sur les

faits de mai et de juin; l'amnistie. Quel labeur pour l'ecrivain,

et quelle responsabilite! A cote des questions qui menacent, les

questions qui supplient. Les cachots, les pontons, les mains jointes

des femmes et des enfants. Ici la mere, ici les fils et les filles,

la-bas le pere! Les familles coupees en deux, un troncon dans le

grenier, un troncon dans la casemate. 0 mes amis, l'amnistie!

l'amnistie! Voici l'hiver. L'amnistie!

Demandons-la, implorons-la, exigeons-la. Et cela dans l'interet de

tous. Une guerison locale est une guerison generale; la plaie pansee

au pied ote la fievre du cerveau.

L'amnistie tout de suite! l'amnistie avant tout! Lions l'artere, c'est

le plus presse. Disons-le au pouvoir, en ces matieres la promptitude

est habilete. On a deja trop hesite, les clemences tardives

aigrissent. Ne vous laissez pas contraindre par la pression souveraine

de l'opinion; faites l'amnistie de gre et non de force, n'attendez

pas. Faites l'amnistie aujourd'hui, elle est pour vous; faites-la

demain, elle est contre vous.

Regardez le pave, il vous conseille l'amnistie. Les amnisties sont des

lavages. Tout le monde en profite.

L'amnistie est aussi bien pour ceux qui la donnent que pour ceux qui

la recoivent. Elle a cela d'admirable qu'elle fait grace des deux

cotes.

Mes amis, les pontons sont devorants. Apres ceux qui ont peri, je ne

puis me resigner a en voir perir d'autres.

Nous assistons en ce moment a une chose terrible, c'est le triomphe

de la mort. On croyait la mort vaincue. On la croyait vaincue dans la

loi, on la croyait vaincue dans la diplomatie. On entrevoyait la fin

du coupe-tete et la fin du reitre. En 93, une annee de guillotine

avait formidablement replique aux douze siecles de potence, de roue

et d'ecartelement de la monarchie, et apres la revolution on pouvait

croire l'echafaud epuise; puis etait venue une bataille de quinze

ans, et apres Napoleon on pouvait croire la guerre videe. La peine

capitale, abolie dans toutes les consciences, commencait a disparaitre

dans les codes; vingt-sept gouvernements, dans l'ancien et le nouveau

continent, l'avaient raturee; la paix se faisait dans la loi, et

la concorde naissait entre les nations; les juges n'osaient plus

condamner les hommes a mort par l'echafaud, et les rois n'osaient

plus condamner les peuples a mort par la guerre. Les poetes, les

philosophes, les ecrivains, avaient fait ce travail magnifique.

Les Tyburn et les Montfaucon s'abimaient dans leur honte, et les

Austerlitz et les Rosbach dans leur gloire. Plus de tuerie, ni

juridique, ni militaire; le principe de l'inviolabilite humaine etait

admis. Pour la premiere fois depuis six mille ans, le genre humain

avait la respiration libre. Cette montagne, la mort, etait otee de

dessus la poitrine du titan. La civilisation vraie allait commencer.

Tout a coup l'an 1870 s'est leve, ayant dans sa main droite l'epee, et

dans sa main gauche la hache. La mort a reparu, Janus epouvantable,

avec ses deux faces de spectre, l'une qui est la guerre, l'autre qui

est le supplice. On a entendu cet affreux cri: Represailles! Le talion

imbecile a ete evoque par la guerre etrangere et par la guerre civile.

Oeil pour oeil, dent pour dent, province pour province. Le meurtre

sous ses deux especes, bataille et massacre, s'est rue d'abord sur

la France, ensuite sur le peuple; des europeens ont concu ce projet:

supprimer la France, et des francais ont machine ce crime: supprimer

Paris. On en est la.

Et au lieu de l'affirmation que veut ce siecle, c'est la negation qui

est venue. L'echafaud, qui etait une larve, est devenu une realite;

la guerre, qui etait un fantome, est devenue une necessite. Sa

disparition dans le passe se complique d'une reapparition dans

l'avenir; en ce moment-ci les meres allaitent leurs enfants pour la

tombe; il y a une echeance entre la France et l'Allemagne, c'est la

revanche; la mort se nourrit de la mort; on tuera parce qu'on a tue.

Et, chose fatale, pendant que la revanche se dresse au dehors, la

vengeance se dresse au dedans. La vindicte, si vous voulez. On a fait

ce progres, adosser les patients a un mur au lieu de les coucher sur

une planche, et remplacer la guillotine par la mitrailleuse. Et tout

le terrain qu'on croyait gagne est perdu, et le monstre qu'on croyait

vaincu est victorieux, et le glaive regne sous sa double forme, hache

du bourreau, epee du soldat; de sorte qu'a cette minute sinistre ou

le commerce rale, ou l'industrie perit, ou le travail expire, ou la

lumiere s'eteint, ou la vie agonise, quelque chose est vivant, c'est

la mort.

Ah! affirmons la vie! affirmons le progres, la justice, la liberte,

l'ideal, la bonte, le pardon, la verite eternelle! A cette heure la

conscience humaine est a tatons; voila ce que c'est que l'eclipse de

la France. A Bruxelles, j'ai pousse ce cri: Clemence! et l'on m'a jete

des pierres. Affirmons la France. Relevons-la. Rallumons-la. Rendons

aux hommes cette lumiere. La France est un besoin de l'univers. Nous

avons tous, nous francais, une tendance a etre plutot hommes que

citoyens, plutot cosmopolites que nationaux, plutot freres de l'espece

entiere que fils de la race locale; conservons cette tendance, elle

est bonne; mais rendons-nous compte que la France n'est pas une patrie

comme une autre, qu'elle est le moteur du progres, l'organisme de la

civilisation, le pilier de l'ensemble humain, et, que lorsqu'elle

flechit, tout s'ecroule. Constatons cet immense recul moral des

nations correspondant aux pas qu'a faits la France en arriere;

constatons la guerre revenue, l'echafaud revenu, la tuerie revenue,

la mort revenue, la nuit revenue; voyons l'horreur sur la face des

peuples; secourons-les en restaurant la France; resserrons entre nous

francais le lien national, et reconnaissons qu'il y a des heures ou la

meilleure maniere d'aimer la patrie, c'est d'aimer la famille, et ou

la meilleure maniere d'aimer l'humanite, c'est d'aimer la patrie.

VICTOR HUGO.

II

A M. LEON BIGOT

AVOCAT DE MAROTEAU

Paris, 5 novembre 1871.

Monsieur,

J'ai lu votre memoire; il est excellent, j'applaudis a vos genereux

efforts. L'adhesion que vous desirez de moi, vous l'avez entiere. Je

vais meme plus loin que vous.

La question que vous voyez en legiste, je la vois en philosophe.

Le probleme que vous elucidez si parfaitement, et avec une logique

eloquente, au point de vue du droit ecrit, est eclaire pour moi d'une

lumiere plus haute et plus complete encore par le droit naturel. A une

certaine profondeur, le droit naturel se confond avec le droit social.

Vous plaidez pour Maroteau, pour ce jeune homme, qui, poete a dix-sept

ans, soldat patriote a vingt ans, a eu, dans le funebre printemps de

1871, un acces de fievre, a ecrit le cauchemar de cette fievre, et

aujourd'hui, pour cette page fatale, va, a vingt-deux ans, si l'on

n'y met ordre, etre fusille, et mourir avant presque d'avoir vecu. Un

homme condamne a mort pour un article de journal, cela ne s'etait pas

encore vu. Vous demandez la vie pour ce condamne.

Moi, je la demande pour tous. Je demande la vie pour Maroteau; je

demande la vie pour Rossel, pour Ferre, pour Lullier, pour Cremieux;

je demande la vie pour ces trois malheureuses femmes, Marchais,

Suetens et Papavoine, tout en reconnaissant que, dans ma faible

intelligence, il est prouve qu'elles ont porte des echarpes rouges,

que Papavoine est un nom effroyable, et qu'on les a vues dans les

barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les

blesses, selon elles. Une chose m'est prouvee encore, c'est que l'une

d'elles est mere et que, devant son arret de mort, elle a dit: _C'est

bien, mais qui est-ce qui nourrira mon enfant?_

Je demande la vie pour cet enfant.

Laissez-moi m'arreter un instant.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 11 / 22 段