I
Si de toi, jadis, il n’y a pas longtemps encore, j’ai pu médire, que je
le regrette! Mais je sais que tu me le pardonnes, toi qui jamais n’as
dit «un mot plus haut que l’autre,» toi, le doux, le pacifique qui te
réservais tes dernières années de souffrances muettes, et ta dernière
heure avec ton cri:
--Mon Dieu, je vous donne ma vie pour qu’Henri devienne bon!
Tu me posais des questions, auxquelles je ne répondais que par
monosyllabes, sur ma vie, mes occupations, mes repas. Tu n’as jamais su
combien j’étais ému, à voir les efforts que tu faisais pour me montrer
que tu t’intéressais à mon travail. Mais vivre à Paris nous rend autres
que nous ne sommes: nous en venons avec ce que nous croyons être des
idées sur notre supériorité intellectuelle et morale. C’était plus fort
que moi: je ne pouvais te donner ces détails qui t’auraient fait si
grand plaisir. Et tu es parti--qu’il en est souvent ainsi!--sans me bien
connaître, sans savoir ce qu’il y avait au fond de moi-même, puisque tu
as demandé que je devienne bon. Mais ce n’est pas du tout ta faute.
Tu te tenais au coin du feu, dans un de ces vieux fauteuils en osier que
ne vendent pas cher ces marchands ambulants que l’on appelle chez nous
tantôt «bohémiens» tantôt «pacants». Tu ne les aimais pas, ces hommes
qui ne se fatiguent guère, toi l’acharné au rude travail, ces errants
qui vont d’un bout à l’autre du monde, toi qui, de trente années, ne
sortis point de ce bourg de trois mille âmes, où tu es encore
maintenant. Mais tu ne les injuriais, ne les repoussais point. Tu ne me
grondais pas lorsque tu apprenais qu’à une femme qui paraissait
malheureuse j’avais donné deux sous.
* * * * *
Des jeunes gens traversent les salons, habiles à ne pas glisser sur le
parquet luisant, précédés du renom de toute une race. D’avoir souvent
regardé les portraits de leurs aïeux, peints à l’huile et accrochés dans
les galeries des châteaux, ils auront toujours sur le front et dans les
yeux comme le rayonnement d’une gloire impersonnelle. D’autres ont eu
pour pères ces héros au sourire si doux, qui n’étaient suivis que d’un
seul houzard. Mais c’est déjà beaucoup, de n’être, à la distance
réglementaire, suivi que d’un serviteur. Tu n’étais pas accompagné, toi,
respectueusement: tu fus de ceux qui suivent.
Que l’on ne s’y méprenne pas! Ce n’est point par une espèce de
forfanterie à rebours que je me réclame de toi. Les pauvres ne sont pas
tout, et tu serais surpris, le premier, que je songe à m’en glorifier.
Je dis seulement qui tu fus, qui je pourrais être: je ne le crie point
par-dessus les toits. Pourtant je ne voudrais ni le cacher, ni le
murmurer à voix basse. Mais on est allé si loin chercher des modèles de
vie,--jusque chez ces héros d’exception dont l’âme ne pouvait se
déployer que sur l’immensité du monde transformé en champ de
bataille,--que je ne puis point ne pas penser à toi, héros obscur que
n’environnent ni le fracas de l’artillerie ni les éclats des trompettes,
saint qui jamais ne seras canonisé.
* * * * *
Tu devinais, tu savais que nous devons connaître chacun nos limites, que
ce n’est point se résigner à la médiocrité que d’être satisfait de
cultiver seulement son propre jardin, sans convoiter celui du voisin,
ceux de la petite ville, ceux de la terre. Il suffit qu’il y pousse des
légumes sains, que les arbres fruitiers ne soient pas improductifs, et
que les rosiers,--même dans un humble jardin il y a place pour les
fleurs,--soient, vers le mois de mai, si jolis avec leurs roses. Tu
savais que les riches ont des raisons d’être ce qu’ils sont. Tu ne
connaissais point la jalousie. Tu n’enviais ni ceux qui vivent de leurs
rentes, ni ceux qui gagnaient beaucoup plus d’argent que toi en se
fatiguant moins, dans des ateliers, dans des boutiques. C’est ainsi
qu’un cercueil, que l’on fait en une nuit, coûte cinquante francs. Pour
gagner ces cinquante francs il t’a fallu travailler plus d’un jour.
C’était tout naturel.
Tu ne réclamais ni le partage des biens, ni le bouleversement de la
société. Si tous les ouvriers devenaient riches du jour au lendemain, ce
serait du joli! Il y en a quatre-vingt-dix-neuf sur cent qui ne
voudraient plus rien faire, car nous les connaissons bien: ils ne vont
au travail qu’en rechignant. Nous connaissons aussi Lavocat, qui ne fait
œuvre de ses dix doigts, et dont les gamins vont voler, la nuit, dans
les champs et dans les toits les légumes qui se laissent toujours
arracher et les poules qui, parfois, effarées, résistent en gloussant.
Cela ne vit que de rapine. Lavocat n’aura rien de plus pressé, lorsqu’il
possèdera de l’argent, que de «faire» tous les marchands de vins d’ici,
de l’Étang du Goulot à la route d’Avallon. Aussi bien Lavocat est-il un
de ceux qui ne connaissent pas leurs limites.
Tu étais poli avec tout le monde. C’est toi qui saluais, toujours le
premier, les commerçants et les rentiers.
Tu passais dans les petites rues, poussant une brouette ou les bras
ballants, avec des chaussons de laine dans une paire de sabots que tu ne
trouvais pas lourds. Il n’y a rien de tel que de ne pas prendre
l’habitude des bottines vernies. Et j’ai beau faire, beau tâcher,
quelquefois, de me répandre, de devenir quelque chose comme un jeune
homme du monde, c’est toujours de toi que je viens, c’est toi qui me
précèdes partout. Mes yeux, toute mon enfance, ne se sont reposés que
sur ton front soucieux, sur tes mains déformées, à la longue, par le
manche de la pioche, de la bêche, de la cognée. Si je songeais à mes
aïeux, c’étaient d’autres fronts pareils au tien, d’autres mains
pareilles aux tiennes, que je voyais, dans une pauvre ferme d’un pays de
rochers et de bruyères.
Je t’ai vu rire quelquefois: je ne t’ai jamais vu sourire.
* * * * *
Dans les jardins des riches, les après-midi d’été tu portais le poids de
la chaleur, sans te plaindre, puisque chaque heure de travail t’était
payée cinq sous; il te fallait rester penché douze minutes sur la terre
pour gagner cinq centimes. Car tu n’étais pas de ceux qui flânent, s’en
vont de droite et de gauche, bavardent avec les servantes, se dérangent
même dix minutes pour boire un verre à l’auberge d’en face. Tu voulais
en donner aux riches pour leur argent. Tu n’ignorais pas que gagner cinq
sous par heure de travail oblige à ne pas se reposer une minute. Tu
n’entrais ni dans les auberges ni dans les cafés, parce que tu savais le
prix de l’argent, et que ni les cafetiers ni les aubergistes ne font
cadeau de leur «marchandise». Tu ne fumais pas: le tabac donne mal à la
tête; il empoisonne; il faut travailler deux heures durant pour en
gagner un paquet de cinquante centimes. C’est une grande force d’avoir,
comme étalon, le prix d’une heure de travail. On n’a pas besoin de
distractions: il faut que toujours la volonté soit tendue, qu’à pas un
seul endroit elle ne fléchisse.
C’est surtout dans les petites villes que chacun devrait connaître son
bonheur. Il n’y a guère, en elles, de ces arrogants, de ces moqueurs qui
vous bousculent dans les rues, pas beaucoup de ces jalousies, de ces
rivalités qui, dans les grandes villes encombrées d’ateliers et de
bureaux, vous dressent l’un en face de l’autre, l’injure sur les lèvres,
la menace dans les poings. Notre maison où tu rentrais chaque soir était
le lieu de ta distraction en même temps que le lieu de ton repos, et le
complément du bonheur qui consistait à consacrer au travail toutes les
minutes de ta vie. Il n’y a rien de plus terrible, disais-tu, que de
rester à ne savoir que faire de ses mains.
Beaucoup de ceux qui t’ont fait travailler ne t’ont pas connu. Tu étais
pour eux un jardinier pareil aux autres. Quand la fin de ta journée
venait avec le crépuscule, il leur arrivait de te dire:
--Pierre, donnez donc un coup de main pour rentrer le bois dans la
cuisine.
Cela aussi te semblait si naturel que souvent, de toi-même, tu t’offrais
avec tes deux bras pourtant fatigués. Je ne veux pas dire que tu ne te
rendais pas compte de ta vie. Car tu étais heureux que j’aie trouvé une
place à Paris, dans ce que l’on appelle un bureau. Tu me disais:
--Certainement, je vois bien que tu ne gagnes pas des mille et des cent.
Mais, là, tu es toujours assis. Été comme hiver, tu es à l’abri du
soleil, de la pluie et de la neige. Moi, il y a des fois où je ne suis
plus qu’une eau, et des fois où j’ai les pieds glacés, les mains gelées,
avec des crevasses qui me font mal.
Mais c’était notre vie. Maman aussi, de laver dans l’eau couverte de
glace qu’il fallait casser à coups de pioche, ses mains n’étaient plus,
comme tu disais, «qu’une crevasse». C’était la vie de ceux à chaque jour
de qui suffit sa peine, parce que le lendemain vient, lui aussi, avec sa
peine.
Tu n’aimais pas les jours de réjouissances publiques. Le lundi de la
Pentecôte ramenait sur les Promenades,--dont les tilleuls étaient à
vingt pas de notre maison,--les baraques, les «ramées» sous lesquelles
on boit de la bière, de la limonade et du vin, et les parquets sur
lesquels danse, au son des violons et quelquefois d’une vielle, la
jeunesse du pays. Tu disais:
--Ce n’est pas moi qui ferai seulement un pas pour voir ça!
Ce premier pas tu ne le faisais point. Tu n’aurais pas pu. Les dix-neuf
autres t’eussent coûté bien plus encore.
L’hiver, on ne peut tout de même guère se coucher avant sept heures du
soir. De la plume dont tu venais de te servir pour inscrire les heures
de ta journée, sur les marges d’un journal tu me dessinais des oies que
je trouvais jolies. Lorsque j’en avais à ma disposition tout un
troupeau, tu te mettais à lire, avant de te coucher, des vies de Saints.
* * * * *
Car il ne suffit pas d’aimer son travail, ni d’aller avec une
résignation joyeuse au-devant de la tâche de chaque jour. Il ne suffit
pas de thésauriser pour la vie présente: il faut aussi mériter le ciel.
Sans doute tu espérais en cette récompense, mais sans que cela te
diminuât, bien au contraire, puisque ta douceur n’en était que plus
grande.
Tu ne pouvais pas, tout de suite, t’efforcer d’imiter la vie de Dieu
descendu, par son Fils, au milieu des hommes, mais tu pouvais te
proposer en exemple ceux des hommes qui voulurent se rapprocher de Dieu,
les Saints. Il y en a dont la condition ici-bas fut semblable à la
nôtre. Tu pénétrais dans leur intimité. Tu les connaissais tous, depuis
les exilés parmi les sables du désert, dans des cavernes faites d’un
trou entre deux roches brûlantes, qui n’avaient pas tous les jours de
l’eau à boire, jusques à ceux qui, dans des forêts sombres, sous des
branchages arrangés en toit de cabane, estimaient que, pas plus que le
Fils de l’Homme, ils n’avaient besoin d’une pierre où poser leur tête.
Tu les connus tous pour les admirer, pour tâcher de te modeler sur eux,
mais dans la mesure où tu sentais que Dieu te le permettait. Que
serions-nous devenus, si tu étais parti dans ces bois où l’on finit
toujours par rencontrer quelque silencieux monastère à la porte duquel
il suffit de sonner?
Le ciel est un beau pays, beaucoup plus grand que la terre, où tu serais
heureux de vivre dans la société de Saint-Joseph qui n’avait pas, lui
non plus, de temps à perdre avec son métier de charpentier, et de la
Vierge-Marie qui s’occupait de son ménage. Tu la voyais, filant au rouet
dans l’embrasure d’une fenêtre cintrée: et, tandis que l’Ange du
Seigneur lui annonçait qu’elle serait la mère du Christ, le lys des
champs n’avait pas un frisson.
L’église était pour toi beaucoup plus qu’un endroit où tu travaillais
encore: tu n’y entrais jamais que comme dans la maison de Dieu. Ce
n’était pas surtout pour gagner un peu d’argent que, chaque samedi, tu
balayais les nefs et le chœur, secouais les tapis, rangeais les chaises,
préparais les bougies, mais parce que la maison de Dieu doit être nette,
et qu’on ne doit pas trouver un grain de poussière sur les autels, sur
les dalles. Si, trois fois par jour, trente années durant, tu sonnas
l’Angelus, ce fut pour rappeler à notre petite ville que l’heure était
venue de songer à la prière. Tu partais, l’hiver, à six heures du matin,
avec une lanterne, dans la neige que les rafales accumulent au tournant
des chemins contre les murs.
Tu ne te contentais pas de sonner l’Angelus: tu le récitais en même
temps.
Les dimanches étaient pour toi de beaux jours de repos et de prière. Tu
te tenais dans le chœur, près de l’autel, et tu suivais les offices dans
un petit livre. Je sais que tu aimais les paraboles des Évangiles,
lorsqu’il est question du méchant homme qui part semer l’ivraie, et des
ouvriers de la dernière heure, et de Lazare le pauvre qui repose dans le
sein d’Abraham.
Tu connaissais aussi l’_Apocalypse_. Je n’étais guère rassuré lorsque tu
prédisais l’avènement prochain de l’Antéchrist. Tu répétais que, venu le
jour du Jugement dernier, tous les morts, nous tous, nous nous lèverons
au son de la grande trompette de l’ange porté sur les nuées. Nous
rejetterons les pierres de nos sépulcres pour attendre la sentence du
Souverain Juge. Heureux alors ceux qui pourront suivre l’Agneau!
* * * * *
Tu n’étais point de ces apôtres brûlants qui vont confessant leur foi à
tous les carrefours de la cité. Tu te résignais à ce qu’il y eût des
hommes à ne pas penser comme toi, mais je suis sûr que tu ne les
oubliais pas dans tes prières. Tu n’en voulais à personne; tu implorais
la miséricorde du Très-Haut pour toute la chrétienté. La rosée du ciel
tombe sur le pré du méchant comme sur le pré du juste. Tu estimais qu’il
était bon de vivre, puisque la vie tu la devais à Dieu, et telle que te
l’avaient faite, non le besoin, non les nécessités quotidiennes, mais
ses mystérieux desseins. Tu pensais que lui seul est la source de la
vérité, et que tu ne risquais point de t’égarer en suivant la route
qu’il t’indiquait. Tu savais qu’il intervient dans les affaires des
hommes, qu’il a le droit de les punir ou de les récompenser, qu’il a à
sa disposition le vent, le tonnerre, la grêle et la gelée, et le soleil
et les pluies opportunes. Tu trouvais naturel que les saints fussent
châtiés en même temps que les pécheurs. Car, si la rosée du ciel tombe
aussi sur le pré du méchant, la foudre peut ne pas épargner la maison du
juste. Cela ne te déconcertait point. Tu disais souvent:
--C’est tout de même le bon Dieu qui aura le dernier mot.
Plus d’une âme incertaine cherche sa raison d’être, qu’elle ne trouve
pas toujours, dans un de ces héros glorieux qu’elle voudrait comme
modèle, ou comme complément absolu d’elle-même. Tu avais trouvé Dieu. Tu
as choisi la meilleure part: qu’elle ne te soit pas enlevée!
* * * * *
D’abord tu avais dû cesser de travailler dehors, et tu te morfondais au
coin du feu. Tu ne te reconnaissais plus. Tes forces, peu à peu, s’en
étaient allées. Puis tu avais dû cesser de t’occuper de l’église. Tu ne
marchais plus qu’avec de grandes difficultés. Mais tu pouvais encore
aller à la messe, le dimanche, jusqu’au jour où tu m’écrivis:
--_Cette fois-ci, ça ne va plus du tout. C’est de pire en pire. Je suis
allé à la messe le jour de la Toussaint, mais j’ai bien manqué y rester.
J’ai cru que j’allais étouffer complètement. Aussi je n’y suis pas
retourné depuis._
Jusqu’au jour où, te couchant, tu ne sus pas que tu ne te lèverais
jamais plus. Je ne parlerai point de tes souffrances: là encore tu fus
un résigné.
Mais tu es retourné à l’église. Devant le chœur ils t’ont posé. J’ai
revu les tentures noires, et les têtes de morts. Toi qui avais assisté à
tant d’enterrements, il me semblait te revoir aller et venir. Ma pauvre
mère pleurait silencieusement. Et, comme lorsque j’étais enfant de chœur
et que, moi aussi, j’assistais à des enterrements qui me déchiraient
l’âme, je faisais effort pour ne pas fondre en larmes.
Tu étais là, tourné vers l’autel d’où montaient les prières, vers le
chœur où les chantres imploraient pour toi la suprême pitié. Toi qui
t’effaçais devant tout le monde, qui semblais toujours douter de
toi-même, n’était-ce pas encore toi que j’entendais dire:
_Judex ergo cum sedebit,
Quidquid latet apparebit:
Nil inultum remanebit._
_Quid sum miser tunc dicturus?
Quem patronum rogaturus
Cum vix justus sit securus?_
Ah! C’est maintenant que je te voyais, les mains jointes, avec ton
chapelet sur la poitrine, les pieds l’un près de l’autre, les yeux
fermés, et tes trente années de vie exemplaire dont chacun des jours se
tenait près de toi, riche de travail et de prières, disant:
--Celui-ci est un Juste, Seigneur! Il a mérité d’entrer au Paradis.
Et c’était comme si je t’avais entendu protester:
--Non! Je ne suis pas digne. Je ne suis pas digne!
* * * * *
Ils t’ont descendu dans la terre, non loin de notre ancien jardin où
j’avais planté un marronnier qui est perdu pour moi, mais qui, dans dix
ans, aurait eu des branches assez longues avec assez de feuilles pour
que, sur un banc, tu puisses t’asseoir, te reposer à son ombre. Tu en es
séparé par toute la largeur de l’étroit sentier qui rampe entre le mur
du cimetière et la haie du jardin. Mais non loin de ta tombe se dresse
une haute croix à l’ombre de laquelle tu dormiras longtemps.