Dès les premières rafales de septembre, lorsque le vent pousse par
paquets la pluie contre les portes et, comme elles joignent mal d’en
bas, jusque dans les maisons, les volets se ferment au crépuscule, les
premiers feux s’allument, les lampes luisent. Alors ils commencent à
clouer aux fenêtres, qu’ils n’ouvriront plus guère, des bourrelets de
laine; ils posent des nattes de paille dans la cabane des poules pour
qu’elles aient moins froid.
Dès les premiers flocons de neige, ils se retranchent derrière les murs
épais et se serrent autour des poêles sur lesquels l’eau bout. Quand il
leur faut sortir, ils s’emmitouflent de capuchons, de cache-nez, de
manteaux et marchent avec précaution sur le verglas. Ils couvrent les
pommes de terre, les choux et les carottes dans la cave, à cause des
gelées; ils passent une grande partie de leur temps à fendre des bûches,
à scier le bois de moule.
Dès que le premier perce-neige se montre, les portes s’ouvrent; les
visages sont éclairés du dedans par un soleil plus beau que celui qui
brille dans le ciel. Alors ils écoutent carillonner les cloches de
Pâques, et les merles siffler dans les bois. Ils se dispersent le
dimanche sur les routes, les autres jours dans les jardins où les
pommiers fleurissent, dans les champs où vont pousser les petits pois.
Dès les premiers souffles chauds, une langueur envahit les maisons et se
reflète dans les yeux des jeunes filles; les rues sont désertes; les
poules se perchent à l’ombre sur les branches des tilleuls. Alors ils
apprécient la fraîcheur de l’eau de source; ils attendent six heures du
soir pour aller couper du trèfle, et onze heures--c’est bien tard, mais
il fait si bon dehors!--pour se coucher.
* * * * *
Quelquefois le jeudi, au marché, je tournais avec ma mère autour des
femmes des villages; les unes voulaient vendre leur beurre des prix
fous: vingt-quatre sous la livre, pensez donc, madame! les autres
étaient disposées à le céder pour vingt, même pour dix-neuf sous, mais
c’était du beurre qui ne valait rien, qu’on n’aurait pas pu faire fondre
pour le garder. La vie des ménagères n’est pas exempte de soucis. Ceux
qui ne font que traverser ces rues tranquilles où l’herbe pousse sans
qu’on la contrarie, les voient sur le pas de leurs portes occupées à
«jacasser»; ils les voient--ou les devinent,--derrière leurs fenêtres,
cousant, reprisant, tricotant, mais si peu pressées de besogne qu’elles
ont le temps d’écarter leurs rideaux pour regarder qui passe. Ils ne
savent point quels tracas elles ont. Ce sont les prix du beurre, du
café, de la viande qui montent sur le marché, à l’épicerie, à la
boucherie. C’est de la toile qu’il s’agit de ne pas payer trop cher pour
une chemise, pour une demi-douzaine de mouchoirs. Ce sont les petits
pois qui n’ont pas l’air de venir comme il faut. C’est la pluie qui ne
cesse pas de tomber: je suis obligée, en plein mois de juin, d’allumer
du feu pour faire sécher mon linge. Et encore, hier, je ne l’ai plié
dans l’armoire qu’à moitié sec. C’est la vie de chaque jour qu’il faut
surveiller du matin au soir, minute par minute, pour que l’argent ne
s’en aille pas où il ne doit pas aller.
* * * * *
J’appris que des gens étaient en pourparlers pour louer la maison qui
touchait à la nôtre. Ce n’est pas tout-à-fait exact, puisqu’elles
étaient séparées par une étroite ruelle où, gamins, nous entrions avec
peine, en effaçant les épaules. Elle était jonchée de tuiles cassées, de
débris de boîtes en fer blanc. Quand j’arrivais au fond, je sentais des
bouffées d’air humide qui, par un soupirail, venaient de notre cave
creusée dans le roc, et je voyais pendre des herbes folles qui
jaillissaient d’un jardin dont le sol était presque au niveau des toits
des deux maisons. J’allais jusque là comme en un pays plein de périls et
fréquenté par des bêtes redoutables, telles que grosses araignées, rats
énormes, serpents peut-être, et avec la crainte de ne plus pouvoir
sortir: que j’eusse tout à coup grossi, que les murs--sait-on
jamais?--se fussent rapprochés. Quand je tournais la tête vers l’entrée
je ne voyais plus qu’une étroite bande verticale de lumière, mais qui
s’élargissait--heureusement!--à mesure que je revenais sur mes pas. Je
me hâtais, pour échapper aux bêtes, aux bouffées d’air humide, pour
revoir la lumière et sentir l’air doux.
Deux vieilles demoiselles, les deux sœurs, Mlle Annette et Mlle
Mariette, avaient longtemps vécu dans cette maison. Mlle Annette étant
morte, et en vraie sainte disait-on, Mlle Mariette avait transporté dans
un logement du Bout-du-Pavé ses meubles, ses statues et images pieuses.
Depuis deux ans la maison était, elle aussi, comme morte, avec ses
volets obstinément fermés. L’herbe poussait abondante entre les pierres
enfoncées à fleur de sol devant la porte principale. Car c’était une
belle maison à un étage, avec grenier au-dessus.
Un soir que je revenais de l’école, vers quatre heures, je vis tous les
volets ouverts.
--On a donc loué? demandai-je.
--Ça n’est pas fait encore, me répondit ma mère, mais ça ne tardera pas.
On était pourtant bien tranquilles!
Mais elle regrettait que Mlle Mariette eût changé de quartier. Elle ne
détestait point la société. Il est agréable, de temps en temps, lorsque
l’on sort sur le pas de sa porte pour balayer la poussière ou pour
arroser ses fleurs, d’avoir une voisine avec qui l’on puisse parler de
l’état de la température et se plaindre de ces risque-tout de gamins qui
sont toujours «pendus après la pompe» et qui finiraient bien par la
vider si on n’y mettait pas bon ordre.
Elle avait raison. Le lendemain les ouvriers arrivèrent. Par les
fenêtres grandes ouvertes du rez-de-chaussée je revis la cheminée près
de laquelle se tenait Mlle Mariette lorsqu’elle pouvait laisser sa sœur
seule au premier. Le papier des murs pendait, décollé. Les carreaux
étaient blancs de moisissure. A midi, me dépêchant de manger, je
profitai, pour revoir le premier étage, de ce que les ouvriers n’étaient
pas aussi pressés que moi.
Les placards bâillaient. Je me souvins qu’il y avait sur la cheminée une
haute pendule sous globe, et sur une table une réduction de la grotte de
N. D. de Lourdes. Devant elle, tout le mois de mai, ces bonnes
demoiselles allumaient de minuscules bougies dans de petits chandeliers
de verre: la grotte en était resplendissante, et la Sainte Vierge
paraissait plus blanche que pendant le jour. Je ne pouvais la regarder
longtemps sans que mes paupières ne se missent à battre.
Je revis la place du lit où Mlle Annette était morte. Comme si j’avais
été ébloui par la Vierge dans sa grotte, j’eus tout-à-coup les yeux
brûlants.
* * * * *
Mlle Annette meurt. Mlle Mariette change de quartier. Pâturat ne fait
pas de bonnes affaires: j’ai entendu dire en ville qu’il allait être
obligé de vendre son moulin où il fait de l’huile de noix.
J’ai vu un temps où tous les samedis les cantonniers balayaient les
rues. Maintenant ce n’est plus ça: ils font ce qu’ils veulent. Pour sûr
qu’ils ne sont pas à plaindre: soixante francs par mois, et les
médicaments pour rien quand ils sont malades.
Attendez. Je parie que c’est encore le chien de Maillard qui vient
«ébuffer» nos poules dans la cour. La prochaine fois je lui casse les
quatre pattes avec une bûche: j’ai averti Maillard l’autre jour.
Autrefois il y avait plus de piété qu’aujourd’hui, sous leur sale
République!
Nous sommes arrivés ici en 78: ça fait vingt-six ans! Nous n’en avons
jamais bougé, et nous ne nous en portons pas plus mal. Nous prenons _La
Croix_ tous les dimanches, de moitié avec M. Félon: ça nous représente
vingt-six sous de dépensés dans une année pour les journaux. Et on en
apprend encore trop sur toutes les horreurs qui se passent à présent.
Il y a déjà longtemps qu’il est question de renvoyer les chères sœurs
qui ne font cependant que du bien. Et vous verrez que ça finira par
arriver. Je me demande ce que les malades de l’hospice vont devenir
quand elles n’y seront plus: est-ce que c’est des femmes ordinaires qui
pourront les soigner comme elles les soignaient?
Tous les dimanches elles conduisent leurs élèves à la grand’messe. Elles
ont droit dans l’église à une chapelle spéciale, celle de Saint-Joseph,
de même que les élèves des chers frères se tiennent dans la chapelle de
la Sainte Vierge. C’est ainsi depuis que le monde est monde. Filles et
garçons ont une tenue exemplaire. Pas un ne bronche. Il ferait beau voir
qu’ils s’avisent de chuchoter, de rire, pendant que M. le Curé, qui
prêche si bien, est en chaire! On remarque aussi que les élèves de
l’institutrice et de l’instituteur qui sont, les unes derrière le chœur,
les autres à l’extrémité de la grande nef, ne se tiennent pas bien:
personne ne les empêche de causer. L’institutrice n’a même pas de
paroissien pour suivre la sainte messe; tout le temps que dure la
cérémonie l’instituteur se promène, mains croisées derrière le dos.
Quels principes voulez-vous qu’aient des enfants à qui l’on n’enseigne
le respect ni de Dieu ni de sa demeure? Tous pourtant vont au catéchisme
et font leur première communion, mais il semble bien que Dieu réserve
ses plus grandes faveurs aux enfants des écoles libres. Car les élèves
de l’instituteur se débauchent dès l’âge le plus tendre. La nuit ils
cassent à coups de pierres les vitres des maisons, et n’ont-ils pas
l’audace criminelle de jeter des poignées de sable contre les vitraux de
l’église pendant les prières du carême, et d’essayer de démolir la
grande porte à coups de sabots? Quant aux filles de chez l’institutrice,
il vaut mieux ne pas en parler.
* * * * *
Les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées les unes aux
autres. Leurs cours sont étroites. Ceux qui les habitent en sont
flattés. Ils disent:
--Vous avez de la chance, vous, de pouvoir élever des lapins et tenir
des poules. Nous, vous comprenez, il ne faut même pas que nous y
pensions.
Ce sont de véritables citadins qui, le dimanche, vont boire du lait dans
des fermes,... très loin,... à la campagne,... à cinq cents mètres de la
petite ville. Mais c’est qu’ils vivent, selon eux, dans une vraie ville
où ils finiraient par dépérir s’ils ne sortaient respirer l’air pur à
pleins poumons dans les bois, sur les routes.
* * * * *
II n’y a pas que la grand’rue, ni que la place. Avez-vous vu ces ruelles
qui ne sont pas toujours propres, et qu’il faut connaître pour ne point
se casser le nez contre la grille d’un jardin ou la barrière d’un champ?
Avez-vous vu ces chemins qui ne sont pas tous bien tracés, et qui vont
se perdre Dieu sait dans quels bois où il faut avoir bon pied et bon œil
pour les suivre?
Si oui, dans ces ruelles vous avez vu des tonneaux vides qui attendent
d’être nettoyés à l’eau chaude ou remplis de vin frais;
Des cordes de bois que l’on vient de décharger des chariots;
Des piles de fagots sur lesquelles sèchent des mouchoirs à carreaux
bleus;
Des troncs de foyards que tout-à-l’heure le sabotier viendra scier en
rondelles avec son ouvrier qui porte la grande scie horizontale et
souple;
Des peupliers et des sapins, ébranchés et écorcés, que les charpentiers
vont couper en planches avec leur grande scie verticale et tendue;
Des voitures à quatre roues les brancards touchant terre, des tombereaux
les brancards levés comme des bras vers le ciel;
Des échelles devant les portes des greniers;
Des bancs de pierre immobiles sous les fenêtres;
Des boutiques assez nombreuses pour que les commerçants se disputent la
clientèle;
Des maisons de toutes formes et presque de toutes les couleurs;
L’hôtel-de-ville avec ses fenêtres cintrées garnies de rideaux, l’église
avec ses fenêtres cintrées aussi mais sans rideaux.
Vous avez entendu les laveuses qui tapent fort sur le linge, mais elles
font encore plus de bruit avec leurs langues qu’avec leurs battoirs;
Les coqs qui n’arrêtent pas de chanter, et les poules qui ne chantent
qu’après avoir pondu;
Le marteau du maréchal-ferrant et le ciseau du tailleur de pierres;
Le vent d’hiver dans les sapins et la brise d’été dans les tilleuls;
Les glas pour les enterrements, les claires sonneries pour les grandes
fêtes;
Le treuil du puits qui grince, le balancier de la pompe qui, manœuvré
trop fort, vient cogner, avec un bruit mat, contre le tuyau;
Les gamins qui s’appellent les uns les autres, et Mme Leprun qui appelle
le sien parce qu’elle ne veut ni qu’il se salisse, ni qu’il se déchire.
Comme si les maisons étaient trop petites pour la contenir, la vie se
répand au dehors. Il y a des caves et des greniers: et l’on voit dans
les rues des tonneaux et du bois. Les rues ne sont que dépendances des
maisons: en elles se prolongent les gestes, s’amplifient les appels et
les cris familiers. C’est pourquoi les femmes regardent avec plus
d’irritation que de curiosité les étrangers qui passent, comme s’ils
entraient sans frapper dans une longue chambre qui ne leur appartient
pas.
Si oui, dans ces chemins vous avez vu des flaques de boue et des sources
pures;
Une taupe morte, sur le dos, ses courtes pattes en l’air, pareilles à
des mains qui supplient;
Un écureuil bien vivant qui ne fait qu’un saut de la haie du champ à la
lisière du bois;
Des bœufs qui s’avancent cornes écartées, pas méchants et dont on a peur
tout de même quand on ne les connaît point par leurs noms;
Un âne qui sait se conduire tout seul et que le père Tharé n’a pas
besoin de tenir par la bride;
Un rat qui se cache sous des brindilles crissantes;
Trois corbeaux qui partent gênés, dirait-on, par leurs ailes lourdes;
Deux pies qui dansent, légères, sur l’herbe du pré.
Vous êtes entré dans des bois de chênes et de hêtres en butant sur du
granit et d’énormes racines. Vous y avez vu un étang desséché dont des
roseaux et des joncs précisent encore l’emplacement; au milieu
s’éternise un peu de vase où sautent des grenouilles. Quelques aulnes,
qui ne peuvent plus se mirer dans l’eau, continuent de pousser sur la
chaussée; la pelle, avec ses montants vermoulus et ses ferrures rongées
par la rouille, ne va pas tarder à tomber en morceaux.
Vous y avez vu d’autres étangs pleins à déborder, entourés de verdure et
d’un grand silence. Sans doute, à la nuit, les chevreuils y viennent-ils
boire.
Vous y avez entendu les tourterelles en liberté;
Des geais qui font plus de bruit que de besogne;
Un ruisseau sur des cailloux vraiment polis;
Le gland tomber du chêne et la faîne du hêtre;
Sous votre semelle se briser une branche morte et ployer l’herbe souple;
Le coup de feu d’un garde-chasse et le pas furtif d’un braconnier;
Le glissement d’une couleuvre et le saut d’un crapaud gonflé;
Et le vent--toujours le vent!--dans les cimes des arbres.
Puis, vous reposant sur quelque rocher dur dont la masse pesante atteint
la hauteur de l’arbre le plus grand,--sur un rocher pareil à un îlot
immobile au milieu de la mer des feuillages remuants,--vous avez vu,
devant vous, la petite ville que l’éloignement fait paraître plus petite
encore, avec le clocher bleu de son église et les toits bruns de ses
maisons.
Ces chemins et ces bois, ce sont dépendances encore des maisons. Les
pauvres y vont ramasser de quoi ne point mourir de froid, l’hiver. Je
sais de ces chemins qui se dissimulent aux étrangers; de ces bois qui
dressent devant eux une barrière de ronces, de buissons et de branches
entrelacées.
* * * * *
Dans ces maisons, et presque dans ces rues, tout près de ces bois, des
familles se succèdent depuis des générations. Les hommes n’ont pas tenu
à conserver les monuments du passé: la vieille église a été remplacée.
Mais c’est en eux que le passé se perpétue. Malgré les locomotives de la
ligne d’intérêt local, malgré les élections et les touristes qui leur
apportent un peu des habitudes de Paris, ils sont ceux qui restent où
vécurent leurs pères, où leurs enfants mourront. Sans doute il y a des
ruelles où l’herbe pousse drue et des chemins envahis par les ronces
parce que personne n’y passe plus, des maisons qui tombent en ruines
parce que l’on part, attiré à Paris où l’on fait fortune. Sans doute il
y a les immigrés. J’ai connu Keller, un Allemand qui faisait des matelas
et s’efforçait de perdre son accent. Mais on se moquait de lui parce
qu’ayant été poursuivi par le chien de Maillard,--auquel les poules ne
suffisaient pas,--il avait dit:
--La gien m’a mordi.
C’était un grand vieux à longue barbe blanche et à casquette plate, qui
fumait une pipe de porcelaine;
Un Polonais dont le nom, que je n’ai jamais su, devait se terminer en
«ski». Comme on n’aime pas les complications, on l’appelait le Polonais.
Sa femme, évidemment, était: la Polonaise; sinon il eût fallu changer le
«ski» en «ska»: jamais on n’y serait arrivé;
Des fonctionnaires qui débouchaient des quatre coins de la France, même
du Midi, avec des barbes soyeuses et noires et un accent que l’on
catalogue tout de suite, aussi bien que celui de Keller.
Mais les vrais fils de cette terre, comme le sont les arbres et les
rocs, et qui ne s’en laissent pas arracher, forment un groupe aussi
vivace que les hêtres, aussi compact que le grain du granit.
Je les ai tous connus:
Commerçants qui s’intitulent avec orgueil: négociants. De trente années,
pas un jour ils n’ont fermé boutique. Ils n’auraient pas demandé mieux
que de continuer longtemps encore, mais qu’auraient fait leurs fils? Ils
s’éloignent le moins possible, achevant de vivre dans une maison
précédée d’un parterre: on les trouve moins dans leur nouvelle demeure
que dans leur ancienne boutique. Après avoir tant travaillé pour vivre,
ils ne peuvent plus vivre sans travailler;
Ceux qui n’ont pas de fils et qui, dès qu’ils ont cédé leur fonds,
trouvent, à manger leurs revenus, une saveur amère et imprévue. Les uns
tuent le temps à porter de l’eau dans leur jardin, arrosoir par
arrosoir; d’autres s’en vont l’après-midi sur la grand’route comme pour
découvrir à l’horizon le sens de leur vie; mais, dès qu’ils ont marché
dix minutes, ils s’assoient sur un banc en songeant à leur boucherie qui
leur fait défaut;
Les ouvriers qui partent de bonne heure pour rentrer tard. Dès l’aurore
ils se dispersent sur tous les points où il y a de l’argent à gagner à
la fatigue des bras: dans les jardins, les champs, les granges, les
caves, les bûchers, les rues et les bois;
Les vieux qui ne peuvent plus marcher qu’à l’aide d’un bâton et qui
voudraient ne pas être à charge à leurs enfants;
Les petits bourgeois qui font leur possible pour vivre de leurs rentes;
Les jeunes filles du peuple qui, gamines, portaient sabots et bonnet, et
qui veulent maintenant bottines et chapeau, qui se promènent quelquefois
et travaillent presque toujours, qui ont l’air de rêver de magnifiques
aventures mais se marieront, à l’âge de vingt ans, et recommenceront,
vers la quarantaine, à porter sabots et bonnet;
Les jeunes filles riches qui font quatre heures les unes chez les
autres, jouent parfois des comédies innocentes et ne s’ennuient jamais;
Celles dont les yeux rient à tous les jeunes gens qu’elles rencontrent
et qui ont toujours l’air de s’offrir;
Celles qui savent déjà qu’il faut mériter le ciel et que nous sommes
ici-bas dans une vallée de larmes;
Les vieilles filles qui vont tous les jours à l’église et les femmes qui
n’ont jamais le temps d’aller à la messe le dimanche;
La mère Charlotte qui gagnait sa vie à vendre des fruits: cerises en
été, châtaignes cuites à l’eau en hiver;
La mère Nadée qui, tous les soirs, quelque temps qu’il fît, allait
chercher dans une maison bourgeoise un seau d’eaux grasses pour son
cochon: il ne s’occupait, lui, ni qu’il y eût du verglas, ni qu’il plût
à torrents. Il n’était pas le plus à plaindre, dans son toit.
* * * * *
Je les ai tous connus. Mais ils se connaissent bien plus encore, entre
eux. Ce n’est pas seulement par leurs murs que les maisons de la
grand’rue et de la place sont soudées: elles dépendent les unes des
autres par les secrets que celle-ci--qui ne les garde pas pour
elle,--possède de celle-là.
Ce ne sont pas seulement les maisons de la grand’rue et de la place:
toutes se tiennent, même celles que séparent des ruelles, des cours, des
jardins. Chacune a son histoire dont les autres savent les moindres
détails.
Ce n’est pas encore à elles seules que les maisons de la petite ville
forment bloc: elles sont liées à celles des villages, même si des
champs, des prés et des bois les en séparent; à celles des neuf communes
qui ont, chacune, son église et sa mairie, mais dont aucune n’a
gendarmerie, justice de paix ni grand’rue.
* * * * *
Une petite ville? Mais non. C’est une ville plus grande que Paris,
puisqu’au-dessus d’elle le ciel est immensément étendu, que ses bois
sont vastes et profonds ses étangs, ses routes plus nombreuses que vos
boulevards et ses chemins que vos rues. Elle est riche de passé. Si ses
murs ne montent pas très haut, ils descendent bas dans la terre avec
leurs fondations. Elle n’est pas à la merci des souffles de folie qui
auraient beau venir jusqu’à elle: elle sait où finit sa force, où
commence sa faiblesse. Elle ne cherche ni à s’accroître par artifice ni
à se développer en dehors d’elle-même. Elle aime mieux être une que
multiple, forte comme la pierre que souple comme l’acier, petite en
apparence, grande en réalité. Puis, ayant accompli sa tâche, elle finira
peut-être par mourir tout doucement, de sa bonne mort, comme une
vieille, le jour où les trois cloches de son église se sonneront leur
dernière heure.