LA CANE

Mon oncle, ma tante et mon cousin, nous les considérions un peu comme

des paysans parce qu’ils habitaient une maison qui touche au bois. Un

sentier seulement l’en sépare, bordé à gauche par des haies, à droite

par un mur de pierres sèches: ni les buissons ni les arbres ne peuvent

le dépasser. Mais, l’été, des serpents, glissant parmi les bruyères

chaudes, traversaient le sentier et venaient prendre le frais dans les

prés, non loin de l’étang Baron.

Ils avaient un âne, deux vaches dont ils vendaient le lait, quelques

poules dont ils vendaient les œufs, surtout des canards et des canes que

je trouvais beaux avec leurs plumes vertes et bleues. Les canes

pondaient aussi, mais des œufs moins appréciés sur le marché que ceux

des poules: ils les mangeaient.

Parce que nous demeurions non loin des promenades et de l’église, ils

nous regardaient comme des citadins. Et tout le monde sait que les

habitants des villes sont plus riches que les paysans.

Mon cousin fréquentait comme moi l’école des frères: il n’en était pas à

plus d’un quart d’heure de distance. Il aurait pu, sans trop de peine,

aller déjeûner chez lui, à midi, mais on est de la campagne ou l’on n’en

est pas.

Il tenait à en être.

En hiver ceux des villages arrivaient avec des casquettes enfoncées

jusqu’aux oreilles, avec des cache-nez si longs qu’il leur fallait du

temps pour les dérouler d’autour de leurs cous. Les uns apportaient des

branches mortes luisantes de verglas. Les autres n’apportaient rien.

Tous avaient des airs de héros qui viennent de braver les plus grands

périls. Ils auraient pu glisser dans les ravins, rester ensevelis sous

la neige, être dévorés par les loups. Pour la gloire de nos camarades

des villages nous tenions à croire qu’il restait des loups dans les

bois. Mon cousin, lui, n’avait qu’à suivre une route jalonnée de

maisons. Mais il fallait le voir arriver avec sa casquette, son

cache-nez, et une bûche qu’il avait prise sous le four: certainement il

aurait fait peur aux loups!

Comme ceux des villages il fournissait en nature sa part de chauffage

que nous autres nous payions de nos deniers. Comme eux il apportait dans

son carnier, avec ses livres, son goûter, c’est-à-dire du pain, un œuf

dur, du sel, quelques noix. Ils mangeaient à midi sous le hangar ouvert

à tous les vents. Aussi, tout le temps que duraient les grands froids,

mon cousin venait-il avec moi déjeûner à la maison: il apportait son

carnier. Quelquefois sa mère lui avait donné dans un petit chaudron un

reste de ragoût que sur notre poêle il mettait à réchauffer; mais nous

partagions quand même avec lui notre viande, nos légumes, notre vin: il

n’apportait jamais de vin. Eux, c’étaient des paysans; nous étions des

riches.

Les jours de restes de ragoût étaient rares.

Ils avaient des poules et des canes: la plupart du temps il n’apportait

que du pain. Alors il entrait en disant à ma mère:

--Tante, ce matin la cane n’a pas pondu.

Sous d'humbles toits · 第 13 / 30 题