"Sans nul doute la foule s'empressera d'assister a cette solennite

populaire offerte par l'illustre poete, avec l'autorisation du

ministre qui dispose du theatre de l'Opera.

"Cette affluence pourrait occasionner une grande fatigue a ceux qui

ne parviendraient a entrer qu'apres une longue attente, en meme temps

qu'un plus grand nombre devraient se retirer desappointes apres avoir

fait queue pendant plusieurs heures.

"Pour eviter ces inconvenients et assurer neanmoins aux plus diligents

la satisfaction d'entendre reciter par d'eminents artistes les

vers qui ont deja ete acclames dans plusieurs representations, la

distribution des 2,400 billets, a raison de 120 par mairie, sera faite

dans les vingt mairies de Paris, le dimanche 27, a midi, par les

societaires delegues du comite des gens de lettres.

"Ces billets ne pourront etre l'objet d'aucune faveur et seront

rigoureusement attribues a ceux qui viendront, les premiers, les

prendre le dimanche aux mairies. Le lundi, jour de la solennite, il ne

sera delivre aucun billet au theatre. La salle ne sera ouverte qu'aux

seuls porteurs de billets pris la veille aux mairies; les places

appartiendront, sans distinction, aux premiers occupants, porteurs de

billets."

* * * * *

THEATRE NATIONAL DE L'OPERA

AUDITION GRATUITE DES _Chatiments_

PROGRAMME

PREMIERE PARTIE

Ouverture de la _Muette_, d'AUBER

Les _Chatiments_ TONY REVILLON.

Pauline Rolland Mlle PERIGA.

Cette nuit-la M. DESRIEUX.

Aux Femmes Mlle ROUSSEIL.

Floreal Mlle SARAH BERNHARDT.

Hymne des transportes M. LAFONTAINE.

Le Manteau imperial Mme MARIE LAURENT.

La nuit du 4 Decembre M. FREDERICK-LEMAITRE.

DEUXIEME PARTIE

Ouverture de _Zampa_, d'HEROLD

Stella Mlle FAVART.

Joyeuse vie M. DUMAINE.

Il faut qu'il vive Mme LIA FELIX.

Paroles d'un conservateur M. COQUELIN.

Chansons Mme V. LAFONTAINE.

_Patria_, musique de BEETHOVEN Mme UGALDE.

L'Expiation M. TAILLADE.

Lux Mme MARIE-LAURENT.

L'orchestre de l'Opera sera dirige par M. GEORGES HAINL

Pendant les entr'actes de la representation populaire, les belles

et genereuses artistes qui y contribuaient ont fait la quete, comme

Victor Hugo l'avait annonce, dans des casques pris aux prussiens. Les

sous du peuple sont tombes dans ces casques et ont produit la somme de

_quatre cent soixante-huit francs cinquante centimes_.

A la fin de la representation, il a ete jete sur la scene une couronne

de laurier doree avec un papier portant cette inscription: _A notre

poete, qui a voulu donner aux pauvres le pain de l'esprit_.

* * * * *

COMITE DES GENS DE LETTRES

_Seances des 18 et 19 novembre_

Il est verse au Tresor, par les soins de la commission, 10,600 francs,

somme indiquee par M. Dorian comme prix de deux canons. La commission

informe le comite de la difficulte qui s'oppose a ce que le nom de

_Chateaudun_ soit donne a l'une de nos deux pieces, ce nom ayant ete

anterieurement retenu par d'autres souscripteurs. Le comite decide que

le nom _Victor Hugo_ sera substitue a celui de _Chateaudun_, et qu'en

outre les deux canons porteront pour exergue: _Societe des gens de

lettres_.

* * * * *

En reponse a l'envoi fait au ministre des travaux publics du recu des

10,600 francs verses au Tresor, M. Dorian ecrit au comite:

Paris, 22 novembre 1870.

"Messieurs, par une lettre du 17 de ce mois, repondant a celle que

j'ai eu l'honneur de vous ecrire le 14 novembre precedent, vous

m'adressez le recepisse du versement, fait par vous a la caisse

centrale du Tresor public, d'une somme de 10,600 francs destinee a la

confection de deux canons offerts par la Societe des gens de lettres

au gouvernement de la defense nationale; vous m'exprimez en meme temps

le desir que sur l'un de ces canons soit grave le mot "Chatiment",

sur l'autre "Victor Hugo", et sur tous les deux, en exergue, les mots

"Societe des gens de "lettres".

"Je vous renouvelle, messieurs, au nom du gouvernement, l'expression

de ses remerciments pour cette souscription patriotique.

"Des mesures vont etre prises pour que les canons dont il s'agit

soient mis immediatement en fabrication, et je n'ai pas besoin

d'ajouter que le desir de la Societe, en ce qui concerne les

inscriptions a graver, sera ponctuellement suivi.

"Vous serez informes, ainsi que je vous l'ai promis, du jour ou auront

lieu les essais, afin que la Societe puisse s'y faire representer si

elle le desire.

"Enfin, j'aurai l'honneur de vous faire parvenir un duplicata de la

facture du fondeur.

"Recevez, messieurs, l'assurance de ma consideration distinguee.

"_Le ministre des travaux publics_,

"DORIAN."

* * * * *

SOCIETE DES GENS DE LETTRES

A VICTOR HUGO

Paris, le 26 janvier 1871.

"Illustre et cher collegue,

"Le comite, deduction faite des frais et de la somme de 10,600 francs

employee a la fabrication des deux canons le _Victor Hugo_ et le

_Chatiment_, offerts a la defense nationale, est depositaire de

la somme de 3,470 francs, reliquat de la recette produite par les

lectures publiques des _Chatiments_.

"Le comite a cherche, sans y reussir, l'application de ce reliquat a

des engins de guerre.

"Il ne croit pas pouvoir conserver cette somme dans la caisse sociale.

En consequence, il m'a charge de la remettre entre vos mains, parce

que vous avez seul le droit d'en disposer.

"Veuillez agreer, cher et illustre collegue, l'expression respectueuse

de notre cordiale affection.

"Pour le comite:

"_Le president de la seance_,

"ALTAROCHE.

"_Le delegue du comite_,

"EMMANUEL GONZALES."

AUDITIONS DES _CHATIMENTS_

COMPTE RENDU

1re, 2e et 3e seances 16,817 fr. 90

_Depenses:_

Frais generaux des representations,

suivant detail 2,747 fr. 90}

13,347 90

Versement au Tresor pour deux canons,

suivant recu 10,600 fr. }

______________

Solde 3,470 fr."

M. Victor Hugo a prie le comite de garder cette somme et de l'employer

a secourir les victimes de la guerre, nombreuses parmi les gens de

lettres que le comite represente.

* * * * *

Concurremment avec ces representations, le Theatre-Francais a donne,

le 25 novembre, une matinee litteraire, dramatique et musicale, ou

Mlle Favart a joue dona Sol (cinquieme acte d'_Hernani_), et Mme

Laurent, Lucrece Borgia (cinquieme acte de _Lucrece Borgia_), ou Mme

Ugalde a chante _Patria_.--_Booz endormi (Legende des siecles); le

Revenant (Contemplations)_, les _Paroles d'un conservateur a propos

d'un perturbateur (Chatiments)_ ont complete cette seance, qui a

produit, au benefice des victimes de la guerre, une recette de 6,000

francs.

* * * * *

M. Victor Hugo n'a assiste a aucune de ces representations.

* * * * *

Independamment des representations et des lectures dont on vient de

voir le detail et le resultat, les _Chatiments_ et toutes les oeuvres

de Victor Hugo furent pour les theatres, pendant le siege de Paris,

une sorte de propriete publique. Quiconque voulait organiser une

lecture pour une caisse de secours quelconque n'avait qu'a parler, et

l'auteur abandonnait immediatement son droit. Les representations

et les lectures des _Chatiments_, de _Napoleon le Petit_, des

_Contemplations_, de la _Legende des siecles_, etc., au benefice des

canons ou des ambulances, durerent sans interruption et tous les

jours, sur tous les theatres a la fois, jusqu'au moment ou il ne fut

plus possible d'eclairer et de chauffer les salles.

On n'a pu noter ces innombrables representations. Parmi celles dont le

souvenir est reste, on peut citer le concert Pasdeloup, ou M. Taillade

disait les _Volontaires de l'an II (Chatiments); les Pauvres Gens

(Legende des siecles)_ dits par M. Noel Parfait, au benefice de la

ville de Chateaudun; les deux soirees de lectures organisees par M.

Bonvalet, maire du 5e arrondissement, l'une pour les blesses, l'autre

pour les orphelins et les veuves; la soiree de Mlle Thurel, directrice

d'une ambulance, pour les malades; les representations donnees par

le club Drouot pour les orphelins et les veuves; par le commandant

Fourdinois pour les blesses; par les carabiniers parisiens pour les

blesses; les soirees ou Mlle Suzanne Lagier chantait, sur la musique

de M. Darcier, _Petit, petit (Chatiments)_ au profit des ambulances;

la representation du Comite des artistes dramatiques pour un canon;

celle du 18e arrondissement pour la bibliotheque populaire; celle de

M. Dumaine, a la Gaite, pour les blesses; celle de Mme Raucourt, au

theatre Beaumarchais, pour contribuer a l'equipement des compagnies de

marche; celle de la mairie de Montmartre, pour les pauvres; celle de

la mairie de Neuilly, pour les pauvres; celle du 5e arrondissement,

pour son ouvroir municipal; la soiree donnee le 25 decembre au

Conservatoire pour la caisse de secours de la Societe des victimes de

la guerre; les diverses lectures des _Chatiments_ organisees, pour

les canons et les blesses, par la legion d'artillerie et par dix-huit

bataillons de la garde nationale, qui sont les 7e, 24e, 64e, 90e, 92e,

93e, 95e, 96e, 100e, 109e, 134e, 144e, (deux representations), 152e,

153e, 166e, 194e, 239e, 247e.

Pour toutes ces representations, M. Victor Hugo a fait l'abandon de

son droit d'auteur.

Ces representations ont cesse par la force majeure en janvier, les

theatres n'ayant plus de bois pour le chauffage ni de gaz pour

l'eclairage.

* * * * *

Le 30 octobre, vers minuit, M. Victor Hugo, rentrant chez lui,

rencontra, rue Drouot, M. Gustave Chaudey, sortant de la mairie dont

il etait adjoint. Il etait accompagne de M. Philibert Audebrand. M.

Victor Hugo avait connu M. Gustave Chaudey a Lausanne, au congres de

la Paix, tenu en septembre 1869; ils se serrerent la main.

Quelques semaines apres, M. Gustave Chaudey vint avenue Frochot pour

voir M. Victor Hugo, et, ne l'ayant pas trouve, lui laissa deux

mots par ecrit pour lui demander l'autorisation de faire dire les

_Chatiments_ au profit de la caisse de secours de la mairie Drouot.

M. Victor Hugo repondit par la lettre qu'on va lire:

A M. GUSTAVE CHAUDEY.

22 novembre. Mon honorable concitoyen, quand notre eloquent et

vaillant Gambetta, quelques jours avant son depart, est venu me voir,

croyant que je pouvais etre de quelque utilite a la republique et a la

patrie, je lui ai dit: _Usez de moi comme vous voudrez pour l'interet

public. Depensez-moi comme l'eau._

Je vous dirai la meme chose. Mon livre comme moi, nous appartenons a

la France. Qu'elle fasse du livre et de l'auteur ce qu'elle voudra.

C'est du reste ainsi que je parlais a Lausanne, vous en souvenez-vous?

Vous ne pouvez avoir oublie Lausanne, ou vous avez laisse, vous

personnellement, un tel souvenir. Je ne vous avais jamais vu, je vous

entendais pour la premiere fois, j'etais charme. Quelle loyale, vive

et ferme parole! laissez-moi vous le dire. Vous vous etes montre a

Lausanne un vrai et solide serviteur du peuple, connaissant a fond

les questions, socialiste et republicain, voulant le progres, tout

le progres, rien que le progres, et voulant cela comme il faut le

vouloir; avec resolution, mais avec lucidite.

En ce moment-ci, soit dit en passant, j'irais plus loin que vous, je

le crois, dans le sens des aspirations populaires, car le probleme

s'elargit et la solution doit s'agrandir. Mais vous etes de mon avis

et je suis absolument du votre sur ce point que, tant que la Prusse

sera la, nous ne devons songer qu'a la France. Tout doit etre ajourne.

A cette heure pas d'autre ennemi que l'ennemi. Quant a la question

sociale, c'est un probleme insubmersible, et nous la retrouverons plus

tard. Selon moi, il faudra la resoudre dans le sens a la fois le plus

sympathique et le plus pratique. La disparition de la misere, la

production du bien-etre, aucune spoliation, aucune violence, le credit

public sous la forme de monnaie fiduciaire a rente creant le credit

individuel, l'atelier communal et le magasin communal assurant le

droit au travail, la propriete non collective, ce qui serait un retour

au moyen age, mais democratisee et rendue accessible a tous, la

circulation, qui est la vie decuplee, en un mot l'assainissement des

hommes par le devoir combine avec le droit; tel est le but. Le moyen,

je suis de ceux qui croient l'entrevoir. Nous en causerons.

Ce qui me plait en vous, c'est votre haute et simple raison. Les

hommes tels que vous sont precieux. Vous marcherez un peu plus de

notre cote, parce que votre coeur le voudra, parce que votre esprit le

voudra, et vous etes appele a rendre aux idees et aux faits de tres

grands services.

Pour moi l'homme n'est complet que s'il reunit ces trois conditions,

science, prescience, conscience.

Savoir, prevoir, vouloir. Tout est la.

Vous avez ces dons. Vous n'avez qu'un pas de plus a faire en avant.

Vous le ferez.

Je reviens a la demande que vous voulez bien m'adresser.

Ce n'est pas une lecture des _Chatiments_ que je vous concede. C'est

autant de lectures que vous voudrez.

Et ce n'est pas seulement dans les _Chatiments_ que vous pourrez

puiser, c'est dans toutes mes oeuvres.

Je vous redis a vous la declaration que j'ai deja faite a tous.

Tant que durera cette guerre, j'autorise qui le veut a dire ou a

representer tout ce qu'on voudra de moi, sur n'importe quelle scene

et n'importe de quelle facon, pour les canons, les combattants,

les blesses, les ambulances, les municipalites, les ateliers, les

orphelinats, les veuves et les enfants, les victimes de la guerre, les

pauvres, et j'abandonne tous mes droits d'auteur sur ces lectures et

sur ces representations.

C'est dit, n'est-ce pas? Je vous serre la main.

V. H.

Quand vous verrez votre ami M. Cernuschi, dites-lui bien combien j'ai

ete touche de sa visite. C'est un tres noble et tres genereux esprit.

Il comprend qu'en ce moment ou la grande civilisation latine est

menacee, les italiens doivent etre francais. De meme que demain, si

Rome courait les dangers que court aujourd'hui Paris, les francais

devraient etre italiens. D'ailleurs, de meme qu'il n'y a qu'une seule

humanite, il n'y a qu'un seul peuple. Defendre partout le progres

humain en peril, c'est l'unique devoir. Nous sommes les nationaux de

la civilisation.

VI

ELECTIONS A L'ASSEMBLEE NATIONALE

SCRUTIN DU 8 FEVRIER 1871

SEINE

M. Victor Hugo est elu par 214,169 suffrages

BORDEAUX

I

ARRIVEE A BORDEAUX

Le 14 fevrier, lendemain de son arrivee a Bordeaux, M. Victor Hugo, a

sa sortie de l'Assemblee, invite a monter sur un balcon qui domine la

grande place, pour parler a la foule qui l'entourait, s'y est refuse.

Il a dit a ceux qui l'en pressaient:

A cette heure, je ne dois parler au peuple qu'a travers l'Assemblee.

Vous me demandez ma pensee sur la question de paix ou de guerre. Je ne

puis agiter cette question ici. La prudence fait partie du devouement.

C'est la question meme de l'Europe qui est pendante en ce moment. La

destinee de l'Europe adhere a la destinee de la France. Une redoutable

alternative est devant nous, la guerre desesperee ou la paix plus

desesperee encore. Ce grand choix, le desespoir avec la gloire ou le

desespoir avec la honte, ce choix terrible ne peut se faire que du

haut de la tribune. Je le ferai. Je ne manquerai, certes, pas au

devoir. Mais ne me demandez pas de m'expliquer ici. Une parole de

trop serait grave dans la place publique. Permettez-moi de garder le

silence. J'aime le peuple, il le sait. Je me tais, il le comprendra.

Puis, se tournant vers la foule, Victor Hugo a jete ce cri: Vive la

Republique! Vive la France!

II

POUR LA GUERRE DANS LE PRESENT ET POUR LA PAIX DANS L'AVENIR

ASSEMBLEE NATIONALE

SEANCE DU 1er MARS 1871

Presidence de M. JULES GREVY

M. LE PRESIDENT.--La parole est a M. Victor Hugo. (_Mouvement

d'attention_.)

M. VICTOR HUGO.--L'empire a commis deux parricides, le meurtre de

la republique, en 1851, le meurtre de la France, en 1871. Pendant

dix-neuf ans, nous avons subi--pas en silence--l'eloge officiel et

public de l'affreux regime tombe; mais, au milieu des douleurs de

cette discussion poignante, une stupeur nous etait reservee, c'etait

d'entendre ici, dans cette assemblee, begayer la defense de l'empire,

devant le corps agonisant de la France, assassinee. (_Mouvement_.)

Je ne prolongerai pas cet incident, qui est clos, et je me borne a

constater l'unanimite de l'Assemblee....

_Quelques voix_.--Moins cinq!

M. VICTOR HUGO.--Messieurs, Paris, en ce moment, est sous le

canon prussien; rien n'est termine et Paris attend; et nous, ses

representants, qui avons pendant cinq mois vecu de la meme vie que

lui, nous avons le devoir de vous apporter sa pensee.

Depuis cinq mois, Paris combattant fait l'etonnement du monde; Paris,

en cinq mois de republique, a conquis plus d'honneur qu'il n'en avait

perdu en dix-neuf ans d'empire. (_Bravo! bravo!_)

Ces cinq mois de republique ont ete cinq mois d'heroisme. Paris a fait

face a toute l'Allemagne; une ville a tenu en echec une invasion; dix

peuples coalises, ce flot des hommes du nord qui, plusieurs fois deja,

a submerge la civilisation, Paris a combattu cela. Trois cent mille

peres de famille se sont improvises soldats. Ce grand peuple parisien

a cree des bataillons, fondu des canons, eleve des barricades, creuse

des mines, multiplie ses forteresses, garde son rempart; et il a eu

faim, et il a eu froid; en meme temps que tous les courages, il a eu

toutes les souffrances. Les enumerer n'est pas inutile, l'histoire

ecoute.

Plus de bois, plus de charbon, plus de gaz, plus de feu, plus de pain!

Un hiver horrible, la Seine charriant, quinze degres de glace, la

famine, le typhus, les epidemies, la devastation, la mitraille, le

bombardement. Paris, a l'heure qu'il est, est cloue sur sa croix et

saigne aux quatre membres. Eh bien, cette ville qu'aucune n'egalera

dans l'histoire, cette ville majestueuse comme Rome et stoique comme

Sparte, cette ville que les prussiens peuvent souiller, mais qu'ils

n'ont pas prise (_Tres bien! tres bien!_),--cette cite auguste, Paris,

nous a donne un mandat qui accroit son peril et qui ajoute a sa

gloire, c'est de voter contre le demembrement de la patrie (_bravos

sur les bancs de la gauche_); Paris a accepte pour lui les

mutilations, mais il n'en veut pas pour la France.

Paris se resigne a sa mort, mais non a notre deshonneur (_Tres bien!

tres bien!_), et, chose digne de remarque, c'est pour l'Europe en meme

temps que pour la France que Paris nous a donne le mandat d'elever la

voix. Paris fait sa fonction de capitale du continent.

Nous avons une double mission a remplir, qui est aussi la votre:

Relever la France, avertir l'Europe. Oui, la cause de l'Europe, a

l'heure qu'il est, est identique a la cause de la France. Il s'agit

pour l'Europe de savoir si elle va redevenir feodale; il s'agit de

savoir si nous allons etre rejetes d'un ecueil a l'autre, du regime

theocratique au regime militaire.

Car, dans cette fatale annee de concile et de carnage.... (_Oh! oh!_)

_Voix a gauche_: Oui! oui! tres bien!

M. VICTOR HUGO.--Je ne croyais pas qu'on put nier l'effort du

pontificat pour se declarer infaillible, et je ne crois pas qu'on

puisse contester ce fait, qu'a cote du pape gothique, qui essaye de

revivre, l'empereur gothique reparait. (_Bruit a droite.--Approbation

sur bancs de la gauche._)

_Un membre a droite._--Ce n'est pas la question!

_Un autre membre a droite._--Au nom des douleurs de la patrie,

laissons tout cela de cote. (_Interruption_.)

M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Continuez, monsieur

Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--Si l'oeuvre violente a laquelle on donne en ce moment

le nom de traite s'accomplit, si cette paix inexorable se conclut,

c'en est fait du repos de l'Europe; l'immense insomnie du monde va

commencer. (_Assentiment a gauche._)

Il y aura desormais en Europe deux nations qui seront redoutables;

l'une parce qu'elle sera victorieuse, l'autre parce qu'elle sera

vaincue. (_Sensation_.)

M. LE CHEF DU POUVOIR EXECUTIF.--C'est vrai!

M. DUFAURE, _ministre de la justice_.--C'est tres vrai!

M. VICTOR HUGO.--De ces deux nations, l'une, la victorieuse,

l'Allemagne, aura l'empire, la servitude, le joug soldatesque,

l'abrutissement de la caserne, la discipline jusque dans les

esprits, un parlement tempere par l'incarceration des orateurs....

(_Mouvement_.)

Cette nation, la nation victorieuse, aura un empereur de fabrique

militaire en meme temps que de droit divin, le cesar byzantin double

du cesar germain; elle aura la consigne a l'etat de dogme, le sabre

fait sceptre, la parole muselee, la pensee garrottee, la conscience

agenouillee; pas de tribune! pas de presse! les tenebres!

L'autre, la vaincue, aura la lumiere. Elle aura la liberte, elle aura

la republique; elle aura, non le droit divin, mais le droit humain;

elle aura la tribune libre, la presse libre, la parole libre, la

conscience libre, l'ame haute! Elle aura et elle gardera l'initiative

du progres, la mise en marche des idees nouvelles et la clientele des

races opprimees! (_Tres bien! tres bien!_) Et pendant que la nation

victorieuse, l'Allemagne, baissera le front sous son lourd casque de

horde esclave, elle, la vaincue sublime, la France, elle aura sur la

tete sa couronne de peuple souverain. (_Mouvement_.)

Et la civilisation, remise face a face avec la barbarie, cherchera sa

voie entre ces deux nations, dont l'une a ete la lumiere de l'Europe

et dont l'autre en sera la nuit.

De ces deux nations, l'une triomphante et sujette, l'autre vaincue

et souveraine, laquelle faut-il plaindre? Toutes les deux. (_Nouveau

mouvement_.)

Permis a l'Allemagne de se trouver heureuse et d'etre fiere avec

deux provinces de plus et la liberte de moins. Mais nous, nous la

plaignons; nous la plaignons de cet agrandissement, qui contient tant

d'abaissement, nous la plaignons d'avoir ete un peuple et de n'etre

plus qu'un empire. (_Bravo! bravo!_)

Je viens de dire: l'Allemagne aura deux provinces de plus.--Mais ce

n'est pas fait encore, et j'ajoute:--cela ne sera jamais fait. Jamais,

jamais! Prendre n'est pas posseder. Possession suppose consentement.

Est-ce que la Turquie possedait Athenes? Est-ce que l'Autriche

possedait Venise? Est-ce que la Russie possede Varsovie?

(_Mouvement_.) Est-ce que l'Espagne possede Cuba? Est-ce que

l'Angleterre possede Gibraltar? (_Rumeurs diverses._) De fait, oui; de

droit, non! (_Bruit_.)

_Voix a droite_.--Ce n'est pas la question!

M. VICTOR HUGO.--Comment, ce n'est-pas la question!

_A gauche_.--Parlez! parlez!

M. LE PRESIDENT.--Veuillez continuer, monsieur Victor Hugo.

M. VICTOR HUGO.--La conquete est la rapine, rien de plus. Elle est

un fait, soit; le droit ne sort pas du fait. L'Alsace et la

Lorraine--suis-je dans la question?--veulent rester France; elles

resteront France malgre tout, parce que la France s'appelle republique

et civilisation; et la France, de son cote, n'abandonnera rien de son

devoir envers l'Alsace et la Lorraine, envers elle-meme, envers le

monde.

Messieurs, a Strasbourg, dans cette glorieuse Strasbourg ecrasee sous

les bombes prussiennes, il y a deux statues, Gutenberg et Kleber.

Eh bien, nous sentons en nous une voix qui s'eleve, et qui jure a

Gutenberg de ne pas laisser etouffer la civilisation, et qui jure

a Kleber de ne pas laisser etouffer la republique. (_Bravo!

bravo!--Applaudissements_.)

Je sais bien qu'on nous dit: Subissez les consequences de la situation

faite par vous. On nous dit encore: Resignez-vous, la Prusse vous

prend l'Alsace et une partie de la Lorraine, mais c'est votre faute et

c'est son droit; pourquoi l'avez-vous attaquee? Elle ne vous faisait

rien; la France est coupable de cette guerre et la Prusse en est

innocente.

La Prusse innocente!... Voila plus d'un siecle que nous assistons aux

actes de la Prusse, de cette Prusse qui n'est pas coupable, dit-on,

aujourd'hui. Elle a pris.... (_Bruit dans quelques parties de la

salle._)

M. LE PRESIDENT.--Messieurs, veuillez faire silence. Le bruit

interrompt l'orateur et prolonge la discussion.

M. VICTOR HUGO.--Il est extremement difficile de parler a l'Assemblee,

si elle ne veut pas laisser l'orateur achever sa pensee.

_De tous cotes_.--Parlez! parlez! continuez!

M. LE PRESIDENT.--Monsieur Victor Hugo, les interpellations n'ont pas

la signification que vous leur attribuez.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 4 / 22 段