"Aussitot que les prescriptions legales vont etre remplies, et

que l'avenir des mineurs va etre regle, Victor Hugo reviendra

immediatement a Paris."

BRUXELLES

I

UN CRI

M. Victor Hugo, retenu a Bruxelles par ses devoirs d'aieul et de

tuteur de deux orphelins, suivait du regard avec anxiete la lutte

entre Paris et Versailles. Il eleva la voix contre la guerre civile.

Quand finira ceci? Quoi! ne sentent-ils pas

Que ce grand pays croule a chacun de leurs pas?

Chatier qui? Paris? Paris veut etre libre.

Ici le monde, et la Paris; c'est l'equilibre;

Et Paris est l'abime ou couve l'avenir.

Pas plus que l'ocean on ne peut le punir,

Car dans sa profondeur et sous sa transparence

On voit l'immense Europe ayant pour coeur la France.

Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?

Vous etes comme un feu qui devore les bles,

Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esperance!

Quoi! d'un cote la France et de l'autre la France!

Arretez! c'est le deuil qui sort de vos succes.

Chaque coup de canon de francais a francais

Jette,--car l'attentat a sa source remonte,--

Devant lui le trepas, derriere lui la honte.

Verser, meler, apres septembre et fevrier,

Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,

Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!

Les latins contre Rome et les grecs contre Athenes!

Qui donc a decrete ce sombre egorgement?

Si quelque pretre dit que Dieu le veut, il ment!

Mais quel vent souffle donc? Quoi! pas d'instants lucides?

Se retrouver heros pour etre fratricides?

Horreur!

Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,

Flotter l'abaissement, l'opprobre, les affronts!

Mais voyez donc la-haut ce drapeau d'ossuaire,

Noir comme le linceul, blanc comme le suaire;

Pour votre propre chute ayez donc un coup d'oeil;

C'est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil!

Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde.

Vous ne le voyez pas; lui, sombre, il vous regarde;

Il est comme l'Egypte au-dessus des hebreux,

Lourd, sinistre, et sa gloire est d'etre tenebreux.

Il est chez vous. Il regne. Ah! la guerre civile.

Triste apres Austerlitz, apres Sedan est vile!

Aventure, hideuse! ils se sont decides

A jouer la patrie et l'avenir aux des!

Insenses! n'est-il pas de choses plus instantes

Que d'epaissir autour de ce rempart vos tentes!

Recommencer la guerre ayant encore au flanc,

O Paris, o lion blesse, l'epieu sanglant!

Quoi! se faire une plaie avant de guerir l'autre!

Mais ce pays meurtri de vos coups, c'est le votre!

Cette mere qui saigne est votre mere! Et puis,

Les miseres, la femme et l'enfant sans appuis,

Le travailleur sans pain, tout l'amas des problemes

Est la terrible, et vous, acharnes sur vous-memes,

Vous venez, toi rheteur, toi soldat, toi tribun,

Les envenimer tous sans en resoudre aucun!

Vous recreusez le gouffre au lieu d'y mettre un phare!

Des deux cotes la meme execrable fanfare,

Le meme cri: Mort! Guerre!--A qui? reponds, Cain!

Qu'est-ce que ces soldats une epee a la main,

Courbes devant la Prusse, altiers contre la France?

Gardez donc votre sang pour votre delivrance!

Quoi! pas de remords! quoi! le desespoir complet!

Mais qui donc sont-ils ceux a qui la honte plait?

O cieux profonds! opprobre aux hommes, quels qu'ils soient,

Qui sur ce pavois d'ombre et de meurtre s'assoient,

Qui du malheur public se font un piedestal,

Qui soufflent, acharnes a ce duel fatal,

Sur le peuple indigne, sur le reitre servile.

Et sur les deux tisons de la guerre civile;

Qui remettent la ville eternelle en prison,

Rebatissent le mur de haine a l'horizon,

Meditent on ne sait quelle victoire infame,

Les droits brises, la France assassinant son ame,

Paris mort, l'astre eteint, et qui n'ont pas fremi

Devant l'eclat de rire affreux de l'ennemi!

Bruxelles, 15 avril 1871.

II

PAS DE REPRESAILLES

Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la precipitent, sous

pretexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les

principes sont violes. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est

reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:

Je ne fais point flechir les mots auxquels je crois,

Raison, progres, honneur, loyaute, devoirs, droits.

On ne va point au vrai par une route oblique.

Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la republique;

Le devoir envers elle et l'equite pour tous;

Pas de colere; et nul n'est juste s'il n'est doux.

La Revolution est une souveraine;

Le peuple est un lutteur prodigieux qui traine

Le passe vers le gouffre et l'y pousse du pied;

Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied,

Pas d'autre majeste que toi, ma conscience.

J'ai la foi. Ma candeur sort de l'experience.

Ceux que j'ai terrasses, je ne les brise pas.

Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas;

Qu'entre mes ennemis et moi tout s'equilibre;

Si je les vois lies, je ne me sens pas libre.

A demander pardon j'userais mes genoux

Si je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous.

Jamais je ne dirai:--Citoyens, le principe

Qui se dresse pour nous contre nous se dissipe;

Honorons la droiture en la congediant;

La probite s'accouple avec l'expedient.--

Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites,

Ma logique a la levre impure des jesuites;

Jamais je ne dirai:--Voilons la verite!

Jamais je ne dirai:--Ce traitre a merite,

Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique;

Je succede a sa lepre; il me la communique;

Et je fais, devenant le meme homme que lui,

De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.

Il etait mon tyran, il sera ma victime.--

Le talion n'est pas un reflux legitime.

Ce que j'etais hier, je veux l'etre demain.

Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main

En me disant:--Ce crime etait leur projectile;

Je le trouvais infame et je le trouve utile;

Je m'en sers; et je frappe, ayant ete frappe.--

Non, l'espoir de me voir petit sera trompe.

Quoi! je serais sophiste ayant ete prophete!

Mon triomphe ne peut renier ma defaite;

J'entends rester le meme, ayant beaucoup vecu,

Et qu'en moi le vainqueur soit fidele au vaincu.

Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;

Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;

Nos ennemis tombes sont la; leur liberte

Et la notre, o, vainqueur, c'est la meme clarte.

En eteignant leurs droits nous eteignons nos astres.

Je veux, si je ne puis apres tant de desastres

Faire de bien, du moins ne pas faire de mal.

La chimere est aux rois, le peuple a l'ideal.

Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!

Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles,

Les barreaux, les geoliers et l'exil tenebreux,

Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!

Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.

Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;--On

comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas

Faire en dehors du juste et de l'honnete un pas;

J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austere

D'opposer aux fureurs un refus solitaire

Et de fermer mon ame aux aveugles courroux,

Si je vois les cachots sinistres, les verrous,

Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,

Et je donne un asile a mon proscripteur meme;

Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.

Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.

Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance.

Trop de punition pousse a trop d'indulgence,

Et je m'attendrirais sur Cain torture.

Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai!

Jamais, o Liberte, devant ce que je brise,

On ne te verra faire un signe de surprise.

Peuple, pour te servir en ce siecle fatal,

Je veux bien renoncer a tout, au sol natal,

A ma maison d'enfance, a mon nid, a mes tombes,

A ce bleu ciel de France ou volent des colombes,

A Paris, champ sublime ou j'etais moissonneur,

A la patrie, au toit paternel, au bonheur;

Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance.

Je n'abdiquerai pas mon droit a l'innocence.

Bruxelles, 2l avril.

III

LES DEUX TROPHEES

La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cotes on demolit

Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'Etoile, pendant

que la Commune juge et condamne la Colonne.

Victor Hugo essaye d'arreter les destructeurs. Il publie les _Deux

Trophees_.

Peuple, ce siecle a vu tes travaux surhumains,

Il t'a vu repetrir l'Europe dans tes mains.

Tu montras le neant du sceptre et des couronnes

Par ta facon de faire et defaire des trones;

A chacun de tes pas tout croissait d'un degre;

Tu marchais, tu faisais sur le globe effare

Un ensemencement formidable d'idees;

Tes legions etaient les vagues debordees

Du progres s'elevant de sommets en sommets;

La Revolution te guidait; tu semais

Danton en Allemagne et Voltaire en Espagne;

Ta gloire, o peuple, avait l'aurore pour compagne,

Et le jour se levait partout ou tu passais;

Comme on a dit les grecs on disait les francais;

Tu detruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,

Ici le moyen age et la le saint-office;

Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit;

Ta clarte grandissante engloutissait la nuit;

Toute la terre etait a tes rayons melee;

Tandis que tu montais dans ta voie etoilee,

Les hommes t'admiraient, meme dans tes revers;

Parfois tu t'envolais planant; et l'univers,

Vingt ans, du Tage a l'Elbe et du Nil a l'Adige,

Fut la face eblouie et tu fus le prodige;

Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en,

Meme le chef geant, sous le peuple titan.

De la deux monuments eleves a ta gloire,

Le pilier de puissance et l'arche de victoire,

Qui tous deux sont toi-meme, o peuple souverain,

L'un etant de granit et l'autre etant d'airain.

Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.

Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile,

Comme on va les garder, et comme nuit et jour

On va veiller sur eux avec un sombre amour!

Ah! c'est presque un vengeur qu'un temoin d'un autre age!

Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage;

Nous puiserons en eux l'ardeur de chatier.

Sur ce hautain metal et sur ce marbre altier,

Oh! comme on cherchera d'un oeil melancolique

Tous ces fiers veterans, fils de la republique!

Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil;

Car la defaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,

Le resplendissement farouche des trophees;

Les ames de leur feu se sentent rechauffees;

La vision des grands est salubre aux petits.

Nous eterniserons ces monuments, batis

Par les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire;

Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,

Et de leur marche encore on entend les eclats,

Et les pales vivants d'a present sont, helas,

Moins qu'eux dans la lumiere et plus qu'eux dans la tombe.

Ecoutez, c'est la pioche! ecoutez, c'est la bombe!

Qui donc fait bombarder? qui donc fait demolir?

Vous!

* * * * *

Le penseur fremit, pareil au vieux roi Lear

Qui parle a la tempete et lui fait des reproches.

Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches?

Est-ce que l'avenir peut etre assassine?

Est-ce qu'un siecle meurt quand l'autre n'est pas ne?

Vertige! de qui donc Paris est-il la proie?

Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.

Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.

C'est a qui frappera, c'est a qui detruira.

Peuple, ces deux chaos ont tort; je blame ensemble

Le firmament qui tonne et la terre qui tremble.

* * * * *

Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colere croit,

L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;

Versaille a la paroisse et Paris la commune;

Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une!

Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,

Est-ce bien le moment de s'entre-devorer,

Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie?

O fratricide! Ici toute la frenesie

Des canons, des mortiers, des mitrailles; et la

Le vandalisme; ici Charybde, et la Scylla.

Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs etouffees,

Chacun ote a ta gloire un de tes deux trophees;

Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,

Et de ces deux pouvoirs etrangement rivaux

Par qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne,

L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!

* * * * *

Mais c'est la France!--Quoi, francais, nous renversons

Ce qui reste debout sur les noirs horizons!

La grande France est la! Qu'importe Bonaparte!

Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte?

Otez Napoleon, le peuple reparait.

Abattez l'arbre, mais respectez la foret.

Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,

Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,

Franchissant murs et ponts, fosses, fleuves, marais,

C'est la France montant a l'assaut du progres.

Justice! otez de la Cesar, mettez-y Rome!

Qu'on voie a cette cime un peuple et non un homme!

Condensez en statue au sommet du pilier

Cette foule en qui vit ce Paris chevalier,

Vengeur des droits, vainqueur du mensonge feroce!

Que le fourmillement aboutisse au colosse!

Faites cette statue en un si pur metal

Qu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal;

Incarnez-y la foule, incarnez-y l'elite;

Et que ce geant Peuple, et que ce grand stylite

Du lointain ideal eclaire le chemin,

Et qu'il ait au front l'astre et l'epee a la main!

Respect a nos soldats! Rien n'egalait leurs tailles;

La Revolution gronde en leurs cent batailles;

La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,

S'est faite pierre la, s'est faite bronze ici;

De ces deux monuments sort un cri: Delivrance!

* * * * *

Quoi! de nos propres mains nous achevons la France!

Quoi! c'est nous qui faisons cela! nous nous jetons

Sur ce double trophee envie des teutons,

Torche et massue aux poings, tous a la fois, en foule!

C'est sous nos propres coups que notre gloire croule!

Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de pres, de loin,

Toujours, partout, avec la Prusse pour temoin!

Ils sont la, ceux a qui fut livree et vendue

Ton invincible epee, o patrie eperdue!

Ils sont la, ceux par qui tomba l'homme de Ham!

C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram!

Marengo rature, c'est Waterloo qui reste.

La page altiere meurt sous la page funeste;

Ce qui souille survit a ce qui rayonna;

Et, pour garder Forbach, on supprime Iena!

Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafale

De feu, de fer, de plomb, sur l'arche triomphale.

Honte! un drapeau tudesque etend sur nous ses plis,

Et regarde Sedan souffleter Austerlitz!

Ou sont les Charentons, France? ou sont les Bicetres?

Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les ancetres,

Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouille,

Terribles, secouant leur vieux sabre rouille,

Cherchant au ciel la grande aurore evanouie?

Est-ce que ce n'est pas une chose inouie

Qu'ils soient violemment de l'histoire chasses,

Eux qui se prodiguaient sans jamais dire: assez!

Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noire

Et le passe, captifs et cernes dans leur gloire,

Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus,

Eux les peres vainqueurs, par nous les fils vaincus!

Helas! ce dernier coup, apres tant de miseres,

Et la paix incurable ou saignent deux ulceres,

Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Hay!

Apres Strasbourg brulee! après Paris trahi!

La France n'est donc pas encore assez tuee?

Si la Prusse, a l'orgueil sauvage habituee,

Voyant ses noirs drapeaux enfles par l'aquilon,

Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,

Nous eut crie:--Je veux que vos gloires s'enfuient.

Francais, vous avez la deux restes qui m'ennuient,

Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut

M'en delivrer; ici, dressez un echafaud,

La, braquez des canons; ce soin sera le votre;

Vous demolirez l'un, vous mitraillerez l'autre.

Je l'ordonne.--O fureur! comme on eut dit: Souffrons!

Luttons! c'est trop! ceci passe tous les affronts!

Plutot mourir cent fois! nos morts seront nos fetes!

Comme on eut dit: Jamais! Jamais!

--Et vous le faites!

Bruxelles, 6 mai 1871.

IV

A MM. MEURICE ET VACQUERIE

La lettre suivante, qui n'a pu paraitre sous la Commune par des

raisons que tout le monde sait, trouve naturellement sa place ici, a

sa date:

Bruxelles, 28 avril.

Chers amis,

Nous traversons une crise.

Vous me demandez toute ma pensee, je pourrais me borner a ce seul mot:

c'est la votre.

Ce qui me frappe, c'est a quel point nous sommes d'accord. Le public

m'attribue dans le _Rappel_ une participation que je n'ai pas, et m'en

croit, sinon le redacteur, du moins l'inspirateur; vous savez mieux

que personne a quel point j'ai dit la verite quand j'ai ecrit dans vos

colonnes memes que j'etais un simple lecteur du _Rappel_ et rien de

plus. Eh bien, cette erreur du public a sa raison d'etre. Il y a, au

fond, entre votre pensee et la mienne, entre votre appreciation et la

mienne, entre votre conscience et la mienne, identite presque absolue.

Permettez-moi de le constater et de m'en applaudir. Ainsi, dans

l'heure decisive ou nous sommes, heure qui, si elle finit mal,

pourrait etre irreparable, vous avez une pensee dominante que vous

dites chaque matin dans le _Rappel_, la conciliation. Or, ce que vous

ecrivez a Paris, je le pense a Bruxelles. La fin de la crise serait

dans ce simple acces de sagesse: concessions mutuelles. Alors le

denoument serait pacifique. Autrement il y aura guerre a outrance. On

n'est pas quitte avec un probleme parce qu'on a sabre la solution.

J'ecrivais en avril 1869 les deux mots qui resoudraient les

complications d'avril 1871, et j'ajoute toutes les complications.

Ces deux mots, vous vous en souvenez, sont: Conciliation et

Reconciliation. Le premier pour les idees, le second pour les hommes.

Le salut serait la.

Comme vous je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune

dans l'application.

Certes le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus

necessaire de toutes, comme la plus illustre. Paris commune est la

resultante de la France republique. Comment! Londres est une commune,

et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et

Paris, sous la democratie, n'existerait pas! La cite de Londres a

de tels droits qu'elle arrete tout net devant sa porte le roi

d'Angleterre. A Temple-Bar le roi finit et le peuple commence. La

porte se ferme, et le roi n'entre qu'en payant l'amende. La monarchie

respecte Londres, et la republique violerait Paris! Enoncer de telles

choses suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la

France est de droit republique, comme je suis de droit citoyen. La

vraie definition de la republique, la voici: moi souverain de moi.

C'est ce qui fait qu'elle ne depend pas d'un vote. Elle est de droit

naturel, et le droit naturel ne se met pas aux voix. Or une ville a

un moi comme un individu; et Paris, parmi toutes les villes, a un

moi supreme. C'est ce moi supreme qui s'affirme par la Commune.

L'Assemblee n'a pas plus la faculte d'oter a Paris la Commune que la

Commune n'a la faculte d'oter a la France l'Assemblee.

Donc aucun des deux termes ne pouvant exclure l'autre, il s'ensuit

cette necessite rigoureuse, absolue, logique: s'entendre.

Le moi national prend cette forme, la republique; le moi local prend

cette forme, la commune; le moi individuel prend cette forme, la

liberte.

Mon moi n'est complet et je ne suis citoyen qu'a cette triple

condition: la liberte dans ma personne, la commune dans mon domicile,

la republique dans ma patrie.

Est-ce clair?

Le droit de Paris de se declarer Commune est incontestable.

Mais a cote du droit, il y a l'opportunite.

Ici apparait la vraie question.

Faire eclater un conflit a une pareille heure! la guerre civile apres

la guerre etrangere! Ne pas meme attendre que les ennemis soient

partis! amuser la nation victorieuse du suicide de la nation vaincue!

donner a la Prusse, a cet empire, a cet empereur, ce spectacle, un

cirque de betes s'entre-devorant, et que ce cirque soit la France!

En dehors de toute appreciation politique, et avant d'examiner qui a

tort et qui a raison, c'est la le crime du 18 mars.

Le moment choisi est epouvantable.

Mais ce moment a-t-il ete choisi?

Choisi par qui?

Qui a fait le 18 mars?

Examinons.

Est-ce la Commune?

Non. Elle n'existait pas.

Est-ce le comite central?

Non. Il a saisi l'occasion, il ne l'a pas creee.

Qui donc a fait le 18 mars?

C'est l'Assemblee; ou pour mieux dire la majorite.

Circonstance attenuante: elle ne l'a pas fait expres.

La majorite et son gouvernement voulaient simplement enlever les

canons de Montmartre. Petit motif pour un si grand risque.

Soit. Enlever les canons de Montmartre.

C'etait l'idee; comment s'y est-on pris?

Adroitement.

Montmartre dort. On envoie la nuit des soldats saisir les canons. Les

canons pris, on s'apercoit qu'il faut les emmener. Pour cela il faut

des chevaux. Combien? Mille. Mille chevaux! ou les trouver? On n'a pas

songe a cela. Que faire? On les envoie chercher, le temps passe, le

jour vient, Montmartre se reveille; le peuple accourt et veut ses

canons; il commencait a n'y plus songer, mais puisqu'on les lui prend

il les reclame; les soldats cedent, les canons sont repris, une

insurrection eclate, une revolution commence.

Qui a fait cela?

Le gouvernement, sans le vouloir et sans le savoir.

Cet innocent est bien coupable.

Si l'Assemblee eut laisse Montmartre tranquille, Montmartre n'eut pas

souleve Paris. Il n'y aurait pas eu de 18 mars.

Ajoutons ceci: les generaux Clement Thomas et Lecomte vivraient.

J'enonce les faits simplement, avec la froideur historique.

Quant a la Commune, comme elle contient un principe, elle se fut

produite plus tard, a son heure, les prussiens partis. Au lieu de mal

venir, elle fut bien venue.

Au lieu d'etre une catastrophe, elle eut ete un bienfait.

Dans tout ceci a qui la faute? au gouvernement de la majorite.

Etre le coupable, cela devrait rendre indulgent.

Eh bien, non.

Si l'Assemblee de Bordeaux eut ecoute ceux qui lui conseillaient de

rentrer a Paris, et notamment la haute et integre eloquence de Louis

Blanc, rien de ce que nous voyons ne serait arrive, il n'y eut pas eu

de 18 mars.

Du reste, je ne veux pas aggraver le tort de la majorite royaliste.

On pourrait presque dire: c'est sa faute, et ce n'est pas sa faute.

Qu'est-ce que la situation actuelle? un effrayant malentendu.

Il est presque impossible de s'entendre.

Cette impossibilite, qui n'est, selon moi, qu'une difficulte, vient de

ceci:

La guerre, en murant Paris, a isole la France. La France, sans Paris,

n'est plus la France. De la l'Assemblee, de la aussi la Commune. Deux

fantomes. La Commune n'est pas plus Paris que l'Assemblee n'est la

France. Toutes deux, sans que ce soit leur faute, sont sorties d'un

fait violent, et c'est ce fait violent qu'elles representent. J'y

insiste, l'Assemblee a ete nommee par la France separee de Paris, la

Commune a ete nommee par Paris separe de la France. Deux elections

viciees dans leur origine. Pour que la France fasse une bonne

election, il faut qu'elle consulte Paris; et pour que Paris s'incarne

vraiment dans ses elus, il faut que ceux qui representent Paris

representent aussi la France. Or evidemment l'assemblee actuelle ne

represente pas Paris qu'elle fuit, non parce qu'elle le hait, mais,

ce qui est plus triste, parce qu'elle l'ignore. Ignorer Paris, c'est

curieux, n'est-ce pas? Eh bien, nous autres, nous ignorons bien le

soleil. Nous savons seulement qu'il a des taches. C'est tout ce que

l'Assemblee sait de Paris. Je reprends. L'Assemblee ne reflete point

Paris, et de son cote la Commune, presque toute composee d'inconnus,

ne reflete pas la France. C'est cette penetration d'une representation

par l'autre qui rendrait la conciliation possible; il faudrait dans

les deux groupes, assemblee et commune, la meme ame, France, et le

meme coeur, Paris. Cela manque. De la le refus de s'entendre.

C'est le phenomene qu'offre la Chine, d'un cote les tartares, de

l'autre les chinois.

Et cependant la Commune incarne un principe, la vie municipale, et

l'Assemblee en incarne un autre, la vie nationale. Seulement, dans

l'Assemblee comme dans la Commune, on peut s'appuyer sur le principe,

non sur les hommes. La est le malheur. Les choix ont ete funestes. Les

hommes perdent le principe. Raison des deux cotes et tort des deux

cotes. Pas de situation plus inextricable.

Cette situation cree la frenesie.

Les journaux belges annoncent que le _Rappel_ va etre supprime par

la Commune. C'est probable. Dans tous les cas n'ayez pas peur que la

suppression vous manque. Si vous n'etes pas supprimes par la Commune,

vous serez supprimes par l'Assemblee. Le propre de la raison c'est

d'encourir la proscription des extremes.

Du reste, vous et moi, quel que soit le devoir, nous le ferons.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 7 / 22 段