--Oh! les frères ennemis!

--Non, Armand, non, pas ennemis, mais réconciliés.

--Et dire que j'aurais pu te tuer, mon Bernard! Te tuer, toi que je

chéris! Mais le ciel a voulu m'éviter ce grand crime. Il m'a désarmé à

temps. C'est égal, mon frère, je ne me consolerai jamais.

--De quoi ne vous consolerez-vous pas, Armand?

--D'avoir porté les armes contre la France.

Et il retomba, des sanglots plein la gorge, sur sa couchette qui trembla

sous les convulsions de ses membres meurtris.

--Mon frère, par grâce, revenez à vous, supplia Bernard: vous me

désespérez.

--Je ne suis pas coupable, cependant, soupira Armand. C'est pour Dieu et

le roi que je combattais.

Après cette crise, le blessé parut s'apaiser. Mais son agitation, en se

dissipant, en cessant de le soutenir, le laissait tel que l'avait fait

sa blessure, c'est-à-dire d'une faiblesse extrême, par suite de tout le

sang qu'il perdait depuis quelques heures. Il ne parlait plus que très

doucement, avec lenteur, comme s'il eût cherché des mots pour exprimer

sa pensée.

--Donne-moi des nouvelles de nos amis, Bernard; de Valleroy, d'abord?

--Valleroy appartient toujours à Malincourt. C'est un coeur fidèle et

vaillant. Je lui dois d'avoir traversé, sans y périr, tous les dangers

que j'ai courus.

--Et où est-il, ce serviteur éprouvé?

--Il est à Saint-Baslemont.

--La République n'a donc pas confisqué notre château?...

--Elle nous l'avait pris; elle nous l'a rendu.

--Oui, c'était bien assez d'avoir mis à mort nos parents.

--Vous avez connu ce malheur, mon frère?

--Par une gazette française que je lus un soir, à Londres. Ah! comme, en

ce moment, j'aurai voulu me trouver près de toi, mon Bernard! Mais

comment te rejoindre? Et puis, savais-je seulement où tu étais? C'est

cette cruelle ignorance qui m'a empêché de t'écrire, de te donner de mes

nouvelles...

--Je vous ai cru mort.

--Et tu ne te trompais pas, car, je le suis, vois-tu; c'est maintenant

comme si je l'étais.

--Mon frère aimé, ne parlez pas ainsi.

--Pourquoi se dissimuler la vérité? Avec l'uniforme que tu portes, tu

dois avoir le courage de la regarder en face, et la vérité, c'est que je

suis flambé.

--Non, non, s'écria Bernard, nous vous guérirons. Armand secoua la tête

en se frappant le coeur comme pour marquer que le mal avait son siège là,

et qu'il était incurable. Puis, pour détourner l'entretien, il ajouta en

souriant:

--Tu ne m'as rien dit de ta petite amie Nina?

--Elle est auprès de Valleroy avec tante Isabelle, répondit Bernard qui

s'efforçait, lui aussi, de sourire pour cacher sa douleur. En épousant

tante Isabelle, Valleroy a adopté l'enfant.

--Valleroy, marié! Puisse-t-il être heureux... Et la fillette

aime-t-elle toujours son chevalier?

--Tout autant que son chevalier la chérit.

Il y eut un silence; puis Armand reprit, moitié sérieux, moitié

plaisant:

--Je me figure qu'un jour, dans quelques années, cette petite Nina sera

une charmante châtelaine pour Saint-Baslemont, et une aimable compagnie

pour Bernard de Malincourt.

Les joues pâlies de Bernard se teignirent d'une légère rougeur.

--Vous vous fatiguez à parler, Armand, dit-il.

--Malheureusement, continua ce dernier, d'une voix qui s'éteignait, je

ne serai plus là pour le voir.

Ses yeux se fermèrent; il demeura immobile, sans abandonner la main de

Bernard qu'il avait prise dans la sienne. Celui-ci aurait voulu se

dégager, se mettre à la recherche du chirurgien, le ramener auprès de

son frère. Mais trop forte était l'étreinte du mourant.

--Reste là, Bernard, fit-il tout à coup; ne me quitte pas.

--Laissez-moi appeler le médecin, Armand.

--À quoi bon! Ni lui, ni personne ne pourrait me sauver. Ma blessure est

mortelle; je l'ai compris en sentant pénétrer en moi la balle qui l'a

faite. Que du moins je m'en aille en paix, toi à mes côtés. Il m'eût été

doux d'avoir un prêtre en ce moment. Mais, à défaut de son assistance,

j'ai la tienne, mon frère... Et à toi, je peux dire, comme à un

confesseur, que ma conscience est en repos. J'ai aimé Dieu et mon roi!

Je meurs dans la religion de mes parents et digne d'eux. Si j'ai pris

les armes contre mon pays, c'est que j'ai cru que son intérêt même me le

commandait. Je crois bien que je me suis trompé; mais ce n'est pas pour

cette erreur involontaire dont je suis durement puni que le ciel voudra

me châtier davantage.

Sa voix devenait plus faible. Bernard, dont il continuait à étreindre la

main, comprit que la mort venait; il se raidit contre sa douleur, et

dévorant ses larmes pour ne pas en donner au mourant le spectacle, il se

courba sur lui en disant:

--Apaisez-vous, mon frère adoré, ne songez qu'à vivre pour votre petit

Bernard.

--Oh! mon petit Bernard n'a plus besoin de moi, répondit Armand d'un

accent qui s'éteignait. C'est maintenant un homme mûri par les épreuves

et préparé aux luttes de la vie. Il portera vaillamment le nom de

Malincourt; il relèvera notre maison, et la perpétuera, toujours fidèle

à la tradition de nos aïeux... Adieu, mon Bernard, adieu, ou plutôt, au

revoir... Dieu m'appelle. Je vais revoir nos parents... Mon frère, en

leur nom, je te bénis... Tu prieras pour le repos de mon âme et, dès que

tu le pourras, tu ramèneras mon corps à Saint-Baslemont...

Embrasse-moi...

Les lèvres de Bernard se posèrent sur le front de son frère au moment où

la mort y déposait aussi son baiser, Alors, le pauvre enfant

s'agenouilla désespéré devant le petit lit où Armand de Malincourt

venait de rendre l'âme, et il laissa couler librement ses pleurs.

À ce moment, dans l'espace où maintenant resplendissait le soleil,

retentit et monta un battement de tambour, que d'autres battements

successifs vinrent bientôt grossir. C'était l'appel qui éveillait les

troupes endormies après le combat de la nuit et leur annonçait que le

moment était venu de se mettre en marche.

Quelques instants plus tard, elles couvraient la route de leurs masses

sombres et bruyantes. Bernard était à son rang, la tête haute malgré sa

douleur. Après avoir donné à son frère, dans le cimetière de Montenotte,

une sépulture provisoire, il redevenait soldat, et le

«petit-gentilhomme», mêlé aux bataillons de la République, allait suivre

le drapeau tricolore dans ses pérégrinations glorieuses à travers

l'Italie.

Fils d'émigré · 第 30 / 30 段