Puis il ferma sa fenetre, ecrivit quelques mots, quelques ve

Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online

Distributed Proofreaders

ACTES ET PAROLES III par VICTOR HUGO

PARIS ET ROME

I

Cette trilogie, _Avant l'Exil, Pendant l'Exil, Depuis l'Exil_, n'est

pas de moi, elle est de l'empereur Napoleon III. C'est lui qui a

partage ma vie de cette facon; que l'honneur lui en revienne. Il faut

rendre a Cesar ce qui est a Bonaparte.

La trilogie est tres bien faite; et l'on pourrait dire selon les

regles de l'art. Chacun de ces trois volumes contient un exil; dans le

premier il y a l'exil de France, dans le deuxieme l'exil de Jersey,

dans le troisieme l'exil de Belgique.

Une rectification pourtant. L'exil, pour les deux derniers pays, est

un mot impropre; le mot vrai est expulsion. Il n'y a d'exil que de la

patrie.

Une vie tout entiere est dans ces trois volumes. Elle y est complete.

Dix ans dans le tome premier; dix-neuf ans dans le tome second; six

ans dans le tome troisieme. Cela va de 1841 a 1876. On peut dans ces

pages reelles etudier jour par jour la marche d'un esprit vers la

verite; sans jamais un pas en arriere; l'homme qui est dans ce livre

l'a dit et le repete.

Ce livre, c'est quelque chose comme l'ombre d'un passant fixee sur le

sol.

Ce livre a la forme vraie d'un homme.

On remarquera peut-etre que ce livre commence (tome Ier, Institut,

juin 1841) par un conseil de resistance et se termine (tome III,

Senat, mai 1876) par un conseil de clemence. Resistance aux tyrans,

clemence aux vaincus. C'est la en effet toute la loi de la conscience.

Trente-cinq annees separent dans ce livre le premier conseil du

second; mais le double devoir qu'ils imposent est indique, accepte et

pratique dans toutes les pages de ces trois volumes.

L'auteur n'a plus qu'une chose a faire: continuer et mourir.

Il a quitte son pays le 11 decembre 1851; il y est revenu le 5

septembre 1870.

A son retour, il a trouve l'heure plus sombre et le devoir plus grand

que jamais.

II

La patrie a cela de poignant qu'en sortir est triste, et qu'y rentrer

est quelquefois plus triste encore. Quel proscrit romain n'eut mieux

aime mourir comme Brutus que voir l'invasion d'Attila? Quel proscrit

francais n'eut prefere l'exil eternel a l'effondrement de la France

sous la Prusse, et a l'arrachement de Metz et de Strasbourg?

Revenir dans son foyer natal le jour des catastrophes; etre ramene par

des evenements qui vous indignent; avoir longtemps appele la patrie

dans sa nostalgie et se sentir insulte par la complaisance du destin

qui vous exauce en vous humiliant; etre tente de souffleter la fortune

qui mele un vol a une restitution; retrouver son pays, _dulces Argos_,

sous les pieds de deux empires, l'un en triomphe, l'autre en deroute;

franchir la frontiere sacree a l'heure ou l'etranger la viole; ne

pouvoir que baiser la terre en pleurant; avoir a peine la force

de crier: France! dans un etouffement de sanglots; assister a

l'ecrasement des braves; voir monter a l'horizon de hideuses fumees,

gloire de l'ennemi faite de votre honte; passer ou le carnage vient de

passer; traverser des champs sinistres ou l'herbe sera plus epaisse

l'annee prochaine; voir se prolonger a perte de vue, a mesure qu'on

avance, dans les pres, dans les bois, dans les vallons, dans les

collines, cette chose que la France n'aime pas, la fuite; rencontrer

des dispersions farouches de soldats accables; puis rentrer dans

l'immense ville heroique qui va subir un monstrueux siege de cinq

mois; retrouver la France, mais gisante et sanglante, revoir Paris,

mais affame et bombarde, certes, c'est la une inexprimable douleur.

C'est l'arrivee des barbares; eh bien, il y a une autre attaque non

moins funeste, c'est l'arrivee des tenebres.

Si quelque chose est plus lugubre que le pietinement de nos sillons

par les talons de la landwehr, c'est l'envahissement du dix-neuvieme

siecle par le moyen age. Crescendo outrageant. Apres l'empereur, le

pape; apres Berlin, Rome.

Apres avoir vu triompher le glaive, voir triompher la nuit!

La civilisation, cette lumiere, peut etre eteinte par deux modes

de submersion; deux invasions lui sont dangereuses, l'invasion des

soldats et l'invasiondes pretres.

L'une menace notre mere, la patrie; l'autre menace notre enfant,

l'avenir.

III

Deux inviolabilites sont les deux plus precieux biens d'un peuple

civilise, l'inviolabilite du territoire et l'inviolabilite de la

conscience. Le soldat viole l'une, le pretre viole l'autre.

Il faut rendre justice a tout, meme au mal; le soldat croit bien

faire, il obeit a sa consigne; le pretre croit bien faire, il obeit

a son dogme; les chefs seuls sont responsables. Il n'y a que deux

coupables, Cesar et Pierre; Cesar qui tue, Pierre qui ment.

Le pretre peut etre de bonne foi; il croit avoir une verite a lui,

differente de la verite universelle. Chaque religion a sa verite,

distincte de la verite d'a cote. Cette verite ne sort pas de la

nature, entachee de pantheisme aux yeux des pretres; elle sort d'un

livre. Ce livre varie. La verite qui sort du talmud est hostile a la

verite qui sort du koran. Le rabbin croit autrement qu'e le marabout,

le fakir contemple un paradis que n'apercoit pas le caloyer, et le

Dieu visible au capucin est invisible au derviche. On me dira que le

derviche en voit un autre; je l'accorde, et j'ajoute que c'est le

meme; Jupiter, c'est Jovis, qui est Jova, qui est Jehovah; ce qui

n'empeche pas Jupiter de foudroyer Jehovah, et Jehovah de damner

Jupiter; Fo excommunie Brahma, et Brahma anathematise Allah; tous les

dieux se revomissent les uns les autres; toute religion dement la

religion d'en face; les clerges flottent dans tout cela, se haissant,

tous convaincus, a peu pres; il faut les plaindre et leur conseiller

la fraternite. Leur pugilat est pardonnable. On croit ce qu'on peut,

et non ce qu'on veut. La est l'excuse de tous les clerges; mais ce qui

les excuse les limite. Qu'ils vivent, soit; mais qu'ils n'empietent

pas. Le droit au fanatisme existe, a la condition de ne pas sortir de

chez lui; mais des que le fanatisme se repand au dehors, des qu'il

devient veda, pentateuque ou syllabus, il veut etre surveille. La

creation s'offre a l'etude de l'homme; le pretre deteste cette etude

et tient la creation pour suspecte; la verite latente dont le pretre

dispose contredit la verite patente que l'univers propose. De la un

conflit entre la foi et la raison. De la, si le clerge est le plus

fort, une voie de fait du fanatisme sur l'intelligence. S'emparer de

l'education, saisir l'enfant, lui remanier l'esprit, lui repetrir le

cerveau, tel est le procede; il est redoutable. Toutes les religions

ont ce but: prendre de force l'ame humaine.

C'est a cette tentative de viol que la France est livree aujourd'hui.

Essai de fecondation qui est une souillure. Faire a la France un faux

avenir; quoi de plus terrible?

L'intelligence nationale en peril, telle est la situation actuelle.

L'enseignement des mosquees, des synagogues et des presbyteres, est le

meme; il a l'identite de l'affirmation dans la chimere; il substitue

le dogme, cet empirique, a la conscience, cet avertisseur. Il fausse

la notion divine innee; la candeur de la jeunesse est sans defense, il

verse dans cette candeur l'imposture, et, si on le laisse faire, il en

arrive a ce resultat de creer chez l'enfant une epouvantable bonne foi

dans l'erreur.

Nous le repetons, le pretre est ou peut etre convaincu et sincere.

Doit-on le blamer? non. Doit-on le combattre? oui.

Discutons, soit.

Il y a une education a faire, le clerge le croit du moins, l'education

de la civilisation; le clerge nous la demande. Il veut qu'on lui

confie cet eleve, le peuple francais. La chose vaut la peine d'etre

examinee.

Le pretre, comme maitre d'ecole, travaille dans beaucoup de pays.

Quelle education donne-t-il? Quels resultats obtient-il? Quels sont

ses produits? la est toute la question.

Celui qui ecrit ces lignes a dans l'esprit deux souvenirs; qu'on lui

permette de les comparer, il en sortira peut-etre quelque lumiere.

Dans tous les cas, il n'est jamais inutile d'ecrire l'histoire.

IV

En 1848, dans les tragiques journees de juin, une des places de Paris

fut brusquement envahie par les insurges.

Cette place, ancienne, monumentale, sorte de forteresse carree ayant

pour muraille un quadrilatere de hautes maisons en brique et eu

pierre, avait pour garnison un bataillon commande par un brave

officier nomme Tombeur. Les redoutables insurges de juin s'en

emparerent avec la rapidite irresistible des foules combattantes.

Ici, tres brievement, mais tres nettement, expliquons-nous sur le

droit d'insurrection.

L'insurrection de juin avait-elle raison?

On serait tente de repondre oui et non.

Oui, si l'on considere le but, qui etait la realisation de la

republique; non, si l'on considere le moyen, qui etait le meurtre de

la republique. L'insurrection de juin tuait ce qu'elle voulait sauver.

Meprise fatale.

Ce contre-sens etonne, mais l'etonnement cesse si l'on considere que

l'intrigue bonapartiste et l'intrigue legitimiste etaient melees a

la sincere et formidable colere du peuple. L'histoire aujourd'hui le

sait, et la double intrigue est demontree par deux preuves, la lettre

de Bonaparte a Rapatel, et le drapeau blanc de la rue Saint-Claude.

L'insurrection de juin faisait fausse route.

En monarchie, l'insurrection est un pas en avant; en republique, c'est

un pas en arriere.

L'insurrection n'est un droit qu'a la condition d'avoir devant elle

la vraie revolte, qui est la monarchie. Un peuple se defend contre un

homme, cela est juste.

Un roi, c'est une surcharge; tout d'un cote, rien de l'autre; faire

contrepoids a cet homme excessif est necessaire; l'insurrection n'est

autre chose qu'un retablissement d'equilibre.

La colere est de droit dans les choses equitables; renverser la

Bastille est une action violente et sainte.

L'usurpation appelle la resistance; la republique, c'est-a-dire la

souverainete de l'homme sur lui-meme, et sur lui seul, etant le

principe social absolu, toute monarchie est une usurpation; fut-elle

legalement proclamee; car il y a des cas, nous l'avons dit [note:

Preface du tome Ier, Avant l'exil.], ou la loi est traitre au droit.

Ces rebellions de la loi doivent etre reprimees, et ne peuvent l'etre

que par l'indignation du peuple. Royer-Collard disait: _Si vous faites

cette loi, je jure de lui desobeir_.

La monarchie ouvre le droit a l'insurrection.

La republique le ferme.

En republique, toute insurrection est coupable.

C'est la bataille des aveugles.

C'est l'assassinat du peuple par le peuple. En monarchie, l'insurrection

c'est la legitime defense; en republique, l'insurrection c'est le suicide.

La republique a le devoir de se defendre, meme contre le peuple; car

le peuple, c'est la republique d'aujourd'hui, et la republique, c'est

le peuple d'aujourd'hui, d'hier et de demain.

Tels sont les principes.

Donc l'insurrection de juin 1848 avait tort.

Helas! ce qui la fit terrible, c'est qu'elle etait venerable. Au fond

de cette immense erreur on sentait la souffrance du peuple. C'etait

la revolte des desesperes. La republique avait un premier devoir,

reprimer cette insurrection, et un deuxieme devoir, l'amnistier.

L'Assemblee nationale fit le premier devoir, et ne fit pas le second.

Faute dont elle repondra devant l'histoire.

Nous avons du en passant dire ces choses parce qu'elles sont vraies

et que toutes les verites doivent etre dites, et parce qu'aux epoques

troublees il faut des idees claires; maintenant nous reprenons le

recit commence.

Ce fut par la maison n deg. 6 que les insurges penetrerent dans la place

dont nous avons parle. Cette maison avait une cour qui, par une porte

de derriere, communiquait avec une impasse donnant sur une des grandes

rues de Paris. Le concierge, nomme Desmasieres, ouvrit cette porte aux

insurges, qui, par la, se ruerent dans la cour, puis dans la place.

Leur chef etait un ancien maitre d'ecole destitue par M. Guizot. Il

s'appelait Gobert, et il est mort depuis, proscrit, a Londres. Ces

hommes firent irruption dans cette cour, orageux, menacants, en

haillons, quelques-uns pieds nus, armes des armes que le hasard donne

a la fureur, piques, haches, marteaux, vieux sabres, mauvais fusils,

avec tous les gestes inquietants de la colere et du combat; ils

avaient ce sombre regard des vainqueurs qui se sentent vaincus. En

entrant dans la cour, un d'eux cria: "C'est ici la maison du pair

de France!" Alors ce bruit se repandit dans toute la place chez les

habitants effares: _Ils vont piller le n deg. 6!_

Un des locataires du no. 6 etait, en effet, un ancien pair de France

qui etait a cette epoque membre de l'Assemblee constituante. Il etait

absent de la maison, et sa famille aussi. Son appartement, assez

vaste, occupait tout le second etage, et avait a l'une de ses

extremites une entree sur le grand escalier, et, a l'autre extremite,

une issue sur un escalier de service.

Cet ancien pair de France etait en ce moment-la meme un des

soixante representants envoyes par la Constituante pour reprimer

l'insurrection, diriger les colonnes d'attaque et maintenir l'autorite

de l'Assemblee sur les generaux. Le jour ou ces faits se passaient, il

faisait face a l'insurrection dans une des rues voisines, seconde par

son collegue et ami le grand statuaire republicain David d'Angers.

--Montons chez lui! crierent les insurges.

Et la terreur fut au comble dans toute la maison.

Ils monterent au second etage. Ils emplissaient le grand escalier

et la cour. Une vieille femme qui gardait le logis en l'absence des

maitres leur ouvrit, eperdue. Ils entrerent pele-mele, leur chef

en tete. L'appartement, desert, avait le grave aspect d'un lieu de

travail et de reverie.

Au moment de franchir le seuil, Gobert, le chef, ota sa casquette et

dit:

--Tete nue!

Tous se decouvrirent.

Une voix cria:

--Nous avons besoin d'armes.

Une autre ajouta:

--S'il y en a ici, nous les prendrons.

--Sans doute, dit le chef.

L'antichambre etait une grande piece severe, eclairee, a une

encoignure, d'une etroite et longue fenetre, et meublee de coffres de

bois le long des murs, a l'ancienne mode espagnole.

Ils y penetrerent.

--En ordre! dit le chef.

Ils se rangerent trois par trois, avec toutes sortes de bourdonnements

confus.

--Faisons silence, dit le chef.

Tous se turent.

Et le chef ajouta:

--S'il y a des armes, nous les prendrons.

La vieille femme, toute tremblante, les precedait. Ils passerent de

l'antichambre a la salle a manger.

--Justement! cria l'un d'eux.

--Quoi? dit le chef.

--Voici des armes.

Au mur de la salle a manger etait appliquee, en effet, une sorte de

panoplie en trophee. Celui qui avait parle reprit:

--Voici un fusil.

Et il designait du doigt un ancien mousquet a rouet, d'une forme rare.

--C'est un objet d'art, dit le chef.

Un autre insurge, en cheveux gris, eleva la voix:

--En 1830, nous en avons pris de ces fusils-la, au musee d'artillerie.

Le chef repartit:

--Le musee d'artillerie appartenait au peuple.

Ils laisserent le fusil en place.

A cote du mousquet a rouet pendait un long yatagan turc dont la lame

etait d'acier de Damas, et dont la poignee et le fourreau, sauvagement

sculptes, etaient en argent massif.

--Ah! par exemple, dit un insurge, voila une bonne arme. Je la prends.

C'est un sabre.

--En argent! cria la foule.

Ce mot suffit. Personne n'y toucha.

Il y avait dans cette multitude beaucoup de chiffonniers du faubourg

Saint-Antoine, pauvres hommes tres indigents.

Le salon faisait suite a la salle a manger. Ils y entrerent.

Sur une table etait jetee une tapisserie aux coins de laquelle on

voyait les initiales du maitre de la maison.

--Ah ca mais pourtant, dit un insurge, il nous combat!

--Il fait son devoir, dit le chef.

L'insurge reprit:

--Et alors, nous, qu'est-ce que nous faisons?

Le chef repondit:

--Notre devoir aussi.

Et il ajouta:

--Nous defendons nos familles; il defend la patrie.

Des temoins, qui sont vivants encore, ont entendu ces calmes et

grandes paroles.

L'envahissement continua, si l'on peut appeler envahissement le lent

defile d'une foule silencieuse. Toutes les chambres furent visitees

l'une apres l'autre. Pas un meuble ne fut remue, si ce n'est un

berceau. La maitresse de la maison avait eu la superstition maternelle

de conserver a cote de son lit le berceau de son dernier enfant. Un

des plus farouches de ces deguenilles s'approcha et poussa doucement

le berceau, qui sembla pendant quelques instants balancer un enfant

endormi.

Et cette foule s'arreta et regarda ce bercement avec un sourire.

A l'extremite de l'appartement etait le cabinet du maitre de la

maison, ayant une issue sur l'escalier de service. De chambre en

chambre ils y arriverent.

Le chef fit ouvrir l'issue, car, derriere les premiers arrives,

la legion des combattants maitres de la place encombrait tout

l'appartement, et il etait impossible de revenir sur ses pas.

Le cabinet avait l'aspect d'une chambre d'etude d'ou l'on sort et ou

l'on va rentrer. Tout y etait epars, dans le tranquille desordre

du travail commence. Personne, excepte le maitre de la maison, ne

penetrait dans ce cabinet; de la une confiance absolue. Il y avait

deux tables, toutes deux couvertes des instruments de travail de

l'ecrivain. Tout y etait mele, papiers et livres, lettres decachetees,

vers, prose, feuilles volantes, manuscrits ebauches. Sur l'une des

tables etaient ranges quelques objets precieux; entre autres la

boussole de Christophe Colomb, portant la date 1489 et l'inscription

_la Pinta_.

Le chef, Gobert, s'approcha, prit cette boussole, l'examina

curieusement, et la reposa sur la table en disant:

--Ceci est unique. Cette boussole a decouvert l'Amerique.

A cote de cette boussole, on voyait plusieurs bijoux, des cachets

de luxe, un en cristal de roche, deux en argent, et un en or, joyau

cisele par le merveilleux artiste Froment-Meurice.

L'autre table etait haute, le maitre de la maison ayant l'habitude

d'ecrire debout.

Sur cette table etaient les plus recentes pages de son oeuvre

interrompue,[note: Les Miserables.] et sur ces pages etait jetee une

grande feuille depliee chargee de signatures. Cette feuille etait une

petition des marins du Havre, demandant la revision des penalites, et

expliquant les insubordinations d'equipages par les cruautes et les

iniquites du code maritime. En marge de la petition etaient ecrites

ces lignes de la main du pair de France representant du peuple:

"Appuyer cette petition. Si l'on venait en aide a ceux qui souffrent,

si l'on allait au-devant des reclamations legitimes, si l'on rendait

au peuple ce qui est du au peuple, en un mot, si l'on etait juste, on

serait dispense du douloureux devoir de reprimer les insurrections."

Ce defile dura pres d'une heure. Toutes les miseres et toutes les

coleres passerent la, en silence. Ils entraient par une porte et

sortaient par l'autre. On entendait au loin le canon.

Tous s'en retournerent au combat.

Quand ils furent partis, quand l'appartement fut vide, on constata que

ces pieds nus n'avaient rien insulte et que ces mains noires de poudre

n'avaient touche a rien. Pas un objet precieux ne manquait, pas un

papier n'avait ete derange. Une seule chose avait disparu, la petition

des marins du Havre.

[Note: Cette disparition s'est expliquee depuis. Le chef, Gobert,

avait emporte cette petition annotee comme on vient de le voir, afin

de montrer aux combattants a quel point l'habitant de cette maison,

tout en faisant contre l'insurrection sa mission de representant,

etait un ami vrai du peuple.]

Vingt ans apres, le 27 mai 1871, voici ce qui se passait dans une

autre grande place; non plus a Paris, mais a Bruxelles, non plus le

jour, mais la nuit.

Un homme, un aieul, avec une jeune mere et deux petits enfants,

habitait la maison numero 3 de cette place, dite place des Barricades;

c'etait le meme qui avait habite le numero 6 de la place Royale a

Paris; seulement il n'etait plus qualifie "ancien pair de France",

mais "ancien proscrit"; promotion due au devoir accompli.

Cet homme etait en deuil. Il venait de perdre son fils. Bruxelles le

connaissait pour le voir passer dans les rues, toujours seul, la tete

penchee, fantome noir en cheveux blancs.

Il avait pour logis, nous venons de le dire, le numero 3 de la place

des Barricades.

Il occupait, avec sa famille et trois servantes, toute la maison.

Sa chambre a coucher, qui etait aussi son cabinet de travail, etait

au premier etage et avait une fenetre sur la place; au-dessous, au

rez-de-chaussee, etait le salon, ayant de meme une fenetre sur la

place; le reste de la maison se composait des appartements des femmes

et des enfants. Les etages etaient fort eleves; la porte de la maison

etait contigue a la grande fenetre du rez-de-chaussee. De cette porte

un couloir menait a un petit jardin entoure de hautes murailles au

dela duquel etait un deuxieme corps de logis, inhabite a cette epoque

a cause des vides qui s'etaient faits dans la famille.

La maison n'avait qu'une entree et qu'une issue, la porte sur la

place.

Les deux berceaux des petits enfants etaient pres du lit de la jeune

mere, dans la chambre du second etage donnant sur la place, au-dessus

de l'appartement de l'aieul.

Cet homme etait de ceux qui ont l'ame habituellement sereine. Ce

jour-la, le 27 mai, cette serenite etait encore augmentee en lui par

la pensee d'une chose fraternelle qu'il avait faite le matin meme.

L'annee 1871, on s'en souvient, a ete une des plus fatales de

l'histoire; on etait dans un moment lugubre. Paris venait d'etre viole

deux fois; d'abord par le parricide, la guerre de l'etranger contre la

France, ensuite par le fratricide, la guerre des francais contre les

francais. Pour l'instant la lutte avait cesse; l'un des deux partis

avait ecrase l'autre; on ne se donnait plus de coups de couteau, mais

les plaies restaient ouvertes; et a la bataille avait succede cette

paix affreuse et gisante que font les cadavres a terre et les flaques

de sang fige.

Il y avait des vainqueurs et des vaincus; c'est-a-dire d'un cote nulle

clemence, de l'autre nul espoir.

Un unanime _vae victis_ retentissait dans toute l'Europe. Tout ce qui

se passait pouvait se resumer d'un mot, une immense absence de pitie.

Les furieux tuaient, les violents applaudissaient, les morts et les

laches se taisaient. Les gouvernements etrangers etaient complices de

deux facons; les gouvernements traitres souriaient, les gouvernements

abjects fermaient aux vaincus leur frontiere. Le gouvernement

catholique belge etait un de ces derniers. Il avait, des le 26

mai, pris des precautions contre toute bonne action; et il avait

honteusement et majestueusement annonce dans les deux Chambres que les

fugitifs de Paris etaient au ban des nations, et que, lui gouvernement

belge, il leur refusait asile.

Ce que voyant, l'habitant solitaire de la place des Barricades avait

decide que cet asile, refuse par les gouvernements a des vaincus, leur

serait offert par un exile.

Et, par une lettre rendue publique le 27 mai, il avait declare que,

puisque toutes les portes etaient fermees aux fugitifs, sa maison a

lui leur etait ouverte, qu'ils pouvaient s'y presenter, et qu'ils

y seraient les bienvenus, qu'il leur offrait toute la quantite

d'inviolabilite qu'il pouvait avoir lui-meme, qu'une fois entres chez

lui personne ne les toucherait sans commencer par lui, qu'il associait

son sort au leur, et qu'il entendait ou etre en danger avec eux, ou

qu'ils fussent en surete avec lui.

Cela fait, le soir venu, apres sa journee ordinaire de promenade

solitaire, de reverie et de travail, il rentra dans sa maison. Tout le

monde etait deja couche dans le logis. Il monta au deuxieme etage, et

ecouta a travers une porte la respiration egale des petits enfants.

Puis il redescendit au premier dans sa chambre, il s'accouda quelques

instants a sa croisee, songeant aux vaincus, aux accables, aux

desesperes, aux suppliants, aux choses violentes que font les hommes,

et contemplant la celeste douceur de la nuit.

Puis il ferma sa fenetre, ecrivit quelques mots, quelques vers, se

deshabilla reveur, envoya encore une pensee de pitie aux vainqueurs

aussi bien qu'aux vaincus, et, en paix avec Dieu, il s'endormit.

Il fut brusquement reveille. A travers les profonds reves du premier

sommeil, il entendit un coup de sonnette; il se dressa. Apres quelques

secondes d'attente, il pensa que c'etait quelqu'un qui se trompait de

porte; peut-etre meme ce coup de sonnette etait-il imaginaire; il y a

de ces bruits dans les reves; il remit sa tete sur l'oreiller.

Une veilleuse eclairait la chambre.

Au moment ou il se rendormait, il y eut un second coup de sonnette,

tres opiniatre et tres prolonge. Cette fois il ne pouvait douter;

il se leva, mit un pantalon a pied, des pantoufles et une robe de

chambre, alla a la fenetre et l'ouvrit.

La place etait obscure, il avait encore dans les yeux le trouble du

sommeil, il ne vit rien que de l'ombre, il se pencha sur cette ombre

et demanda: Qui est la?

Une voix tres basse, mais tres distincte, repondit: Dombrowski.

Dombrowski etait le nom d'un des vaincus de Paris. Les journaux

annoncaient, les uns qu'il avait ete fusille, les autres qu'il etait

en fuite.

L'homme que la sonnette avait reveille pensa que ce fugitif etait

la, qu'il avait lu sa lettre publiee le matin, et qu'il venait lui

demander asile. Il se pencha un peu, et apercut en effet, dans la

brume nocturne, au-dessous de lui, pres de la porte de la maison, un

homme de petite taille, aux larges epaules, qui otait son chapeau

et le saluait. Il n'hesita pas, et se dit: Je vais descendre et lui

ouvrir.

Comme il se redressait pour fermer la fenetre, une grosse pierre,

violemment lancee, frappa le mur a cote de sa tete. Surpris, il

regarda. Un fourmillement de vagues formes humaines, qu'il n'avait pas

remarque d'abord, emplissait le fond de la place. Alors il comprit.

Il se souvint que la veille, on lui avait dit: Ne publiez pas cette

lettre, sinon vous serez assassine. Une seconde pierre, mieux ajustee,

brisa la vitre au-dessus de son front, et le couvrit d'eclats de

verre, dont aucun ne le blessa. C'etait un deuxieme renseignement

sur ce qui allait etre fait ou essaye. Il se pencha sur la place,

le fourmillement d'ombres s'etait rapproche et etait masse sous

sa fenetre; il dit d'une voix haute a cette foule: _Vous etes des

miserables!_

Et il referma la croisee.

Alors des cris frenetiques s'eleverent: _A mort! A la potence! A la

lanterne! A mort le brigand!_

Il comprit que "le brigand" c'etait lui. Pensant que cette heure

pouvait etre pour lui la derniere, il regarda sa montre. Il etait

minuit et demi.

Abregeons. Il y eut un assaut furieux. On en verra le detail dans

ce livre. Qu'on se figure cette douce maison endormie, et ce reveil

epouvante. Les femmes se leverent en sursaut, les enfants eurent peur,

les pierres pleuvaient, le fracas des vitres et des glaces brisees

etait inexprimable. On entendait ce cri: _A mort! A mort!_ Cet assaut

eut trois reprises et dura sept quarts d'heure, de minuit et demi a

deux heures un quart. Plus de cinq cents pierres furent lancees dans

la chambre; une grele de cailloux s'abattit sur le lit, point de mire

de cette lapidation. La grande fenetre fut defoncee; les barreaux du

soupirail du couloir d'entree furent tordus; quant a la chambre, murs,

plafond, parquet, meubles, cristaux, porcelaines, rideaux arraches par

les pierres, qu'on se represente un lieu mitraille. L'escalade fut

tentee trois fois, et l'on entendit des voix crier: Une echelle!

L'effraction fut essayee, mais ne put disloquer la doublure de fer des

volets du rez-de-chaussee. On s'efforca de crocheter la porte; il y

eut un gros verrou qui resista. L'un des enfants, la petite fille,

etait malade; elle pleurait, l'aieul l'avait prise dans ses bras; une

pierre lancee a l'aieul passa pres de la tete de l'enfant. Les femmes

etaient en priere; la jeune mere, vaillante, montee sur le vitrage

d'une serre, appelait au secours; mais autour de la maison en

danger la surdite etait profonde, surdite de terreur, de complicite

peut-etre. Les femmes avaient fini par remettre dans leurs berceaux

les deux enfants effrayes, et l'aieul, assis pres d'eux, tenait leurs

mains dans ses deux mains; l'aine, le petit garcon, qui se souvenait

du siege de Paris, disait a demi-voix, en ecoutant le tumulte sauvage

de l'attaque: _C'est des prussiens_. Pendant deux heures les cris

de mort allerent grossissant, une foule effrenee s'amassait dans la

place. Enfin il n'y eut plus qu'une seule clameur: _Enfoncons la

porte_!

Peu apres que ce cri fut pousse, dans une rue voisine, deux hommes

portant une longue poutre, propre a battre les portes des maisons

assiegees, se dirigeaient vers la place des Barricades, vaguement

entrevus comme dans un crepuscule de la Foret-Noire.

Mais en meme temps que la poutre le soleil arrivait; le jour se leva.

Le jour est un trop grand regard pour de certaines actions; la bande

se dispersa. Ces fuites d'oiseaux de nuit font partie de l'aurore.

V

Quel est le but de ce double recit? le voici: mettre en regard deux

facons differentes d'agir, resultant de deux educations differentes.

Voila deux foules, l'une qui envahit la maison n deg. 6 de la place

Royale, a Paris; l'autre qui assiege la maison n deg. 3 de la place des

Barricades, a Bruxelles; laquelle de ces deux foules est la populace?

De ces deux multitudes, laquelle est la vile?

Examinons-les.

L'une est en guenilles; elle est sordide, poudreuse, delabree,

hagarde; elle sort d'on ne sait quels logis qui, si l'on pense aux

betes craintives, font songer aux tanieres, et, si l'on pense aux

betes feroces, font songer aux repaires; c'est la houle de la tempete

humaine; c'est le reflux trouble et indistinct du bas-fond populaire;

c'est la tragique apparition des faces livides; cela apporte

l'inconnu. Ces hommes sont ceux qui ont froid et qui ont faim. Quand

ils travaillent, ils vivent a peu pres; quand ils choment, ils meurent

presque; quand l'ouvrage manque, ils revent accroupis dans des trous

avec ce que Joseph de Maistre appelle leurs femelles et leurs petits,

ils entendent des voix faibles et douces crier: Pere, du pain! ils

habitent une ombre peu distincte de l'ombre penale; quand leur

fourmillement, aux heures fatales comme juin 1845, se repand hors de

cette ombre, un eclair, le sombre eclair social, sort de leur cohue;

ayant tous les besoins, ils ont presque droit a tous les appetits;

ayant toutes les souffrances, ils ont presque droit a toutes les

coleres. Bras nus, pieds nus. C'est le tas des miserables.

L'autre multitude, vue de pres, est elegante et opulente; c'est

minuit, heure d'amusement; ces hommes sortent des salons ou l'on

chante, des cafes ou l'on soupe, des theatres ou l'on rit; ils sont

bien nes, a ce qu'il parait, et bien mis; quelques-uns ont a leurs

bras de charmantes femmes, curieuses de voir des exploits. Ils sont

pares comme pour une fete; ils ont tous les necessaires, c'est-a-dire

toutes les joies, et tous les superflus, c'est-a-dire toutes les

vanites; l'ete ils chassent, l'hiver ils dansent; ils sont jeunes et,

grace a ce bel age, ils n'ont pas encore ce commencement d'ennui qui

est l'achevement des plaisirs. Tout les flatte, tout les caresse, tout

leur sourit; rien ne leur manque. C'est le groupe des heureux.

En quoi, a l'heure ou nous les observons, ces deux foules, les

miserables et les heureux, se ressemblent-elles? en ce qu'elles sont

l'une et l'autre pleines de colere.

Les miserables ont en eux la sourde rancune sociale; les souffrants

finissent par etre les indignes; ils ont toutes les privations, les

autres ont toutes les jouissances. Les souffrants ont sur eux toutes

ces sangsues, les parasitismes; cette succion les epuise. La misere

est une fievre; de la ces aveugles acces de fureur qui, en haine de la

loi passagere, blessent le droit eternel. Une heure vient ou ceux qui

ont raison peuvent se donner tort. Ces affames, ces deguenilles, ces

desherites deviennent brusquement tumultueux. Ils crient: Guerre! ils

prennent tout ce qui leur tombe sous la main, le fusil, la hache, la

pique; ils se jettent sur ce qui est devant eux, sur l'obstacle, quel

qu'il soit; c'est la republique, tant pis! ils sont eperdus; ils

reclament leur droit au travail, determines a vivre et resolus a

mourir. Ils sont exasperes et desesperes, et ils ont en eux l'outrance

farouche de la bataille. Une maison se presente; ils l'envahissent;

c'est la maison d'un homme que la violente langue du moment appelle

"un aristocrate". C'est la maison d'un homme qui en cet instant-la

meme leur resiste et leur tient tete; ils sont les maitres; que

vont-ils faire? saccager la maison de cet homme? Une voix leur crie:

Cet homme fait son devoir! Ils s'arretent, se taisent, se decouvrent,

et passent.

Apres l'emeute des pauvres, voici l'emeute des riches. Ceux-ci aussi

sont furieux! Contre un ennemi? non. Contre un combattant? non. Ils

sont furieux contre une bonne action; action toute simple sans aucun

doute, mais evidemment juste et honnete. Tellement simple cependant

que, sans leur colere, ce ne serait pas la peine d'en parler.

Cette chose juste a ete commise le matin meme. Un homme a ose etre

fraternel; dans un moment qui fait songer aux autodafes et aux

dragonnades, il a pense a l'evangile du bon samaritain; dans un

instant ou l'on semble ne se souvenir que de Torquemada, il a ose

se souvenir de Jesus-Christ; il a eleve la voix pour dire une chose

clemente et humaine; il a entre-baille une porte de refuge a cote de

la porte toute grande ouverte du sepulcre, une porte blanche a cote

de la porte noire; il n'a pas voulu qu'il fut dit que pas un coeur

n'etait misericordieux pour ceux qui saignent, que pas un foyer

n'etait hospitalier pour ceux qui tombent; a l'heure ou l'on acheve

les mourants, il s'est fait ramasseur de blesses; cet homme de 1871,

qui est le meme que l'homme de 1848, pense qu'il faut combattre les

insurrections debout et les amnistier tombees; c'est pourquoi il a

commis ce crime, ouvrir sa maison aux vaincus, offrir un asile

aux fugitifs. De la l'exasperation des vainqueurs. Qui defend les

malheureux indigne les heureux. Ce forfait doit etre chatie. Et sur

l'humble maison solitaire, ou il y a deux berceaux, une foule s'est

ruee, criant tous les cris du meurtre, et ayant l'ignorance dans le

cerveau, la haine au coeur, et aux mains des pierres, de la boue et

des gants blancs.

L'assaut a manque, point par la faute des assiegeants. Si la porte n'a

pas ete enfoncee, c'est que la poutre est arrivee trop tard; si un

enfant n'a pas ete tue, c'est que la pierre n'a point passe assez

pres; si l'homme n'a pas ete massacre, c'est que le soleil s'est leve.

Le soleil a ete le trouble-fete.

Concluons.

Laquelle de ces deux foules est la populace? Entre ces deux

multitudes, les miserables de Paris et les heureux de Bruxelles, quels

sont les miserables?

Ce sont les heureux.

Et l'homme de la place des Barricades avait raison de leur jeter ce

mot meprisant au moment ou l'assaut commencait.

Maintenant, entre ces deux sortes d'hommes, ceux de Paris et ceux de

Bruxelles, quelle difference y a-t-il?

Une seule.

L'education.

Les hommes sont egaux au berceau. A un certain point de vue

intellectuel, il y a des exceptions, mais des exceptions qui

confirment la regle. Hors de la, un enfant vaut un enfant. Ce qui, de

tous ces enfants egaux, fait plus tard des hommes differents, c'est la

nourriture. Il y a deux nourritures; la premiere, qui est bonne,

c'est le lait de la mere; la deuxieme, qui peut etre mauvaise, c'est

l'enseignement du maitre.

De la, la necessite de surveiller cet enseignement.

VI

On pourrait dire que dans notre siecle il y a deux ecoles. Ces deux

ecoles condensent et resument en elles les deux courants contraires

qui entrainent la civilisation en sens inverse, l'un vers l'avenir,

l'autre vers le passe; la premiere de ces deux ecoles s'appelle Paris,

l'autre s'appelle Rome. Chacune de ces deux ecoles a son livre; le

livre de Paris, c'est la Declaration des Droits de l'Homme; le livre

de Rome, c'est le Syllabus. Ces deux livres donnent la replique au

Progres. Le premier lui dit Oui; le second lui dit Non.

Le progres, c'est le pas de Dieu.

Les revolutions, bien qu'elles aient parfois l'allure de l'ouragan,

sont voulues d'en haut.

Aucun vent ne souffle que de la bouche divine.

Paris, c'est Montaigne, Rabelais, Pascal, Corneille, Moliere,

Montesquieu, Diderot, Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Danton.

Rome, c'est Innocent III, Pie V, Alexandre VI, Urbain VIII, Arbuez,

Cisneros, Lainez, Grillandus, Ignace.

Nous venons d'indiquer les ecoles. A present voyons les eleves.

Confrontons.

Regardez ces hommes; ils sont, j'y insiste, ceux qui n'ont rien; ils

portent tout le poids de la societe humaine; un jour ils perdent

patience, sombre revolte des cariatides; ils s'insurgent, ils se

tordent sous le fardeau, ils livrent bataille. Tout a coup, dans la

fauve ivresse du combat, une occasion d'etre injustes se presente; ils

s'arretent court. Ils ont en eux ce grand instinct, la revolution, et

cette grande lumiere, la verite; ils ne savent pas etre en colere

au dela de l'equite; et ils donnent au monde civilise ce spectacle

sublime qu'etant les accables, ils sont les moderes, et qu'etant les

malheureux, ils sont les bons.

Regardez ces autres hommes; ils sont ceux qui ont tout. Les autres

sont en bas, eux ils sont en haut. Une occasion se presente d'etre

laches et feroces; ils s'y precipitent. Leur chef est le fils d'un

ministre; leur autre chef est le fils d'un senateur; il y a un prince

parmi eux. Ils s'engagent dans un crime, et ils y vont aussi avant que

la brievete de la nuit le leur permet. Ce n'est pas leur faute s'ils

ne reussissent qu'a etre des bandits, ayant reve d'etre des assassins.

Qui a fait les premiers? Paris.

Qui a fait les seconds? Rome.

Et, je le repete, avant l'enseignement, ils se valaient. Enfants

riches et enfants pauvres, ils etaient dans l'aurore les memes tetes

blondes et roses; ils avaient le meme bon sourire; ils etaient cette

chose sacree, les enfants; par la faiblesse presque aussi petits que

la mouche, par l'innocence presque aussi grands que Dieu.

Et les voila changes, maintenant qu'ils sont hommes; les uns sont

doux, les autres sont barbares. Pourquoi? c'est que leur ame s'est

ouverte, c'est que leur esprit s'est sature d'influences dans des

milieux differents; les uns ont respire Paris, les autres ont respire

Rome.

L'air qu'on respire, tout est la. C'est de cela que l'homme depend.

L'enfant de Paris, meme inconscient, meme ignorant, car, jusqu'au jour

ou l'instruction obligatoire existera, il a sur lui une ignorance

voulue d'en haut, l'enfant de Paris respire, sans s'en douter et sans

s'en apercevoir, une atmosphere qui le fait probe et equitable. Dans

cette atmosphere il y a toute notre histoire; les dates memorables,

les belles actions et les belles oeuvres, les heros, les poetes, les

orateurs, _le Cid_, _Tartuffe_, _le Dictionnaire philosophique_,

_l'Encyclopedie_, la tolerance, la fraternite, la logique, l'ideal

litteraire, l'ideal social, la grande ame de la France. Dans

l'atmosphere de Rome il y a l'inquisition, l'index, la censure, la

torture, l'infaillibilite d'un homme substituee a la droiture de Dieu,

la science niee, l'enfer eternel affirme, la fumee des encensoirs

compliquee de la cendre des buchers. Ce que Paris fait, c'est le

peuple; ce que Rome fait, c'est la populace. Le jour ou le fanatisme

reussirait a rendre Rome respirable a la civilisation, tout serait

perdu; l'humanite entrerait dans de l'ombre.

C'est Rome qu'on respire a Bruxelles. Les hommes qu'on vient de voir

travailler place des Barricades sont des disciples du Quirinal; ils

sont tellement catholiques qu'ils ne sont plus chretiens. Ils sont

tres forts; ils sont devenus merveilleusement reptiles et tortueux;

ils savent le double itineraire de Mandrin et d'Escobar; ils ont

etudie toutes les choses nocturnes, les procedes du banditisme et les

doctrines de l'encyclique; ce serait des chauffeurs si ce n'etait

des jesuites; ils attaquent avec perfection une maison endormie;

ils utilisent ce talent au service de la religion; ils defendent

la societe a la facon des voleurs de grand chemin; ils completent

l'oraison jaculatoire par l'effraction et l'escalade; ils glissent du

bigotisme au brigandage; et ils demontrent combien il est aise aux

eleves de Loyola d'etre les plagiaires de Schinderhannes.

Ici une question.

Est-ce que ces hommes sont mechants?

Non.

Que sont-ils donc?

Imbeciles.

Etre feroce n'est point difficile; pour cela l'imbecillite suffit.

Sont-ils donc nes imbeciles?

Point.

On les a faits; nous venons de le dire.

Abrutir est un art.

Les pretres des divers cultes appellent cet art Liberte

d'enseignement.

Ils n'y mettent aucune mauvaise intention, ayant eux-memes ete soumis

a la mutilation d'intelligence qu'ils voudraient pratiquer apres

l'avoir subie.

Le castrat faisant l'eunuque, cela s'appelle l'Enseignement libre.

Cette operation serait tentee sur nos enfants, s'il etait donne suite

a la loi d'ailleurs peu viable qu'a votee l'assemblee defunte.

Le double recit qu'on vient de lire est une simple note en marge de

cette loi.

VII

Qui dit education dit gouvernement; enseigner, c'est regner; le

cerveau humain est une sorte de cire terrible qui prend l'empreinte du

bien ou du mal selon qu'un ideal le touche ou qu'une griffe le saisit.

L'education par le clerge, c'est le gouvernement par le clerge. Ce

genre de gouvernement est juge. C'est lui qui sur la cime auguste

de la glorieuse Espagne a mis cet effroyable autel de Moloch, le

quemadero de Seville. C'est lui qui a superpose a la Rome romaine la

Rome papale, monstrueux etouffement de Caton sous Borgia.

La dialectique a une double loi, voir de haut et serrer de pres. Les

gouvernements-pretres ne resistent a aucune de ces deux formes du

raisonnement; de pres, on voit leurs defauts; de haut, on voit leurs

crimes.

La griffe est sur l'homme et la patte est sur l'enfant. L'histoire

faite par Torquemada est racontee par Loriquet.

Sommet, le despotisme; base, l'ignorance.

VIII

Rome a beaucoup de bras. C'est l'antique hecatonchire. On a cru cette

bete fabuleuse jusqu'au jour ou la pieuvre est apparue dans l'ocean

et la papaute dans le moyen age. La papaute s'est d'abord appelee

Gregoire VII, et elle a fait esclaves les rois; puis elle s'est

appelee Pie V, et elle a fait prisonniers les peuples. La revolution

francaise lui a fait lacher prise; la grande epee republicaine a coupe

toutes ces ligatures vivantes enroulees autour de l'ame humaine, et a

delivre le monde de ces noeuds malsains, _arctis nodis relligionum_,

dit Lucrece; mais les tentacules ont repousse, et aujourd'hui voila

que de nouveau les cent bras de Rome sortent des profondeurs et

s'allongent vers les agres frissonnants du navire en marche,

saisissement redoutable qui pourrait faire sombrer la civilisation.

A cette heure, Rome tient la Belgique; mais qui n'a pas la France

n'a rien. Rome voudrait tenir la France. Nous assistons a ce sinistre

effort.

Paris et Rome sont aux prises.

Rome nous veut.

Les tenebres gonflent toutes leurs forces autour de nous.

C'est l'epouvantable rut de l'abime.

IX

Autour de nous se dresse toute la puissance multiple qui peut sortir

du passe, l'esprit de monarchie, l'esprit de superstition, l'esprit

de caserne et de couvent, l'habilete des menteurs, et l'effarement de

ceux qui ne comprennent pas. Nous avons contre nous la temerite, la

hardiesse, l'effronterie, l'audace et la peur.

Nous n'avons pour nous que la lumiere.

C'est pourquoi nous vaincrons.

Si etrange que semble le moment present, quelque mauvaise apparence

qu'il ait, aucune ame serieuse ne doit desesperer. Les surfaces sont

ce qu'elles sont, mais il y a une loi morale dans la destinee, et les

courants sous-marins existent. Pendant que le flot s'agite, eux, ils

travaillent. On ne les voit pas, mais ce qu'ils font finit toujours

par sortir tout a coup de l'ombre, l'inapercu construit l'imprevu.

Sachons comprendre l'inattendu de l'histoire. C'est au moment ou

le mal croit triompher qu'il s'effondre; son entassement fait son

ecroulement.

Tous les evenements recents, dans leurs grands comme dans leurs petits

details, sont pleins de ces surprises. En veut-on un exemple? en voici

un:

Si c'est une digression, qu'on nous la permette; car elle va au but.

X

Les Assemblees ont un meuble qu'on appelle la tribune. Quand les

Assemblees seront ce qu'elles doivent etre, la tribune sera en marbre

blanc, comme il sied au trepied de la pensee et a l'autel de la

conscience, et il y aura des Phidias et des Michel-Ange pour la

sculpter. En attendant que la tribune soit en marbre, elle est en

bois, et, en attendant qu'elle soit un trepied et un autel, elle est,

nous venons de le dire, un meuble. C'est moins encombrant pour les

coups d'etat; un meuble, cela se met au grenier. Cela en sort aussi.

La tribune actuelle du senat a eu cette aventure.

Elle est en bois; pas meme en chene; en acajou, avec pilastres et

cuivres dores, a la mode du directoire, et au lieu de Michel-Ange

et de Phidias elle a eu pour sculpteur Ravrio. Elle est vieille,

quoiqu'elle semble neuve. Elle n'est pas vierge. Elle a ete la tribune

du conseil des anciens, et elle a vu l'entree factieuse des grenadiers

de Bonaparte. Puis, elle a ete la tribune du senat de l'empire. Elle

l'a ete deux fois; d'abord apres le 18 Brumaire, ensuite apres le 2

Decembre. Elle a subi le defile des eloquences des deux empires;

elle a vu se dresser au-dessus d'elle ces hautes et inflexibles

consciences, d'abord l'inaccessible Cambaceres, puis l'infranchissable

Troplong; elle a vu succeder la chastete de Baroche a la pudeur de

Fouche; elle a ete le lieu ou l'on a pu, a cinquante ans d'intervalle,

comparer a ces fiers senateurs, les Sieyes et les Fontanes, ces autres

senateurs non moins altiers, les Merimee et les Sainte-Beuve. Sur elle

ont rayonne Suin, Fould, Delangle, Espinasse, M. Nisard.

Elle a eu devant elle un banc d'eveques dont aurait pu etre

Talleyrand, et un banc de generaux dont a ete Bazaine. Elle a vu le

premier empire commencer par l'illusion d'Austerlitz, et le deuxieme

empire s'achever par le reveil du demembrement. Elle a possede Fialin,

Vieillard, Pelissier, Saint-Arnaud, Dupin. Aucune illustration ne lui

a ete epargnee. Elle a assiste a des glorifications inouies, a la

celebration de Puebla, a l'hosanna de Sadowa, a l'apotheose de

Mentana. Elle a entendu des personnages competents affirmer qu'on

sauvait la societe, la famille et la religion en mitraillant les

promeneurs sur le boulevard. Elle a eu tel homme que la legion

d'honneur n'a plus. Elle a, pour nous borner au dernier empire, ete,

pendant dix-neuf ans, illuminee par la pleiade de toutes les hontes;

elle a entendu une sorte de long cantique, psalmodie par les devots

athees aussi bien que par les devots catholiques, en l'honneur du

parjure, du guet-apens et de la trahison; pas une lachete ne lui

a manque; pas une platitude ne lui a fait defaut; elle a eu

l'inviolabilite officielle; elle a ete si parfaitement auguste qu'elle

en a profite pour etre completement immonde; elle a entendu on ne sait

qui confier l'epee de la France a un aventurier pour on ne sait quoi,

qui etait Sedan; cette tribune a eu un tressaillement de gloire et de

joie a l'approche des catastrophes; ce morceau de bois d'acajou a ete

quelque chose comme le proche parent du trone imperial, qui du reste,

on le sait, et l'on a l'aveu de Napoleon, n'etait que sapin; les

autres tribunes sont faites pour parler, celle-ci avait ete faite pour

etre muette; car c'est etre muet que de taire au peuple le devoir, le

droit, l'honneur, l'equite. Eh bien! un jour est venu ou cette tribune

a brusquement pris la parole, pour dire quoi? La realite.

Actes et Paroles, Volume 3 · 第 1 / 22 段