sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il
ajouta en s'adressant à l'enfant:
--Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu
feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.
Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la
perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:
--Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.
Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle
quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour
l'entraîner du côté de la table.
--Attends, répondit Bernard.
Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce
qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son
ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit
instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un
peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de
partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un
honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de
n'adresser la parole à personne.
C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu'à son tour se mit à
regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'eût importuné,
il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en
pleine lumière, et ils reconnurent le vidame d'Épernon. Mais, avant
qu'ils l'eussent nommé, il les pressait dans ses bras, en disant:
--Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante
Isabelle. Je vous ai reconnus au moment où vous êtes entrés. Mais je
redoutais, un peu les éclats de votre surprise et j'ai gardé le silence.
Et, se penchant vers Bernard, il continua:
--Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce
matin, afin de me dérober aux vengeances des vainqueurs.
--Quels vainqueurs? demanda Bernard.
--C'est vrai! Vous ne pouvez connaître encore les événements qui se sont
accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout à l'heure.
--Oh! oui, tout à l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout,
j'ai hâte de vous adresser une question.
--Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous répondre...
--Savez-vous ce qu'est devenu mon frère?
--Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?
--Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour où nous nous
séparâmes à Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.
--Il est vivant, n'en doutez pas, se hâta de répondre M. d'Épernon pour
rassurer Bernard.
--Comment donc ne m'a-t-il pas écrit?
--Avant thermidor, quand régnait la Terreur, il ne pouvait vous écrire
sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement où vous étiez?
Depuis, sans doute, il vous a envoyé de ses nouvelles; mais vous ne les
avez pas reçues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche à Paris.
--Il est donc en Autriche? s'écria Bernard.
--Vous l'ignoriez!
--Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays
lointain?
Cette fois, M. d'Épernon ne se pressait pas de répondre, et sons
attitude indiquait clairement que ce n'était pas par ignorance qu'il
restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait à lui dire lui
coûtait.
--L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.
--Non, je ne l'ai pas vu. Mais, à diverses reprises, j'ai rencontré des
gens qui m'ont parlé de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi
que j'ai appris...
De nouveau M. d'Épernon hésitait.
--Qu'avez-vous appris? Par grâce, Monsieur!...
--J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'armée autrichienne!
--Lui! mon frère le vicomte de Malincourt? Un Français dans les rangs
des ennemis de la France!
Bernard était devenu très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.
--Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'Épernon.
Que d'émigrés, étreints par la nécessité, se sont engagés dans les
troupes étrangères! C'était une question de vie et de mort, et votre
frère...
--C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit
vivement Bernard.
Et changeant de ton, il ajouta:
--Voulez-vous saluer tante Isabelle?
Elle venait à la rencontre de M. d'Épernon, l'ayant, elle aussi,
reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques
instants après, assis tous ensemble à la même table, ils se confiaient
les circonstances à la suite desquelles ils venaient de se retrouver.
Valleroy parla le premier; il révéla au vieux gentilhomme les émouvantes
aventures survenues depuis deux ans: l'arrivée de Bernard à Paris la
mort de son père et de sa mère, l'échec du complot ourdi pour sauver la
reine, l'exécution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le
vidame d'Épernon ignorait la plupart de ces événements. Il n'en
connaissait même qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux
complices. Après avoir donné de nouveaux regrets à leur mémoire, il
interrogea Valleroy.
--Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire à Paris?
--Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.
--Justice contre un jacobin! Et à qui la demanderez-vous, grand Dieu!
--Au gouvernement de la République.
--Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les
Jacobins sont en train de redevenir les maîtres de la France?
--J'ai cru qu'ils tentaient de reconquérir leur ancien pouvoir. La
criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la
preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent
réussi.
--Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'Épernon. C'est l'esprit
jacobin qui de nouveau règne en France. Les pouvoirs de la Convention
touchent à leur fin. Encore quelques semaines, cette assemblée néfaste
n'existera plus et la Constitution qu'elle a votée sera mise en
pratique. Nous aurons une assemblée nouvelle, un gouvernement nouveau,
mais les principes resteront les mêmes. On prêchera encore au peuple la
haine des nobles et des prêtres, et comme par le passé, on nous
persécutera. La persécution est déjà commencée, et j'en suis, comme
vous, la victime. Les royalistes ont un moment espéré de rétablir la
monarchie. Mais cet espoir est détruit. Nous avons, été vaincus.
--Vaincus sans combat? demanda Valleroy.
--Après un combat opiniâtre au contraire. Aujourd'hui même, le peuple de
Paris, que nous avions travaillé depuis le 9 thermidor, s'est soulevé.
Les sections en armes ont marché contre la Convention pour l'abattre.
Nous espérions, à la faveur de ce mouvement, nous rendre maîtres du
pouvoir et préparer le retour du roi. Mais la Convention s'était mise en
état de nous résister. Elle avait confié à Barras, l'un de ses membres,
le soin de sa défense. Ce dernier avait investi du commandement
militaire un jeune général nommé Bonaparte, qu'on dit homme d'énergie et
qui nous a prouvé ce qu'il vaut.
--Il a déjà combattu à Toulon et en Italie, observa Bernard.
--C'est à lui que nous devons notre défaite, continua M. d'Épernon.
Grâce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont été écrasées, la
Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livrée aux
terroristes. Pour leur échapper, je me suis enfui de Paris où j'étais
revenu après la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que
de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes
amis, que vous ne soyez bientôt réduits à en faire autant.
À ces mots, Bernard protesta.
--Lorsque j'ai émigré, dit-il, j'étais un enfant et tenu d'obéir
aveuglément aux ordres de mon père. Mais, aujourd'hui, je suis un homme,
libre de mes volontés, et, quoi qu'il arrive, je n'émigrerai pas.
--Bien dit, Bernard, s'écria Valleroy.
--Même si vous êtes décrété d'arrestation? fit M. d'Épernon.
--Même dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'âge d'être soldat, et
c'est aux armées que j'irai servir ma patrie.
Il y eut un court silence; puis Mr d'Épernon reprit:
--Vous êtes jeune, Bernard. Les hommes de votre génération sont sans
engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons
faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.
À ces récits, à ces retours vers le passé, les instants rapidement
s'étaient enfuis; de nouveau, il fallait se séparer.
La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de
poste qui devait emporter M. d'Épernon jusqu'à la frontière l'attendait
tout attelée dans la cour de l'auberge. En hâte, on échangea de tendres
adieux auxquels se mêlèrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est
sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'Épernon, pressé de
s'éloigner de la capitale, où il n'aurait pu demeurer qu'au péril de ses
jours, ses amis, au contraire, pressés d'y rentrer, parce que, quoi
qu'il leur eût dit pour les détourner du but de leur course, ils
attendaient des démarches qu'ils allaient entreprendre la réalisation de
leurs espérances.
À minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de
la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les
vitres couvertes de buée, éclairaient le visage de tante Isabelle et
celui de Nina, qui, toutes deux, s'étaient endormies. Alors, quand
Bernard se fut assuré qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit à
demi-voix:
--Dors-tu, Valleroy?
--Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si
préoccupé, si triste? Qu'as-tu donc?
--Le vidame m'a donné des nouvelles d'Armand.
--De bonnes nouvelles?
--Mon frère est soldat dans l'armée autrichienne, murmura Bernard, et je
crois que j'aimerais mieux qu'il fût mort!
Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforçait de
contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy,
sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les
siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle étreinte.
Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au
bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs
qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante
Isabelle et Nina arrivaient en fiacre à l'hôtel de Malincourt, où ils
étaient reçus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de
joie ce retour imprévu.
Dès le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comité
de sûreté générale pour s'enquérir des formes sous lesquelles devaient
être présentées les réclamations des héritiers du comte de Malincourt
contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire
une promenade à travers Paris. Il avait hâte de revoir les lieux où
désormais et jusqu'à la fin de sa vie il devait retrouver vivants les
poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du
Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'était
transformée; on n'y vendait plus de meubles; un pâtissier y débitait ses
friandises. Transformé aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cessé
d'être une prison; une armée d'ouvriers le remettait à neuf en vue de
l'installation du Directoire exécutif qui allait gouverner la France
pendant cinq ans.
Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Hôtel de ville, ces étapes
d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir
des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois,
assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient
vu verser. De tous côtés, ce n'étaient que maisons à louer, antiques
hôtels et vieux mobiliers à vendre. Au fronton des monuments, on lisait
en gros caractères ces mots sinistres: «Unité, indivisibilité de la
République; liberté, égalité, fraternité ou la mort.» Au sommet des
églises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaçait la croix
renversée. Mais, en dépit de tant de témoignages de la Terreur non
encore apaisée, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus
joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et,
quoiqu'on fût au lendemain de l'émeute du 13 vendémiaire, quoique les
rues fussent sillonnées de patrouilles et les maisons assaillies par des
descentes de police, qui allaient à domicile désarmer les citoyens, on
devinait que, indifférente ou insensible à ces derniers épisodes d'un
temps exécré, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de
nouveau à la douceur de vivre.
Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais
Egalité, Bernard rencontra des femmes en parure élégante, poussée
jusqu'à l'excentricité. Les sans-culottes et les tricoteuses ne
circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois,
ni avec la même audace. Sur les murs s'étalaient des affiches annonçant
des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs variés.
Enfin, les brillants équipages, longtemps proscrits, de nouveau se
montraient et transportaient, à défaut des grands seigneurs de jadis,
tous morts ou émigrés, les parvenus du moment, les puissants du jour,
pour la plupart spéculateurs véreux qui s'étaient enrichis pendant la
Révolution au détriment de ce peuple qu'elle n'avait délivré d'un tyran
que pour lui en imposer des milliers d'autres.
Bernard avait commencé sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais,
bientôt, il s'était laissé prendre par le mouvement des rues, par les
vitrines des magasins où réapparaissait le luxe des jours heureux. Il
n'était si mince épisode qui ne captivât ses regards. Marchands
ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de
soldats, tout contribuait à le distraire de sa tristesse, et, la
naturelle gaieté de son âge reprenant le dessus, il se sentait redevenir
confiant et fort.
Sur les boulevards, à la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva
soudain arrêté par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette
rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la
foule, il s'arrêta et regarda dans la même direction qu'elle. Alors il
vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme à
cheval, portant l'uniforme des généraux de la République, suivi à une
courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs,
longs et plats, dont les extrémités cachaient sa nuque et caressaient le
collet montant de son habit à larges revers. Son visage aux joues
creuses, éclairé par des yeux où s'allumait, dans un éclat sombre, une
expression saisissante d'indomptable volonté, ressemblait à celui d'un
ascète. Il était impassible et impénétrable, ce masque blême qui
rappelait celui de César.
Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrême jeunesse du cavalier.
C'était à croire qu'il n'avait pas vingt ans.
--Voilà le général Bonaparte! dit une voix.
Le général Bonaparte, le héros du jour, celui qui, la veille, avait
mitraillé les sections et sauvé la Convention d'une chute irrémédiable,
celui dont maintenant, et après les avoir longtemps tenus en oubli, on
vantait les éclatants services en Italie, celui enfin que, depuis
quelques heures, on commençait à désigner comme le futur commandant en
chef de l'armée des Alpes, c'était lui. Bernard fut bouleversé. Ses yeux
s'attachèrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la
foule sans avoir l'air de la voir, et il était déjà loin qu'ils le
suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra très impressionné à
l'hôtel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que
d'une oreille distraite le récit que lui faisait Valleroy de sa visite
au Comité de sûreté générale. Et comme Valleroy se plaignait de
l'accueil qu'il avait reçu dans les bureaux du Comité, des mauvaises
dispositions des jacobins qui y régnaient en maîtres et qui avaient osé
opposer à ses justes réclamations les prétendus droits de Joseph
Moulette, Bernard s'écria:
--Eh bien, j'irai trouver le général Bonaparte et je lui demanderai
justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans
les rangs de l'armée qu'il commandera.
--Es-tu donc résolu à être soldat? demanda Valleroy avec émotion.
--Inébranlablement résolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt
combattre à l'ombre du drapeau tricolore.
Cette résolution hantait depuis longtemps la pensée de Bernard. Elle
s'était présentée à son esprit pour la première fois, à Bruxelles, dans
le cabinet du colonel de Jussac, lorsque, à l'exemple de ce vaillant
soldat, passionnément dévoué à sa patrie, il avait crié, lui, fils de
noble et émigré: «Vive la République!» Il avait compris, ce jour-là, que
quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une
même patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la défendre. Ces
sentiments, son voyage de Bruxelles à Paris, en compagnie du sergent
Rigobert, les avait fortifiés. Pendant le long séjour qu'il venait de
faire à Saint-Baslemont, la réflexion, des lectures quotidiennes les
avaient entretenus, et maintenant, après sa rencontre imprévue avec le
général Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brûlait du désir de voler
aux frontières pour combattre les ennemis de son pays, C'était comme un
accès de patriotisme qui, brusquement, éclatait en lui, après avoir mis
des années à mûrir sous les impressions successives que subissait son
âme réfléchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui
ne tentait de les contrarier. Dès ce moment, il fut admis que Bernard
serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre
son projet à exécution. Elle ne tarda pas à se présenter.
Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une
lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître
d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:
«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le
lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le
citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et
un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat
d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été
immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à
Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.
»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs
probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut
attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car
il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district
d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour
à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à
Monsieur le chevalier.»
--Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très
propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.
Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant
conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais
cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le
château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la
nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.
--Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy
découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton
projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment
est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir
justice.
--Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.
Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses
intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les
habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours
noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un
chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle
d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de
race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables
qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient
une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave
et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur
le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la
jeunesse, il allait porter ses réclamations.
Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces
militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier
général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce
somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il
lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner,
curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il
fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux
factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa
sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout
sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait
et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit
le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière
eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné
leur nom à l'aide de camp de service.
Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni
timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France;
plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des
circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine
Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de
Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée
de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat
l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même
qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour
solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.
--Que lui voulez-vous? demanda l'officier.
--Je ne peux le dire qu'à lui.
--Avez-vous une lettre d'audience?
--On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait
tous ceux qui se présentaient pour le voir.
--Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune
ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est
auprès de lui.
--J'attendrai, répondit froidement Bernard.
Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de
lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et
dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique
gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage
de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines.
Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal
révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours
avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique
d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain
de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des
sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses
supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse
qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant,
était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché
par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.
--C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est
présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le
jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le
ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château
de ses aïeux?
Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment
découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.