Oui, et c'est la une de ces surprises que nous fait la logique

profonde des evenements, un jour on s'est apercu que cette tribune,

successivement occupee par toutes les corruptions adorant l'iniquite

et par toutes les complicites soutenant le crime, etait faite pour que

la justice montat dessus; a une certaine heure, le 22 mai 1876, un

passant, le premier venu, n'importe qui,--mais n'importe qui, c'est

l'histoire,--a mis le pied sur cette chose qui n'avait encore servi

qu'a l'empire, et ce passant a delie la langue des faits; il a employe

ce sommet de la gloire imperiale a pilorier Cesar; sur la tribune meme

ou avait ete chante le Tedeum pour le crime, il a donne a ce Tedeum

le dementi de la conscience humaine, et, insistons-y, c'est la

l'inattendu de l'histoire, du haut de ce piedestal du mensonge, la

verite a parle.

Les deux empires avaient pourtant triomphe bien longtemps. Et quant

au dernier, il s'etait declare providentiel, qui est l'a peu pres

d'eternel.

Que ceci fasse reflechir les conspirateurs actuels du despotisme.

Quand Cesar est mort, Pierre est malade.

XI

Paris vaincra Rome.

Toute la question humaine est aujourd'hui dans ces trois mots.

Rome ira decroissant et Paris ira grandissant.

Nous ne parlons pas ici des deux cites, qui sont toutes deux egalement

augustes, mais des deux principes; Rome signifiant la foi et Paris la

raison.

L'ame de la vieille Rome est aujourd'hui dans Paris. C'est Paris qui a

le Capitole; Rome n'a plus que le Vatican.

On peut dire de Paris qu'il a des vertus de chevalier; il est sans

peur et sans reproche. Sans peur, il le prouve devant l'ennemi; sans

reproche, il le prouve devant l'histoire. Il a eu parfois la colere;

est-ce que le ciel n'a pas le vent? Comme les grands vents, les

coleres de Paris sont assainissantes. Apres le 14 juillet, il n'y a

plus de Bastille; apres le 10 aout, il n'y a plus de royaute. Orages

justifies par l'elargissement de l'azur.

De certaines violences ne sont pas le fait de Paris. L'histoire

constatera, par exemple, que ce qu'on reproche au 18 Mars n'est

pas imputable au peuple de Paris; il y a la une sombre culpabilite

partageable entre plusieurs hommes; et l'histoire aura a juger de quel

cote a ete la provocation, et de quelle nature a ete la repression.

Attendons la sentence de l'histoire.

En attendant, tous, qui que nous soyons, nous avons des obligations

austeres; ne les oublions pas.

L'homme a en lui Dieu, c'est-a-dire la conscience; le catholicisme

retire a l'homme la conscience, et lui met dans l'ame le pretre a la

place de Dieu; c'est la le travail du confessionnal; le dogme, nous

l'avons dit, se substitue a la raison; il en resulte cette profonde

servitude, croire l'absurde; _credo quia absurdum_.

Le catholicisme fait l'homme esclave, la philosophie le fait libre.

De la de plus grands devoirs.

Les dogmes sont ou des lisieres ou des bequilles. Le catholicisme

traite l'homme tantot en enfant, tantot en vieillard. Pour la

philosophie l'homme est un homme. L'eclairer c'est le delivrer. Le

delivrer du faux, c'est l'assujettir au vrai.

Disons les verites severes.

XII

Tout ce qui augmente la liberte augmente la responsabilite. Etre

libre, rien n'est plus grave; la liberte est pesante, et toutes les

chaines qu'elle ote au corps, elle les ajoute a la conscience; dans la

conscience, le droit se retourne et devient devoir. Prenons garde a ce

que nous faisons; nous vivons dans des temps exigeants. Nous repondons

a la fois de ce qui fut et de ce qui sera. Nous avons derriere nous ce

qu'ont fait nos peres et devant nous ce que feront nos enfants. Or a

nos peres nous devons compte de leur tradition et a nos enfants de

leur itineraire. Nous devons etre les continuateurs resolus des uns

et les guides prudents des autres. Il serait pueril de se dissimuler

qu'un profond travail se fait dans les institutions humaines et

que des transformations sociales se preparent. Tachons que ces

transformations soient calmes et s'accomplissent, dans ce qu'on

appelle (a tort, selon moi) le haut et le bas de la societe, avec

un fraternel sentiment d'acceptation reciproque. Remplacons les

commotions par les concessions. C'est ainsi que la civilisation

avance. Le progres n'est autre chose que la revolution faite a

l'amiable.

Donc, legislateurs et citoyens, redoublons de sagesse, c'est-a-dire de

bienveillance. Guerissons les blessures, eteignons les animosites; en

supprimant la haine nous supprimons la guerre; que pas une tempete

ne soit de notre faute. Quatrevingt-neuf a ete une colere utile.

Quatrevingt-treize a ete une fureur necessaire; mais il n'y a plus

desormais ni utilite ni necessite aux violences; toute acceleration

de circulation serait maintenant un trouble; otons aux fureurs et aux

coleres leur raison d'etre; ne laissons couver aucun ferment terrible.

C'est deja bien assez d'entrer dans l'inconnu! Je suis de ceux qui

esperent dans cet inconnu, mais a la condition que nous y melerons

des a present toute la quantite de pacification dont nous disposons.

Agissons avec la bonte virile des forts. Songeons a ce qui est fait et

a ce qui reste a faire. Tachons d'arriver en pente douce la ou nous

devons arriver; calmons les peuples par la paix, les hommes par la

fraternite, les interets par l'equilibre. N'oublions jamais que nous

sommes responsables de cette derniere moitie du dix-neuvieme siecle,

et que nous sommes places entre ce grand passe, la revolution de

France, et ce grand avenir, la revolution d'Europe.

Paris, juillet 1876.

DEPUIS L'EXIL

PREMIERE PARTIE

DU RETOUR EN FRANCE A L'EXPULSION DE BELGIQUE

PARIS

I

RENTREE A PARIS

Le 4 septembre 1870, pendant que l'armee prussienne victorieuse

marchait sur Paris, la republique fut proclamee; le 5 septembre, M.

Victor Hugo, absent depuis dix-neuf ans, rentra. Pour que sa rentree

fut silencieuse et solitaire, il prit celui des trains de Bruxelles

qui arrive la nuit. Il arriva a Paris a dix heures du soir. Une foule

considerable l'attendait a la gare du Nord. Il adressa au peuple

l'allocution qu'on va lire:

Les paroles me manquent pour dire a quel point m'emeut l'inexprimable

accueil que me fait le genereuxpeuple de Paris.

Citoyens, j'avais dit: Le jour ou la republique rentrera, je

rentrerai. Me voici.

Deux grandes choses m'appellent. La premiere, la republique. La

seconde, le danger.

Je viens ici faire mon devoir.

Quel est mon devoir?

C'est le votre, c'est celui de tous.

Defendre Paris, garder Paris.

Sauver Paris, c'est plus que sauver la France, c'est sauver le monde.

Paris est le centre meme de l'humanite. Paris est la ville sacree.

Qui attaque Paris attaque en masse tout le genre humain.

Paris est la capitale de la civilisation, qui n'est ni un royaume, ni

un empire, et qui est le genre humain tout entier dans son passe et

dans son avenir. Et savez-vous pourquoi Paris est la ville de la

civilisation? C'est parce que Paris est la ville de la revolution.

Qu'une telle ville, qu'un tel chef-lieu, qu'un tel foyer de lumiere,

qu'un tel centre des esprits, des coeurs et des ames, qu'un tel

cerveau de la pensee universelle puisse etre viole, brise, pris

d'assaut, parqui? par une invasion sauvage? cela ne se peut. Cela ne

sera pas. Jamais, jamais, jamais!

Citoyens, Paris triomphera, parce qu'il represente l'idee humaine et

parce qu'il represente l'instinct populaire.

L'instinct du peuple est toujours d'accord avec l'ideal de la

civilisation.

Paris triomphera, mais a une condition: c'est que vous, moi, nous tous

qui sommes ici, nous ne serons qu'une seule ame; c'est que nous ne

serons qu'un seul soldat et un seul citoyen, un seul citoyen pour

aimer Paris, un seul soldat pour le defendre.

A cette condition, d'une part la republique une, d'autre part le

peuple unanime, Paris triomphera.

Quant a moi, je vous remercie de vos acclamations mais je les rapporte

toutes a cette grande angoisse qui remue toutes les entrailles, la

patrie en danger.

Je ne vous demande qu'une chose, l'union!

Par l'union, vous vaincrez.

Etouffez toutes les haines, eloignez tous les ressentiments, soyez

unis, vous serez invincibles.

Serrons-nous tous autour de la republique en face de l'invasion, et

soyons freres. Nous vaincrons.

C'est par la fraternite qu'on sauve la liberte.

Reconduit par le peuple jusqu'a l'avenue Frochot qu'il allait habiter,

chez son ami M. Paul Meurice, et rencontrant partout la foule sur son

passage, M. Victor Hugo, en arrivant rue de Laval, remercia encore une

fois le peuple de Paris et dit:

"Vous me payez en une heure dix-neuf ans d'exil."

II

AUX ALLEMANDS

Cependant, l'armee allemande avancait et menacait. Il semblait qu'il

fut temps encore d'elever la voix entre les deux nations. M. Victor

Hugo publia, en francais et en allemand, l'appel que voici:

Allemands, celui qui vous parle est un ami.

II y a trois ans, a l'epoque de l'Exposition de 1867, du fond de

l'exil, je vous souhaitais la bienvenue dans votre ville.

Quelle ville?

Paris.

Car Paris ne nous appartient pas a nous seuls. Paris est a vous

autant qu'a nous. Berlin, Vienne; Dresde, Munich, Stuttgart, sont vos

capitales; Paris est votre centre. C'est a Paris que l'on sent vivre

l'Europe. Paris est la ville des villes. Paris est la ville des

hommes. Il y a eu Athenes, il y a eu Rome, et il y a Paris.

Paris n'est autre chose qu'une immense hospitalite. Aujourd'hui vous y

revenez. Comment?

En freres, comme il y a trois ans?

Non, en ennemis.

Pourquoi?

Quel est ce malentendu sinistre?

Deux nations ont fait l'Europe. Ces deux nations sont la France et

l'Allemagne. L'Allemagne est pour l'occident ce que l'Inde est pour

l'orient, une sorte de grande aieule. Nous la venerons. Mais que se

passe-t-il donc? et qu'est-ce que cela veut dire? Aujourd'hui, cette

Europe, que l'Allemagne a construite par son expansion et la France

par son rayonnement, l'Allemagne veut la defaire.

Est-ce possible?

L'Allemagne deferait l'Europe en mutilant la France.

L'Allemagne deferait l'Europe en detruisant Paris.

Reflechissez.

Pourquoi cette invasion? Pourquoi cet effort sauvage contre un peuple

frere?

Qu'est-ce que nous vous avons fait?

Cette guerre, est-ce qu'elle vient de nous? c'est l'empire qui l'a

voulue, c'est l'empire qui l'a faite. Il est mort. C'est bien.

Nous n'avons rien de commun avec ce cadavre.

Il est le passe, nous sommes l'avenir.

Il est la haine, nous sommes la sympathie.

Il est la trahison, nous sommes la loyaute.

Il est Capoue et Gomorrhe, nous sommes la France.

Nous sommes la Republique francaise; nous avons pour devise: _Liberte,

Egalite, Fraternite_; nous ecrivons sur notre drapeau: _Etats-Unis

d'Europe_. Nous sommes le meme peuple que vous. Nous avons eu

Vercingetorix comme vous avez eu Arminius. Le meme rayon fraternel,

trait d'union sublime, traverse le coeur allemand et l'ame francaise.

Cela est si vrai que nous vous disons ceci:

Si par malheur votre erreur fatale vous poussait aux supremes

violences, si vous veniez nous attaquer dans cette ville auguste

confiee en quelque sorte par l'Europe a la France, si vous donniez

l'assaut a Paris, nous nous defendrons jusqu'a la derniere extremite,

nous lutterons de toutes nos forces contre vous; mais, nous vous

le declarons, nous continuerons d'etre vos freres; et vos blesses,

savez-vous ou nous les mettrons? dans le palais de la nation. Nous

assignons d'avance pour hopital aux blesses prussiens les Tuileries.

La sera l'ambulance de vos braves soldats prisonniers. C'est la que

nos femmes iront les soigner et les secourir. Vos blesses seront nos

hotes, nous les traiterons royalement, et Paris les recevra dans son

Louvre.

C'est avec cette fraternite dans le coeur que nous accepterons votre

guerre.

Mais cette guerre, allemands, quel sens a-t-elle? Elle est finie,

puisque l'empire est fini. Vous avez tue votre ennemi qui etait le

notre. Que voulez-vous de plus?

Vous venez prendre Paris de force! Mais nous vous l'avons toujours

offert avec amour. Ne faites pas fermer les portes par un peuple qui

de tout temps vous a tendu les bras. N'ayez pas d'illusions sur Paris.

Paris vous aime, mais Paris vous combattra. Paris vous combattra avec

toute la majeste formidable de sa gloire et de son deuil. Paris,

menace de ce viol brutal, peut devenir effrayant.

Jules Favre vous l'a dit eloquemment, et tous nous vous le repetons,

attendez-vous a une resistanceindignee.

Vous prendrez la forteresse, vous trouverez l'enceinte; vous prendrez

l'enceinte, vous trouverez la barricade; vous prendrez la barricade,

et peut-etre alors, qui sait ce que peut conseiller le patriotisme

en detresse? vous trouverez l'egout mine faisant sauter des rues

entieres. Vous aurez a accepter celte condamnation terrible; prendre

Paris pierre par pierre, y egorger l'Europe sur place, tuer la France

en detail, dans chaque rue, dans chaque maison; et cette grande

lumiere, il faudra l'eteindre ame par ame. Arretez-vous.

Allemands, Paris est redoutable. Soyez pensifs devant Paris. Toutes

les transformations lui sont possibles. Ses mollesses vous donnent la

mesure de ses energies; on semblait dormir, on se reveille; on tire

l'idee du fourreau comme l'epee, et cette ville qui etait hier Sybaris

peut etre demain Saragosse.

Est-ce que nous disons ceci pour vous intimider? Non, certes! On ne

vous intimide pas, allemands. Vous avez eu Galgacus contre Rome et

Koerner contre Napoleon. Nous sommes le peuple de la _Marseillaise_,

mais vous etes le peuple des _Sonnets cuirasses_ et du _Cri de

l'Epee_. Vous etes cette nation de penseurs qui devient au besoin une

legion de heros. Vos soldats sont dignes des notres; les notres sont

la bravoure impassible, les votres sont la tranquillite intrepide.

Ecoutez pourtant.

Vous avez des generaux ruses et habiles, nous avions des chefs

ineptes; vous avez fait la guerre adroite plutot que la guerre

eclatante; vos generaux ont prefere l'utile au grand, c'etait leur

droit; vous nous avez pris par surprise; vous etes venus dix contre

un; nos soldats se sont laisse stoiquement massacrer par vous qui

aviez mis savamment toutes les chances de votre cote; de sorte

que, jusqu'a ce jour, dans cette effroyable guerre, la Prusse a la

victoire, mais la France a la gloire.

A present, songez-y, vous croyez avoir un dernier coup a faire, vous

ruer sur Paris, profiter de ce que notre admirable armee, trompee et

trahie, est a cette heure presque tout entiere etendue morte sur le

champ de bataille, pour vous jeter, vous sept cent mille soldats, avec

toutes vos machines de guerre, vos mitrailleuses, vos canons d'acier,

vos boulets Krupp, vos fusils Dreyse, vos innombrables cavaleries, vos

artilleries epouvantables, sur trois cent mille citoyens debout sur

leur rempart, sur des peres defendant leur foyer, sur une cite pleine

de familles fremissantes, ou il y a des femmes, des soeurs, des

meres, et ou, a cette heure, moi qui vous parle, j'ai mes deux

petits-enfants, dont un a la mamelle. C'est sur cette ville innocente

de cette guerre, sur cette cite qui ne vous a rien fait que vous

donner sa clarte, c'est sur Paris isole, superbe et desespere, que

vous vous precipiteriez, vous, immense flot de tuerie et de bataille!

ce serait la votre role, hommes vaillants, grands soldats, illustre

armee de la noble Allemagne! Oh! reflechissez!

Le dix-neuvieme siecle verrait cet affreux prodige, une nation, de

policee devenue sauvage, abolissant la ville des nations; l'Allemagne

eteignant Paris; la Germanie levant la hache sur la Gaule! Vous,

les descendants des chevaliers teutoniques, vous feriez la guerre

deloyale, vous extermineriez le groupe d'hommes et d'idees dont

le monde a besoin, vous aneantiriez la cite organique, vous

recommenceriez Attila et Alaric, vous renouvelleriez, apres Omar,

l'incendie de la bibliotheque humaine, vous raseriez l'Hotel de Ville

comme les huns ont rase le Capitole, vous bombarderiez Notre-Dame

comme les turcs ont bombarde le parthenon; vous donneriez au monde ce

spectacle, les allemands redevenus les vandales, et vous seriez la

barbarie decapitant la civilisation!

Non, non, non!

Savez-vous ce que serait pour vous cette victoire? ce serait le

deshonneur.

Ah! certes, personne ne peut songer a vous effrayer, allemands,

magnanime armee, courageux peuple! mais on peut vous renseigner. Ce

n'est pas, a coup sur, l'opprobre que vous cherchez; eh bien, c'est

l'opprobreque vous trouveriez; et moi, europeen, c'est-a-dire ami de

Paris, moi parisien, c'est-a-dire ami des peuples, je vous avertis du

peril ou vous etes, mes freres d'Allemagne, parce que je vous admire

et je vous honore, et parce que je sais bien que, si quelque chose

peut vous faire reculer, ce n'est pas la peur, c'est la honte.

Ah! nobles soldats, quel retour dans vos foyers! Vous seriez des

vainqueurs la tete basse; et qu'est-ce que vos femmes vous diraient?

La mort de Paris, quel deuil!

L'assassinat de Paris, quel crime!

Le monde aurait le deuil, vous auriez le crime.

N'acceptez pas cette responsabilite formidable. Arretez-vous.

Et puis, un dernier mot. Paris pousse a bout, Paris soutenu par toute

la France soulevee, peut vaincre et vaincrait; et vous auriez tente en

pure perte cette voie de fait qui deja indigne le monde. Dans tous

les cas, effacez de ces lignes ecrites en hate les mots _destruction,

abolition, mort_. Non, on ne detruit pas Paris. Parvinton, ce qui est

malaise, a le demolir materiellement, on le grandirait moralement. En

ruinant Paris, vous le sanctifieriez. La dispersion des pierres

ferait la dispersion des idees. Jetez Paris aux quatre vents, vous

n'arriverez qu'a faire de chaque grain de cette cendre la semence de

l'avenir. Ce sepulcre criera Liberte, Egalite, Fraternite! Paris est

ville, mais Paris est ame. Brulez nos edifices, ce ne sont que nos

ossements; leur fumee prendra forme, deviendra enorme et vivante,

et montera jusqu'au ciel, et l'on verra a jamais, sur l'horizon des

peuples, au-dessus de nous, au-dessus de vous, au-dessus de tout et de

tous, attestant notre gloire, attestant votre honte, ce grand spectre

fait d'ombre et de lumiere, Paris.

Maintenant, j'ai dit. Allemands, si vous persistez, soit, vous etes

avertis. Faites, allez, attaquez la muraille de Paris. Sous vos bombes

et vos mitrailles, elle se defendra. Quant a moi, vieillard, j'y

serai, sans armes. Il me convient d'etre avec les peuples qui meurent,

je vous plains d'etre avec les rois qui tuent.

Paris, 9 septembre 1870.

III

AUX FRANCAIS

Aux paroles de M. Victor Hugo la presse feodale allemande avait

repondu par des cris de colere. [Note: "Pendez le poete au haut du

mat.--_Haengt den Dichter an den Mast auf_."] L'armee allemande

continuait sa marche. Il ne restait plus d'espoir que dans la levee en

masse. Crier aux armes etait le devoir de tout citoyen. Apres l'appel

de paix, l'appel de guerre.

Nous avons fraternellement averti l'Allemagne.

L'Allemagne a continue sa marche sur Paris.

Elle est aux portes.

L'empire a attaque l'Allemagne comme il avait attaque la republique, a

l'improviste, en traitre; et aujourd'hui l'Allemagne, de cette guerre

que l'empire lui a faite, se venge sur la republique.

Soit. L'histoire jugera.

Ce que l'Allemagne fera maintenant la regarde; mais nous France,

nous avons des devoirs envers les nations et envers le genre humain.

Remplissons-les.

Le premier des devoirs est l'exemple.

Le moment ou nous sommes est une grande heure pour les peuples.

Chacun va donner sa mesure.

La France a ce privilege, qu'a eu jadis Rome, qu'a eu jadis la Grece,

que son peril va marquer l'etiage de la civilisation.

Ou en est le monde? Nous allons le voir.

S'il arrivait, ce qui est impossible, que la France succombat, la

quantite de submersion qu'elle subirait indiquerait la baisse de

niveau du genre humain.

Mais la France ne succombera pas.

Par une raison bien simple, et nous venons de le dire. C'est qu'elle

fera son devoir.

La France doit a tous les peuples et a tous les hommes de sauver

Paris, non pour Paris, mais pour le monde.

Ce devoir, la France l'accomplira.

Que toutes les communes se levent! que toutes les campagnes prennent

feu! que toutes les forets s'emplissent de voix tonnantes! Tocsin!

tocsin! Que de chaque maison il sorte un soldat; que le faubourg

devienne regiment; que la ville se fasse armee. Les prussiens sont

huit cent mille, vous etes quarante millions d'hommes. Dressez-vous,

et soufflez sur eux! Lille, Nantes, Tours, Bourges, Orleans, Dijon,

Toulouse, Bayonne, ceignez vos reins. En marche! Lyon, prends ton

fusil, Bordeaux, prends ta carabine, Rouen, tire ton epee, et toi

Marseille, chante ta chanson et viens terrible. Cites, cites, cites,

faites des forets de piques, epaississez vos bayonnettes, attelez vos

canons, et toi village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre,

on n'a pas de munitions, on n'a pas d'artillerie? Erreur! on en a.

D'ailleurs les paysans suisses n'avaient que des cognees, les paysans

polonais n'avaient que des faulx, les paysans bretons n'avaient que

des batons. Et tout s'evanouissait devant eux! Tout est secourable a

qui fait bien. Nous sommes chez nous. La saison sera pour nous, la

bise sera pour nous, la pluie sera pour nous. Guerre ou Honte! Qui

veut peut. Un mauvais fusil est excellent quand le coeur est bon; un

vieux troncon de sabre est invincible quand le bras est vaillant.

C'est aux paysans d'Espagne que s'est brise Napoleon. Tout de suite,

en hate, sans perdre un jour, sans perdre une heure, que chacun,

riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur, prenne chez lui ou

ramasse a terre tout ce qui ressemble a une arme ou a un projectile.

Roulez des rochers, entassez des paves, changez les socs en haches,

changez les sillons en fosses, combattez avec tout ce qui vous tombe

sous la main, prenez les pierres de notre terre sacree, lapidez les

envahisseurs avec les ossements de notre mere la France. O citoyens,

dans les cailloux du chemin, ce que vous leur jetez a la face, c'est

la patrie.

Que tout homme soit Camille Desmoulins, que toute femme soit

Theroigne, que tout adolescent soit Barra! Faites comme Bonbonnel, le

chasseur de pantheres, qui, avec quinze hommes, a tue vingt prussiens

et fait trente prisonniers. Que les rues des villes devorent l'ennemi,

que la fenetre s'ouvre furieuse, que le logis jette ses meubles, que

le toit jette ses tuiles, que les vieilles meres indignees attestent

leurs cheveux blancs. Que les tombeaux crient, que derriere toute

muraille on sente le peuple et Dieu, qu'une flamme sorte partout de

terre, que toute broussaille soit le buisson ardent! Harcelez ici,

foudroyez la, interceptez les convois, coupez les prolonges, brisez

les ponts, rompez les routes, effondrez le sol, et que la France sous

la Prusse devienne abime.

Ah! peuple! te voila accule dans l'antre. Deploie ta stature

inattendue. Montre au monde le formidable prodige de ton reveil. Que

le lion de 92 se dresse et se herisse, et qu'on voie l'immense volee

noire des vautours a deux tetes s'enfuir a la secousse de cette

criniere!

Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la

guerre des plaines, la guerre des bois. Levez-vous! levez-vous! Pas de

treve, pas de repos, pas de sommeil. Le despotisme attaque la liberte,

l'Allemagne attente a la France. Qu'a la sombre chaleur de notre

sol cette colossale armee fonde comme la neige. Que pas un point du

territoire ne se derobe au devoir. Organisons l'effrayante bataille de

la patrie. O francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les

torrents, profitez de l'ombre et du crepuscule, serpentez dans les

ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l'invasion.

Defendez la France avec heroisme, avec desespoir, avec tendresse.

Soyez terribles, o patriotes! Arretez-vous seulement, quand vous

passerez devant une chaumiere, pour baiser au front un petit enfant

endormi.

Car l'enfant c'est l'avenir. Car l'avenir c'est la republique.

Faisons cela, francais.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 2 / 22 段