Les premieres versions les ont presentes comme une explosion anodine,

naturelle, legitime du sentiment public: tapage nocturne, charivari,

sifflets, quelques carreaux casses.

Depuis, le fils de M. Victor Hugo a publie, sur ces evenements, une

autre version. Il resulte de son recit que la scene nocturne a dure

pres de deux heures.

M. ANSPACH.--C'est un roman.

M. COUVREUR.--C'est ce que la justice aura a demontrer. Mais ce qui

n'est pas un roman, c'est la frayeur que des femmes et de jeunes

enfants ont eprouvee. (_Interruption._)

J'en appelle a tous les peres. Si, pendant la nuit, provoques ou non,

des forcenes venaient pousser devant votre porte, messieurs, des cris

de mort, briser des vitres, assaillir la demeure qui abrite le berceau

de vos petits-enfants, diriez-vous aussi: _C'est du roman?_ Ecoutez

donc le temoignage de M. Francois Hugo, racontant les angoisses de sa

famille.

M. ANSPACH.--Nous avons le temoignage de M. Victor Hugo lui-meme;

[Note: C'est faux. Publiez-le signe de M. Victor Hugo, on vous en

defie.] il prouve qu'on a embelli ce recit.

M. COUVREUR.--C'est a l'enquete judiciaire de le prouver. Je dis donc

que, d'apres ce recit, la maison de M. Victor Hugo a ete, pendant

cette nuit du samedi au dimanche, l'objet de trois attaques

successives _(interruption)_, qu'un vieillard sans armes, des femmes

en pleurs, des enfants sans defense ont pu croire leur vie menacee; je

dis qu'une mere, une jeune veuve a essaye en vain de se faire entendre

des voisins; que des tentatives d'effraction et d'escalade ont eu

lieu; enfin que, par une circonstance bien malheureuse pour les

auteurs de ces scandales, a l'heure meme ou ils se commettaient, des

hommes portant une poutre etaient arretes dans le voisinage de la

place des Barricades et arraches aux mains de la police par des

complices accourus a leur secours.

N'est-ce pas la une attaque nocturne bien caracterisee? Le

surlendemain, la justice n'etait pas encore intervenue, le procureur

du roi ou ses agents ne s'etaient pas encore transportes a la maison

de M. Hugo. _(Interruption.)_ Et sauf l'enquete ouverte par le

commissaire de police, ni M. Hugo, ni les membres de sa famille

n'avaient ete interroges sous la foi du serment.

Quels sont les coupables, messieurs?

Sont-ce des hommes appartenant aux classes populaires qui venaient

ainsi prendre en main, contre M. Hugo, la cause du gouvernement

attaque par lui? C'est peu probable. La lettre qui a motive les

demonstrations avait paru le matin meme.

Il faut plus de temps pour qu'une emotion populaire vraiment spontanee

puisse se produire.

Lorsque j'ai recu, pour ma part, la premiere nouvelle de ces

regrettables evenements, j'ai cru que les refugies francais pouvaient

en etre les principaux auteurs, et j'etais presque tente de les

excuser, tant sont grands les maux de la guerre civile et les

exasperations qu'elle cause. M. Hugo prenait sous sa protection les

assassins de la Commune; il avait demande pour eux les immunites du

droit de l'asile; donc il etait aussi coupable qu'eux. Ainsi raisonne

la passion.

Mais, s'il faut en croire la rumeur publique, ce ne sont ni des

francais, ni des proletaires amis de l'ordre qui sont les auteurs

de ces scenes de sauvagerie denoncees par la lettre de M. Francois-

Victor Hugo. Ce sont des emeutiers en gants jaunes, des proletaires de

l'intelligence et de la morale, qui ont montre aux vrais proletaires

comment on casse les vitres des bourgeois. Les imprudents! ils en

sont encore a se vanter de ce qu'ils ont fait! Et leurs compagnons

de plaisir s'en vont regrettant tout haut de ne pas s'etre trouves

a l'endroit habituel de leurs rendez-vous, ou a ete complotee cette

bonne farce; une farce qui a failli tuer un enfant!

C'est un roman, dit-on, ce sont des exagerations, et la victime en

a ete le premier auteur. Soit. Ou est l'enquete? Ou est l'examen

contradictoire? Vous voulez punir des violences coupables, et vous

commencez par eloigner les temoins; vous ecartez ceux dont les

depositions doivent controler les recherches de vos agents.

Ah! vous avez fait appeler M. Victor Hugo a la surete publique pour

l'engager a quitter le pays. Ne deviez-vous pas, au contraire,

l'obliger a rester? Son temoignage, le temoignage des gens de sa

maison, ne sont-ils pas indispensables au proces que vous voulez

intenter? _(Interruption.)_

Voila ce qu'exigeait la justice; voila ce qu'exigeait la reparation

des troubles deplorables qui ont eu lieu.

Savez-vous, messieurs, ce que peut etre la consequence de l'expulsion,

dans les conditions ou elle se fait? Si, par hasard, la rumeur

publique dit vrai, si les hommes qu'elle designe appartiennent a votre

monde, a votre parti, s'ils appartiennent a la jeunesse doree qui

hante vos salons, savez-vous ce qu'on dira? On dira que les coupables

vous touchaient de trop pres; que vous ne les decouvrirez pas parce

que vous ne voulez pas les decouvrir; que vous avez un interet

politique a masquer leur faute, a empecher leurs noms d'etre connus,

leurs personnes d'etre frappees par la justice.

Aujourd'hui vous avez mis tous les torts de votre cote. L'accuse

d'hier sera la victime demain. Les rapports non controles de la surete

publique et des agents de police auront beau dire le contraire; pour

le public du dehors, la version veritable, authentique, celle qui fera

foi devant l'histoire, sera la version du poete que vous avez expulse

le lendemain du jour ou il a pu croire sa vie menacee.

Voila pourquoi je regrette la mesure qui a ete prise; voila pourquoi

je declare que vous avez manque d'intelligence et de tact politique.

M. JOTTRAND.--Messieurs, excite par l'injustice incontestable de

quelques-unes des interruptions parties des bancs de la droite, j'ai

prononce ces paroles: "Brigands contre brigands!" Vous avez, a ce

propos, monsieur le president, prononce quelques mots que je n'ai pas

compris. Je dois m'expliquer sur le sens de mon exclamation.

M. LE PRESIDENT.--Permettez. Avant que vous vous expliquiez, je tiens

a dire ceci: les paroles que vous reconnaissez avoir prononcees, je

ne les avais pas entendues. Aux demandes de rappel a l'ordre, j'ai

repondu que je ne pouvais le prononcer sans connaitre les expressions

dont vous vous etiez servi....

D'apres la declaration que vous venez de faire, vous auriez appele

_brigands_ les representants de la force legitime.

M. JOTTRAND.--Monsieur le president, ces paroles sont sorties de ma

bouche au moment ou mon honorable collegue, M. Couvreur, venait de

fletrir ceux qui, apres la victoire et de sang-froid, executent leurs

prisonniers en masse et sans jugement. Je me serais tu, si a ce

moment, si, de ce cote, n'etaient parties des protestations contre

l'indignation de mon collegue, protestations qui ne pouvaient avoir

d'autre sens que l'approbation des actes horribles qui continuent a se

passer en France.

Ces paroles, vous le comprenez, ne s'appliquaient pas, dans ma pensee,

a ces defenseurs energiques, resolus et devoues du droit et de la

legalite qui, prevoyant l'ingratitude du lendemain, la montrant deja

du doigt, la proclamant comme attendue par eux, n'en ont pas moins

continue a se devouer a la tache penible qu'ils accomplissaient; ces

paroles, dans ma pensee, ne s'appliquaient pas a ces soldats esclaves

de leur devoir, agissant dans l'ardeur du combat; elles s'appliquaient

uniquement a ceux dont j'ai rappele les actes. Et ces actes, suis-je

seul a les fletrir?

N'entendons-nous pas, a Versailles meme, des voix amies de l'ordre,

des hommes qui ont toujours defendu dans la presse l'ordre et la

legalite, ne les voyons-nous pas protester contre les horreurs qui

se commettent sous leurs yeux? ne voyons-nous pas toute la presse

francaise reclamer la constitution immediate de tribunaux reguliers et

la cessation de toutes ces horreurs?

Voici ce que disait le _Times_, faisant, comme moi, la part egale aux

deux partis en lutte:

"Des deux parts egalement, nous arrive le bruit d'actes incroyables

d'assassinat et de massacre. Les insurges ont accompli autant qu'il

a ete en leur pouvoir leurs menaces contre la vie de leurs otages et

sans plus de pitie que pour toutes leurs autres menaces. L'archeveque

de Paris, le cure Deguerry, l'avocat Chaudey, en tout soixante-huit

victimes sont tombees sous leurs coups. Ce massacre d'hommes

distingues et inoffensifs est un de ces crimes qui ne meurent point

et qui souillent a jamais la memoire de leurs auteurs. Mais, dans

l'esprit de carnage et de haine qu'il revele, les communistes ne

semblent guere pires que leurs antagonistes.

"Il est presque ridicule, de la part de M. Thiers, de venir denoncer

les insurges pour avoir fusille un officier captif au mepris des lois

de la guerre.

"Les lois de la guerre! Elles sont douces et chretiennes, comparees

aux lois inhumaines de vengeance, en vertu desquelles les troupes de

Versailles ont, pendant ces six derniers jours, fusille et dechiquete

a coups de bayonnette des prisonniers, des femmes et des enfants!

"Nous n'avons pas un mot a dire en faveur de ces noirs coquins, qui,

evidemment, ont premedite la destruction totale de Paris, la mort par

le feu de sa population et l'aneantissement de ses tresors. Mais si

des soldats se transforment eux-memes en demons pour attaquer des

demons, est-il etonnant de voir le caractere demoniaque de la lutte

redoubler?

"La fureur a attise la fureur, la haine a envenime la haine, jusqu'a

ne plus faire des plus sauvages passions du coeur humain qu'un immense

et inextinguible brasier."

Voila, messieurs, les sentiments qu'inspire a l'opinion anglaise ce

qui se passe a Paris; voila les sentiments sous l'empire desquels j'ai

repondu tantot aux interruptions de la droite.

Je n'ai voulu fletrir que des actes qui seront a jamais fletris dans

l'histoire comme le seront ceux des insurges eux-memes.

Je passe a l'expulsion de Victor Hugo. Je n'en dirai qu'un mot, si on

veut me laisser la parole en ce moment.

Si j'etais sur de l'exactitude de la conversation que M. le ministre

des affaires etrangeres nous a rapportee, comme ayant eu lieu entre M.

l'administrateur de la surete publique et M. Victor Hugo, je declare

que je ne voterais point l'ordre du jour qui d'abord avait mes

sympathies.

On repand partout dans la presse, pour terrifier nos populations,

le bruit d'une vaste conspiration dont on aurait saisi les preuves

materielles sur des cadavres de membres de la Commune, conspiration

ayant pour but de traverser avec l'armee insurrectionnelle le

territoire occupe par les troupes prussiennes, afin de porter en

Belgique les restes de la Commune expirante, et de l'y ranimer a

l'aide des sympathies qu'elle excite pretendument chez nos classes

ouvrieres.

Je ne crois pas a cette conspiration, et je ne crois pas non plus

aux paroles que l'on prete a M. Hugo dans son entretien avec M.

l'administrateur de la surete publique. _(Interruption.)_

M. le ministre des affaires etrangeres les a-t-il entendues?

Ne peut-on, au milieu des passions du moment, au milieu des

preoccupations qui hantent legitimement, je le veux bien, l'esprit des

ministres et de leurs fonctionnaires, se tromper sur certains details?

Avez-vous un interrogatoire de M. Victor Hugo?

N. D'ANETHAN, ministre des affaires etrangeres.--Oui. [Note: C'est

faux]

M. JOTTRAND.--...Signe de lui? Avez-vous la preuve que, pour le

triomphe de sa personnalite, il ait ete pret a plonger notre pays dans

l'abime de la lutte entre classes?

Si vous pouviez fournir cette preuve, je declarerais que l'expulsion a

ete meritee. Mais cette preuve, vous ne pouvez nous la donner; je

me defie de vos paroles, et, en consequence, je voterai l'ordre du

jour.--

A la suite de cette discussion dans laquelle le ministre et le

bourgmestre ont reproduit leurs affirmations mensongeres, dont ferait

justice l'enquete judiciaire eludee par le gouvernement belge, la

Chambre a vote sur l'ordre du jour propose par M. Defuisseaux.

Elle l'a rejete a la majorite de 81 voix contre 5.

Ont vote pour:

MM. Couvreur.

Defuisseaux.

Demeur.

Guillery.

Jottrand.

* * * * *

A M. LE REDACTEUR DE L'_Independance belge_.

Bruxelles, 1er juin 1871.

Monsieur,

Je viens de lire la seance de la Chambre. Je remercie les hommes

eloquents qui ont defendu, non pas moi qui ne suis rien, mais la

verite qui est tout. Quant a l'acte ministeriel qui me concerne,

j'aurais voulu garder le silence. Un expulse doit etre indulgent. Je

dois repondre cependant a deux paroles, dites l'une par le ministre,

l'autre par le bourgmestre. Le ministre, M. d'Anethan, aurait, d'apres

le compte rendu que j'ai sous les yeux, donne lecture du proces-verbal

d'un entretien _signe par moi_. Aucun proces-verbal ne m'a ete

communique, et je n'ai rien signe. Le bourgmestre, M. Anspach, a dit

du recit des faits publie par mon fils: _C'est un roman_. Ce recit est

la pure et simple verite, plutot attenuee qu'aggravee. M. Anspach n'a

pu l'ignorer. Voici en quels termes j'ai annonce le fait aux divers

fonctionnaires de police qui se sont presentes chez moi: Cette nuit,

une maison, la mienne, habitee par quatre femmes et deux petits

enfants, a ete violemment attaquee par une bande poussant des cris

de mort et cassant les vitres a coups de pierres, avec tentative

d'escalade du mur et d'effraction de la porte. Cet assaut, commence a

minuit et demi, a fini a deux heures un quart, au point du jour. Cela

se voyait, il y a soixante ans, dans la foret Noire; cela se voit

aujourd'hui a Bruxelles.

Ce fait est un crime qualifie. A six heures du matin, le procureur du

roi devait etre dans ma maison; l'etat des lieux devait etre constate

judiciairement, l'enquete de justice en regle devait commencer, cinq

temoins devaient etre immediatement entendus, les trois servantes, Mme

Charles Hugo et moi. Rien de tout cela n'a ete fait. Aucun magistrat

instructeur n'est venu; aucune verification legale des degats, aucun

interrogatoire. Demain toute trace aura a peu pres disparu, et

les temoins seront disperses; l'intention de ne rien voir est ici

evidente. Apres la police sourde, la justice aveugle. Pas une

deposition n'a ete judiciairement recueillie; et le principal temoin,

qu'avant tout on devait appeler, on l'expulse.

Cela dit, je pars.

VICTOR HUGO.

Sec.7

A MM. COUVREUR, DEFUISSEAUX, DEMEUR, GUILLERY, JOTTRAND,

_representants du peuple belge._

Luxembourg, 2 juin 1871.

Messieurs,

Je tiens a vous remercier publiquement; non pas en mon nom, car que

suis-je dans de si grandes questions? mais au nom du droit, que vous

avez voulu maintenir, et au nom de la verite, que vous avez voulu

eclaircir. Vous avez agi comme des hommes justes.

L'offre d'asile qu'a bien voulu me faire, en nobles et magnifiques

paroles, l'eloquent promoteur de l'interpellation, M. Defuisseaux, m'a

profondement touche. Je n'en ai point use. Dans le cas ou les pluies

de pierre s'obstineraient a me suivre, je ne voudrais pas les attirer

sur sa maison.

J'ai quitte la Belgique. Tout est bien.

Quant au fait en lui-meme, il est des plus simples.

Apres avoir fletri les crimes de la Commune, j'avais cru de mon devoir

de fletrir les crimes de la reaction. Cette egalite de balance a

deplu.

Rien de plus obscur que les questions politiques compliquees de

questions sociales. Cette obscurite, qui appelle l'enquete et qui

quelquefois embarrasse l'histoire, est acquise aux vaincus de tous les

partis, quels qu'ils soient; elle les couvre en ce sens qu'elle veut

l'examen. Toute cause vaincue est un proces a instruire. Je pensais

cela. Examinons avant de juger, et surtout avant de condamner, et

surtout avant d'executer. Je ne croyais pas ce principe douteux. Il

parait que tuer tout de suite vaut mieux.

Dans la situation ou est la France, j'avais pense que le gouvernement

belge devait laisser sa frontiere ouverte, se reserver le droit

d'examen inherent au droit d'asile, et ne pas livrer indistinctement

les fugitifs a la reaction francaise, qui les fusille indistinctement.

Et j'avais joint l'exemple au precepte en declarant que, quant a moi,

je maintenais mon droit d'asile dans ma maison, et que, si mon ennemi

suppliant s'y presentait, je lui ouvrirais ma porte. Cela m'a valu

d'abord l'attaque nocturne du 27 mai, ensuite l'expulsion en regle.

Ces deux faits sont desormais connexes. L'un complete l'autre; le

second protege le premier. L'avenir jugera.

Ce ne sont pas la des douleurs, et je m'y resigne aisement. Peut-etre

est-il bon qu'il y ait toujours un peu d'exil dans ma vie.

Du reste, je persiste a ne pas confondre le peuple belge avec le

gouvernement belge, et, honore d'une longue hospitalite en Belgique,

je pardonne au gouvernement et je remercie le peuple. VICTOR HUGO.

Sec.8

En presence des falsifications catholiques et doctrinaires, M. Victor

Hugo a adresse cette derniere lettre a l'_Independance belge:_

Luxembourg, 6 juin 1871.

Monsieur,

Permettez-moi de retablir les faits.

Le 25 mai, au nom du gouvernement belge. M. d'Anethan dit:

"Je puis donner a la Chambre l'assurance que le gouvernement saura

remplir son devoir avec la plus grande fermete et avec la plus grande

vigilance; il usera des pouvoirs dont il est arme _pour empecher

l'invasion sur le sol de la Belgique_ de ces gens qui meritent a peine

le nom d'hommes et qui devraient _etre mis au ban_ de toutes les

nations civilisees. _(Vive approbation sur tous les bancs.}_

_"Ce ne sont pas des refugies politiques_; nous ne devons pas les

considerer comme tels."

C'est la frontiere fermee. C'est le refus d'examen.

C'est contre cela que j'ai proteste, declarant qu'il fallait _attendre

avant de juger_, et que, quant a moi, si le gouvernement supprimait le

droit d'asile en Belgique, je le maintenais dans ma maison.

J'ai ecrit ma protestation le 26, elle a ete publiee le 27; le 27,

dans la nuit, ma maison etait attaquee; le 30 j'etais expulse.

Le 31, M. d'Anethan a dit:

"Chaque cas special sera examine, et lorsque les faits ne rentreront

pas dans le cadre de la loi, la loi ne sera pas appliquee. Le

gouvernement ne veut que l'execution de la loi."

Ceci, c'est la frontiere ouverte. C'est l'examen admis. C'est ce que

je demandais.

Qui a change de langage? est-ce moi? Non, c'est le ministere belge.

Le 25 il ferme la frontiere, le 27 je proteste, le 31 il la rouvre.

Il m'a expulse, mais il m'a obei.

L'asile auquel ont droit en Belgique les vaincus politiques, je l'ai

perdu pour moi, mais gagne pour eux.

Cela me satisfait.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.

VICTOR HUGO.

* * * * *

Depuis le depart de M. Victor Hugo, les journaux liberaux belges ont

declare, en mettant le gouvernement belge au defi de dementir le fait,

qu'un des chefs de la bande nocturne de la place des Barricades etait

M. Kervyn de Lettenhove, fils du ministre de l'interieur.

Ce fait n'a pas ete dementi.

En outre, ils ont annonce que M. Anspach, le bourgmestre de Bruxelles,

venait d'etre nomme par le gouvernement francais commandeur de la

Legion d'honneur.

* * * * *

_Denoument de l'incident belge._

(Voir les notes.)

VI

VIANDEN

Quand M. Victor Hugo, expulse de Belgique, est arrive dans le

Luxembourg, a Vianden, la societe chantante des travailleurs de

Vianden, qui se nomme _la Lyre ouvriere_, lui a donne une serenade. M.

Victor Hugo a remercie en ces termes:

Mes amis de Vianden,

Vous derangez un peu une idee que je m'etais faite. Cette annee ou

nous sommes avait commence pour moi par une ovation, et elle venait de

finir par tout le contraire. Cela ne me deplaisait pas; la huee est

le correctif de l'applaudissement, la Belgique m'avait rendu ce petit

service; et, au point de vue philosophique ou tout homme de mon age

doit se placer, je trouvais bon que l'acclamation de Paris eut pour

contre-poids la lapidation de Bruxelles. Vous avez trouble cet

equilibre, vous renouvelez autour de moi, non ce qu'a fait Bruxelles,

mais ce qu'a fait Paris; et cela ne ressemble pas du tout a une huee.

L'annee va donc finir pour moi comme elle a commence, par une effusion

de bienvenue populaire.

Eh bien, decidement je ne m'en plains pas.

Je vois a votre tete une noble intelligence, M. Pauely Strasser, votre

bourgmestre. C'est un artiste en meme temps qu'un homme politique.

Vianden vit en lui;, depute et bourgmestre, il en est l'incarnation.

Dans cette ville il est plus que le magistrat, il est l'ame.

Je vous felicite en lui et je le felicite en vous.

Oui, votre cordiale bienvenue m'est douce.

Vous etes des hommes des champs, et parmi vous il y a des hommes

d'etude, car j'apercois plusieurs maitres d'ecole. C'est la un beau

melange. Cette reunion est un echantillon du vrai groupe humain qui

se compose de l'ouvrier materiel et de l'ouvrier moral, et qui resume

toute la civilisation dans l'embrassement du travail et de la pensee.

J'aime ce pays; c'est la cinquieme fois que j'y viens. Les autres

annees, j'y etais attire par ma propre reverie et par la pente

que j'ai en moi vers les beaux lieux qui sont des lieux sauvages.

Aujourd'hui j'y suis chasse par un coup de vent; ce coup de vent, je

le remercie.

Il me replace au milieu de vous.

Agriculteurs et travailleurs, je vous ressemble; votre societe

s'appelle _la Lyre ouvriere_, quel nom touchant et cordial! Au fond,

vous et moi, nous faisons la meme chose. Je creuse aussi moi un

sillon, et vous dites un hymne aussi vous. Vous chantez comme moi, et

comme vous je laboure. Mon sillon, c'est la dure glebe humaine; ma

charrue, c'est mon esprit.

Vous venez de chanter des choses tres belles. De nobles et charmantes

femmes sont ici presentes, j'ai vu des larmes dans leurs yeux. Ne vous

etonnez pas si, en vous remerciant, il y a un peu de tremblement dans

ma voix. Depuis quelque temps je suis plus accoutume aux cris de

colere qu'aux chants du coeur, et ce que les coleres ne peuvent faire,

la sympathie le fait. Elle m'emeut.

Oui, j'aime ce pays de Vianden. Cette petite ville est une vraie

figure du progres; c'est un raccourci de toute l'histoire. La nature a

commence par la doter; elle a donne au hameau naissant un climat sain,

une riviere vivifiante, une bonne terre, des coteaux pour la vigne,

des montagnes pour la foret. Puis, ce que la nature avait donne, la

feodalite l'a pris. La feodalite a pris la montagne et y a mis un

donjon, elle a pris la foret et y a mis des bandits, elle a pris la

riviere et l'a barree d'une chaine, elle a pris la terre et a mange la

moisson, elle a pris la vigne et a bu le vin. Alors la revolution de

France est venue; car, vous savez, c'est de France que viennent les

clartes, c'est de France que viennent les delivrances. _(Oui! oui!)_

La revolution francaise a delivre Vianden. Comment? en tuant le

donjon. Tant que le chateau a vecu, la ville a ete morte. Le jour ou

le donjon est mort, le peuple est ne. Aujourd'hui, dans son paysage

splendide que viendra visiter un jour toute l'Europe, Vianden se

compose de deux choses egalement consolantes et magnifiques, l'une

sinistre, une ruine, l'autre riante, un peuple.

Tout a l'heure, amis, pendant qu'autour de moi vous chantiez,

j'ecoutais. Un de vos chants m'a saisi. Il m'a remue entre tous, je

crois l'entendre encore. Laissez-moi vous le raconter a vous-memes.

L'orchestre se taisait. Il n'y avait pas d'instruments. La voix

humaine avait seule la parole.

Un de vous, que j'apercois et que je salue de la main, etait debout

a part et comme en dehors du groupe; mais dans la nuit et sous les

arbres on le distinguait a peine. On l'entendait.

Qui entendait-on? on ne savait. C'etait solennel et grand.

Une voix grave parlait dans l'ombre, puis s'interrompait, et les

autres voix repondaient. Toutes les voix qui etaient ensemble

etaient basses, et la voix qui etait seule etait haute. Rien de plus

pathetique. On eut dit un esprit enseignant une foule.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 10 / 22 段