II

Aujourd’hui me voici de retour. Mais je ne t’ai pas vu m’attendant,

comme les autres années, à la barrière de la petite gare. Tu regardais

si j’étais sur la plate-forme du wagon. Lorsque tu m’avais aperçu, tes

yeux clignotaient un peu. Nous nous en allions par la route de l’Étang

du Goulot. Des gens, que nous croisions, te disaient:

--Eh bien, vous voilà heureux que votre fils soit revenu?

Tu te contentais de rire en hochant la tête. Tu voulais même porter ma

valise, mais la dernière fois elle aurait été trop lourde pour toi qui

t’étais habitué cependant aux fardeaux.

Je suis arrivé à la maison: tu n’y étais pas non plus. Je savais que tu

n’y serais pas; mais j’ai été ému, plus que je ne pourrais dire, de ne

pas t’y trouver. Ce n’est plus celle où j’avais l’habitude de te voir,

la maison aux deux grandes pièces carrées où tu étais heureux comme un

roi dans son palais. C’en est une autre, plus petite, où tu n’as vécu

que deux mois. Elle aurait fait plus que te suffire pendant des années,

car tu étais content de l’avoir.

--_C’est tant qu’il en faut pour nous_, m’écrivais-tu.

Oui: c’était «tant qu’il vous en fallait». Mais, maintenant que tu n’y

es plus, la petite maison s’est tout-à-coup agrandie. Ton fauteuil est

encore au coin de la cheminée, mais il tend les bras vers l’éternité.

Pour te voir il faut aujourd’hui aller plus loin que la gare, plus loin

que la maison. Il faut suivre le sentier qui, entre des haies et des

murs de jardins, monte au cimetière. J’ai dû attendre que la nuit fût

venue, puisqu’il faut d’abord s’occuper de soi et des vivants, tout en

pensant aux autres, je veux dire: à toi, et à ceux parmi lesquels tu es

descendu. Les portes du cimetière étaient fermées, mais j’ai l’habitude

d’escalader son mur bas. J’ai marché entre les tombes.

Un clair de lune admirable s’étendait sur le cimetière, sur la ville,

sur les bois, sur les montagnes et sur la plaine; un de ces clairs de

lune comme on en voit en septembre, par les étés chauds, qui font croire

que les champs moissonnés à ras de terre sont couverts de neige.

C’était une de ces nuits où la pensée ne peut que s’éparpiller en rêves.

Il suffisait d’écouter un grillon dans une touffe d’herbe, un chien

aboyer, au lointain, à l’entrée d’une cour de ferme.

Comme il était enfoui dans le passé, le jour de décembre où les talons

de ceux qui te portaient enfonçaient dans la terre détrempée par les

pluies d’hiver, où le vent emmenait jusqu’aux villages les plus reculés

du canton le glas que sonnaient pour toi ces cloches que tant de fois tu

avais sonnées!

Alors je t’ai retrouvé. Comme les tiens quand tu m’apercevais sur la

plate-forme du wagon, mes yeux se sont mis à clignoter.

* * * * *

Un grand écrivain a dit d’un de ses maîtres, dans le château natal

duquel il avait passé toute une nuit sans dormir:

--J’ai pensé à cet homme qui a commencé là, et qui a rempli un

demi-siècle du tapage de sa douleur. J’ai pensé à toi dont la vie

commença et finit dans ce pays, dont la tombe même, à cette heure, ne se

distingue que pour moi parmi les autres. J’ai pensé à toi qui n’as point

demandé que l’on t’ensevelît dans le roc, la tête tournée vers un Océan

que tu ne connaissais pas, et qui reposes ici, la tête tournée vers la

grande croix de fer, et vers l’église.

Je n’avais rien, en ce moment, d’un de ces jeunes hommes romantiques

qui, parmi les ombres ou sous le clair de lune, se drapent dans le

manteau mouvant de leur mélancolie. Mes pieds étaient comme tellement

enracinés,--pour quelques minutes et sans doute pour toujours,--dans

cette terre dont tu fais maintenant partie, que je n’éprouvais le besoin

ni de m’agenouiller ni même de me découvrir. Je ne te faisais pas une

visite de cérémonie: j’étais ici chez moi.

Je pourrais dire qu’absorbé dans une muette douleur je restai longtemps

yeux baissés, comme quelqu’un qui songe. Mais non. Je n’ai pas regardé

que ta tombe.

Je les ai toutes vues, soudées d’en dessous les unes aux autres, et, de

dessus, toutes également visitées par la lune. J’ai revu celle de ton

père et de ta mère, que je n’ai connus que courbés par la vieillesse,

lorsque j’étais encore petit: ils t’ont précédé là, comme tu m’y

précèdes. Je les ai revus un instant dans leur maison couverte de

chaume; ils avaient une grande cour où l’herbe poussait abondante, et un

jardin dans lequel, bien des étés avant celui-ci, on avait tué deux

serpents qui sifflaient. Je les ai revus vieillis, mais s’accrochant à

la vie comme des naufragés se cramponnent au bateau.

J’ai revu les tombes de tous ceux qu’ensemble nous avons enterrés quand

nous étions, toi sacristain, moi enfant de chœur. Trente années de

suite, tu as conduit les morts à leur suprême demeure. Tu disais

familièrement:

--Quand on est couché là-haut, on est bien tranquille.

Tu t’étais habitué à regarder la mort en face. Mais peut-être, malgré

tout, crierait-on d’épouvante si on la voyait, si on la sentait au

moment précis où elle se dresse, où elle vous frappe.

* * * * *

Je n’ai pas vu que les tombes: j’ai aperçu quelques maisons de la ville

dont les humbles toits de paille, d’ardoises ou de tuiles sous le clair

de lune ne se différenciaient plus. J’ai songé à toi qui ne passeras

plus devant elles, qui n’y entreras plus jamais comme autrefois

lorsqu’il fallait porter aux mourants l’extrême-onction. Le prêtre

disait:

--_Pax domui huic, et omnibus habitantibus in ea._

Ceux-ci, je devine qu’ils sont assis sur leurs seuils, à prendre le

frais: la journée a été très chaude. Maintenant encore on étouffe. Du

moins ici je respire avec peine: pourtant le cimetière est exposé à tous

les vents.

* * * * *

Je regarde plus loin encore devant moi. C’est toute la plaine que je

vois, cette plaine que tu as tant de fois regardée, soit que dès

l’aurore tu fusses au travail, soit que la nuit te trouvât bêchant,

piochant.

Le matin tu marchais dans la rosée. Les alouettes chantaient au milieu

des airs, et beaucoup d’oiseaux sur les haies. Tu rentrais manger la

soupe en disant:

--J’ai entendu des oiseaux, des oiseaux!... C’en était un vrai concert.

Ce sont les seuls concerts que tu aies jamais entendus. Ce sont

peut-être les plus beaux, dans la fraîcheur et la pure lumière des

matins d’été.

Le soir tu marchais sur la terre chaude. Des chauves-souris passaient.

Tu savais que, lorsqu’on entend la cloche de Magny sonner l’Angelus,

c’est signe de pluie pour le lendemain. A ton tour tu allais sonner

l’Angelus, et tu rentrais te coucher. Tu n’étais pas de ceux qui,

bouleversant leur vie, mettent la charrue avant les bœufs. Tu savais que

le jour est fait pour le travail et la nuit pour le sommeil. Tu

n’ignorais pas qu’il est de bon ton, à Paris, de se coucher à cinq

heures du matin, et que seuls ceux qui ont ainsi passé leur jeunesse

connaissent ce qu’ils appellent la vie.

Je regarde la plaine avec ses bois confus, avec ses villages qu’il faut

avoir vus bien des fois pour les reconnaître. Ceci qui luit, sous la

lune, est-ce l’étang de Vaurins, un des toits d’ardoises de Marné? Je

sais que c’est l’étang. Les fermes, les villages, je les devine tous,

ceux de la plaine, ceux des bois, avec leurs chaumières à fenêtres sans

rideaux et leurs granges dont les aires sont plus propres que les

carreaux des chaumières, avec leurs ruelles sales et leurs champs

soigneusement entretenus; je les devine tous, dispersés autour de la

ville, et tous rayonnent pour moi, ce soir, mystérieusement vers le

cimetière. Tu y allais, pendant les deux semaines d’après Pâques,

marchant à cinq pas en avant du vicaire en surplis qui portait le bon

Dieu aux vieux et aux vieilles sans forces pour venir faire leurs pâques

à l’église. C’étaient, de toute l’année, tes seules promenades. Je me

garderai d’exalter l’indifférence, autant que de mépriser l’enthousiasme

de voir et le désir d’apprendre. Mais je ne puis m’empêcher d’aimer ta

certitude. Tu devais penser que si loin que tu ailles, si avant que tu

descendes, tu n’épuiserais le monde ni dans son étendue, ni dans sa

profondeur; qu’il est beau d’essayer de se répandre en tous sens, mais

qu’il vaut mieux connaître la mesure de ses forces pour les appliquer à

une tâche appropriée; qu’il faut, pour atteindre un but, ne le placer ni

trop loin ni trop haut; que, si partir est bon pour les uns, rester est

meilleur pour les autres. Ceux-ci pour se trouver doivent aller se

chercher très loin, comme s’ils ne pouvaient sentir leur âme que

souffrante et s’épanouir qu’en se contractant. Ceux-là ne se connaissent

qu’en restant en contact avec la terre natale: si la vie les en arrache,

ils en gardent pourtant l’image ineffaçable. Si, comme elle l’a fait

pour toi, elle les y ramène pour toujours, vers la trentaine, rien ne

peut plus les ébranler. C’est ainsi que l’on voit dans les petites

villes et dans les villages des existences solidement assises que ne

troublent ni les cris de fête, ni les clameurs révolutionnaires des

grandes villes. Ces réflexions, je ne prétends pas que tu te les sois

toutes formulées de cette manière, mais je sais que tu les portais en

toi-même.

Pour voir l’église je n’ai pas besoin de me retourner: je sens derrière

moi sa présence. Je n’ai même pas besoin que la lune, rebroussant chemin

par miracle, allonge par delà ta tombe l’ombre aiguë du clocher. Je la

vois avec ses piliers, ses vitraux et ses chapelles; je la vois si

pleine d’ombre et de silence que le craquement d’un confessionnal, la

mince clarté de la veilleuse devant le tabernacle font penser à quelque

surnaturel visiteur dont ce bruit et cette lumière dénonceraient la

présence. Si j’étais aujourd’hui, à neuf heures du soir, par mégarde

enfermé dans l’église, je ne jure point que je n’aurais pas peur. Sans

doute, pour déjouer les attaques, m’adosserais-je au mur, face aux

ténèbres et au silence; mais, de ne voir et de n’entendre venir

personne, ma nuit se passerait à trembler dans l’attente.

C’est la nuit que le voile du Temple se déchire. On aperçoit les étoiles

innombrables, et l’on songe à toutes celles qu’on ne voit pas. La nuit,

dans les campagnes, est l’heure de Dieu pour tous ceux qui ne

s’endorment jamais qu’en pensant à leur salut et se réveillent en

sursaut, avant le chant du coq, comme si les grandes vagues de l’infini

venaient battre contre les volets clos de leur maison.

Je n’ai pas besoin de me retourner pour voir l’église. Je sais qu’elle

est là. Ses fondations descendent dans la terre plus bas encore que tu

n’y es descendu. Si son ombre ne s’étend pas vers moi, la lune la

projette sur une partie de la ville, sur beaucoup de toits qui n’en ont

pas conscience.

On dirait qu’elle a jailli vers le ciel comme un grand cri d’une âme en

détresse; mais elle demeure attachée à la terre par de puissantes

racines qui sont de granit, de chaux et de ciment. Ni le vent ni les

portes de l’enfer ne prévaudront contre elle. Elle s’élève si haut qu’on

la voit de très loin. Elle est le lieu où se réunissent beaucoup de

femmes qui éprouvent le besoin de prier, et quelques hommes, surtout ces

messieurs de la fabrique, dont la place est marquée au Banc-d’Œuvre. Tu

n’avais qu’une chaise dans le chœur, près de la crédence de marbre sur

laquelle on voyait les burettes avec le manuterge, le bénitier avec son

goupillon. Cette chaise te suffisait: tu n’avais pas besoin, pour prier,

d’être agenouillé sur du velours.

* * * * *

Mais il me semble t’entendre me dire comme autrefois, les soirs où

j’arrivais:

--Il est tard. Tu dois être fatigué de ton voyage. Couche-toi donc.

D’ici quinze jours, nous avons le temps de causer.

Je ne suis pas fatigué, mais tu as raison.

J’arrivais de Paris. Tu t’inquiétais que je n’y fusse pas trop

malheureux. Ils ne connaissent point ce sentiment, ceux qui envoient

dans la grande ville leurs fils armés de toutes pièces pour la lutte et

décidés à jouer des coudes au milieu de la cohue. Tu ne rêvais pour moi

qu’une vie semblable à la tienne, et tu ne tenais guère à ce que

j’écrive, comme tu disais, «dans les journaux».

J’escalade de nouveau, en sens inverse, le mur du cimetière. Il fait

toujours le même clair de lune: toute la terre en est ennoblie, jusqu’à

ce sentier où je marche et que tant de fois tu as suivi: j’en compterais

tous les brins d’herbe. Mais je vois aussi les maisons, les rochers et

les bois comme fondus ensemble dans un doux apaisement. Oui: nous avons

le temps de causer. Il n’y a même plus besoin que nous soyons, comme

autrefois, assis à la même table. Je te vois, je t’écoute mieux

maintenant. Ta mort, comme ce clair de lune fait de la terre, m’illumine

ta vie tout entière.

Tu n’aimais ni la médisance, ni la calomnie, ni le mensonge, mais tu

médisais de toi, tu te calomniais, tu te mentais à toi-même.

Tu étais riche de mérites, et tu t’en disais pauvre. Tu étais fort, et

tu t’estimais faible.

Tu priais sans cesse, et tu trouvais que tu ne priais jamais assez.

Tu ne tenais pas à te reposer, mais tu te reposais le dimanche en

travaillant pour Dieu. Tu ne doutais pas qu’il ne dût te tenir ses

promesses, mais tu doutais que tu eusses assez fait pour en être digne.

Te priver des fêtes des hommes? Il ne t’en coûtait pas, mais tu ne

manquais pas de sanctifier les fêtes religieuses.

Tu ne tenais pas à connaître les joies de la terre, mais tu voulais

avoir la joie de te sentir en règle avec le ciel.

Tu aimais le ramage des oiseaux, mais comme saint François d’Assise de

la confrérie duquel tu faisais partie: parce qu’ils chantent les

louanges de Dieu.

Tu faisais fi des joies extérieures, mais tu recherchais celles qui

viennent de l’âme.

Ta vie, regardée du dehors, peut paraître grise: vue du dedans, elle est

claire, brillante, pareille, dans sa sérénité, à ce solide rocher de

granit couronné de bruyère rose, mais sur lequel se brise l’inutile et

voluptueux clair de lune.

Sous d'humbles toits · 第 7 / 30 题