Leur maison se compose d’une pièce unique dont ils paient le loyer quand
ils peuvent. Ils y vivent six, le père, la mère et, pour l’instant,
quatre enfants. Les pauvres ne s’inquiètent point d’avoir beaucoup de
bouches à nourrir. Quand il n’y a pas assez à manger pour quatre et que
l’on arrive tout de même à ne pas mourir de faim, à six on se tirera
tout aussi bien d’affaire.
Personne, à supposer qu’on l’ait jamais connu, ne se rappelle plus leur
véritable nom: il n’y a guère que le secrétaire de la mairie qui puisse
le savoir. Car l’aîné des enfants ayant dû accepter, le jour de son
baptême, le prénom de Marius, on a trouvé cela si drôle qu’on ne les
appelle plus, en bloc, que «les Marius».
Le père est un petit homme qui porte une grande barbe noire en éventail.
Il a l’accent d’un Marseillais mâtiné d’Auvergnat. Je me demande à la
suite de quelles entreprises sans résultat il a pu, parti des
Bouches-du-Rhône ou du Cantal, venir se fixer dans ce coin du Morvan. Je
me souviens de l’avoir admiré. N’avait-il pas dit, en feuilletant un
volume doré sur tranches que l’on m’avait donné le jour de la
distribution des prix:
--Voici Mathieu Molé, un grand homme.
Marius, le petit homme à grande barbe noire, était devenu pour moi une
espèce de Mathieu Molé qui a eu des malheurs. Car ils sont pauvres: on
ne sait pas de quoi ils peuvent vivre. La mère a toujours sur les bras
un enfant qu’elle allaite. Jeune encore, plus que blonde, elle marche en
se dandinant. L’aîné est toute la journée dehors avec son père. Il n’a
pas besoin d’aller à l’école. Le petit homme, qui connaît Mathieu Molé,
en sait plus qu’il n’est nécessaire pour instruire son fils. On raconte
que la nuit aussi ils sont dehors plus souvent qu’à leur tour, comme les
Lavocat. Mais, quand une poule disparaît, que des pommes de terre ont
été arrachées et des haricots cueillis, on ne sait qui en accuser: les
Marius ou les Lavocat.
Chez eux, cela sent mauvais. Il y a un berceau. L’hiver ils laissent
continuellement fermées la porte et la fenêtre: la chaleur une fois
partie, comment la remplacer? La provision de bois est si vite épuisée!
Et allez donc, sous des pieds de neige, ramasser des branches mortes et
déraciner des souches!...
De temps en temps aussi Marius, majestueux, traverse la ville avec son
fils aîné, l’un poussant, l’autre tirant une petite voiture qu’ils ont
eux-mêmes fabriquée. Le diamètre de la roue droite est sensiblement
inférieur à celui de la roue gauche: on n’achète pas; on prend ce que
l’on trouve. La voiture, penchant un peu sur le côté droit, s’avance de
biais. Si Marius, d’une poigne solide, ne la redressait pas à chaque
tour de roue, elle ne ferait guère que tourner sur elle-même, au moment
du départ, comme un chien fatigué qui aimerait mieux dormir. Mais il lui
faut aller aussi droit que possible le long des routes, vers les
villages. Elle leur porte du fil, des aiguilles, des paires de
chaussettes, et, comme articles de luxe, quelques rubans à quatre sous.
Elle s’arrête devant les portes des chaumières: très peu s’ouvrent. On
aime mieux faire ses achats à la ville. Parfois pourtant une femme se
trouve manquer de fil ou d’aiguilles, avoir envie d’un beau ruban
qu’elle hésite à acheter et la petite voiture, heureuse, se dit:
--Aujourd’hui, j’ai servi à quelque chose.
Mais, presque toujours, elle revient aussi chargée qu’avant de partir.
Elle cahote douloureusement dans les ornières, tirée par le gamin,
poussée par le père qui, toujours de bonne humeur, chantonne. On ne peut
pas se faire quotidiennement des cinq sous de bénéfice net. Marius le
sait. Il n’oserait pas tant en demander.
Mais il ménageait à la ville une surprise.
Le jour de Noël, pendant la grand’messe, il a installé devant sa porte
une table couverte de bonshommes, d’oiseaux, de paniers, de pipes
minuscules en sucre rouge. Il les a achetés en gros, et sans trop se
flatter, parce que c’est jour de grande fête, il pense bien tout
revendre au détail. Cela fera quinze sous de gagnés, et ils pourront eux
aussi fêter Noël à leur façon. Pour sortir la table il a fallu poser
dans un coin, faute de buffet, les casseroles, les assiettes, les
verres. Et voici que, la messe finie, on descend de l’église. Des
enfants regardent les friandises. Le petit homme, debout derrière la
table, leur sourit, mais les mamans ne regardent ni ne s’arrêtent. Elles
doivent être pressées. Le défilé continue. Une petite s’est échappée:
elle est venue voir de près les beaux oiseaux rouges. Il en prend
plusieurs et lui demande:
--Lesquels veux-tu?
Mais tous! Seulement elle n’a pas d’argent, et sa mère lui crie:
--Voyons, vas-tu venir?
Madame, vous n’avez pas regardé le petit homme. Vous n’avez pas vu,
épiant derrière les carreaux, les quatre enfants qui se demandent si
leur père va vendre quelque chose.
Maintenant il n’y a plus à descendre que les vieux. Le petit homme n’a
encore rien vendu: pourtant il espère toujours. La table n’est-elle pas
propre? Ne l’a-t-il pas soigneusement lavée hier? Est-ce parce qu’il n’a
pu, n’en ayant pas, la recouvrir d’une nappe? Mais la neige qui
tombe,--il souffle de temps en temps sur ses oiseaux, sur ses bonshommes
comme pour leur donner une âme,--n’a-t-elle pas formé, sur la pauvre
table, une nappe d’une blancheur éclatante?