"M. Victor Hugo pensa de nouveau que tout etait fini, engagea M'me

Charles Hugo a se calmer, et pendant que deux des servantes se

mettaient en priere, il prit sa petite-fille malade dans ses bras.

Et comme dix minutes de silence environ s'etaient ecoulees, il crut

pouvoir rentrer dans sa chambre. En ce moment-la un caillou aigu et

tranchant, lance avec force, s'abattit dans la chambre, et passa pres

de la tete de l'enfant. L'assaut recommencait pour la troisieme fois.

Le troisieme effort fut le plus forcene de tous. Un essai d'escalade

parvint presque a reussir. Des mains s'efforcerent d'arracher les

volets du salon au rez-de-chaussee. Ces volets revetus de fer a

l'exterieur, et barres de fer a l'interieur, resisterent. Les traces

de cette escalade sont visibles sur la muraille et ont ete constatees

par la police. Les cris: _A la potence! A la lanterne Victor Hugo!_

etaient pousses avec plus de rage que jamais. Un moment, en voyant la

porte battue et les volets escalades, le vieillard qui etait dans la

maison avec quatre femmes et deux petits enfants et sans armes, put

croire que le danger, si la maison etait forcee, pourrait s'etendre

jusqu'a eux. Cependant la porte avait resiste, les volets restaient

inebranlables, on n'avait pas d'echelles, et le jour parut. Le jour

sauva cette maison. La bande comprit sans doute que des actes de ce

genre sont essentiellement nocturnes, et, devant la clarte qui allait

se faire, elle s'en alla. Il etait deux heures un quart du matin.

L'assaut, commence a minuit et demi, interrompu par deux intervalles

d'environ dix minutes chacun, avait dure pres de deux heures.

"Le jour vint et la bande ne revint pas.

"Deux ouvriers,--disons deux braves ouvriers, car eux seuls ont

secouru cette maison,--qui passaient sur la place, et se rendaient a

leur ouvrage vers deux heures et demie, au petit jour, furent appeles

par une fenetre du second etage de la maison attaquee et allerent

chercher la police. Ils revinrent a trois heures un quart avec un

inspecteur de police qui constata les faits.

"L'absence de tout secours fut expliquee par ce hasard que la ronde

de police specialement chargee de la place des Barricades aurait ete

cette nuit-la occupee a une arrestation importante. Le garde de ville

emporta un fragment de vitre et une pierre, et s'en alla faire

son rapport a ses chefs. Le commissaire de police de la quatrieme

division, M. Cremers, est venu dans la matinee, et l'enquete parait

avoir ete commencee.

"Cependant, je dois dire qu'aujourd'hui 30 mai, le procureur du roi

n'a pas encore paru place des Barricades.

"L'enquete, outre les faits que nous venons de raconter, aura a

eclaircir l'incident mysterieux d'une poutre portee par deux hommes en

blouse, a destination inconnue, et saisie rue Pacheco par deux agents

de police, au moment meme ou le troisieme assaut avait lieu et ou le

cri: _Enfoncons la porte!_ se faisait entendre devant la maison de

M. Victor Hugo; des deux porteurs de la poutre, l'un avait reussi a

s'echapper; l'autre, arrete, a ete delivre violemment et arrache des

mains des agents par sept ou huit hommes apostes au coin d'une rue

voisine de la place des Barricades. Cette poutre a ete deposee, le

dimanche 28 mai, au commissariat de police, 4 deg. section, rue des

Comediens, 44.

"Tels sont les faits.

"Je m'abstiens de toute reflexion. Les lecteurs jugeront.

"Je pense que la libre presse de Belgique s'empressera de publier

cette lettre.

"Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.

"FRANCOIS-VICTOR HUGO.

Bruxelles, 30 mai 1871."

Sec.3

En presence de ce fait, qui constitue un crime qualifie, attaque a

main armee la nuit d'une maison habitee, que fit le gouvernement

belge? Il prit la resolution suivante: (N deg. 110,555.)

LEOPOLD II, roi des belges,

A tous presents et a venir, salut.

Vu les lois du 7 juillet 1835 et du 30 mai 1868,

De l'avis du conseil des ministres,

Et sur la proposition de notre ministre de la justice,

Avons arrete et arretons:

ARTICLE UNIQUE.

Il est enjoint au sieur Victor Hugo, homme de lettres, age de

soixante-neuf ans, ne a Besancon, residant a Bruxelles,

De quitter immediatement le royaume, avec defense d'y rentrer a

l'avenir, sous les peines comminees par l'article 6 de la loi du 7

juillet 1865 prerappelee.

Notre ministre de la justice est charge de l'execution du present

arrete.

Donne a Bruxelles, le 30 mai 1871.

_Signe:_ LEOPOLD.

Par le roi:

_Le ministre de la justice,

Signe:_ PROSPER CORNESSE.

Pour expedition conforme:

_Le secretaire general,

Signe:_ FITZEYS.

Sec.4

SENAT BELGE

SEANCE DU 31 MAI

On lit dans l'_Independance belge_ du 31 mai:

Au debut de la seance, M. le ministre des affaires etrangeres,

repondant a une interpellation de M. le marquis de Rodes, a fait

connaitre a l'assemblee que le gouvernement avait resolu d'appliquer a

Victor Hugo la fameuse loi de 1835.

La lettre qui nous a ete adressee par l'illustre poete, les scenes que

cette lettre a provoquees, telles sont les causes qui ont determine la

conduite du gouvernement.

Cette lettre est consideree par M. le marquis de Rodes comme un defi,

et presque comme un outrage a la morale publique, par M. le prince de

Ligne comme une bravade, par M. le ministre des affaires etrangeres

comme une provocation au mepris des lois.

La tranquillite publique est menacee par la presence de Victor Hugo

sur le territoire belge! Le gouvernement l'a d'abord engage a quitter

le pays. Victor Hugo s'y etant refuse, un arrete d'expulsion a ete

redige. Cet arret sera execute.

Nous deplorons profondement la resolution que vient de prendre le

ministere.

L'hospitalite accordee a Victor Hugo faisait honneur au pays qui la

donnait, autant qu'au poete qui la recevait. Il nous est impossible

d'admettre que, pour avoir exprime une opinion contraire a la notre,

contraire a celle du gouvernement et de la population, Victor Hugo ait

abuse de cette hospitalite, et, meme la loi de 1835 etant donnee, nous

ne pouvons approuver l'usage qu'en fait le ministere.

Voila ce que nous avons a dire au gouvernement. Quant a M. le comte de

Ribaucourt qui approuve, lui, les mesures prises contre "l'individu

dont il s'agit", nous ne lui dirons rien.

Sec.5

CHAMBRE DES REPRESENTANTS DE BELGIQUE

SEANCE DU 31 MAI

INTERPELLATION

M. DEFUISSEAUX.--J'ai demande la parole pour protester avec energie

contre l'arrete d'expulsion notifie a Victor Hugo.

Avant d'entrer dans cette Chambre, j'etais adversaire de la loi sur

l'expulsion des etrangers; depuis lors, mes principes n'ont pas varie

et je m'etais fait l'illusion de croire, en voyant, pendant des mois

entiers, les bonapartistes conspirer impunement contre le gouvernement

regulier de la France, que cette loi etait virtuellement abolie.

Il n'en etait rien. Nous vous voyons tolerer, a quelques mois

de distance, les menees bonapartistes; offrir, sous pretexte

d'hospitalite, les honneurs d'un train special a l'homme du 2 decembre

.... _(Interruption a droite.)_ Je dirai, si vous voulez, l'homme de

Sedan, et saisir avec empressement l'occasion de chasser du territoire

belge l'illustre auteur des _Chatiments._

Victor Hugo, frappe dans ses affections, decu dans ses aspirations

politiques, est venu, au milieu des derniers membres de sa famille,

demander l'hospitalite a notre pays.

Ce n'etait pas seulement le grand poete si longtemps exile qui vous

demandait asile, c'etait un homme auquel son age, son genie et ses

malheurs attiraient toutes les sympathies, c'etait surtout l'homme qui

venait d'etre nomme membre de l'Assemblee nationale francaise par deux

cent mille suffrages, c'est-a-dire par un nombre d'electeurs double de

celui qui a nomme cette chambre tout entiere. _(Interruption.)_

Mais ni ce titre de representant qu'il est de la dignite de tous les

parlements de faire respecter, ni son age, ni ses infortunes, ni son

genie, rien n'a pu vous arreter.

Je demanderai a M. le ministre si un gouvernement etranger a sollicite

cette proscription?

Si oui, il est de son devoir de nous le dire.

Si non, il doit nous exposer les sentiments auxquels il a obei, sous

peine de se voir soupconner d'avoir, par l'expulsion du grand poete,

donne par avance des gages aux idees catholiques et reactionnaires qui

menacent de gouverner la France. _(Interruption.)_ En attendant vos

explications, j'ai le droit de le supposer.

Oseriez-vous nous dire serieusement, monsieur le ministre, que la

presence de Victor Hugo troublait la tranquillite de Bruxelles? Mais

par qui a-t-elle ete momentanement troublee, sinon par quelques

malfaiteurs qui, oublieux de toute generosite et de toute convenance,

se sont faits les insulteurs de notre hote? _(Interruption.)_

Je ne veux pas vous faire l'injure de croire que vous vous etes

laisse impressionner par cette miserable manifestation, qu'on semble

approuver en haut lieu, mais dont l'opinion publique demande la severe

repression.

Hier, je ne sais quel senateur a pretendu que la lettre de Victor Hugo

est une insulte a la Belgique et une desobeissance aux lois.

_Voix a droite:_ Il a insulte le pays!

M. DEFUISSEAUX.--Je ne repondrai pas a ce reproche. Trop souvent

Victor Hugo a rendu hommage a la Belgique et dans ses discours et dans

ses ecrits, et jusque dans la lettre meme que vous incriminez.

Il nous suppose une generosite qui va jusqu'a l'abnegation. Voila

l'insulte.

Mais cette lettre serait-elle une desobeissance aux lois?

Il faut, en realite, ou ne l'avoir pas lue ou ne la point comprendre

pour soutenir cette interpretation.

Il vous a dit qu'il soutiendrait jusqu'au dernier moment et par sa

presence et par sa parole celui qui serait son hote: "Une faiblesse

protegeant l'autre."

Qu'au premier abord on puisse se tromper sur la portee de cette

lettre, qu'un illettre y voie une attaque a nos lois, je le comprends;

mais qu'un ministere, parmi lequel nous avons l'honneur de compter

un academicien, ne comprenne pas l'image et le style du grand poete,

c'est ce que je ne puis admettre.

Est-ce un crime? Qui oserait le dire?

Vous avez donc commis une grande faute en proscrivant Victor Hugo.

Il vous disait: "Je ne me crois pas etranger en Belgique." Je suis

heureux de lui dire de cette tribune qu'il ne s'est pas trompe et

qu'il n'est etranger que pour les hommes du gouvernement.

A mon tour, s'il me demandait asile, je serais heureux et fier de le

lui offrir.

En terminant, je rends hommage a la presse entiere qui a energiquement

blame l'acte du gouvernement.

_Voix a droite_: Pas tout entiere.

M. DEFUISSEAUX.--Je parle bien entendu de la presse liberale et non de

la presse catholique.

Je dis qu'elle a fait acte de generosite et de courage, le pays doit

s'en feliciter; par elle, les liberaux sauront resister a la reaction

et au despotisme qui menacent la France et, quel que soit le sort de

nos malheureux voisins, conserver et developper nos institutions et

nos libertes.

Je propose, en consequence, l'ordre du jour suivant:

"La Chambre, regrettant la mesure rigoureuse dont Victor Hugo a ete

l'objet, passe a l'ordre du jour."

M. CORNESSE, ministre de la justice.--L'honorable preopinant nous a

reproche d'avoir tolere des menees bonapartistes. Je proteste contre

cette accusation. Nous avons accorde aux victimes du regime imperial

l'hospitalite large et genereuse que la Belgique n'a refusee a aucune

des victimes des revolutions qui ont si tristement marque dans ces

dernieres annees l'histoire d'un pays voisin.

J'ai ete etonne d'entendre M. Defuisseaux, qui critique l'acte que le

gouvernement a pose ces jours derniers, blamer la generosite dont le

gouvernement a use a l'egard des emigres du 4 septembre.

M. DEFUISSEAUX.--Je n'ai rien dit de semblable. J'ai dit que cette

generosite m'avait fait esperer que la loi de 1835 etait abrogee de

fait.

M. CORNESSE, ministre de la justice.--Je laisse de cote cette

question. Je m'en tiens au fait qui a motive l'interpellation. Non, ce

ne sont pas des hommes politiques, ces pillards, ces assassins, ces

incendiaires dont les crimes epouvantent l'Europe. Je ne parle pas

seulement des instruments, des auteurs materiels de ces forfaits.

Il est de plus grands coupables, ce sont ceux qui encouragent,

qui tolerent, qui ordonnent ces faits; ce sont ces malfaiteurs

intellectuels qui propagent dans les esprits des theories funestes et

excitent a la lutte entre le capital et le travail. Voila les grands,

les seuls coupables. Ces theories malsaines ont heurte le sentiment

public dans toute la Belgique.

La lettre de M. Victor Hugo contenait de violentes attaques contre

un gouvernement etranger avec lequel nous entretenons les meilleures

relations. Ce gouvernement etait accuse de tous les crimes. Nous

n'avons pas recu de sollicitations. Nous avons des devoirs a remplir.

Notre initiative n'a pas besoin d'etre provoquee.

M. Victor Hugo allait plus loin. La lettre contenait un defi au

gouvernement, aux Chambres, a la souverainete nationale de la

Belgique. M. Hugo, etranger sur notre sol, se posait fierement en face

du gouvernement et de la representation nationale, et leur disait:

"Vous pretendez que vous ferez telle chose. Eh bien, vous ne le ferez

pas. Je vous en defie. Moi, Victor Hugo, j'y ferai obstacle. Vous avez

la loi pour vous. J'ai le droit pour moi. _Pro jure contra legem._

C'est ma maxime!"

N'est-il pas vrai qu'en prenant cette attitude, M. Victor Hugo, qui

est un exile volontaire, abusait de l'hospitalite?

Oui, M. Victor Hugo est une grande illustration litteraire; c'est

peut-etre le plus grand poete du dix-neuvieme siecle. Mais plus on est

eleve, plus la providence vous a accorde de grandes facultes, plus

vous devez donner l'exemple du respect des convenances, des lois,

de l'autorite d'un pays qui n'a jamais marchande la protection aux

etrangers.

Oui, la Belgique est une terre hospitaliere, mais il faut que les

etrangers qu'elle accueille sachent respecter les devoirs qui leur

incombent vis-a-vis d'elle et de son gouvernement.

Le gouvernement, fort de son droit, soucieux de sa dignite, ayant la

conscience de sa responsabilite devant le pays et devant l'Europe, ne

pouvait pas tolerer de tels ecarts. Vous l'auriez accuse de faiblesse

et peut-etre de lachete s'il avait subi un tel outrage.

J'ajoute qu'apres la lettre de M. Victor Hugo la tranquillite a ete

troublee. Vous avez lu dans l'_Independance_, ecrit de la main meme

du fils de M. Hugo, le recit des scenes qui se sont passees devant la

maison du poete. Je blame ces manifestations. Elles font l'objet d'une

instruction judiciaire. Lorsque les coupables seront decouverts, la

justice se prononcera. Une enquete est ordonnee. Des recherches sont

faites pour arriver a ce resultat. Mais ces manifestations troublaient

profondement la tranquillite publique.

Des demarches pour engager M. Victor Hugo a se retirer volontairement

sont restees infructueuses. Le gouvernement a fait signifier un arrete

d'expulsion. Cet arrete sera execute. Le gouvernement croit avoir

rempli un devoir.

Il y avait en jeu une question de securite publique, de dignite

nationale, de dignite gouvernementale. Le gouvernement a eu recours a

la mesure extreme de l'expulsion. Il soumet avec confiance cet acte

au jugement de tous, et il ne doute pas que l'immense majorite de la

Chambre et du pays ne lui soit acquise. _(Marques d'approbation.)_

M. DEMEUR.--L'opinion qui a ete developpee et approuvee ici et au

senat, cette doctrine, qui est une erreur, consiste a dire que la

legislation donne au gouvernement le droit de livrer tous les vaincus

de Paris. C'est cette doctrine que reprouve la lettre de M. Victor

Hugo. D'apres lui, les vaincus sont des hommes politiques. Toute sa

lettre est la. L'insurrection de Paris est un crime, qui ne souffre

pas de circonstances attenuantes; mais j'ajoute: c'est un crime

politique. Et si vous aviez a le poursuivre vous le qualifieriez

ainsi. Je laisse de cote les crimes et delits de droit commun qui en

sont resultes. Je parle du fait dominant. Il est prevu par la loi

penale. La guerre civile est un crime politique. Nous avons eu dans

notre pays des tentatives de crimes de ce genre.

Est-ce que nous n'avons pas chez nous des criminels politiques qui ont

ete condamnes a mort, des hommes qui ont conspire contre la surete

de l'etat, qui ont commis des attentats contre la chose publique?

Pourquoi se recrier? C'est de l'histoire.

Or, peut-on livrer un homme qui n'a commis aucun crime de droit

commun, mais qui a commis ce crime politique d'adherer a un

gouvernement qui n'etait pas le gouvernement legal? Personne n'osera

le soutenir. Ce serait dire le contraire de ce qui a toujours a ete

dit. Je ne veux pas attenuer le crime. Je cherche sa qualification,

afin de trouver la regle de conduite qui doit nous guider en matiere

d'extradition.

Des hommes se sont rendus coupables d'incendie, de pillage, de

meurtre. Voila des crimes de droit commun. Pouvez-vous, devez-vous

livrer ces hommes? Je crois qu'il y a ici a distinguer. De deux choses

l'une: ou bien ces faits sont connexes au crime politique principal,

ou bien, ils en sont independants. S'ils sont connexes, notre

legislation defend d'en livrer les auteurs.

M. VAN OVERLOOP.--Et les assassins des generaux Lecomte et Clement

Thomas?

M. JOTTRAND.--Ils ne se sont pas mis a 50,000 pour assassiner ces

generaux!

M. DEMEUR.--Ces principes ont deja ete etablis a l'occasion de faits

que vous ne reprouvez pas moins que ceux de Paris. Il s'agissait d'un

attentat commis contre un souverain etranger et des personnes de sa

suite. Les freres Jacquin avaient commis des faits connexes a cet

attentat. Leur extradition n'a pu etre accordee. Il a fallu modifier

la loi; mais la loi qu'on a faite confirme ma these. En effet, la loi

de 1856 n'autorise l'extradition, en cas de faits connexes a un crime

politique, que lorsque ce crime aura ete commis ou tente contre un

souverain etranger.

M. D'ANETHAN, ministre des affaires etrangeres.--Nous n'avons pas a

discuter la loi de 1835. J'examine seulement la question de savoir si

le gouvernement a bien fait d'appliquer la loi.

La loi dit que le gouvernement peut expulser tout individu qui, par sa

conduite, a compromis la tranquillite publique.

Eh bien, M. Hugo a-t-il compromis la tranquillite du pays par cette

lettre qui contenait un defi insolent? Les faits repondent a cette

question.

Mais j'ai un detail a ajouter a la declaration que j'ai faite au

senat. M. Victor Hugo ayant ete appele devant l'administrateur de la

surete publique, ce fonctionnaire lui dit:--Vous devez reconnaitre que

vous vous etes mepris sur le sentiment public.--J'ai contre moi

la bourgeoisie, mais j'ai pour moi les ouvriers, et j'ai recu une

deputation d'ouvriers qui a promis de me defendre." [Note: M. Victor

Hugo n'a pas dit cela.] _(Exclamations sur quelques bancs.)_

Dans ces circonstances, il eut ete indigne du gouvernement de ne

pas sevir. _(Tres bien!)_ Il importe que l'on connaisse bien les

intentions du gouvernement. Ses intentions, les voici: nous ne

recevrons chez nous aucun des hommes ayant appartenu a la Commune,

[Note: La protestation de Victor Hugo a produit ce resultat, qu'apres

cette declaration formelle et solennelle du ministre, le gouvernement

belge, baissant la tete et se dementant, n'a pas ose interdire

l'entree en Belgique a un membre de la Commune, Tridon, qui est mort

depuis a Bruxelles.] et nous appliquerons la loi d'extradition a

tous les hommes qui se sont rendus coupables de vol, d'assassinat ou

d'incendie. (_Marques d'approbation a droite._)

M. COUVREUR.--Messieurs, moi aussi, je me leve, en cette circonstance,

sous l'empire d'une profonde tristesse.

Il ne saurait en etre autrement au spectacle de ce debordement

d'horreurs qui font reculer la civilisation de dix-huit siecles et

dont les consequences menacent de ne pas s'arreter a nos frontieres.

Oui, je le dis avec l'unanimite de cette Chambre, les hommes de la

Commune de Paris qui ont voulu, par la force et l'intimidation,

etablir la domination du proletariat sur Paris, et par Paris sur la

France, ces hommes sont de grands coupables.

Oui, il y avait parmi eux, a cote de fanatiques et d'esprits egares,

de veritables scelerats.

Oui, les hommes qui, de propos delibere, ont mis le feu aux monuments

et aux maisons de Paris sont des incendiaires, et ceux qui ont

fusille des otages arbitrairement arretes et juges sont d'abominables

assassins.

Mais si je porte ce jugement sur les vaincus, que dois-je dire des

vainqueurs qui, apres la victoire, en dehors des excitations de

la lutte, fusillent sommairement, sans examen, sans jugement, par

escouades de 50, de 100 individus, je ne dis pas seulement des

insurges de tout age, de tout sexe, pris les armes a la main, mais le

premier venu, qu'une circonstance quelconque, un regard suspect, une

fausse demarche, une denonciation calomnieuse.... (_interruption_),

oui, des delations et des vengeances! designent a la fureur des

soldats? (_Interruption._)

M. JOTTRAND.--Brigands contre brigands!

_Des voix a droite._--A l'ordre!

M. LE PRESIDENT.--Les paroles qui viennent d'etre prononcees ne sont

pas parvenues jusqu'au bureau....

M. COUVREUR.--J'ai dit....

M. LE PRESIDENT.--Je ne parle pas de vos paroles, monsieur Couvreur.

M. JOTTRAND.--Je demande la parole.

M. COUVREUR.--Ces faits sont denonces par la presse qui peut et qui

ose parler, par les journaux anglais.

Lisez ces journaux. Leurs revelations font fremir. Le _Times_ le dit

avec raison: "Paris est un enfer habite par des demons. Les faits, les

details abondent. A les lire, on se demande si le peuple francais est

pris d'un acces de demence feroce ou s'il est deja atteint dans toutes

ses classes de cette pourriture du bas-empire qui annonce la decadence

des grandes nations."

Cela est deja fort affligeant, mais ce qui le serait bien davantage,

c'est que ces haines, ces rages feroces, ces passions surexcitees

pussent reagir jusque chez nous. Que la France soit affolee de

reaction, que les partis monarchiques sement, pour l'avenir, de

nouveaux germes de guerre civile, deplorons-le, mais n'imitons pas;

nous qui ne sommes pas directement interesses dans la lutte, gardons

au moins l'impartialite de l'histoire. Restons maitres de nous-memes

et de notre sang-froid, ne substituons pas l'arbitraire, le bon

plaisir, la passion a la justice et aux lois.

Lorsque, il y a quelques jours, l'honorable M. Dumortier, interpellant

le gouvernement sur ses intentions, disait que les crimes commis

jusqu'a ce moment a Paris par les gens de la Commune devaient etre

consideres comme des crimes de droit commun, pas une voix n'a

proteste. Mais un point n'avait pas ete suffisamment mis en lumiere.

J'ai ete heureux d'avoir entendu tantot les explications de

l'honorable ministre des affaires etrangeres, qui a precise dans quel

sens l'application des lois se ferait; j'ai ete heureux d'apprendre

que la Belgique, dans cette circonstance, reglerait sa conduite sur

celle de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Suisse, c'est-a-dire que

l'on examinera chaque cas individuellement....

M. D'ANETHAN, ministre des affaires etrangeres.--Certainement.

M. COUVREUR.... que l'on jugera les faits; que l'on ne rejettera pas

dans la fournaise des passions surexcitees de Versailles ceux qui

viennent nous demander un asile, non parce qu'ils sont coupables, mais

parce qu'ils sont injustement soupconnes, qu'ils peuvent croire leur

vie et leur liberte en peril.

L'expulsion de M. Victor Hugo s'ecarte de cette politique calme,

humaine, tolerante. Voila pourquoi elle me blesse.

J'y vois une tendance opposee a celle qui s'est manifestee dans la

seance de ce jour. C'est un acte de colere, bien plus que de justice

et de stricte necessite.

La mesure prise peut-elle se justifier dans les circonstances

speciales ou elle s'est produite? Je reponds non sans hesiter.

Je dis plus. J'aime a croire qu'en arretant ses dernieres resolutions,

le gouvernement ignorait encore les details des faits qui se sont

passes sur la place des Barricades, dans la nuit de samedi a dimanche.

Quels sont ces faits, messieurs?

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 9 / 22 段