Cette certitude nous satisfait. La conscience ressemble a la mer. Si

violente que soit la tempete de la surface, le fond est tranquille.

Nous ferons le devoir, aussi bien contre la Commune que contre

l'Assemblee; aussi bien pour l'Assemblee que pour la Commune.

Peu importe nous; ce qui importe, c'est le peuple. Les uns

l'exploitent, les autres le trahissent. Et sur toute la situation il y

a on ne sait quel nuage; en haut stupidite, en bas stupeur.

Depuis le 18 mars, Paris est mene par des inconnus, ce qui n'est pas

bon, mais par des ignorants, ce qui est pire. A part quelques chefs,

qui suivent plutot qu'ils ne guident, la Commune, c'est l'ignorance.

Je n'en veux pas d'autre preuve que les motifs donnes pour la

destruction de la Colonne; ces motifs, ce sont les souvenirs que la

Colonne rappelle. S'il faut detruire un monument a cause des souvenirs

qu'il rappelle, jetons bas le Parthenon qui rappelle la superstition

paienne, jetons bas l'Alhambra qui rappelle la superstition

mahometante, jetons bas le Colisee qui rappelle ces fetes atroces

ou les betes mangeaient les hommes, jetons bas les Pyramides qui

rappellent et eternisent d'affreux rois, les Pharaons, dont elles sont

les tombeaux; jetons bas tous les temples a commencer parle Rhamseion,

toutes les mosquees a commencer par Sainte-Sophie, toutes les

cathedrales a commencer par Notre-Dame. En un mot, detruisons tout;

car jusqu'a ce jour tous les monuments ont ete faits par la royaute

et sous la royaute, et le peuple n'a pas encore commence les siens.

Detruire tout, est-ce la ce qu'on veut? Evidemment non. On fait donc

ce qu'on ne veut pas faire. Faire le mal en le voulant faire, c'est la

sceleratesse; faire le mal sans le vouloir faire, c'est l'ignorance.

La Commune a la meme excuse que l'Assemblee, l'ignorance.

L'ignorance, c'est la grande plaie publique. C'est l'explication de

tout le contre-sens actuel.

De l'ignorance nait l'inconscience. Mais quel danger!

Dans la nuit on peut aller a des precipices, et dans l'ignorance on

peut aller a des crimes.

Tel acte commence par etre imbecile et finit par etre feroce.

Tenez, en voici un qui s'ebauche, il est monstrueux; c'est le decret

des otages.

Tous les jours, indignes comme moi, vous denoncez a la conscience du

peuple ce decret hideux, infame point de depart des catastrophes. Ce

decret ricochera contre la republique. J'ai le frisson quand je songe

a tout ce qui peut en sortir. La Commune, dans laquelle il y a, quoi

qu'on en dise, des coeurs droits et honnetes, a subi ce decret plutot

qu'elle ne l'a vote. C'est l'oeuvre de quatre ou cinq despotes, mais

c'est abominable. Emprisonner des innocents et les rendre responsables

des crimes d'autrui, c'est faire du brigandage un moyen de

gouvernement. C'est de la politique de caverne. Quel deuil et

quel opprobre s'il arrivait, dans quelque moment supreme, que les

miserables qui ont rendu ce decret trouvassent des bandits pour

l'executer! Quel contre-coup cela aurait! Vous verriez les

represailles! Je ne veux rien predire, mais je me figure la terreur

blanche repliquant a la terreur rouge.

Ce que represente la Commune est immense; elle pourrait faire de

grandes choses, elle n'en fait que de petites. Et des choses petites

qui sont des choses odieuses, c'est lamentable.

Entendons-nous. Je suis un homme de revolution. J'etais meme cet

homme-la sans le savoir, des mon adolescence, du temps ou, subissant

a la fois mon education qui me retenait dans le passe et mon instinct

qui me poussait vers l'avenir, j'etais royaliste en politique et

revolutionnaire en litterature; j'accepte donc les grandes necessites;

a une seule condition, c'est qu'elles soient la confirmation des

principes, et non leur ebranlement.

Toute ma pensee oscille entre ces deux poles: Civilisation,

Revolution. Quand la liberte est en peril, je dis: Civilisation, mais

revolution; quand c'est l'ordre qui est en danger, je dis: Revolution,

mais civilisation.

Ce qu'on appelle l'exageration est parfois utile, et peut meme, a de

certains moments, sembler necessaire. Quelquefois pour faire marcher

un cote arriere de l'idee, il faut pousser un peu trop en avant

l'autre cote. On force la vapeur; mais il y a possibilite d'explosion,

et chance de dechirure pour la chaudiere et de deraillement pour la

locomotive. Un homme d'etat est un mecanicien. La bonne conduite de

tous les perils vers un grand but, la science du succes selon

les principes a travers le risque et malgre l'obstacle, c'est la

politique.

Mais, dans les actes de la Commune, ce n'est pas a l'exageration des

principes qu'on a affaire, c'est a leur negation.

Quelquefois meme a leur derision.

De la, la resistance de toutes les grandes consciences.

Non, la ville de la science ne peut pas etre menee par l'ignorance;

non, la ville de l'humanite ne peut pas etre gouvernee par le talion;

non, la ville de la clarte ne peut pas etre conduite par la cecite;

non, Paris, qui vit d'evidence, ne peut pas vivre de confusion; non,

non, non!

La Commune est une bonne chose mal faite.

Toutes les fautes commises se resument en deux malheurs: mauvais choix

du moment, mauvais choix des hommes.

Ne retombons jamais dans ces demences. Se figure-t-on Paris disant de

ceux qui le gouvernent: _Je ne les connais pas!_ Ne compliquons pas

une nuit par l'autre; au probleme qui est dans les faits, n'ajoutons

pas une enigme dans les hommes. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir

affaire a l'inconnu; il faut aussi avoir affaire aux inconnus!

L'enormite de l'un est redoutable; la petitesse des autres est plus

redoutable encore.

En face du geant il faudrait le titan; on prend le myrmidon!

L'obscure question sociale se dresse et grandit sur l'horizon avec des

epaississements croissant d'heure en heure. Toutes nos lumieres ne

seraient pas de trop devant ces tenebres.

Je jette ces lignes rapidement. Je tache de rester dans le vrai

historique.

Je conclus par ou j'ai commence. Finissons-en.

Dans la mesure du possible, concilions les idees et reconcilions les

hommes.

Des deux cotes on devrait sentir le besoin de s'entendre, c'est-a-dire

de s'absoudre.

L'Angleterre admet des privileges, la France n'admet que des droits;

la est essentiellement la difference entre la monarchie et la

republique. C'est pourquoi, en regard des privileges de la cite de

Londres, nous ne reclamons que le droit de Paris. En vertu de ce

droit, Paris veut, peut et doit offrir a la France, a l'Europe, au

monde, le patron communal, la cite exemple.

Paris est la ferme-modele du progres.

Supposons un temps normal; pas de majorite legislative royaliste

en presence d'un peuple souverain republicain, pas de complication

financiere, pas d'ennemi sur notre territoire, pas de plaie, pas de

Prusse; la Commune fait la loi parisienne qui sert d'eclaireur et de

precurseur a la loi francaise faite par l'Assemblee. Paris, je l'ai

dit deja plus d'une fois, a un role europeen a remplir. Paris est un

propulseur. Paris est l'initiateur universel. Il marche et prouve le

mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique a son devoir,

il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le

droit de la femme et le droit de l'enfant, appeler la femme au vote,

decreter l'instruction gratuite et obligatoire, doter l'enseignement

laique, supprimer les proces de presse, pratiquer la liberte absolue

de publicite, d'affichage et de colportage, d'association et de

meeting, se refuser a la juridiction de la magistrature imperiale,

installer la magistrature elective, prendre le tribunal de commerce et

l'institution des prud'hommes comme experience faite devant servir

de base a la reforme judiciaire, etendre le jury aux causes civiles,

mettre en location les eglises, n'adopter, ne salarier et ne

persecuter aucun culte, proclamer la liberte des banques, proclamer le

droit au travail, lui donner pour organisme l'atelier communal et le

magasin communal, relies l'un a l'autre par la monnaie fiduciaire a

rente, supprimer l'octroi, constituer l'impot unique qui est l'impot

sur le revenu; en un mot abolir l'ignorance, abolir la misere, et, en

fondant la cite, creer le citoyen.

Mais, dira-t-on, ce sera mettre un etat dans l'etat. Non, ce sera

mettre un pilote dans le navire.

Figurons-nous Paris, ce Paris-la, en travail. Quel fonctionnement

supreme! quelle majeste dans l'innovation! Les reformes viennent

l'une apres l'autre. Paris est l'immense essayeur. L'univers civilise

attentif regarde, observe, profite. La France voit le progres se

construire lentement de toutes pieces sous ses yeux; et, chaque fois

que Paris fait un pas heureux, elle suit; et ce que suit la France est

suivi par l'Europe. L'experience politique, a mesure qu'elle avance,

cree la science politique. Rien n'est plus laisse au hasard. Plus de

commotions a craindre, plus de tatonnements, plus de reculs, plus de

reactions; ni coups de trahison du pouvoir, ni coups de colere du

peuple. Ce que Paris dit est dit pour le monde; ce que Paris fait est

fait pour le monde. Aucune autre ville, aucun autre groupe d'hommes,

n'a ce privilege. L'_income-tax_ reussit en Angleterre; que Paris

l'adopte, la preuve sera faite. La liberte des banques, qui implique

le droit de papier-monnaie, est en plein exercice dans les iles de

la Manche; que Paris le pratique, le progres sera admis. Paris en

mouvement, c'est la vie universelle en activite. Plus de force

stagnante ou perdue. La roue motrice travaille, l'engrenage obeit,

la vaste machine humaine marche desormais pacifiquement, sans temps

d'arret, sans secousse, sans soubresaut, sans fracture. La revolution

francaise est finie, l'evolution europeenne commence.

Nous avons perdu nos frontieres; la guerre, certes, nous les rendra,

mais la paix nous les rendrait mieux encore. J'entends la paix

ainsi comprise, ainsi pratiquee, ainsi employee. Cette paix-la nous

donnerait plus que la France redevenue France; elle nous donnerait la

France devenue Europe. Par l'evolution europeenne, dont Paris est

le moteur, nous tournons la situation, et l'Allemagne se reveille

brusquement prise et brusquement delivree par les Etats-Unis d'Europe.

Que penser de nos gouvernants? avoir ce prodigieux outil de

civilisation et de suprematie, Paris, et ne pas s'en servir!

N'importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tot ou tard, Paris

Commune s'imposera. Et l'on sera stupefait de voir ce mot Commune se

transfigurer, et de redoutable devenir pacifique. La Commune sera une

oeuvre sure et calme. Le procede civilisateur definitif que je viens

d'indiquer tout a l'heure sommairement n'admet ni effraction ni

escalade. La civilisation comme la nature n'a que deux moyens,

infiltration et rayonnement. L'un fait la seve, l'autre fait le jour;

par l'un on croit, par l'autre on voit; et les hommes comme les choses

n'ont que ces deux besoins, la croissance et la lumiere.

Vaillants et chers amis, je vous serre la main.

Un dernier mot. Quelles que soient les affaires qui me retiennent a

Bruxelles, il va sans dire que si vous jugiez, pour quoi que ce

soit, ma presence utile a Paris, vous n'avez qu'a faire un signe,

j'accourrais.

V. H.

V

L'INCIDENT BELGE

LA PROTESTATION.--L'ATTAQUE NOCTURNE. L'EXPULSION.

Sec.1

Les evenements se precipitaient.

La piece _Pas de Represailles_, publiee a propos des violences de

la Commune, avait ete reproduite, on l'a vu, par presque tous les

journaux, y compris quelques journaux de Versailles; elle avait ete

traduite en anglais, en italien, en espagnol, en portugais (pas en

allemand). La presse reactionnaire, voyant la un blame des actes de la

Commune, avait applaudi particulierement a ces vers:

Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!

Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles.

Les barreaux, les geoliers; et l'exil tenebreux,

Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!

Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.

Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;

On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas

Faire en dehors du juste et de l'honnete un pas;

J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austere

D'opposer aux fureurs un refus solitaire

Et de fermer mon ame aux aveugles courroux;

Si je vois les cachots-sinistres, les verrous,

Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,

Et je donne un asile a mon proscripteur meme;

Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.

Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.

Celui qui avait ecrit cette declaration n'attendait qu'une occasion de

la mettre en pratique. Elle ne tarda pas a se presenter.

Le 25 mai 1871, interpelle dans la Chambre des representants de

Belgique au sujet de la defaite de la Commune et des evenements de

Paris, M. d'Anethan, ministre des affaires etrangeres, fait, au nom du

gouvernement belge, la declaration qu'on va lire:

M. D'ANETHAN.--Je puis donner a la Chambre l'assurance que le

gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermete et

avec la plus grande vigilance; il usera des pouvoirs dont il est arme

pour empecher l'invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui

meritent a peine le nom d'hommes et qui devraient etre mis au ban

de toutes les nations civilisees. _(Vive approbation sur tous les

bancs.)_

Ce ne sont pas des refugies politiques; nous ne devons pas les

considerer comme tels.

_Des voix:_ Non! non! M. D'ANETHAN.--Ce sont des hommes que le crime

a souilles et que le chatiment doit atteindre. _(Nouvelles marques

d'approbation.)_

Le 27 mai parait la lettre suivante:

A M. LE REDACTEUR DE L'_Independance belge._

Bruxelles, 20 mai 1871.

Monsieur,

Je proteste contre la declaration du gouvernement belge relative aux

vaincus de Paris. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ces vaincus

sont des hommes politiques.

Je n'etais pas avec eux.

J'accepte le principe de la Commune, je n'accepte pas les hommes.

J'ai proteste contre leurs actes, loi des otages, represailles,

arrestations arbitraires, violation des libertes, suppression des

journaux, spoliations, confiscations, demolitions, destruction de la

Colonne, attaques au droit, attaques au peuple.

Leurs violences m'ont indigne comme m'indigneraient aujourd'hui les

violences du parti contraire.

La destruction de la Colonne est un acte de lese-nation. La

destruction du Louvre eut ete un crime de lese-civilisation.

Mais des actes sauvages, etant inconscients, ne sont point des actes

scelerats. La demence est une maladie et non un forfait. L'ignorance

n'est pas le crime des ignorants.

La Colonne detruite a ete pour la France une heure triste; le Louvre

detruit eut ete pour tous les peuples un deuil eternel.

Mais la Colonne sera relevee, et le Louvre est sauve.

Aujourd'hui Paris est repris. L'Assemblee a vaincu la Commune: Qui

a fait le 18 mars? De l'Assemblee ou de la Commune, laquelle est la

vraie coupable? L'histoire le dira.

L'incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n'y a-t-il pas deux

incendiaires? Attendons pour juger.

Je n'ai jamais compris Billioray, et Rigault m'a etonne jusqu'a

l'indignation; mais fusiller Billioray est un crime, mais fusiller

Rigault est un crime.

Ceux de la Commune, Johannard et ses soldats qui font fusiller un

enfant de quinze ans sont des criminels; ceux de l'Assemblee, qui font

fusiller Jules Valles, Bosquet, Parisel, Amouroux, Lefrancais, Brunet

et Dombrowski, sont des criminels.

Ne faisons pas verser l'indignation d'un seul cote. Ici le crime est

aussi bien dans les agents de l'Assemblee que dans ceux de la Commune,

et le crime est evident.

Premierement, pour tous les hommes civilises, la peine de mort est

abominable; deuxiemement, l'execution sans jugement est infame. L'une

n'est plus dans le droit, l'autre n'y a jamais ete.

Jugez d'abord, puis condamnez, puis executez. Je pourrai blamer, mais

je ne fletrirai pas. Vous etes dans la loi.

Si vous tuez sans jugement, vous assassinez.

Je reviens au gouvernement belge.

Il a tort de refuser l'asile.

La loi lui permet ce refus, le droit le lui defend.

Moi qui vous ecris ces lignes, j'ai une maxime: _Pro jure contra

legem._

L'asile est un vieux droit. C'est le droit sacre des malheureux.

Au moyen age, l'eglise accordait l'asile meme aux parricides.

Quant a moi, je declare ceci:

Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l'offre.

Ou? en Belgique.

Je fais a la Belgique cet honneur.

J'offre l'asile a Bruxelles.

J'offre l'asile place des Barricades, n deg. 4.

Qu'un vaincu de Paris, qu'un homme de la reunion dite Commune, que

Paris a fort peu elue et que, pour ma part, je n'ai jamais approuvee,

qu'un de ces hommes, fut-il mon ennemi personnel, surtout s'il est mon

ennemi personnel, frappe a ma porte, j'ouvre. Il est dans ma maison;

il est inviolable.

Est-ce que, par hasard, je serais un etranger en Belgique? je ne le

crois pas. Je me sens le frere de tous les hommes et l'hote de tous

les peuples.

Dans tous les cas, un fugitif de la Commune chez moi, ce sera un

vaincu chez un proscrit; le vaincu d'aujourd'hui chez le proscrit

d'hier.

Je n'hesite pas a le dire, deux choses venerables.

Une faiblesse protegeant l'autre.

Si un homme est hors la loi, qu'il entre dans ma maison. Je defie qui

que ce soit de l'en arracher.

Je parle ici des hommes politiques.

Si l'on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me

prendra. Si on le livre, je le suivrai. Je partagerai sa sellette. Et,

pour la defense du droit, on verra, a cote de l'homme de la Commune,

qui est le vaincu de l'Assemblee de Versailles, l'homme de la

Republique, qui a ete le proscrit de Bonaparte.

Je ferai mon devoir. Avant tout les principes.

Un mot encore.

Ce qu'on peut affirmer, c'est que l'Angleterre ne livrera pas les

refugies de la Commune.

Pourquoi mettre la Belgique au-dessous de l'Angleterre?

La gloire de la Belgique c'est d'etre un asile. Ne lui otons pas cette

gloire.

En defendant la France, je defends la Belgique.

Le gouvernement belge sera contre moi, mais le peuple belge sera avec

moi.

Dans tous les cas, j'aurai ma conscience.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.

VICTOR HUGO.

Sec.2

A la suite de cette lettre, s'est produit un fait nocturne dont voici

les details, que l'_Independance belge_ a publies et que la presse a

reproduits:

"Monsieur le Redacteur,

"Il a ete publie plusieurs recits inexacts des faits qui se sont

passes place des Barricades, n deg. 4, dans la nuit du 27 au 28 mai.

"Je crois necessaire de preciser ces faits dans leur realite absolue.

"Dans cette nuit de samedi a dimanche, M. Victor Hugo, apres avoir

travaille et ecrit, venait de se coucher. La chambre qu'il occupe est

situee au premier etage et sur le devant de la maison. Elle n'a qu'une

seule fenetre, qui donne sur la place. M. Victor Hugo, s'eveillant et

travaillant de bonne heure, a pour habitude de ne point baisser les

persiennes de la fenetre.

"Il etait minuit un quart, il venait de souffler sa bougie et il

allait s'endormir. Tout a coup un coup de sonnette se fait entendre.

M. Victor Hugo, reveille a demi, ecoute, croit a une erreur d'un

passant et se recouche. Nouveau coup de sonnette, plus fort que le

premier. M. Victor Hugo se leve, passe une robe de chambre, va a la

fenetre, l'ouvre et demande: Qui est la? Une voix repond: Dombrowski.

M. Victor Hugo, encore presque endormi, et ne distinguant rien dans

les tenebres, songe a l'asile offert par lui le matin meme aux

fugitifs, pense qu'il est possible que Dombrowski n'ait pas ete

fusille et vienne en effet lui demander un asile, et se retourne pour

descendre et ouvrir sa porte. En ce moment, une grosse pierre, assez

mal dirigee, vient frapper la muraille a cote de la fenetre. M. Victor

Hugo comprend alors, se penche a la fenetre ouverte, et apercoit une

foule d'hommes, une cinquantaine au moins, ranges devant sa maison et

adosses a la grille du square. Il eleve la voix et dit a cette foule:

_Vous etes des miserables!_ Puis il referme la fenetre. Au moment ou

il la refermait, un fragment de pave, qui est encore aujourd'hui dans

sa chambre, creve la vitre a un pouce au-dessus de sa tete, y fait un

large trou et roule a ses pieds en le couvrant d'eclats de verre, qui,

par un hasard etrange, ne l'ont pas blesse. En meme temps, dans la

bande groupee au-dessous de la fenetre, ces cris eclatent: _A mort

Victor Hugo! A bas Victor Hugo! A bas Jean Valjean! A bas lord

Clancharlie! A bas le brigand!_

"Cette explosion violente avait reveille la maison. Deux femmes

sorties precipitamment de leurs lits, l'une, la maitresse de la

maison, M'me veuve Charles Hugo, l'autre la bonne des deux petits

enfants, Mariette Leclanche, entrent dans la chambre.-- Pere, qu'y

a-t-il? demande M'me Charles Hugo. Qu'est-ce que cela? M. Victor Hugo

repond: Ce n'est rien; cela me fait l'effet d'etre des assassins.

Puis il ajoute: Soyez tranquilles, rentrez dans vos chambres, il est

impossible que d'ici a quelques instants une ronde de police ne

passe pas, et cette bande prendra la fuite. Et il rentre lui-meme,

accompagne de M'me Charles Hugo, et suivi de Mariette, dans la

nursery, chambre d'enfants contigue a la sienne, mais situee sur

l'arriere de la maison, et ayant vue sur le jardin.

"Mariette, cependant, venait de rentrer dans la chambre de son maitre,

afin de voir ce qui se passait. Elle s'approcha de la fenetre, fut

apercue, et immediatement une troisieme pierre, dirigee sur cette

femme, creva la vitre et arracha les rideaux.

"A partir de ce moment, une grele de projectiles tomba furieusement

sur la fenetre et sur la facade de la maison. On entendait

distinctement les cris: _A mort Victor Hugo! A la potence! A la

lanterne le brigand!_ D'autres cris moins intelligibles se faisaient

entendre: _A Cayenne! A Mazas!_ Toutes ces clameurs etaient dominees

par celle-ci: _Enfoncons la porte!_ M. Victor Hugo, en rentrant chez

lui, avait simplement repousse la porte qui n'etait fermee qu'au

loquet. On entendait distinctement des efforts pour crocheter ce

loquet. Mariette descendit et ferma la porte au verrou.

"Ceci avait dure environ vingt-cinq minutes. Tout a coup le silence se

fit, les pierres cesserent de pleuvoir et les clameurs se turent. On

se hasarda a regarder dans la place; on n'y vit plus personne. M.

Victor Hugo dit alors a M'me Charles Hugo: C'est fini; ils auront

vu quelque patrouille arriver, et les voila partis. Couchez-vous

tranquillement.

"Il alla se recoucher lui-meme, quand la vitre brisee eclata de

nouveau et vint tomber jusque sur son lit, avec une grosse pierre

que l'agent de police venu plus tard y a vue. L'assaut venait de

recommencer. Les cris: _A mort!_ etaient plus furieux que jamais. De

l'etage superieur on regarda dans la place, et l'on vit une quinzaine

d'hommes, vingt tout au plus, dont quelques-uns portaient des seaux

probablement remplis de pierres. La pluie de pierres sur la facade de

la maison ne discontinuait plus, et la fenetre en etait criblee. Nul

moyen de rester dans la chambre. Des coups violents retentissaient

contre la porte. Il est probable qu'un essai fut tente pour arracher

la grille de fer du soupirail qui est au-dessus de la porte. Un pave

lance contre cette grille ne reussit qu'a briser la vitre.

"Les deux petits enfants, ages l'un de deux ans et demi, l'autre de

vingt mois, venaient de s'eveiller et poussaient des cris. Les deux

autres servantes de la maison s'etaient levees et l'on songea au moyen

de fuir. Cela etait impossible. La maison de M. Victor Hugo n'a qu'une

issue, la porte sur la place. Mme Charles Hugo monta, au peril de sa

vie, sur le chassis de la serre du jardin, et, tandis que les vitres

se cassaient sous ses pieds, parvint, en s'accrochant au mur, a

proximite d'une fenetre de la maison voisine. Elle cria au secours et

les trois femmes epouvantees crierent avec elle: Au secours! au feu!

M. Victor Hugo gardait le silence. Les enfants pleuraient. La petite

fille Jeanne est malade. L'assaut frenetique continuait. Aucune

fenetre ne s'ouvrit, personne dans la place n'entendit ou ne parut

entendre ces cris de femmes desesperees. Cela s'est explique plus tard

par l'epouvante qui, a ce qu'il parait, etait generale. Tout a coup

on entendit le cri: _Enfoncons la porte!_ et, chose qui parut en ce

moment singuliere, le silence se fit:

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 8 / 22 段