Vous etes un produit momentane. Paris est une formation seculaire.

Croyez-moi, ajoutez Paris a l'Assemblee, appuyez votre faiblesse sur

cette force, asseyez votre fragilite sur cette solidite.

Tout un cote de cette assemblee, cote fort par le nombre et faible

autrement, a la pretention de discuter Paris, d'examiner ce que la

France doit faire de Paris, en un mot de mettre Paris aux voix. Cela

est etrange.

Est-ce qu'on met Paris en question?

Paris s'impose.

Une verite qui peut etre contestee en France, a ce qu'il parait, mais

qui ne l'est pas dans le reste du monde, c'est la suprematie de Paris.

Par son initiative, par son cosmopolitisme, par son impartialite, par

sa bonne volonte, par ses arts, par sa litterature, par sa langue, par

son industrie, par son esprit d'invention, par son instinct de justice

et de liberte, par sa lutte de tous les temps, par son heroisme d'hier

et de toujours, par ses revolutions, Paris est l'eblouissant et

mysterieux moteur du progres universel.

Niez cela, vous rencontrez le sourire du genre humain. Le monde n'est

peut-etre pas francais, mais a coup sur il est parisien.

Nous, consentir a discuter Paris? Non. Il est pueril de l'attaquer, il

serait pueril de le defendre.

Messieurs, n'attentons pas a Paris.

N'allons pas plus loin que la Prusse.

Les prussiens ont demembre la France, ne la decapitons pas.

Et puis, songez-y.

Hors Paris il peut y avoir une Assemblee provinciale; il n'y a

d'Assemblee nationale qu'a Paris.

Pour les legislateurs souverains qui ont le devoir de completer la

Revolution francaise, etre hors de Paris, c'est etre hors de France.

(_Interruption._)

On m'interrompt. Alors j'insiste.

Isoler Paris, refaire apres l'ennemi le blocus de Paris, tenir Paris a

l'ecart, succeder dans Versailles, vous assemblee republicaine, au roi

de France, et, vous assemblee francaise, au roi de Prusse, creer a

cote de Paris on ne sait quelle fausse capitale politique, croyez-vous

en avoir le droit? Est-ce comme representants de la France que vous

feriez cela? Entendons-nous. Qui est-ce qui represente la France?

c'est ce qui contient le plus de lumiere. Au-dessus de vous, au-dessus

de moi, au-dessus de nous tous, qui avons un mandat aujourd'hui et

qui n'en aurons pas demain, la France a un immense representant, un

representant de sa grandeur, de sa puissance, de sa volonte, de son

histoire, de son avenir, un representant permanent, un mandataire

irrevocable; et ce representant est un heros, et ce mandataire est

un geant; et savez-vous son nom? Il s'appelle Paris. Et c'est vous,

representants ephemeres, qui voudriez destituer ce representant

eternel!

Ne faites pas ce reve et ne faites pas cette faute.

* * * * *

Apres ces paroles, le onzieme bureau, ayant a choisir entre M. Victor

Hugo et M. Lucien Brun un commissaire, a choisi M. Lucien Brun.

V

DEMISSION DE VICTOR HUGO

Le 8 mars, au moment ou le representant Victor Hugo se preparait a

prendre la parole pour defendre Paris contre la droite, survint un

incident inattendu. Un rapport fut fait a l'Assemblee sur l'election

d'Alger. Le general Garibaldi avait ete nomme representant d'Alger par

10,600 voix. Le candidat qui avait apres lui le plus de voix n'avait

eu que 4,973 suffrages. On proposa l'annulation de l'election de

Garibaldi. Victor Hugo intervint.

SEANCE DU 8 MARS 1871

M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole. (_Mouvements divers._)

M. VICTOR HUGO.--Je ne dirai qu'un mot.

La France vient de traverser une epreuve terrible, d'ou elle est

sortie sanglante et vaincue. On peut etre vaincu et rester grand;

la France le prouve. La France accablee, en presence des nations, a

rencontre la lachete de l'Europe. (_Mouvement._)

De toutes les puissances europeennes, aucune ne s'est levee pour

defendre cette France qui, tant de fois, avait pris en main la cause

de l'Europe... (_Bravo! a gauche_), pas un roi, pas un etat, personne!

un seul homme excepte.... (_Sourires ironiques a droite.--Tres bien! a

gauche._)

Ah! les puissances, comme on dit, n'intervenaient pas; eh bien, un

homme est intervenu, et cet homme est une puissance. (_Exclamations

sur plusieurs bancs a droite._)

Cet homme, messieurs, qu'avait-il? son epee. M. LE VICOMTE DE

LORGERIL.--Et Bordone! (_On rit._)

M. VICTOR HUGO.--Son epee, et cette epee avait deja delivre un peuple

... (_exclamations_) et cette epee pouvait en sauver un autre.

(_Nouvelles exclamations._)

Il l'a pense; il est venu, il a combattu.

_A droite._--Non! non!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Ce sont des reclames qui ont ete faites;

il n'a pas combattu.

M. VICTOR HUGO.--Les interruptions ne m'empecheront pas d'achever ma

pensee.

Il a combattu.... (_Nouvelles interruptions._)

_Voix nombreuses a droite._--Non! non!

_A gauche._--Si! si!

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--Il a fait semblant!

_Un membre a droite._--Il n'a pas vaincu en tout cas!

M. VICTOR HUGO.--Je ne veux blesser personne dans cette assemblee,

mais je dirai qu'il est le seul des generaux qui ont lutte pour la

France, le seul qui n'ait pas ete vaincu. (_Bruyantes reclamations a

droite.--Applaudissements a gauche._)

_Plusieurs membres a droite._--A l'ordre! a l'ordre!

M. DE JOUVENCEL.--Je prie M. le president d'inviter l'orateur a

retirer une parole qui est antifrancaise.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--C'est un comparse de melodrame. (_Vives

reclamations a gauche._) Il n'a pas ete vaincu parce qu'il ne s'est

pas battu.

M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Lorgeril, veuillez garder le silence;

vous aurez la parole ensuite. Mais respectez la liberte de l'orateur.

(_Tres bien!_)

M. LE GENERAL DUCROT.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

M. LE PRESIDENT.--General, vous aurez la parole apres M. Victor Hugo.

(_Plusieurs membres se levent et interpellent vivement M. Victor

Hugo._)

M. LE PRESIDENT _aux interrupteurs_. La parole est a M. Victor Hugo

seul.

M. RICHIER.--Un francais ne peut pas entendre des paroles semblables a

celles qui viennent d'etre prononcees. (_Agitation generale._)

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--L'Assemblee refuse la parole a M.

Victor Hugo, parce qu'il ne parle pas francais. (_Oh! oh!--Rumeurs

confuses._)

M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Lorgeril....

Vous l'aurez a votre tour.

M. LE VICOMTE DE LORGERIL.--J'ai voulu dire que l'Assemblee ne veut

pas ecouter parce qu'elle n'entend pas ce francais-la. (_Bruit._)

_Un membre._--C'est une insulte au pays!

M. LE GENERAL DUCROT.--J'insiste pour demander la parole.

M. LE PRESIDENT.--Vous aurez la parole si M. Victor Hugo y consent.

M. VICTOR HUGO.--Je demande a finir.

_Plusieurs membres a M. Victor Hugo._--Expliquez-vous! (_Assez!

assez!_)

M. LE PRESIDENT.--Vous demandez a M. Victor Hugo de s'expliquer; il va

le faire. Veuillez l'ecouter et garder le silence.... (_Non! non!--A

l'ordre!_)

M. LE GENERAL DUCROT.--On ne peut pas rester la-dessus.

M. VICTOR HUGO.--Vous y resterez pourtant, general.

M. LE PRESIDENT.--Vous aurez la parole apres l'orateur.

M. LE GENERAL DUCROT.--Je proteste contre des paroles qui sont un

outrage.... (_A la tribune! a la tribune!_)

M. VICTOR HUGO.--Il est impossible.... (_Les cris: A l'ordre!

continuent._)

_Un membre._--Retirez vos paroles. On ne vous les pardonne pas.

(_Un autre membre a droite se leve et adresse a l'orateur des

interpellations qui se perdent dans le bruit._)

M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir!

_Le meme membre._--A l'ordre! Rappelez l'orateur a l'ordre!

M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai vous-meme a l'ordre, si vous

continuez a le troubler. (_Tres bien! tres bien!_) Je rappellerai a

l'ordre ceux qui empecheront le president d'exercer sa fonction. Je

suis le juge du rappel a l'ordre.

_Sur plusieurs bancs a droite._--Nous le demandons, le rappel a

l'ordre!

M. LE PRESIDENT.--Il ne suffit pas que vous le demandiez. (_Tres

bien!--Interpellations diverses et confuses._)

M. DE CHABAUD-LATOUR.--Paris n'a pas ete vaincu, il a ete affame.

(_C'est vrai! c'est vrai!--Assentiment general._)

M. LE PRESIDENT.--Je donne la parole a M. Victor Hugo pour

s'expliquer, et ceux qui l'interrompront seront rappeles a l'ordre.

(_Tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Je vais vous satisfaire, messieurs, et aller plus

loin que vous. (_Profond silence._)

Il y a trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi....

_Un membre._--Il avait donne sa demission!

M. VICTOR HUGO.--Aujourd'hui vous refusez de m'entendre. Cela

me suffit. Je donne ma demission. (_Longues rumeurs.--Non!

non!--Applaudissements a gauche._)

_Un membre._--L'Assemblee n'accepte pas votre demission!

M. VICTOR HUGO.--Je l'ai donnee et je la maintiens.

(_L'honorable membre qui se trouve, en descendant de la tribune, au

pied du bureau stenographique situe a l'entree du couloir de gauche,

saisit la plume de l'un des stenographes de l'Assemblee et ecrit,

debout, sur le rebord exterieur du bureau, sa lettre de demission au

president._)

M. LE GENERAL DUCROT.--Messieurs, avant de juger le general Garibaldi,

je demande qu'une enquete serieuse soit faite sur les faits qui ont

amene le desastre de l'armee de l'est. (_Tres bien! tres bien!_)

Quand cette enquete sera faite, nous vous produirons des telegrammes

emanant de M. Gambetta, et prouvant qu'il reprochait au general

Garibaldi son inaction dans un moment ou cette inaction amenait le

desastre que vous connaissez. On pourra examiner alors si le general

Garibaldi est venu payer une dette de reconnaissance a la France,

ou s'il n'est pas venu, plutot, defendre sa republique universelle.

(_Applaudissements prolonges sur un grand nombre de bancs._)

M. LOCKROY.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo est-il present?

_Voix diverses._--Oui!--Non! il est parti!

M. LE PRESIDENT.--Avant de donner lecture a l'Assemblee de la lettre

que vient de me remettre M. Victor Hugo, je voulais le prier de se

recueillir et de se demander a lui-meme s'il y persiste.

M. VICTOR HUGO, _au pied de la tribune_.--J'y persiste.

M. LE PRESIDENT.--Voici la lettre de M. Victor Hugo; mais M. Victor

Hugo.... (_Rumeurs diverses._)

M. VICTOR HUGO.--J'y persiste. Je le declare, je ne paraitrai plus

dans cette enceinte.

M. LE PRESIDENT.--Mais M. Victor Hugo ayant ecrit cette lettre dans

la vivacite de l'emotion que ce debat a soulevee, j'ai du en quelque

sorte l'inviter a se recueillir lui-meme, et je crois avoir exprime

l'impression de l'Assemblee. (_Oui! oui! Tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, je vous remercie; mais je

declare que je refuse de rester plus longtemps dans cette Assemblee.

(_Non! non!_)

_De toutes parts./i>--A demain! a demain!

M. VICTOR HUGO.--Non! non! j'y persiste. Je ne rentrerai pas dans

cette Assemblee!

(_M. Victor Hugo sort de la salle._)

M. LE PRESIDENT.--Si l'Assemblee veut me le permettre, je ne lui

donnerai connaissance de cette lettre que dans la seance de demain.

(_Oui! oui!--Assentiment general._)

Cet incident est termine, et je regrette que les elections de

l'Algerie y aient donne lieu....

_Un membre a gauche._--C'est la violence de la droite qui y a donne

lieu.

* * * * *

SEANCE DU 9 MARS

M. LE PRESIDENT.--Messieurs, je regrette profondement que notre

illustre collegue, M. Victor Hugo, n'ait pas cru pouvoir se rendre aux

instances d'un grand nombre de nos collegues, et, je crois pouvoir le

dire, au sentiment general de l'Assemblee. (_Oui! oui!--Tres bien!_)

Il persiste dans la demission qu'il m'a remise hier au soir, et

dont il ne me reste, a mon grand regret, qu'a donner connaissance a

l'Assemblee:

La voici:

"Il y a trois semaines, l'Assemblee a refuse d'entendre Garibaldi;

aujourd'hui elle refuse de m'entendre. Cela me suffit.

"Je donne ma demission.

"VICTOR HUGO."

8 mars 1871.

La demission sera transmise a M. le ministre de l'interieur.

M. LOUIS BLANC.--Je demande la parole.

M. LE PRESIDENT.--M. Louis Blanc a la parole.

M. LOUIS BLANC.--Messieurs, je n'ai qu'un mot a dire.

A ceux d'entre nous qui sont plus particulierement en communion de

sentiments et d'idees avec Victor Hugo, il est commande de dire bien

haut de quelle douleur leur ame a ete saisie....

_Voix a gauche_.--Oui! oui! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--En voyant le grand citoyen, l'homme de genie dont

la France est fiere, reduit a donner sa demission de membre d'une

Assemblee francaise....

_Voix a droite_.--C'est qu'il l'a bien voulu.

M. LE DUC DE MARMIER.--C'est par sa volonte!

M. LOUIS BLANC.--C'est un malheur ajoute a tant d'autres malheurs ...

(_mouvements divers_) que cette voix puissante ait ete etouffee....

(_Reclamations sur un grand nombre de bancs._)

M. DE TILLANCOURT.--La voix de M. Victor Hugo a constamment ete

etouffee!

_Plusieurs membres_.--C'est vrai! c'est vrai!

M. LOUIS BLANC.--Au moment ou elle proclamait la reconnaissance de la

patrie pour d'eminents services.

Je me borne a ces quelques paroles. Elles expriment des sentiments

qui, j'en suis sur, seront partages par tous ceux qui cherissent et

reverent le genie combattant pour la liberte. (_Vive approbation sur

plusieurs bancs a gauche._)

M. SCHOELCHER.--Louis Blanc, vous avez dignement exprime nos

sentiments a tous.

_A gauche_.--Oui! oui!--Tres bien!

* * * * *

Caprera, 11 avril 1870.

"Mon cher Victor Hugo,

"J'aurais du plus tot vous donner un signe de gratitude pour l'honneur

immense dont vous m'avez decore a l'Assemblee de Bordeaux.

"Sans manifestation ecrite, nos ames se sont cependant bien

entendues, la votre par le bienfait, et la mienne par l'amitie et la

reconnaissance que je vous consacre depuis longtemps.

"Le brevet que vous m'avez signe a Bordeaux suffit a toute une

existence devouee a la cause sainte de l'humanite, dont vous etes le

premier apotre.

"Je suis pour la vie,

"Votre devoue,

"GARIBALDI."

VI

MORT DE CHARLES HUGO

Ce qui suit est extrait du _Rappel_ du mercredi 15 mars:

"Une affreuse nouvelle nous arrive de Bordeaux: notre collaborateur,

notre compagnon, notre ami Charles Hugo, y est mort lundi soir.

"Lundi matin, il avait dejeune gaiment avec son pere et Louis Blanc.

Le soir, Victor Hugo donnait un diner d'adieu a quelques amis, au

restaurant Lanta. A huit heures, Charles Hugo prend un fiacre pour

s'y faire conduire, avec ordre de descendre d'abord a un cafe qu'il

indique. Il etait seul dans la voiture. Arrive au cafe, le cocher

ouvre la portiere et trouve Charles Hugo mort.

"Il avait eu une congestion foudroyante suivie d'hemorrhagie.

"On a rapporte ce pauvre cadavre a son pere, qui l'a couvert de

baisers et de larmes.

"Charles Hugo etait souffrant depuis quelques semaines. Il nous

ecrivait, le samedi 11, samedi dernier:

"Je vous envoie peu d'articles, mais ne m'accusez pas. Un excellent

medecin que j'ai trouve ici m'a condamne au repos. J'ai, parait-il, un

"emphyseme pulmonaire!" avec un petit point hypertrophie au coeur.

Le medecin attribue cette maladie a mon sejour a Paris pendant le

siege....

"Je vais mieux pourtant. Mais il faut que je me repose encore. J'irai

passer une semaine a Arcachon. Je pense pouvoir retourner ensuite a

Paris et reprendre mon travail...."

"Victor Hugo devait l'accompagner a Arcachon. Charles se faisait une

joie de rester la quelques jours en famille avec son pere, sa jeune

femme et ses deux petits enfants; le depart etait fixe au lendemain

matin.... Et le voila mort! Le voila mort, ce vaillant et genereux

Charles, si fort et si doux, d'un si haut esprit, d'un si puissant

talent!

"Et Victor Hugo, apres ces dix-neuf ans d'exil et de lutte suivis de

ces six mois de guerre et de siege, ne sera rentre en France que pour

ensevelir son fils a cote de sa fille, et pour meler a son deuil

patriotique son deuil paternel."

* * * * *

ENTERREMENT DE CHARLES HUGO

(18 mars.)

"Une foule considerable et profondement emue se pressait hier a la

gare d'Orleans, ou, comme tous les journaux l'avaient annonce, le

cercueil du collaborateur, de l'ami, que nous pleurons etait attendu

vers midi.

"A l'heure dite, on a vu paraitre le corbillard, derriere lequel

marchaient, le visage en larmes, Victor Hugo et son dernier fils,

Francois-Victor, puis MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Paul

Foucher et quelques amis intimes.

"Ceux qui etaient venus temoigner leur sympathie attristee au grand

poete si durement frappe et au vaillant journaliste parti si jeune se

sont joints a ce douloureux cortege, et le corbillard s'est dirige

vers le cimetiere du Pere-Lachaise.

"Il va sans dire qu'il n'a passe par aucune eglise.

"D'instant en instant, le cortege grossissait. "Place de la Bastille,

il y a eu une chose touchante. Trois gardes nationaux, reconnaissant

Victor Hugo, se sont mis aussitot aux cotes du corbillard et l'ont

escorte, fusil sous le bras. D'autres gardes nationaux ont suivi leur

exemple, puis d'autres, et bientot ils ont ete plus d'une centaine, et

ils ont forme une haie d'honneur qui a accompagne jusqu'au cimetiere

notre cher et regrette camarade.

"Un moment apres, un poste de gardes nationaux, tres nombreux a cause

des evenements de la journee, apprenant qui l'on enterrait, a pris les

fusils, s'est mis en rang et a presente les armes; les clairons ont

sonne, les tambours ont battu aux champs, et le drapeau a salue.

"C'a ete la meme chose sur tout le parcours. Rien n'etait touchant

comme de voir, sur le canal, dans les rues et le long du boulevard,

tous les postes accourir, et, spontanement, sans mot d'ordre, rendre

hommage a quelqu'un qui n'etait ni le chef du pouvoir executif ni le

president de l'Assemblee et qui n'avait qu'une autorite morale. Cet

hommage etait aussi intelligent que cordial; quelques cris de _Vive

la Republique! et de _Vive Victor Hugo! echappes involontairement,

etaient vite contenus par le respect de l'immense malheur qui passait.

"Ca et la on entrevoyait des barricades. Et ceux qui les gardaient,

venaient, eux aussi, presenter les armes a cette gloire desesperee.

Et on ne pouvait s'empecher de se dire que ce peuple de Paris si

deferent, si bon, si reconnaissant, etait celui dont les calomnies

reactionnaires font une bande de pillards!

"A la porte du cimetiere et autour du tombeau, la foule etait

tellement compacte qu'il etait presque impossible de faire un pas.

"Enfin on a pu arriver au caveau ou dormaient deja le general Hugo,

la mere de Victor Hugo et son frere Eugene. Le cercueil a pris la

quatrieme et derniere place, celle que Victor Hugo s'etait reservee,

ne prevoyant pas que le fils s'en irait avant le pere!"

* * * * *

Deux discours ont ete prononces. Le premier par M. Auguste Vacquerie.

Nous en avons retenu les passages suivants:

"Citoyens,

"Dans le groupe de camarades et de freres que nous etions, le plus

robuste, le plus solide, le plus vivant etait celui qui est mort le

premier. Il est vrai que Charles Hugo n'a pas economise sa vie. Il est

vrai qu'il l'a prodiguee. A quoi? Au devoir, a la lutte pour le vrai,

au progres, a la republique.

"Et, comme il n'a fait que les choses qui meritent d'etre

recompensees, il en a ete puni.

"Il a commence par la prison. Cette fois-la, son crime etait d'avoir

attaque la guillotine. Il faut bien que les republicains soient contre

la peine de mort, pour etre des buveurs de sang. Alors, les juges

l'ont condamne a je ne sais plus quelle amende et a six mois de

Conciergerie, Il y etait pendant l'abominable crime de Decembre. Il

n'en est sorti que pour sortir de France. Apres la prison, l'exil.

"Jersey, Guernesey et Bruxelles l'ont vu pendant vingt ans, debout

entre son pere et son frere, exile volontaire, s'arrachant a sa

patrie, mais ne l'oubliant pas, travaillant pour elle. Quel vaillant

et eclatant journaliste il a ete, tous le savent. Un jour enfin, la

cause qu'il avait si bravement servie a ete gagnee, l'empire a glisse

dans la boue de Sedan, et la republique est ressuscitee. Celui qui

avait dit:

Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la.

a pu rentrer sans manquer a son serment. Charles est rentre avec son

pere. On pouvait croire qu'il allait maintenant etre heureux; il avait

tout, sa patrie, la republique, un nom illustre, un grand talent,

la jeunesse, sa femme qu'il adorait, deux petits enfants; il voyait

s'ouvrir devant lui le long avenir de bonheur, de bien-etre et de

renommee qu'il avait si noblement gagne. Il est mort.

"Il y a des heures ou la destinee est aussi lache et aussi feroce que

les hommes, ou elle se fait la complice des gouvernements et ou elle

semble se venger de ceux qui font le bien. Il n'y a pas de plus sombre

exemple de ces crimes du sort que le glorieux et douloureux pere de

notre cher mort. Qu'a-t-il fait toute sa vie, que d'etre le meilleur

comme le plus grand? Je ne parle pas seulement de sa bonte intime

et privee; je parle surtout de sa bonte publique, de ses romans, si

tendres a tous les miserables, de ses livres penches sur toutes

les plaies, de ses drames dedies a tous les desherites. A quelle

difformite, a quelle detresse, a quelle inferiorite a-t-il jamais

refuse de venir en aide? Tout son genie n'a eu qu'une idee: consoler.

Recompense: Charles n'est pas le premier de ses enfants qu'il perd

de cette facon tragique. Aujourd'hui, c'est son fils qu'il perd

brusquement, en pleine vie, en plein bonheur. Il y a trente ans,

c'etait sa fille. Ordinairement un coup de foudre suffit. Lui, il aura

ete foudroye deux fois.

"Qu'importe, citoyens, ces iniquites de la destinee! Elles se trompent

si elles croient qu'elles nous decourageront. Jamais! Demandez a celui

que nous venons d'apporter dans cette fosse. N'est-ce pas, Charles,

que tu recommencerais?

"Et nous, nous continuerons. Sois tranquille, frere, nous combattrons

comme toi jusqu'a notre dernier souffle. Aucune violence et aucune

injustice ne nous fera renoncer a la verite, au bien, a l'avenir, pas

plus celles des evenements que celles des gouvernements, pas plus la

loi mysterieuse que la loi humaine, pas plus les malheurs que les

condamnations, pas plus le tombeau que la prison!

"Vive la republique universelle, democratique et sociale!"

Voici egalement quelques-unes des paroles prononcees, au nom de la

presse de province, par M. Louis Mie:

"Chers concitoyens,

"Si ma parole, au lieu d'etre celle d'un humble et d'un inconnu, avait

l'autorite que donne le genie, qu'assurent d'eclatants services et que

consacre un exil de vingt annees, j'apporterais a la tombe de Charles

Hugo l'expression profondement vraie de la reconnaissance que la

province republicaine tout entiere doit a cette armee genereuse qu'on

nomme dans le monde, la presse republicaine de Paris. Charles marchait

aux premiers rangs de ces intrepides du vrai, que tout frappe, mais

que console le devoir accompli.

"C'est a l'heure ou d'etroites defiances semblent vouloir nous

separer, nous qui habitons les departements, et nous isoler de la

ville soeur ainee des autres cites de France, que nous sentons plus

ardemment ce que nous lui devons d'amour a ce Paris qui, apres nous

avoir donne la liberte, nous a conserve l'honneur.

"Je n'ai pas besoin de rappeler quelle large part revient a Charles

Hugo dans cette infatigable et sainte predication de la presse

parisienne. Je n'ai pas a retracer l'oeuvre de cette vie si courte et

si pleine. Je n'en veux citer qu'une chose: c'est qu'il est entre

dans la lutte en poussant un cri d'indignation contre un attentat

a l'inviolabilite de la vie humaine. Il avait tout l'eclat de la

jeunesse et toute la solidite de la conviction. Il avait les deux

grandes puissances, celle que donne le talent et celle que donne la

bonte.

"Charles Hugo, vous aviez partout, en province comme a Paris, des amis

et des admirateurs. Il y a des fils qui rapetissent le nom de leur

pere; ce sera votre eternel honneur a vous d'avoir ajoute quelque

chose a un nom auquel il semblait qu'on ne put ajouter rien."

* * * *

On lit dans le _Rappel_ du 21 mars:

"Victor Hugo n'a guere fait que traverser Paris. Il est parti,

des mercredi, pour Bruxelles, ou sa presence etait exigee par les

formalites a remplir dans l'interet des deux petits enfants que laisse

notre regrette collaborateur.

"On sait que c'est a Bruxelles que Charles Hugo a passe les dernieres

annees de l'exil. C'est a Bruxelles qu'il s'est marie et que son petit

garcon et sa petite fille sont nes.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 6 / 22 段