Ainsi, vous voilà revenu dans nos bois? Ça fait longtemps qu’on ne vous
avait vu: depuis l’an dernier, à pareille époque. Assoyez-vous donc. Je
n’ai pas de chaise à vous offrir, mais vous savez bien ce que c’est que
des charbonniers. S’il fallait traîner tout un mobilier avec soi, ça ne
serait pas Dieu possible. Je n’ai rien que ces deux bûches-là comme
sièges; quand il fait beau temps, comme aujourd’hui, on les sort devant
la porte de la cabane. Vous prenez justement celle qui a une tache de
sang. Attendez un peu. Je vais enlever la poussière. Nous, nos culottes,
ça ne craint rien. Ces bûches-là, ce n’est pas l’hiver dernier qu’on les
a sorties dehors. Figurez-vous que la neige est restée plus de trois
mois sans fondre et qu’on était là, le Colet et puis moi, comme qui
dirait bloqués. Mais on en a bien l’habitude, et ça ne nous fait pas
peur. On était même un peu plus haut qu’ici, droit vers l’Étang des
Merles, et je vous réponds qu’on était rudement bien placés pour sentir
le vent, et un vent pas chaud, ah! mais non, qui venait de Brassy.
Alors, aussitôt la nuit, on s’enfermait tous les deux, le Colet et puis
moi; le poêle ronflait, que c’était réjouissant de l’entendre, et on
jouait aux cartes une fois la soupe mangée. On jouait aux cartes en
buvant du vin chaud, des fois jusqu’à minuit. Car on avait du vin.
Toutes les deux semaines, le Pierre Bourdier venait de Lormes avec son
chariot et ses bœufs. Ça n’était pas drôle pour lui, parce que ses bœufs
avaient de la neige jusqu’aux naseaux, mais ils se tiraient toujours
d’affaire. D’ailleurs, vous savez bien aussi ce que c’est que les bœufs.
Le Pierre Bourdier nous amenait du pain, du vin, de l’huile et des
pommes de terre. Avec ça, il n’y avait pas un roi plus heureux que nous.
Le dimanche, quand on entendait un peu les cloches sonner à l’église de
Lormes, on était joyeux sans savoir pourquoi. On faisait un brin de
toilette dans la neige, et toute la journée, pour se reposer, on jouait
aux cartes. Et puis, on faisait de la meilleure cuisine qu’en semaine.
Car j’ai oublié de vous dire que le Pierre Bourdier nous amenait aussi
de la viande et du lard. Sauf votre respect, on vivait là comme des
ours.
Et puis, la neige a fondu. Nous, ça ne nous fait ni chaud, ni froid. Été
comme hiver, on s’occupe du charbon. En voilà encore dix meules autour
de nous, mais c’est la fin. Après, on descendra du côté du Villard.
Quand la neige a été partie, les oiseaux sont arrivés, à commencer par
les merles. Ce n’est pas à dire que, l’hiver, on n’en voyait pas du
tout, mais à la fonte des neiges, on en voit bien plus. Et des oiseaux
qui chantent, que c’est aussi réjouissant de les écouter sur les arbres
que d’entendre le poêle dans la cabane! C’est le quatorze avril--allez!
je n’ai pas oublié la date!--que j’ai trouvé un nid de «rôts». Lès gens
des villes appellent ça des autours, à ce que je crois, mais, vous qui
êtes d’ici, vous savez ce que c’est que des «rôts». Cinq petits qu’il y
avait dedans! «Si on les prenait pour les apprivoiser?», que j’ai dit au
Colet. Je pensais bien qu’il ne dirait pas non. Parce que c’est moi qui
dirige tout ici, et qu’il fait ce que je veux. Il n’a pas dit non. Et
j’ai apporté les cinq petits «rôts» dans notre cabane. C’est le père et
la mère qui n’étaient pas contents et qui auraient bien voulu nous
défigurer! Mais les charbonniers, ça n’est pas comme les poules des
basses-cours: ça ne craint pas les «rôts». Les petits ont vite grandi.
Je m’attachais à eux, le Colet aussi. Ils étaient doux comme des gros
pigeons, et ils ressemblaient à des pigeons, pour quelqu’un qui n’aurait
pas su.
Et voilà-t-il pas qu’un peu de temps après--c’était par là vers le
quinze mai,--le père Taupin, que vous connaissez bien aussi, est venu
faire du bois à l’Étang des Merles avec sa voiture à âne. On a commencé
par causer de choses et d’autres. Mais j’ai oublié de vous dire que les
cinq petits «rôts» nous donnaient du tracas. On leur avait fait une
belle cage, mais elle était trop petite, à mesure qu’ils grandissaient.
Et puis, toujours leur donner à manger, ça finissait par nous être à
charge. «Qu’est-ce que c’est donc que ces pigeons-là?», que m’a demandé
le père Taupin. Tout de suite, j’ai eu l’idée de lui faire une farce.
«Des pigeons...?» qu’a répondu le Colet, qui n’est pas malin pour deux
sous. Mais je l’ai arrêté. «Des pigeons ramiers qu’on a pris dans le
bois!», que j’ai dit au père Taupin. «Ils sont joliment beaux, mais,
comme on n’y tient pas, on va t’en donner quatre, si tu veux. Nous, avec
un, pour nous tenir compagnie, on en a bien assez.» Vous pensez que
Taupin n’a pas demandé mieux. «C’est la bourgeoise qui va faire un bon
plat!» qu’il a dit. Il s’en pourléchait déjà les babines. Moi, je me
tenais, pour ne pas rire. Ah! si j’avais su! Il a emporté les quatre
qu’on lui a donnés. On avait gardé le plus joli, un tiercelet qui
s’était apprivoisé mieux que les autres, je n’ai jamais su pourquoi, et
qui venait avec nous quand ça lui disait. C’était une vraie société pour
nous. Il nous regardait manger la soupe. Il faut dire aussi qu’on lui
avait rogné les ailes et qu’on le surveillait de près. Mais on n’aurait
pas voulu le rendre malheureux, comme font les gens des villes pour des
bêtes qui aimeraient bien mieux vivre dans les bois. Avec nous, il était
pour ainsi dire chez lui et il n’avait pas besoin de chercher sa vie. Je
ne dis pas qu’il n’y pensait pas. Est-ce qu’on sait jamais, avec les
bêtes?
En attendant, je voyais la figure de Taupin et de sa grande bringue de
femme, vous savez bien? l’ancienne servante de Mme Desmergers. Si c’est
pas malheureux, un vieux de soixante-huit ans qui va se marier avec une
fille de vingt-deux! Je me dis souvent que les hommes sont plus bêtes
que les bêtes. Et plus méchants aussi, vous allez voir. Je voyais leur
figure. Parce que, les «rôts», ce n’est guère bon à manger. J’aurais
mieux fait de leur donner la volée que d’en faire cadeau à Taupin. Car
voici ce qui est arrivé. Vingt jours après, comme on était en train de
préparer une meule, le Colet et puis moi, Taupin est venu exprès de
Lormes, en sournois. Notre tiercelet était resté devant la cabane. Ah!
tenez! c’est juste sur cette bûche-là que vous êtes assis! Taupin a pris
notre tiercelet et, avec la serpe qui traîne là, devant vous, il lui a
coupé le cou, comme à un canard, pour se venger. Quand nous sommes
revenus, le Colet a dit: «On nous l’a tué!» Moi, je n’aurais même pas pu
en dire si long. Je me suis tout de suite douté que c’était Taupin, mais
je ne l’ai su qu’après, par le Pierre Bourdier: Taupin et sa grande
bringue de femme avaient été malades d’avoir mangé nos «rôts».
Certainement, je n’avais pas besoin de lui faire cette farce-là, mais
est-ce qu’il n’aurait pas dû voir, aussi, que ça n’était pas des pigeons
ramiers? Qu’il ne revienne pas faire du bois par ici! Autrement... Quant
à notre tiercelet, on l’a enterré là, au pied du grand foyard que vous
voyez. Je veille à ce que les bêtes des bois ne le déterrent pas. J’ai
même planté dessus une petite croix, mais, d’ici, l’herbe la cache.
Venez voir. C’est grand dommage que vous ne l’ayez pas connu vivant!...