sont vainqueurs, soit; maitriseront-ils la France? non! Dans le
present, peut-etre; dans l'avenir, jamais! (_Tres bien!--Bravo!_)
Les anglais ont conquis la France, ils ne l'ont pas gardee; les
prussiens investissent la France, ils ne la tiennent pas. Toute main
d'etranger qui saisira ce fer rouge, la France, le lachera. Cela tient
a ce que la France est quelque chose de plus qu'un peuple. La Prusse
perd sa peine; son effort sauvage sera un effort inutile.
Se figure-t-on quelque chose de pareil a ceci: la suppression de
l'avenir par le passe? Eh bien, la suppression de la France par la
Prusse, c'est le meme reve. Non! la France ne perira pas! Non! quelle
que soit la lachete de l'Europe, non! sous tant d'accablement, sous
tant de rapines, sous tant de blessures, sous tant d'abandons, sous
cette guerre scelerate, sous cette paix epouvantable, mon pays ne
succombera pas! Non!
M. THIERS, _chef du pouvoir executif_.--Non!
_De toutes parts_.--Non! non!
M. VICTOR HUGO.--Je ne voterai point cette paix, parce que, avant
tout, il faut sauver l'honneur de son pays; je ne la voterai point,
parce qu'une paix infame est une paix terrible. Et pourtant, peut-etre
aurait-elle un merite a mes yeux: c'est qu'une telle paix, ce n'est
plus la guerre, soit, mais c'est la haine. (_Mouvement_.) La haine
contre qui? Contre les peuples? non! contre les rois! Que les rois
recueillent ce qu'ils ont seme. Faites, princes; mutilez, coupez,
tranchez, volez, annexez, demembrez! Vous creez la haine profonde;
vous indignez la conscience universelle. La vengeance couve,
l'explosion sera en raison de l'oppression. Tout ce que la France
perdra, la Revolution le gagnera. (_Approbation sur les bancs de la
gauche_.)
Oh! une heure sonnera--nous la sentons venir--cette revanche
prodigieuse. Nous entendons des a present notre triomphant avenir
marcher a grands pas dans l'histoire. Oui, des demain, cela va
commencer; des demain, la France n'aura plus qu'une pensee: se
recueillir, se reposer dans la reverie redoutable du desespoir;
reprendre des forces; elever ses enfants, nourrir de saintes coleres
ces petits qui deviendront grands; forger des canons et former des
citoyens, creer une armee qui soit un peuple; appeler la science au
secours de la guerre; etudier le procede prussien, comme Rome a etudie
le procede punique; se fortifier, s'affermir, se regenerer, redevenir
la grande France, la France de 92, la France de l'idee et la France de
l'epee. (_Tres bien! tres bien!_)
Puis, tout a coup, un jour, elle se redressera! Oh! elle sera
formidable; on la verra, d'un bond, ressaisir la Lorraine, ressaisir
l'Alsace!
Est-ce tout? non! non! saisir,--ecoutez-moi,--saisir Treves, Mayence,
Cologne, Coblentz...
_Sur divers bancs_.--Non! non!
M. VICTOR HUGO.--Ecoutez-moi, messieurs. De quel droit une assemblee
francaise interrompt-elle l'explosion du patriotisme?
_Plusieurs membres_.--Parlez, achevez l'expression de votre pensee.
M. VICTOR HUGO.--On verra la France se redresser, on la verra
ressaisir la Lorraine, ressaisir l'Alsace. (_Oui! oui!--Tres bien!_)
Et puis, est-ce tout? Non... saisir Treves, Mayence, Cologne,
Coblentz, toute la rive gauche du Rhin... Et on entendra la France
crier: C'est mon tour! Allemagne, me voila! Suis-je ton ennemie? Non!
je suis ta soeur. (_Tres bien! tres bien!_) Je t'ai tout repris, et je
te rends tout, a une condition: c'est que nous ne ferons plus
qu'un seul peuple, qu'une seule famille, qu'une seule republique.
(_Mouvements divers._) Je vais demolir mes forteresses, tu vas demolir
les tiennes. Ma vengeance, c'est la fraternite! (_A gauche: Bravo!
bravo!_) Plus de frontieres! Le Rhin a tous! Soyons la meme
republique, soyons les Etats-Unis d'Europe, soyons la federation
continentale, soyons la liberte europeenne, soyons la paix
universelle! Et maintenant serrons-nous la main, car nous nous sommes
rendu service l'une a l'autre; tu m'as delivree de mon empereur, et je
te delivre du tien. (_Bravo! bravo!--Applaudissements._)
* * * * *
M. TACHARD.--Messieurs, au nom des representants de ces provinces
malheureuses dont on discute le sort, je viens expliquer a l'Assemblee
l'interruption que nous nous sommes permise au moment meme ou nous
etions tous haletants, ecoutant avec enthousiasme l'eloquente parole
qui nous defendait.
Ces deux noms de Mayence et de Coblentz ont ete prononces naguere par
une bouche qui n'etait ni aussi noble ni aussi honnete que celle que
nous venons d'entendre. Ces deux noms nous ont perdus, c'est pour eux
que nous subissons le triste sort qui nous attend. Eh bien, nous ne
voulons plus souffrir pour ce mot et pour cette idee. Nous sommes
francais, messieurs, et, pour nous, il n'y a qu'une patrie, la France,
sans laquelle nous ne pouvons pas vivre. (_Tres bien! tres bien!_)
Mais nous sommes justes parce que nous sommes francais, et nous ne
voulons pas qu'on fasse a autrui ce que nous ne voudrions pas qu'il
nous fut fait. (_Bravo!--Applaudissements._)
III
DEMISSION DES REPRESENTANTS D'ALSACE ET DE LORRAINE
Apres le vote du traite, les representants d'Alsace et de Lorraine
envoyerent a l'Assemblee leur demission.
Les journaux de Bordeaux publierent la note qu'on va lire:
"Victor Hugo a annonce hier jeudi, dans la reunion de la gauche
radicale, qu'il proposerait a l'Assemblee la declaration suivante:
"Les representants de l'Alsace et des Vosges conservent tous
indefiniment leurs sieges a l'Assemblee. Ils seront, a chaque
election nouvelle, consideres comme reelus de droit. S'ils ne
sont plus les representants de l'Alsace et de la Lorraine, ils
restent et resteront toujours les representants de la France."
"Le soir meme, la gauche radicale eut une reunion speciale dans la
salle Sieuzac. La demission des representants lorrains et alsaciens
fut mise a l'ordre du jour. Le representant Victor Hugo se leva et
dit:
Citoyens, les representants de l'Alsace et de la Lorraine, dans un
mouvement de genereuse douleur, ont donne leur demission. Nous ne
devons pas l'accepter. Non seulement nous ne devons pas l'accepter,
mais nous devrions proroger leur mandat. Nous partis, ils devraient
demeurer. Pourquoi? Parce qu'ils ne peuvent etre remplaces.
A cette heure, du droit de leur heroisme, du droit de leur malheur, du
droit, helas! de notre lamentable abandon qui les laisse aux mains de
l'ennemi comme rancon de la guerre, a cette heure, dis-je, l'Alsace et
la Lorraine sont France plus que la France meme.
Citoyens, je suis accable de douleur; pour me faire parler en ce
moment, il faut le supreme devoir; chers et genereux collegues qui
m'ecoutez, si je parle avec quelque desordre, excusez et comprenez mon
emotion. Je n'aurais jamais cru ce traite possible. Ma famille est
lorraine, je suis fils d'un homme qui a defendu Thionville. Il y a de
cela bientot soixante ans. Il eut donne sa vie plutot que d'en livrer
les clefs. Cette ville qui, defendue par lui, resista a tout l'effort
ennemi et resta francaise, la voila aujourd'hui prussienne. Ah! je
suis desespere. Avant-hier, dans l'Assemblee, j'ai lutte pied a pied
pour le territoire; j'ai defendu la Lorraine et l'Alsace; j'ai tache
de faire avec la parole ce que mon pere faisait avec l'epee. Il fut
vainqueur, je suis vaincu. Helas! vaincus, nous le sommes tous. Nous
avons tous au plus profond du coeur la plaie de la patrie. Voici le
vaillant maire de Strasbourg qui vient d'en mourir. Tachons de vivre,
nous: Tachons de vivre pour voir l'avenir, je dis plus, pour le faire.
En attendant, preparons-le. Preparons-le. Comment?
Par la resistance commencee des aujourd'hui.
N'executons l'affreux traite que strictement.
Ne lui accordons expressement que ce qu'il stipule.
Eh bien, le traite ne stipule pas que l'Assemblee se retranchera les
representants de la Lorraine et de l'Alsace; gardons-les.
Les laisser partir, c'est signer le traite deux fois. C'est ajouter a
l'abandon force l'abandon volontaire.
Gardons-les.
Le traite n'y fait aucun obstacle. Si nous allions au dela de ce
qu'exige le vainqueur, ce serait un irreparable abaissement. Nous
ferions comme celui qui, sans y etre contraint, mettrait en terre le
deuxieme genou.
Au contraire, relevons la France.
Le refus des demissions des representants alsaciens et lorrains la
relevera. Le traite vote est une chose basse; ce refus sera une grande
chose. Effacons l'un par l'autre.
Dans ma pensee, a laquelle certes je donnerai suite, tant que la
Lorraine et l'Alsace seront separees de la France, il faudrait garder
leurs representants, non seulement dans cette assemblee, mais dans
toutes les assemblees futures.
Nous, les representants du reste de la France, nous sommes
transitoires; eux seuls sont necessaires.
La France peut se passer de nous, et pas d'eux. A nous, elle peut
donner des successeurs; a eux, non.
Son vote en Alsace et en Lorraine est paralyse.
Momentanement, je l'affirme; mais, en attendant, gardons les
representants alsaciens et lorrains.
La Lorraine et l'Alsace sont prisonnieres de guerre. Conservons leurs
representants. Conservons-les indefiniment, jusqu'au jour de la
delivrance des deux provinces, jusqu'au jour de la resurrection de
la France. Donnons au malheur heroique un privilege. Que ces
representants aient l'exception de la perpetuite, puisque leurs nobles
pays ont l'exception de l'asservissement.
J'avais d'abord eu l'idee de condenser tout ce que je viens de vous
dire dans le projet de decret que voici:
(_M. Victor Hugo lit_)
DECRET
ARTICLE UNIQUE
Les representants actuels de l'Alsace et de la Lorraine gardent leurs
sieges dans l'Assemblee, et continueront de sieger dans les futures
assemblees nationales de France jusqu'au jour ou ils pourront rendre a
leurs commettants leur mandat dans les conditions ou ils l'ont recu.
(_M. Victor Hugo reprend_)
Ce decret exprimerait le vrai absolu de la situation. Il est la
negation implicite du traite, negation qui est dans tous les coeurs,
meme dans les coeurs de ceux qui l'ont vote. Ce decret ferait sortir
cette negation du sous-entendu, et profiterait d'une lacune du traite
pour infirmer le traite, sans qu'on puisse l'accuser de l'enfreindre.
Il conviendrait, je le crois, a toutes nos consciences. Le traite pour
nous n'existe pas. Il est de force; voila tout. Nous le repudions. Les
hommes de la republique ont pour devoir etroit de ne jamais accepter
le fait qu'apres l'avoir confronte avec le droit. Quand le fait se
superpose au principe, nous l'admettons. Sinon, nous le refusons. Or
le traite prussien viole tous les principes. C'est pourquoi nous avons
vote contre. Et nous agirons contre. La Prusse nous rend cette justice
qu'elle n'en doute pas.
Mais ce projet de decret que je viens de vous lire, et que je me
proposais de soutenir a la tribune, l'Assemblee l'accepterait-elle?
Evidemment non. Elle en aurait peur. D'ailleurs cette assemblee, nee
d'un malentendu entre la France et Paris, a dans sa conscience le faux
de sa situation. Il suffit d'y mettre le pied pour comprendre qu'elle
n'admettra jamais une verite entiere. La France a un avenir, la
republique, et la majorite de l'Assemblee a un but, la monarchie.
De la un tirage en sens inverse, d'ou, je le crains, sortiront des
catastrophes. Mais restons dans le moment present. Je me borne a dire
que la majorite obliquera toujours et qu'elle manque de ce sens absolu
qui, en toute occasion et a tout risque, prefere aux expedients les
principes. Jamais la justice n'entrera dans cette assemblee que de
biais, si elle y entre.
L'Assemblee ainsi faite ne voterait pas le projet de decret que je
viens de vous lire. Alors ce serait une faute de le presenter. Je
m'en abstiens. Il serait bon, certes, qu'il fut vote, mais il
serait facheux qu'il fut rejete. Ce rejet soulignerait le traite et
accroitrait la honte.
Mais faut-il pour cela, devant la demission des representants de
l'Alsace et de la Lorraine, se taire et s'abstenir absolument?
Non.
Que faire donc?
Selon moi, ceci:
Inviter les representants de l'Alsace et de la Lorraine a garder leurs
sieges. Les y inviter solennellement par une declaration motivee que
nous signerons tous, nous qui avons vote contre le traite, nous qui
ne reconnaissons pas le droit de la force. Un de nous, moi si
vous voulez, lira cette declaration a la tribune. Cela fait, nos
consciences seront tranquilles, l'avenir sera reserve.
Citoyens, gardons-les, ces collegues. Gardons-les, ces compatriotes.
Qu'ils nous restent.
Qu'ils soient parmi nous, ces vaillants hommes, la protestation et
l'avertissement; protestation contre la Prusse, avertissement a
l'Europe. Qu'ils soient le drapeau d'Alsace et de Lorraine toujours
leve. Que leur presence parmi nous encourage et console, que leur
parole conseille, que leur silence meme parle. Les voir la, ce sera
voir l'avenir. Qu'ils empechent l'oubli. Au milieu des idees generales
qui embrassent l'interet de la civilisation, et qui sont necessaires a
une assemblee francaise, toujours un peu tutrice de tous les peuples,
qu'ils personnifient, eux, l'idee etroite, haute et terrible, la
revendication speciale, le devoir vis-a-vis de la mere. Tandis que
nous representerons l'humanite, qu'ils representent la patrie. Que
chez nous ils soient chez eux. Qu'ils soient le tison sacre, rallume
toujours. Que, par eux, les deux provinces etouffees sous la Prusse
continuent de respirer l'air de France; qu'ils soient les conducteurs
de l'idee francaise au coeur de l'Alsace et de la Lorraine et de
l'idee alsacienne et lorraine au coeur de la France; que, grace a leur
permanence, la France, mutilee de fait, demeure entiere de droit, et
soit, dans sa totalite, visible dans l'Assemblee; que si, en regardant
la-bas, du cote de l'Allemagne, on voit la Lorraine et l'Alsace
mortes, en regardant ici, on les voie vivantes!
* * * * *
La reunion, a l'unanimite, a accepte la proposition du representant
Victor Hugo, et lui a demande de rediger la declaration qui devra etre
signee de tous et lue par lui-meme a la tribune.
M. Victor Hugo a immediatement redige cette declaration, qui a ete
acceptee par la reunion de la gauche, mais a laquelle il n'a pu etre
donne la publicite de la tribune, par suite de la seance du 8 mars et
de la demission de M. Victor Hugo.
En voici le texte:
DECLARATION
En presence de la demission que les representants alsaciens et
lorrains ont offerte, mais que l'Assemblee n'a acceptee par aucun
vote.
Les representants soussignes declarent qu'a leurs yeux l'Alsace et la
Lorraine ne cessent pas et ne cesseront jamais de faire partie de la
France.
Ces provinces sont profondement francaises. L'ame de la France reste
avec elles.
L'Assemblee nationale ne serait plus l'Assemblee de la France si ces
deux provinces n'y etaient pas representees.
Que desormais, et jusqu'a des jours meilleurs, il y ait sur la carte
de France un vide, c'est la la violence que nous fait le traite. Mais
pourquoi un vide dans cette Assemblee?
Le traite exige-t-il que les representants alsaciens et lorrains
disparaissent de l'Assemblee francaise?
Non.
Pourquoi donc aller plus loin que le traite? Pourquoi faire ce qu'il
n'impose pas? Pourquoi lui donner ce qu'il ne demande pas?
Que la Prusse prenne les territoires. Que la France garde les
representants.
Que leur presence dans l'Assemblee nationale de France soit la
protestation vivante et permanente de la justice contre l'iniquite, du
malheur contre la force, du droit vrai de la patrie contre le droit
faux de la victoire.
Que les alsaciens et les lorrains, elus par leurs departements,
restent dans l'Assemblee francaise et qu'ils y personnifient, non le
passe, mais l'avenir.
Le mandat est un depot. C'est au mandant lui-meme que le mandataire
est tenu de rapporter son mandat. Aujourd'hui, dans la situation
faite a l'Alsace et a la Lorraine, le mandant est prisonnier, mais le
mandataire est libre. Le devoir du mandataire est de garder a la fois
sa liberte et son mandat.
Et cela jusqu'au jour ou, ayant coopere avec nous a l'oeuvre
liberatrice, il pourra rendre a ceux qui l'ont elu le mandat qu'il
leur doit et la patrie que nous leur devons.
Les representants alsaciens et lorrains des departements cedes sont
aujourd'hui dans une exception qu'il importe de signaler. Tous les
representants du reste de la France peuvent etre reelus ou remplaces;
eux seuls ne le peuvent pas. Leurs electeurs sont frappes d'interdit.
En ce moment, et sans que le traite puisse l'empecher, l'Alsace et la
Lorraine sont representees dans l'Assemblee nationale de France. Il
depend de l'Assemblee nationale de continuer cette representation.
Cette continuation du mandat, nous devons la declarer. Elle est de
droit. Elle est de devoir.
Il ne faut pas que les sieges de la representation alsacienne et
lorraine, actuellement occupes, soient vides et restent vides par
notre volonte. Pour toutes les populations de France, le droit d'etre
representees est un droit absolu; pour la Lorraine et pour l'Alsace
c'est un droit sacre.
Puisque la Lorraine et l'Alsace ne peuvent desormais nommer d'autres
representants, ceux-ci doivent etre maintenus. Ils doivent etre
maintenus indefiniment, dans les assemblees nationales qui se
succederont, jusqu'au jour, prochain nous l'esperons, ou la France
reprendra possession de la Lorraine et de l'Alsace, et ou cette moitie
de notre coeur nous sera rendue.
En resume,
Si nous souffrons que nos honorables collegues alsaciens et lorrains
se retirent, nous aggravons le traite.
La France va dans la concession plus loin que la Prusse dans
l'extorsion. Nous offrons ce qu'on n'exige pas. Il importe que dans
l'execution forcee du traite rien de notre part ne ressemble a un
consentement. Subir sans consentir est la dignite du vaincu.
Par tous ces motifs, sans prejuger les resolutions ulterieures que
pourra leur commander leur conscience,
Croyant necessaire de reserver les questions qui viennent d'etre
indiquees,
Les representants soussignes invitent leurs collegues de l'Alsace et
de la Lorraine a reprendre et a garder leurs sieges dans l'Assemblee.
IV
LA QUESTION DE PARIS
Par le traite vote, l'Assemblee avait dispose de la France; il
s'agissait maintenant de savoir ce qu'elle allait faire de Paris. La
droite ne voulait plus de Paris; il lui fallait autre chose. Elle
cherchait une capitale; les uns proposaient Bourges, les autres
Fontainebleau, les autres Versailles. Le 6 mars, l'Assemblee discuta
la question dans ses bureaux. Rentrerait-elle ou ne rentrerait-elle
pas dans Paris?
M. Victor Hugo faisait partie du onzieme bureau. Voici ses paroles,
telles qu'elles ont ete reproduites par les journaux:
Nous sommes plusieurs ici qui avons ete enfermes dans Paris et qui
avons assiste a toutes les phases de ce siege, le plus extraordinaire
qu'il y ait dans l'histoire. Ce peuple a ete admirable. Je l'ai dit
deja et je le dirai encore. Chaque jour la souffrance augmentait et
l'heroisme croissait. Rien de plus emouvant que cette transformation;
la ville de luxe etait devenue ville de misere; la ville de mollesse
etait devenue ville de combat; la ville de joie etait devenue ville de
terreur et de sepulcre. La nuit, les rues etaient toutes noires, pas
un delit. Moi qui parle, toutes les nuits, je traversais, seul, et
presque d'un bout a l'autre, Paris tenebreux et desert; il y avait la
bien des souffrants et bien des affames, tout manquait, le feu et le
pain; eh bien, la securite etait absolue. Paris avait la bravoure au
dehors et la vertu au dedans. Deux millions d'hommes donnaient ce
memorable exemple. C'etait l'inattendu dans la grandeur. Ceux qui
l'ont vu ne l'oublieront pas. Les femmes etaient aussi intrepides
devant la famine que les hommes devant la bataille. Jamais plus
superbe combat n'a ete livre de toutes parts a toutes les calamites a
la fois. Oui, l'on souffrait, mais savez-vous comment? on souffrait
avec joie, parce qu'on se disait: Nous souffrons pour la patrie.
Et puis, on se disait: Apres la guerre finie, apres les prussiens
partis, ou chasses,--je prefere chasses,--on se disait: comme ce
sera beau la recompense! Et l'on s'attendait a ce spectacle sublime,
l'immense embrassement de Paris et de la France.
On s'attendait a quelque chose comme ceci: la mere se jetant eperdue
dans les bras de sa fille! la grande nation remerciant la grande cite!
On se disait: Nous sommes isoles de la France; la Prusse a eleve une
muraille entre la France et nous; mais la Prusse s'en ira, et la
muraille tombera.
Eh bien! non, messieurs. Paris debloque reste isole. La Prusse n'y est
plus, et la muraille y est encore.
Entre Paris et la France il y avait un obstacle, la Prusse; maintenant
il y en a un autre, l'Assemblee.
Reflechissez, messieurs.
Paris esperait votre reconnaissance, et il obtient votre suspicion!
Mais qu'est-ce donc qu'il vous a fait?
Ce qu'il vous a fait, je vais vous le dire:
Dans la defaillance universelle, il a leve la tete; quand il a vu que
la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfigure en armee;
il a espere, quand tout desesperait; apres Phalsbourg tombee, apres
Toul tombee, apres Strasbourg tombee, apres Metz tombee, Paris est
reste debout. Un million de vandales ne l'a pas etonne. Paris s'est
devoue pour tous; il a ete la ville superbe du sacrifice. Voila ce
qu'il vous a fait. Il a plus que sauve la vie a la France, il lui a
sauve l'honneur.
Et vous vous defiez de Paris! et vous mettez Paris en suspicion!
Vous mettez en suspicion le courage, l'abnegation, le patriotisme, la
magnifique initiative de la resistance dans le desespoir, l'intrepide
volonte d'arracher a l'ennemi la France, toute la France! Vous vous
defiez de cette cite qui a fait la philosophie universelle, qui
envahit le monde a votre profit par son rayonnement et qui vous le
conquiert par ses orateurs, par ses ecrivains, par ses penseurs; de
cette cite qui a donne l'exemple de toutes les audaces et aussi de
toutes les sagesses; de ce Paris qui fera l'univers a son image, et
d'ou est sorti l'exemplaire nouveau de la civilisation! Vous avez peur
de Paris, de Paris qui est la fraternite, la liberte, l'autorite, la
puissance, la vie! Vous mettez en suspicion le progres! Vous mettez en
surveillance la lumiere!
Ah! songez-y!
Cette ville vous tend les bras; vous lui dites: Ferme tes portes.
Cette ville vient a vous, vous reculez devant elle. Elle vous offre
son hospitalite majestueuse ou vous pouvez mettre toute la France a
l'abri, son hospitalite, gage de concorde et de paix publique, et vous
hesitez, et vous refusez, et vous avez peur du port comme d'un piege!
Oui, je le dis, pour vous, pour nous tous, Paris, c'est le port.
Messieurs, voulez-vous etre sages, soyez confiants. Voulez-vous etre
des hommes politiques, soyez des hommes fraternels.
Rentrez dans Paris, et rentrez-y immediatement. Paris vous en saura
gre et s'apaisera. Et quand Paris s'apaise, tout s'apaise.
Votre absence de Paris inquietera tous les interets et sera pour le
pays une cause de fievre lente.
Vous avez cinq milliards a payer; pour cela il vous faut le credit;
pour le credit, il vous faut la tranquillite, il vous faut Paris. Il
vous faut Paris rendu a la France, et la France rendue a Paris.
C'est-a-dire l'assemblee nationale siegeant dans la ville nationale.
L'interet public est ici etroitement d'accord avec le devoir public.
Si le sejour de l'Assemblee en province, qui n'est qu'un accident,
devenait un systeme, c'est-a-dire la negation du droit supreme de
Paris, je le declare, je ne siegerais point hors de Paris. Mais ma
resolution particuliere n'est qu'un detail sans importance. Je ferais
ce que je crois etre mon devoir. Cela me regarde et je n'y insiste
pas.
Vous, c'est autre chose. Votre resolution est grave. Pesez-la.
On vous dit:--N'entrez pas dans Paris; les prussiens sont
la.--Qu'importe les prussiens! moi je les dedaigne. Avant peu, ils
subiront la domination de ce Paris qu'ils menacent de leurs canons et
qui les eclaire de ses idees.
La seule vue de Paris est une propagande. Desormais le sejour des
prussiens en France est dangereux surtout pour le roi de Prusse.
Messieurs, en rentrant dans Paris, vous faites de la politique, et de
la bonne politique.