elle a des yeux. On vient a nous si l'on veut. Nous ne quetons pas
d'auxiliaires. Si l'Europe a peur, qu'elle ait peur. Nous rendons
service a l'Europe, voila tout. Qu'elle reste chez elle, si bon
lui semble. Pour le redoutable denoument que la France accepte si
l'Allemagne l'y contraint, la France suffit a la France, et Paris
suffit a Paris. Paris a toujours donne plus qu'il n'a recu. S'il
engage les nations a l'aider, c'est dans leur interet plus encore que
dans le sien. Qu'elles fassent comme elles voudront, Paris ne prie
personne. Un si grand suppliant, que lui etonnerait l'histoire. Sois
grande ou sois petite, Europe, c'est ton affaire. Incendiez Paris,
allemands, comme vous avez incendie Strasbourg. Vous allumerez les
coleres plus encore que les maisons.
Paris a des forteresses, des remparts, des fosses, des canons, des
casemates, des barricades, des egouts qui sont des sapes; il a de la
poudre, du petrole et de la nitro-glycerine; il a trois cent mille
citoyens armes; l'honneur, la justice, le droit, la civilisation
indignee, fermentent en lui; la fournaise vermeille de la republique
s'enfle dans son cratere; deja sur ses pentes se repandent et
s'allongent des coulees de lave, et il est plein, ce puissant Paris,
de toutes les explosions de l'ame humaine. Tranquille et formidable,
il attend l'invasion, et il sent monter son bouillonnement. Un volcan
n'a pas besoin d'etre secouru.
Francais, vous combattrez. Vous vous devouerez a la cause universelle,
parce qu'il faut que la France soit grande afin que la terre soit
affranchie; parce qu'il ne faut pas que tant de sang ait coule et que
tant d'ossements aient blanchi sans qu'il en sorte la liberte; parce
que toutes les ombres illustres, Leonidas, Brutus, Arminius, Dante,
Rienzi, Washington, Danton, Riego, Manin, sont la souriantes et fleres
autour de vous; parce qu'il est temps de montrer a l'univers que la
vertu existe, que le devoir existe et que la patrie existe; et vous ne
faiblirez pas, et vous irez jusqu'au bout, et le monde saura par vous
que, si la diplomatie est lache, le citoyen est brave; que, s'il y a
des rois, il y a aussi des peuples; que, si le continent monarchique
s'eclipse, la republique rayonne, et que, si, pour l'instant, il n'y a
plus d'Europe, il y a toujours une France.
Paris, 17 septembre 1870.
IV
AUX PARISIENS
On demanda a M. Victor Hugo d'aller par toute la France jeter lui-meme
et reproduire sous toutes les formes de la parole ce cri de guerre. Il
avait promis de partager le sort de Paris, il resta a Paris. Bientot
Paris fut bloque et enferme; la Prusse l'investit et l'assiegea. Le
peuple etait heroique. On etait en octobre. Quelques symptomes de
division eclaterent. M. Victor Hugo, apres avoir parle aux allemands
pour la paix, puis aux francais pour la guerre, s'adressa aux
parisiens pour l'union.
Il parait que les prussiens ont decrete que la France serait Allemagne
et que l'Allemagne serait Prusse; que moi qui parle, ne lorrain, je
suis allemand; qu'il faisait nuit en plein midi; que l'Eurotas, le
Nil, le Tibre et la Seine etaient des affluents de la Spree; que la
ville qui depuis quatre siecles eclaire le globe n'avait plus de
raison d'etre; que Berlin suffisait; que Montaigne, Rabelais,
d'Aubigne, Pascal, Corneille, Moliere, Montesquieu, Diderot,
Jean-Jacques, Mirabeau, Danton et la Revolution francaise n'ont jamais
existe; qu'on n'avait plus besoin de Voltaire puisqu'on avait M. de
Bismarck; que l'univers appartient aux vaincus de Napoleon le Grand
et aux vainqueurs de Napoleon le Petit; que dorenavant la pensee,
la conscience, la poesie, l'art, le progres, l'intelligence,
commenceraient a Potsdam et finiraient a Spandau; qu'il n'y aurait
plus de civilisation, qu'il n'y aurait plus d'Europe, qu'il n'y
aurait plus de Paris; qu'il n'etait pas demontre que le soleil fut
necessaire; que d'ailleurs nous donnions le mauvais exemple; que nous
sommes Gomorrhe et qu'ils sont, eux, prussiens, le feu du ciel; qu'il
est temps d'en finir, et que desormais le genre humain ne sera plus
qu'une puissance de second ordre.
Ce decret, parisiens, on l'execute sur vous. En supprimant Paris, on
mutile le monde. L'attaque s'adresse _urbi et orbi_. Paris eteint, et
la Prusse ayant seule la fonction de briller, l'Europe sera dans les
tenebres.
Cet avenir est-il possible?
Ne nous donnons pas la peine de dire non.
Repondons simplement par un sourire. Deux adversaires sont en presence
en ce moment. D'un cote la Prusse, toute la Prusse, avec neuf cent
mille soldats; de l'autre Paris avec quatre cent mille citoyens. D'un
cote la force, de l'autre la volonte. D'un cote une armee, de l'autre
un peuple. D'un cote la nuit, de l'autre la lumiere.
C'est le vieux combat de l'archange et du dragon qui recommence.
Il aura aujourd'hui la fin qu'il a eue autrefois.
La Prusse sera precipitee.
Cette guerre, si epouvantable qu'elle soit, n'a encore ete que petite.
Elle va devenir grande.
J'en suis fache pour vous, prussiens, mais il va falloir changer votre
facon de faire. Cela va etre moins commode. Vous serez toujours deux
ou trois contre un, je le sais; mais il faut aborder Paris de front.
Plus de forets, plus de broussailles, plus de ravins, plus de tactique
tortueuse, plus de glissement dans l'obscurite. La strategie des chats
ne sert pas a grand'chose devant le lion. Plus de surprises. On va
vous entendre venir. Vous aurez beau marcher doucement, la mort
ecoute. Elle a l'oreille fine, cette guetteuse terrible. Vous
espionnez, mais nous epions. Paris, le tonnerre en main et le doigt
sur la detente, veille et regarde l'horizon. Allons, attaquez. Sortez
de l'ombre. Montrez vous. C'en est fini des succes faciles. Le corps a
corps commence. On va se colleter. Prenez-en votre parti. La victoire
maintenant exigera un peu d'imprudence. Il faut renoncer a cette
guerre d'invisibles, a cette guerre a distance, a cette guerre a
cache-cache, ou vous nous tuez sans que nous ayons l'honneur de vous
connaitre.
Nous allons voir enfin la vraie bataille. Les massacres tombant sur un
seul cote sont finis. L'imbecillite ne nous commande plus. Vous allez
avoir affaire au grand soldat qui s'appelait la Gaule du temps que
vous etiez les borusses, et qui s'appelle la France aujourd'hui que
vous etes les vandales; la France: _miles magnus_, disait Cesar;
_soldat de Dieu_, disait Shakespeare.
Donc, guerre, et guerre franche, guerre loyale, guerre farouche. Nous
vous la demandons et nous vous la promettons. Nous allons juger vos
generaux. La glorieuse France grandit volontiers ses ennemis. Mais il
se pourrait bien apres tout que ce que nous avons appele l'habilete de
Moltke ne fut autre chose que l'ineptie de Leboeuf. Nous allons voir.
Vous hesitez, cela se comprend. Sauter a la gorge de Paris est
difficile. Notre collier est garni de pointes.
Vous avez deux ressources qui ne feront pas precisement l'admiration
de l'Europe:
Affamer Paris.
Bombarder Paris.
Faites. Nous attendons vos projectiles. Et tenez, si une de vos
bombes, roi de Prusse, tombe sur ma maison, cela prouvera une chose,
c'est que je ne suis pas Pindare, mais que vous n'etes pas Alexandre.
On vous prete, prussiens, un autre projet. Ce serait de cerner Paris
sans l'attaquer, et de reserver toute votre bravoure contre nos
villes sans defense, contre nos bourgades, contre nos hameaux.
Vous enfonceriez heroiquement ces portes ouvertes, et vous vous
installeriez la, ranconnant vos captifs, l'arquebuse au poing. Cela
s'est vu au moyen age. Cela se voit encore dans les cavernes. La
civilisation stupefaite assisterait a un banditisme gigantesque. On
verrait cette chose: un peuple detroussant un autre peuple. Nous
n'aurions plus affaire a Arminius, mais a Jean l'Ecorcheur. Non! nous
ne croyons pas cela. La Prusse attaquera Paris, mais l'Allemagne ne
pillera pas les villages. Le meurtre, soit. Le vol, non. Nous croyons
a l'honneur des peuples.
Attaquez Paris, prussiens. Bloquez, cernez, bombardez.
Essayez.
Pendant ce temps-la l'hiver viendra.
Et la France.
L'hiver, c'est-a-dire la neige, la pluie, la gelee, le verglas, le
givre, la glace. La France, c'est-a-dire la flamme.
Paris se defendra, soyez tranquilles.
Paris se defendra victorieusement.
Tous au feu, citoyens! Il n'y a plus desormais que la France ici et
la Prusse la. Rien n'existe que cette urgence. Quelle est la question
d'aujourd'hui? combattre. Quelle est la question de demain? vaincre.
Quelle est la question de tous les jours? mourir. Ne vous tournez pas
d'un autre cote. Le souvenir que tu dois au devoir se compose de ton
propre oubli. Union et unite. Les griefs, les ressentiments, les
rancunes, les haines, jetons ca au vent. Que ces tenebres s'en aillent
dans la fumee des canons. Aimons-nous pour lutter ensemble. Nous avons
tous les memes merites. Est-ce qu'il y a eu des proscrits? je n'en
sais rien. Quelqu'un a-t-il ete en exil? je l'ignore. Il n'y a plus de
personnalites, il n'y a plus d'ambitions, il n'y a plus rien dans les
memoires que ce mot, salut public. Nous ne sommes qu'un seul francais,
qu'un seul parisien, qu'un seul coeur; il n'y a plus qu'un seul
citoyen qui est vous, qui est moi, qui est nous tous. Ou sera la
breche seront nos poitrines. Resistance aujourd'hui, delivrance
demain; tout est la. Nous ne sommes plus de chair, mais de pierre. Je
ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie. Face a l'ennemi! Nous nous
appelons tous France, Paris, muraille!
Comme elle va etre belle, notre cite! Que l'Europe s'attende a un
spectacle impossible, qu'elle s'attende a voir grandir Paris; qu'elle
s'attende a voir flamboyer la ville extraordinaire. Paris va terrifier
le monde. Dans ce charmeur il y a un heros. Cette ville d'esprit a du
genie. Quand elle tourne le dos a Tabarin, elle est digne d'Homere. On
va voir comment Paris sait mourir. Sous le soleil couchant, Notre-Dame
a l'agonie est d'une gaite superbe. Le Pantheon se demande comment il
fera pour recevoir sous sa voute tout ce peuple qui va avoir droit
a son dome. La garde sedentaire est vaillante; la garde mobile est
intrepide; jeunes hommes par le visage, vieux soldats par l'allure.
Les enfants chantent meles aux bataillons. Et des a present, chaque
fois que la Prusse attaque, pendant le rugissement de la mitraille,
que voit-on dans les rues? les femmes sourire. O Paris, tu as couronne
de fleurs la statue de Strasbourg; l'histoire te couronnera d'etoiles!
Paris, 2 octobre 1870.
V
_LES CHATIMENTS_
L'edition parisienne des _Chatiments_ parut le 20 octobre. Paris etait
bloque depuis plus d'un mois. Le livre fut donc, a cette epoque,
enferme dans Paris comme le peuple meme. Les _Chatiments_ furent
meles a ce siege memorable, et firent leur devoir dans Paris pendant
l'invasion, comme ils l'avaient fait hors de France pendant l'empire.
Paris, 22 octobre 1870.
Monsieur le directeur du _Siecle_,
Les _Chatiments_ n'ont jamais rien rapporte a leur auteur, et il est
loin de s'en plaindre. Aujourd'hui, cependant, la vente des cinq mille
premiers exemplaires de l'edition parisienne produit un benefice de
cinq cents francs. Je demande la permission d'offrir ces cinq cents
francs a la souscription pour les canons.
Recevez l'assurance de ma cordialite fraternelle.
VICTOR HUGO.
* * * * *
LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
A VICTOR HUGO
Paris, 29 octobre 1870.
Cher et honore president,
La Societe des gens de lettres veut offrir un canon a la defense
nationale.
Elle a eu l'idee de faire dire par les premiers artistes de Paris
quelques-unes des pieces de ce livre proscrit qui rentre en France
avec la republique, les _Chatiments_.
Fiere de vous qui l'honorez, elle serait heureuse de devoir a votre
bienveillante confraternite le produit d'une matinee tout entiere
offerte a la patrie, et elle vous demande de nous laisser appeler ce
canon le _Victor Hugo_.
* * * * *
REPONSE DE VICTOR HUGO
Paris, 30 octobre 1870.
Mes honorables et chers confreres,
Je vous felicite de votre patriotique initiative. Vous voulez bien
vous servir de moi. Je vous remercie.
Prenez les _Chatiments_, et, pour la defense de Paris, vous et ces
genereux artistes, vos auxiliaires, usez-en comme vous voudrez.
Ajoutons, si nous le pouvons, un canon de plus a la protection de
cette ville auguste et inviolable, qui est comme une patrie dans la
patrie.
Chers confreres, ecoutez une priere. Ne donnez pas mon nom a ce canon.
Donnez-lui le nom de l'intrepide petite ville qui, a cette heure,
partage l'admiration de l'Europe avec Strasbourg, qui est vaincue, et
Paris, qui vaincra.
Que ce canon se dresse sur nos murs. Une ville ouverte a ete
assassinee; une cite sans defense a ete mise a sac par une armee
devenue en plein dix-neuvieme siecle une horde; un groupe de maisons
paisibles a ete change en un monceau de ruines. Des familles ont ete
massacrees dans leur foyer. L'extermination sauvage n'a epargne ni le
sexe ni l'age. Des populations desarmees, n'ayant d'autre ressource
que le supreme heroisme du desespoir, ont subi le bombardement, la
mitraille, le pillage et l'incendie; que ce canon les venge! Que ce
canon venge les meres, les orphelins, les veuves; qu'il venge les fils
qui n'ont plus de peres et les peres qui n'ont plus de fils; qu'il
venge la civilisation; qu'il venge l'honneur universel; qu'il venge la
conscience humaine insultee par cette guerre abominable ou la barbarie
balbutie des sophismes! Que ce canon soit implacable, fulgurant et
terrible; et, quand les prussiens l'entendront gronder, s'ils lui
demandent: Qui es-tu? qu'il reponde: Je suis le coup de foudre! et je
m'appelle _Chateaudun_!
VICTOR HUGO.
* * * * *
AUDITION DES _Chatiments_
AU THEATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.
5 novembre.
Le comite de la Societe des gens de lettres fait imprimer et
distribuer l'annonce suivante:
"La Societe des gens de lettres a voulu, elle aussi, donner son canon
a la defense nationale, et elle doit consacrer a cette oeuvre le
produit d'une _Matinee litteraire_, dont son president honoraire, M.
Victor Hugo, s'est empresse de fournir les elements.
"L'audition aura lieu mardi prochain, a deux heures precises, au
theatre de la Porte-Saint-Martin. Plusieurs pieces des _Chatiments_ y
seront dites par l'elite des artistes de Paris."
PROGRAMME
PREMIERE PARTIE
Notre Souscription M. JULES CLARETIE.
Les Volontaires de l'An II M. TAILLADE.
A ceux qui dorment Mlle DUGUERET.
Hymne des Transportes M. LAFONTAINE.
La Caravane Mlle LIA FELIX.
Souvenir de la nuit du 4 M. FREDERICK-LEMAITRE.
DEUXIEME PARTIE
L'Expiation M. BERTON.
Stella Mlle FAVART.
Chansons M. COQUELIN.
Joyeuse Vie Mme MARIE-LAURENT.
_Patria_, musique de BEETHOVEN Mme GUEYMARD-LAUTERS.
"A la demande de la Societe des gens de lettres, M. Raphael-Felix a
donne gratuitement la salle; tous les artistes dramatiques, ainsi que
M. Pasdeloup et son orchestre, ont tenu a honneur de preter egalement
un concours desinteresse a cette solennite patriotique."
* * * * *
DISCOURS DE M. JULES CLARETIE.
Citoyennes, citoyens,
A cette heure, la plus grave et la plus terrible de notre histoire,
ou la patrie est menacee jusque dans son coeur, Paris,--tout homme
ressent l'apre desir de servir un pays qu'on aime d'autant plus qu'il
est plus menace et plus meurtri.
La Societe des gens de lettres, voyant avec douleur la grande patrie
de la pensee, la patrie de Rabelais, la patrie de Pascal, la patrie de
Diderot, la patrie de Voltaire, abaissee et ecrasee sous la botte
d'un uhlan, a voulu, non seulement par chacun de ses membres, mais
en corps, affirmer son patriotisme, et, puisque le canon denoue
aujourd'hui les batailles, puisque le courage est peu de chose quand
il n'a pas d'artillerie, la Societe des gens de lettres a voulu offrir
un canon a la patrie.
Mais comment l'offrir ce canon? Avec quoi faire le bronze ou l'acier
qui nous manquait?
Il y avait un livre qu'on n'avait publie sous l'empire qu'en se
cachant et en le derobant a l'oeil de la police; livre patriotique
qu'on se passait sous le manteau, comme s'il se fut agi d'un livre
malsain; livre superbe qui, au lendemain de decembre, a l'heure ou
Paris etait ecrase, ou les faubourgs etaient muets, ou les paysans
etaient satisfaits, protestait contre le succes, protestait contre
l'usurpation, protestait contre le crime, et, au nom de la conscience
humaine etouffee, prononcait, des 1851, le mot de l'avenir et le mot
de l'histoire: chatiment!
Il y avait un homme qui, depuis tantot vingt ans, representait le
volontaire exil, la negation de l'empire, la revendication du droit
proscrit, un homme qui, apres avoir chante les roses et les enfants,
plein d'amour, s'etait tout a coup senti plein de courroux et plein de
haine, un homme qui, parlant de l'homme de Decembre, avait dit:
Oui, tant qu'il sera la, qu'on cede ou qu'on persiste,
O France! France aimee et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aieux et nid de mes amours!
Je ne reverrai pas la rive qui nous tente,
France! hors le devoir, helas! j'oublierai tout.
Parmi les eprouves je planterai ma tente;
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J'accepte l'apre exil, n'eut-il ni fin ni terme,
Sans chercher a savoir et sans considerer
Si quelqu'un a plie qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien j'en suis! Si meme
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla;
S'il en demeure dix, je serai le dixieme;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la!
C'est a ce livre qui avait devine l'avenir, et a ce poete qui, fidele
a l'exil, a loyalement tenu le serment jure, que nous voulions
demander, nous, Societe des gens de lettres, de nous aider dans notre
oeuvre. Victor Hugo est notre president honoraire. Voici la lettre que
lui adressa notre comite:
_L'orateur lit la lettre du comite et la reponse de Victor Hugo (voir
plus haut), et reprend:_
Je ne veux pas vous empecher plus longtemps d'ecouter les admirables
vers et les remarquables artistes que vous allez entendre. Je ne veux
pas plus longtemps vous parler de notre souscription, je ne veux que
vous faire remarquer une chose qui frappe aujourd'hui en lisant
ce livre des _Chatiments_, dont nous detachons pour vous quelques
fragments: c'est l'etonnante prophetie de l'oeuvre. Lu a la lumiere
sinistre des derniers evenements, le livre du poete acquiert une
grandeur nouvelle. Le poete a tout prevu, le poete a tout predit. Il
avait devine dans les fusilleurs de Decembre ces generaux de boudoir
et d'antichambre qui trainent
Des sabres qu'au besoin ils sauraient avaler.
Il avait devine, dans le sang du debut, la boue du denouement. Il
avait devine la chute de celui qu'il appelait deja Napoleon le Petit.
L'histoire devait donner raison a la poesie, et le destin a la
prediction.
Oui, comme une prediction terrible, les vers des _Chatiments_ me
revenaient au souvenir lorsque je parcourais le champ de bataille de
Sedan, et j'etais tente de les trouver trop doux lorsque je voyais ces
400 canons, ces mitrailleuses, ces drapeaux qu'emportait l'ennemi,
lorsque je regardais ces mamelons couverts de morts, ces soldats
couches et entasses, vieux zouaves aux barbes rousses, jeunes
Saint-Cyriens encore revetus du costume de l'Ecole, artilleurs
foudroyes a cote de leurs pieces, conscrits tombes dans les fosses,
et lorsque me revenaient ces vers de Victor Hugo sur les morts du
4 decembre, vers qui pourraient s'ecrire sur les cadavres du 2
septembre:
Tous, qui que vous fussiez, tete ardente, esprit sage,
Soit qu'en vos yeux brillat la jeunesse ou que l'age
Vous prit et vous courbat,
Que le destin pour vous fut deuil, enigme ou fete,
Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempete,
La douleur, ce combat.
Grace au quatre decembre, aujourd'hui, sans pensee,
Vous gisez etendus dans la fosse glacee
Sous les linceuls epais;
O morts, l'herbe sans bruit croit sur vos catacombes,
Dormez dans vos cercueils! taisez-vous dans vos tombes!
L'empire, c'est la paix.
Avec le neveu comme avec l'oncle:--l'empire, c'est l'invasion.
Il avait donc, encore un coup, devine, le grand poete, tout ce que
l'empire nous reservait de lachetes et de catastrophes. Il etait le
prophete alarme de cette chute qui n'a point d'egale dans l'histoire,
de cette reddition dont une levre francaise ne peut parler sans
fremir, il avait tout devine, et, devant le triomphe de l'abjection,
sa colere pouvait passer pour excessive. Helas! le sort lui a donne
raison, et les _Chatiments_ restent le livre le plus eclatant, le fer
rouge inoubliable, et ils consoleront la patrie de tant de honte,
apres l'avoir vengee de tant d'infamie!
Maintenant, citoyens, tout cela est passe, tout cela doit etre oublie,
tout cela doit etre efface!--Maintenant, ne songeons plus qu'a la
vengeance, et, en depit des bruits d'armistice, songeons toujours a
ces canons d'ou sortira la victoire. Grace a vous, nous en avons un
aujourd'hui qui s'appellera Chateaudun et qui rappellera la memoire de
cette heroique cite, si chere a tout coeur francais et a tout coeur
republicain. Mais laissez-moi esperer encore que, grace a vous,
bientot nous en pourrons avoir un second, et, cette fois, nous lui
donnerons un autre nom, si vous voulez bien. Apres Chateaudun, qui
veut dire douleur et sacrifice, notre canon futur signifiera revanche
et victoire et s'appellera d'un grand nom, d'un beau nom,--le
Chatiment.
Puis, les desastres venges, la patrie refaite, la France regeneree,
la France reconquise, arrachee a l'etranger, sauvee et lavee de ses
souillures, alors nous reprendrons notre oeuvre de fraternite apres
avoir fait notre devoir de patriotes, et nous pourrons ecrire
fierement, nous, et sans mensonge:
_La republique, c'est la paix!_
* * * * *
COMITE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
_Proces-verbal de la seance du 7 novembre._ M. Charles Valois, membre
de la commission speciale, rend compte de la recette produite par
l'audition des _Chatiments_ a la Porte-Saint-Martin.
Recette et quete: 7,577 fr. 50 c.; frais: 577 fr.
Il n'a ete preleve sur la recette que les frais rigoureusement
exigibles, pompiers, ouvreuses, eclairage, chauffage.
La commission speciale annonce qu'elle a demande a M. Victor Hugo
l'autorisation de donner une deuxieme audition des _Chatiments_, dans
le meme but national et patriotique. M. Paul Meurice apporte au comite
l'autorisation de M. Victor Hugo.
* * * * *
DEUXIEME AUDITION DES _Chatiments_ AU THEATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN
13 novembre
La note et le programme suivants ont ete publies par les journaux et
distribues au public:
"L'effet produit par la premiere audition des _Chatiments_ de Victor
Hugo a ete si grand, qu'une seconde seance est demandee a la Societe
des gens de lettres.
"Le comite a repondu a cet appel."La nouvelle audition, dont le
produit donnera un autre canon a la defense nationale:
LE CHATIMENT
aura lieu dimanche prochain, 13 novembre, a 7 heures 1/2 precises, au
theatre de la Porte-Saint-Martin."
PROGRAMME
PREMIERE PARTIE
Notre deuxieme canon M. EUGENE MULLER.
_Ultima Verba_ M. TAILLADE.
Jersey Mlle LIA FELIX.
Hymne des Transportes M. LAFONTAINE.
Aux femmes Mlle ROUSSEIL.
Jericho M. CHARLY.
Le Manteau imperial Mme MARIE-LAURENT.
Souvenir de la nuit du 4 M. FREDERICK-LEMAITRE.
DEUXIEME PARTIE
L'Expiation M. BERTON.
Chansons Mme V. LAFONTAINE.
Orientale M. LACRESSONNIERE.
Pauline Rolland Mlle PERIGA.
Paroles d'un conservateur M. COQUELIN.
Stella Mlle FAVART.
Au moment de rentrer en France M. MAUBANT.
* * * * *
COMITE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
_Proces-verbal de la seance du 14 novembre_
Rapport de M. Charles Valois sur le resultat de la deuxieme audition
des _Chatiments_.
Recette et quete, 8,281 fr. 90 c.; frais, 892 fr. 30 c.
Le produit net, 7,389 fr., ajoute a celui du 6 novembre, forme pour
les deux auditions un total de 14,272 fr. 50 c.
Une commission est nommee pour aller officiellement remercier M.
Victor Hugo.
* * * * *
TROISIEME AUDITION DES _Chatiments_
_Seance du 17 novembre_
La Societe des gens de lettres demande a M. Victor Hugo, par
l'intermediaire de son Comite, une troisieme audition des
_Chatiments_. M. Victor Hugo repond:
Mes chers confreres, donnons-la au peuple cette troisieme lecture des
_Chatiments_, donnons-la-lui gratuitement; donnons-la-lui dans la
vieille salle royale et imperiale, dans la salle de l'Opera, que nous
eleverons a la dignite de salle populaire. On fera la quete dans des
casques prussiens, et le cuivre des gros sous du peuple de Paris fera
un excellent bronze pour nos canons contre la Prusse.
Votre confrere et votre ami,
VICTOR HUGO.
* * * * *
NOTE PUBLIEE PAR LES JOURNAUX DES 26 ET 27 NOVEMBRE:
"La Societe des gens de lettres, d'accord avec M. Victor Hugo,
organise pour lundi 28 novembre, a une heure, dans la salle de
l'Opera, une audition des _Chatiments_, a laquelle ne seront admis que
des spectateurs _non payants_.