Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa
reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante
sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté,
il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit
instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par
elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha,
et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:
--Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour
présenter une requête au général Bonaparte. Mais on vient de me refuser
sa porte et de me déclarer qu'il ne m'écouterait pas. Daignez intercéder
pour moi et il consentira à m'entendre.
Bonaparte s'était retourné, surpris, une expression de mécontentement
sur le visage. Quant à Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de
bienveillance et d'intérêt, en enveloppant Bernard d'un regard
affectueux.
--Général, dit-elle, vous vous êtes offert tout à l'heure à exaucer mes
désirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de
sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, écoutez-le,
et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est
pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.
--Oh! merci, Madame, s'écria Bernard.
Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familièrement sur
son épaule et il entendit le général dire à demi-voix, en saluant Mme de
Beauharnais:
--Il sera fait selon vos ordres, Madame.
Une minute après, Bernard se trouvait seul en présence du soldat à
l'autorité duquel il avait osé recourir.
--Exposez-moi ce qui vous amène, dit celui-ci.
--Debout devant une table couverte de papiers et de plans, il
feuilletait machinalement un dossier, comme s'il lui eût été impossible
de rester inoccupé, même en accordant une audience. Alors Bernard lui
raconta brièvement son histoire, sa fuite à Coblentz, son retour en
France, la mort tragique de ses parents, ses efforts pour sauver la
reine, sa rentrée à Saint-Baslemont et son départ, précipité quand
Joseph Moulette était venu s'emparer de ses biens.
--Maintenant cet homme est mort, ajouta-t-il; le château qu'il m'avait
volé est redevenu la propriété de la nation, et c'est afin d'obtenir
qu'on me le rende, mon général, que je viens à vous.
--Savez-vous que vous êtes passible des lois de la République, Monsieur?
objecta froidement Bonaparte. Vous avez émigré et, par conséquent, vous
n'aviez pas le droit de rentrer en France sans autorisation.
Bernard ne se laissa pas décontenancer par cette parole sévère et
hautaine.
--J'avais douze ans quand j'ai émigré, répondit-il avec assurance. Je
n'ai pas été libre d'agir autrement. Mais j'ai abrégé autant que je l'ai
pu la durée de mon séjour à l'étranger et saisi la première occasion qui
m'a été offerte de rentrer dans mon pays.
--Vous y êtes revenu pour conspirer, pour vous associer à des fauteurs
de complots.
--Pour arracher à sa prison et à la mort, une femme, une reine, la veuve
du prince qu'on m'avait accoutumé à considérer comme mon roi, s'écria
Bernard. Ce que j'ai fait, mon général, si vous aviez été à ma place, si
vous aviez porté le nom que je porte, vous l'eussiez fait aussi.
Bonaparte releva brusquement son visage au teint bilieux, et ses yeux
clairs et perçants s'arrêtèrent étonnés sur le jeune audacieux qui osait
adressée cet appel indirect, à sa générosité.
--Avec l'éducation que vous avez reçue et dans les milieux où vous avez
vécu, vous avez dû apprendre à haïr la République, ajouta-t-il.
--Je n'ai appris qu'à aimer la France, affirma Bernard.
--Et maintenant, qu'avez-vous à lui offrir en échange de ce que vous
êtes venu réclamer de moi?
--J'ai à lui offrir mon bras, mon sang, toute ma vie.
--Vous voulez être soldat?
--Oui, mon général, et en même temps que je demande justice, je
sollicite l'honneur de marcher à l'avant-garde de l'armée que vous
commanderez.
Un éclair traversa le regard de Bonaparte. D'un geste affectueux et
familier, il prit l'oreille de Bernard et en serra l'extrémité entre ses
doigts, en disant:
--Bien, jeune homme. Voilà des sentiments dignes d'un Français. Ils vous
assurent ma protection. Rédigez votre requête aujourd'hui; apportez-la
moi demain et je la mettrai sous les yeux de Barras, en me portant
garant de votre loyauté, de votre courage et de votre volonté de servir
sous les drapeaux de la République. Quel âge avez-vous?
--Seize ans passés, mon général.
Bonaparte revint vers la table, y prit une plume et tirant à lui une
feuille de papier il y traça quelques lignes.
--Vous vous présenterez aux bureaux de la place avec l'ordre que voici,
dit-il. On y recevra votre engagement. Conduisez-vous de manière à
mériter les éloges de vos chefs; j'aurai l'oeil sur vous.
Les mains de Bernard tremblaient quand il reçut de celles de Bonaparte
le billet que celui-ci venait d'écrire.
--Ah! mon général, dit-il, je n'oublierai jamais que c'est à vous que
j'aurai dû d'entrer dans la carrière des armes et je saurai m'y montrer
digne de la protection que vous m'avez accordée.
Il sortit ivre de joie.
Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se présentaient
successivement dans la même journée au ci-devant hôtel de Malincourt. Le
premier était porteur d'un décret du Comité de l'Intérieur qui
réintégrait l'héritier du comte et de la comtesse dans la possession du
château de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune
volontaire l'ordre de rejoindre à Nice la cinquième demi-brigade des
grenadiers d'infanterie, appartenant à l'armée des Alpes dans laquelle
il était incorporé.
Bonaparte avait tenu sa promesse; c'était maintenant à Bernard à tenir
la sienne.
Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui où, il
dut s'arracher aux étreintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina.
Ils allaient quitter Paris en même temps que lui, mais c'était pour
remonter vers l'Est, pour retourner à Saint-Baslemont, tandis que
lui-même descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les émotions de
cette heure douloureuse, il avait fait provision d'énergie et, aux
douleurs de la séparation, il s'était promis d'opposer tout son courage.
Mais, au dernier moment, énergie et courage s'évanouirent. Il redevint,
pour quelques instants, l'enfant timide et doux à qui Valleroy s'était
passionnément dévoué, qu'il avait protégé contre de pressants et
fréquents périls et qui lui gardait au fond de l'âme une reconnaissance
égale à sa tendresse. En quittant ce fidèle ami de sa maison, ce vieux
compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur déchiré, impuissant à
s'arracher à ces bras vigoureux, qui tant de fois s'étaient croisés
autour de son corps frêle et qui maintenant ne se résignaient pas à s'en
détacher.
--Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il
arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient
à Malincourt.
--Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les
pleurs étouffaient.
Et Nina sanglotait aussi.
--Reviens bientôt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera
malheureuse jusqu'à ton retour...
--Sois digne de ton nom, de tes aïeux, reprenait Valleroy.
--Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.
--Nous t'aimerons éternellement, promettait Nina. Et lui ne pouvait que
répéter:
--Mes amis! Mes chers amis!
Ah! la vie n'est pas rose tous les jours. Il n'est pas de bonheur
qu'elle ne fasse expier. Bernard payait de ses sanglots et de ses
déchirements la patriotique joie qui gonflait son coeur d'adolescent au
moment où il allait combattre pour sa patrie.
CHAPITRE XXV
PREMIÈRES ARMES
En mars 1796, le volontaire Bernard de Malincourt était à Nice depuis
cinq mois, dans la division du général Masséna. Cette division faisait
partie de l'armée des Alpes en formation. Par suite de la rigueur de la
saison, du manque de vêtements, de chaussures et de vivres, l'hiver qui
finissait avait été dur pour les soldats de la République. Les
ressources du trésor national étant épuisées depuis longtemps,
l'administration de la Guerre en était réduite à fermer l'oreille aux
plaintes et aux prières des généraux qui réclamaient des secours pour
leurs troupes. Bernard avait souffert, comme les camarades, des
privations imposées à l'armée, mais vaillamment supporté sa souffrance,
grâce à sa belle jeunesse, à sa robuste santé, à son goût passionné pour
l'état militaire.
Ardemment attaché à ses nouveaux devoirs, il s'était appliqué à l'étude
de son métier. En quelques semaines, il avait acquis les connaissances
techniques qui, son courage et les circonstances aidant, allaient
faciliter son avancement. Quoiqu'il n'eût pas encore dix-sept ans, toute
sa personne respirait une dignité si haute, tant de mâle énergie, sa
parole trahissait tant de volonté, une raison si mûre, le tout sous une
attrayante enveloppe de naturel et de simplicité que, bien vite autour
de lui, on s'était accoutumé à le respecter et à l'aimer. Dans sa
compagnie on le désignait sous le nom du «petit gentilhomme, et ses
chefs eux-mêmes, séduits par sa bonne grâce et sa fière mine,
pressentant qu'un jour il serait leur égal, se plaisaient à l'appeler
ainsi et à lui témoigner, sous cette forme, leur estime et leur
bienveillance. Pour lui, il attendait avec impatience l'ouverture de la
campagne. Il brûlait de se mesurer avec les Piémontais qui, de l'autre
côté des Alpes, défendaient la route de Turin, et avec les Autrichiens
qui gardaient la route de la Lombardie. Avec le printemps revenu et les
longues journées et la tiédeur de la température, on ne parlait plus que
d'une prochaine mise en marche de l'armée et on s'attendait, chaque
matin, à recevoir l'avis de la nomination du général en chef.
La nouvelle de cette nomination arriva enfin. Le commandement des
troupes destinées à marcher en Italie était confié à Bonaparte. Ce
général était encore un inconnu pour la plupart de ses futurs soldats.
Mais Bernard, qui le connaissait se réjouit.
--J'aurai l'oeil sur vous, lui avait dit Bonaparte.
Et cette phrase résonnait, pleine de promesses, à l'oreille de Bernard.
Le 2 avril, à 9 heures du matin, la demi-brigade à laquelle il
appartenait était rangée aux portes de Nice, dans une plaine sur le bord
de la mer. Elle allait être passée en revue par le commandant en chef.
Un tiède soleil répandait sa claire lumière sur les flots bleus de la
Méditerranée, sur les rochers du rivage, sur les avenues d'aloès et de
palmiers, qui sillonnaient de toutes parts le paysage. Par cette matinée
féerique, les soldats oubliaient leurs maux passés. Ils ne songeaient
plus qu'ils avaient eu faim et froid, qu'ils étaient chaussés de bottes
éculées, vêtus d'uniformes en lambeaux. L'enthousiasme qui échauffait
leurs âmes effaçait le souvenir de leurs dures épreuves.
Quand le général Bonaparte apparut à cheval, à la tête de son
état-major, quand son regard s'arrêta sur eux, ils furent saisis d'une
émotion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur
donner la victoire. Il leur parla et sa parole les électrisait. Il les
engageait à être patients, à se résigner à souffrir encore. Mais, en
même temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient à leur
terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les
conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de
se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'élevèrent. Dans le
bruit des clairons vibrait l'âme même de la patrie, qui de nouveau se
réveillait et se préparait à la conquête du monde.
Très pâle, le coeur agité, la fièvre aux yeux, Bernard, placé au premier
rang de sa compagnie, assistait à ce spectacle, maintenant convaincu
que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte
passa près de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port
d'arme, étouffant, par respect pour la discipline, le cri de
reconnaissance et d'admiration qui brûlait ses lèvres. Mais le général
l'avait aperçu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire.
Trois jours après, Bernard quittait Nice avec sa division. Le
surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin, à Albenga,
sur la route de Gênes.
Le projet de Bonaparte était de passer les Alpes au-dessus de Savone, de
descendre en Piémont, et, une fois là, de se placer entre l'armée
autrichienne, concentrée aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du
général de Beaulieu, et l'armée sarde, commandée par le général de
Colli, protégeant Turin. Après un court repos à Albenga, la division
Masséna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et
s'occupait d'y élever des redoutes. C'est là que le 10 avril, un des
lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que
Bernard vit le feu pour la première fois. Vivement repoussé, d'Argenteau
se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les
soldats français, la nuit venue, se préparaient à coucher sur leurs
positions. Cette soirée, Bernard la passa avec plusieurs «de ses
camarades; dans une chaumière, au bord d'un chemin dont les troupes de
la division Masséna occupaient toutes les issues.
Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre
durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tête sur son sac, il
ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le réveilla. Il fut
debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.
--Qu'y a-t-il, sergent?
--Il y a, mon petit gentilhomme, que nous déménageons sans tambours ni
trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!
--Nous marchons sur Montenotte?
--Tu l'as dit, sur Montenotte où on ne nous attend pas. On se mit en
route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Masséna
et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun
bruit. La nuit n'était pas très claire, elle l'était assez cependant
pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins
qui allaient sur le village où d'Argenteau passait la nuit. Le général
autrichien avait pris pour se garder les précautions les plus
minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent été mal exécutés, soit que
la rigueur des consignes se fut relâchée à la faveur de cette nuit
paisible qui éloignait toute idée de surprise, les troupes françaises
arrivèrent devant son camp vers minuit, sans avoir été signalées.
Quand les sentinelles autrichiennes donnèrent l'alarme, c'était déjà
trop tard. Les Français pénétraient dans la place avec impétuosité. En
quelques instants, ils s'emparaient de quatre drapeaux, et de cinq
canons, faisaient deux mille prisonniers, rendaient libre la route que
se proposait de suivre Bonaparte pour gagner le Piémont, et
inauguraient, par un avantage marqué, cette série de combats qui
allaient se succéder durant cinq jours, aboutir à la défaite de l'armée
austro-sarde et permettre à Bonaparte de marcher sur Turin.
Pendant le combat d'avant-garde, engagé le matin sur la route de Savone.
Bernard n'avait pas eu l'occasion de tirer un coup de fusil. Au moment
de l'attaque, il se trouvait en arrière, et elle était déjà repoussée,
quand sa compagnie recevait l'ordre de se porter en avant sur les talons
de l'ennemi. Mais, à Montenotte, il n'en fut pas de même. Il était parmi
ceux qui se jetèrent les premiers sur les Autrichiens, et, pendant plus
d'une heure, il combattit effectivement, à travers les rues du village
où il fallait conquérir les maisons l'une après l'autre et en déloger
l'ennemi. Il ne cessait de tirer que pour croiser la baïonnette, très
excité, mais n'ayant rien perdu de sa présence d'esprit, et tout aussi
attentif à se défendre qu'à profiter de toute bonne occasion pour
frapper.
À la première détonation, au premier sifflement de balle à ses oreilles,
son intrépidité, un moment ébranlée pendant la marche en avant, lui
était revenue tout entière, et, loin de l'affaiblir, la vue du sang et
l'odeur de la poudre l'excitaient, le jetaient dans une sorte de
griserie sous l'empire de laquelle il était entraîné. De ce qui se
passait hors de sa portée, il ne voyait rien et ne savait rien. Pour
lui, l'intérêt du combat était entièrement concentré dans l'espace
resserré où, avec une poignée d'hommes, il s'évertuait à repousser
l'ennemi. C'était maintenant sur la place du village où l'avaient
conduit les péripéties de cette lutte nocturne. De tous côtés, les
Autrichiens fuyaient. Mais il en restait, encore une centaine, qui
s'étaient retranchés dans l'église. L'officier qui les commandait avait
planté lui-même sous le porche le drapeau de son régiment, et ce
drapeau, maintenant criblé de balles, semblait marquer la ligne que
cette poignée d'hommes, électrisée par son chef, s'était juré de ne pas
laisser franchir.
Par trois fois les Français s'étaient élancés à l'assaut de l'église, et
par trois fois, une fusillade nourrie les avait obligés à reculer, en
décimant leurs rangs. Assaillants et assiégés s'exaspéraient de leurs
pertes inutiles, ceux-ci comprenant qu'ils étaient condamnés, à périr
jusqu'au dernier et que rien ne les empêcherait de succomber; ceux-là
rendus furieux par la rançon de sang et de vies humaines, dont la valeur
de leurs adversaires les contraignait à payer une victoire désormais
certaine. Et dans l'ombre de la nuit où passaient tour à tour la blanche
lueur de pâles rayons de lune perçant les nuages, et la clarté rougeâtre
de quelques torches allumées dans le temple dévasté, c'était une folle
poussée d'hommes se ruant les uns sur les autres et ne se séparant
qu'après avoir mis entre eux de nouveaux cadavres et fait couler des
flots de sang.
Du côté des Autrichiens, ce qui tirait l'oeil, c'était la silhouette de
l'officier qui les commandait. Elle se dessinait, svelte et claire dans
un uniforme blanc, toujours bondissante, à travers les groupes des
soldats et autour du drapeau, de telle sorte que c'est en vain que les
Français la prenaient pour cible. À droite, à gauche, partout, on ne
voyait qu'elle, et incessamment, elle se dérobait. Soudain, une grêle de
balles s'abattit sur la hampe du drapeau. Elle s'inclina, cassée par le
milieu. L'officier s'élança pour la saisir et en prévenir la chute. Mais
lui-même chancela, en portant la main à sa poitrine. Cette fois, il
était atteint.
Du côté des Français, un soldat, en le voyant tomber, se jeta sur le
drapeau. Il s'en empara et, comme la silhouette blanche de l'officier
s'abîmait parmi les cadavres, il brandit son trophée, en criant en
allemand aux Autrichiens épouvantés:
--Braves gens, rendez-vous!
À ces accents, on vit l'officier renversé se redresser d'un mouvement
automatique, sa main tremblante saisir par le bras le soldat français,
le tirer à lui comme pour le dévisager et, dans la rumeur tumultueuse
que mêlaient les vainqueurs aux gémissements des vaincus, deux voix,
déchirées par le désespoir, se firent entendre.
--Bernard! Bernard! criait l'une.
--Armand, mon frère! répondit l'autre.
Et les deux fils du comte de Malincourt, effarés et frémissants, en se
retrouvant les armes à la main, fondaient en larmes, tandis que le plus
jeune s'agenouillait et recevant entre ses bras le corps de l'aîné qui
venait de perdre connaissance, le couvrait de baisers et de larmes.
Au petit jour, dans un coin de l'église, dévastée, transformée en
ambulance, Bernard se tenait agenouillé devant un matelas sur lequel son
frère était étendu. Depuis plusieurs heures, le pauvre enfant demeurait
immobile à la même place, anxieusement penché sur le cher blessé, qui
s'était assoupi après avoir été pansé en hâte par un chirurgien
militaire. Du projectile, entré dans la poitrine et logé sous le poumon
gauche, on pouvait redouter d'irréparables ravages, de telle sorte que
Bernard ne savait ce qu'il devait craindre et encore moins ce qu'il
pouvait espérer. En suivant avec sollicitude le sommeil de son frère, en
le regardant si fier et si beau sous la pâleur livide du visage, en
écoutant cette respiration oppressée et sifflante, il se demandait avec
effroi si, après avoir connu la douleur de voir ses parents aller au
supplice, il connaîtrait cette autre douleur de perdre ce frère adoré,
tombé dans les rangs ennemis, frappé par une balle française, et de le
perdre au moment où il le retrouvait.
Devant l'imminence de la catastrophe qu'il redoutait, une question se
dressait, terrible, dans sa pensée. Le coup auquel son frère allait
peut-être succomber, qui l'avait porté? N'était-ce pas lui? Il essayait
alors de reconstituer le combat et de ressusciter le moment décisif où
Armand était tombé. Il aurait voulu savoir s'il avait une responsabilité
quelconque dans l'événement. Mais c'est là justement ce que son esprit
obscurci et troublé ne pouvait discerner. Et ce doute affreux déchirait
son coeur, mettait sur ses lèvres des malédictions contre les luttes
fratricides qui arment les peuples les uns contre les autres, éteignait
comme dans des flots de sang et de pleurs l'enthousiasme qui naguère
gonflait son âme quand, par l'imagination, il voyait se dérouler devant
lui, brillante et glorieuse, sa carrière de soldat. Ah! maintenant, elle
lui semblait criminelle, cette carrière, et peut-être l'eût-il, ce
jour-là, prise en horreur, s'il n'eût été retenu par le caractère des
engagements qu'il avait contractés et par un souci supérieur, obsédant
et puissant, de se dévouer à son pays, de le défendre et au besoin de
mourir pour lui.
La gloire des armes! Il la voyait à cette heure dans toute sa beauté
sinistre. Son frère mourant, tué par lui peut-être, et tout autour de
cette couche improvisée, d'autres grabats dressés en hâte d'où montaient
des gémissements et des râles. Et un peu partout, des cadavres allongés
dans des flaques de sang, des vêtements en lambeaux, des sacs éventrés,
des débris d'armes dans des débris de murailles écroulées; partout la
dévastation, la ruine, la mort. Sur ces abominations, le jour montait
dans les brumes grisâtres du matin, un jour de printemps clair et
joyeux, fouetté par une brise fraîche, toute chargée des senteurs des
premières feuilles. Qu'importaient au ciel bleu, au soleil qui
s'allumait vers l'Orient par-dessus les Alpes, aux fleurs, aux pousses
nouvelles, que leur importaient ces sanglants témoignages de la folie
des hommes! L'impassible nature, poursuivant sa marche, allait
resplendir au-dessus d'eux, et verser aux vivants l'oubli des morts.
Bernard, abîmé dans son angoisse, aurait voulu ne pas penser à ces
choses, mais elles l'assaillaient, l'obsédaient, le dominaient. En même
temps, le passé s'implantait en maître dans sa mémoire et y revivait
avec la précision de la réalité. C'était comme un tableau se déroulant
devant lui et ramenant à son souvenir les innombrables épisodes de sa
vie encore si courte et déjà si pleine. En se rappelant tout ce qu'il
avait vu, tout ce qu'il avait souffert, il s'attendrissait, il pleurait
sur lui-même, sur ses parents suppliciés, sur les défunts compagnons de
ses tragiques aventures, sur la cruauté des bourreaux, sur l'infortune
des victimes et aussi sur les aberrations des partis, cause initiale de
la guerre civile et de la guerre étrangère.
Et une violente protestation s'élevait en lui, une révolte de tout son
être qui grondait dans sa poitrine et soudain s'apaisait dans une
ardente prière que sa bouche d'adolescent accoutumée à implorer le ciel
aux heures de détresse envoyait vers le Dieu qui a créé les hommes non
pour qu'ils se haïssent, mais pour qu'ils s'aiment. Et alors, il se
sentait pris d'une pitié profonde pour ceux qui souffrent et d'une
clémence infinie pour ceux qui font souffrir, les uns et les autres
instruments mystérieux de desseins qu'ils ignorent et qui précipitent
l'humanité vers les destinées inconnues qu'elle doit parcourir.
Tout à coup, ses méditations douloureuses furent interrompues. Son frère
se réveillait. Il le vit se soulever et promener fiévreusement autour de
lui ses yeux égarés, en disant d'une voix rauque:
--Où suis-je?
--Vous êtes auprès de moi, cher Armand.
--Auprès de toi, Bernard! Mais que signifie cet uniforme? Tu es donc
soldat? Ah! oui, je me souviens; tout à l'heure, nous combattions l'un
contre l'autre.
Et couvrant son front de ses mains tremblantes, il murmura: