--Depuis quelques jours, des bandes de chauffeurs et de pillards se sont

montrées dans le pays. Peut-être convient-il d'éviter de les attirer ici

par l'étalage de vos richesses.

--Je ne crains ni les chauffeurs ni les pillards, répliqua avec hauteur

Joseph Moulette. Tu exécuteras l'ordre que je viens de te donner.

Chourlot s'inclina en signe d'obéissance et disparut. Alors Joseph

Moulette regarda autour de lui. Les convives, en ce moment, formaient un

groupe dont les deux délégués occupaient le centre. Ceux-ci parlaient

avec animation aux paysans, qui les écoutaient, déférents et silencieux,

et le citoyen président, qui s'était approché, entendit tomber de leur

bouche, dans le silence, des mots qui lui étaient familiers; devoirs

civiques... complots liberticides... audace des aristocrates... infamies

de Pitt et Cobourg. Il comprit que les hauts personnages plaidaient la

cause du peuple et de la liberté et appelaient la foudre sur la tête des

ennemis de la République. Il attendit la fin de ces harangues

éloquentes. Puis, quand personne ne parla plus, il parla lui-même.

--Les ennemis de la République, fit-il d'un accent dramatique, il y en a

partout. Mais qu'ils tremblent! Le châtiment qui les attend sera

terrible; ils seront, écrasés...

Et comme un frisson passait dans l'âme de ses auditeurs, il ajouta:

--Doivent être tenus pour tels les émigrés, nobles ou non, les prêtres,

les accapareurs et ces brigands qui infestent nos campagnes et y portent

l'effroi. C'est à ces bandits que nous devons faire une guerre

incessante et implacable. Peut-être certains d'entre eux en veulent-ils

à mes jours. Mais je ne les crains pas, car s'ils venaient m'attaquer

ici, les braves patriotes de Saint-Baslemont voleraient à mon secours.

N'est-ce pas, braves patriotes que vous sauriez me défendre?...

Et comme la réponse lui parut manquer d'unanimité et d'enthousiasme, il

ajouta:

--Si je périssais sans avoir été défendu, la République saurait venger

un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lâches qui

auraient laissé triompher le crime et succomber la vertu.

--Bien dit, Joseph Moulette, répliqua l'un des délégués, en accentuant

par ce mot les menaces que venait de proférer le citoyen président.

Mais, tu es en sûreté, puisque nous te mettons sous la garde des

habitants de cette commune, toi et tes propriétés.

Un grand silence succéda à ces discours, et Joseph Moulette en profita

pour entraîner les délégués hors du groupe où ils venaient de pérorer.

Une fois à l'écart, il leur dit à voix basse:

--Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de

vous un autre service. La population de ce pays est imbue de préjugés

aristocratiques; elle s'est abreuvée du lait du modérantisme. Je ne me

sens pas en sûreté au milieu d'elle. Quand vous serez rentrés à Épinal,

obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer

dans ce pays le respect et l'exécution des lois.

Les délégués promirent à Joseph Moulette d'obtempérer à son désir.

Cependant, l'heure qu'ils avaient fixée pour leur départ approchait.

Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les

gendarmes qui devaient les suivre étaient prêts à monter à cheval. Les

délégués se dirigèrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna

jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, après un

échange d'adieux, l'équipage se mit en marche, le citoyen président leva

son chapeau en criant:

--Vive la République une et indivisible! Meurent les aristocrates!

Quelques voix répétèrent ces cris jusqu'au moment où voiture et chevaux

se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette

rentra dans le château en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et

les entretiens recommencèrent. Mais ils n'offraient plus l'intéressante

vivacité de ceux de tout à l'heure, comme si les délégués, en partant,

avaient emporté l'âme de la réunion. Les conversations se traînaient

dans des banalités et des lieux communs, et plus Joseph Moulette

multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement à lui

répondre.

--Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me

reprocherais de vous séparer plus longtemps de vos familles.

Rejoignez-les et répétez à vos épouses et à vos fils les patriotiques

propos que vous avez entendus.

Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et

respectueux, ils défilèrent un à un devant le nouveau châtelain de

Saint-Baslemont, et bientôt il resta seul avec Chourlot.

--Le citoyen a-t-il des ordres à me donner? demanda ce dernier.

Au lieu de répondre à cette question, Joseph Moulette se jeta dans un

fauteuil, et, regardant Chourlot bien en face, il lui dit:

--Tu m'as avoué, hier, que tu étais las d'être l'esclave des

aristocrates et que tu serais heureux de te dévouer à mon service.

Est-ce bien vrai?

--Je ne mens pas, répondit hypocritement Chourlot.

--Alors, quoi que je te demande, tu le feras?

--Je le ferai.

--Eh bien, je te prends au mot. Je désire, sans attendre jusqu'à demain,

me rendre compte, dès ce soir, de la valeur des richesses que le

ci-devant comte de Malincourt fit enfouir autrefois dans les souterrains

du château. Prends une lanterne et conduis-moi dans ces souterrains.

Nous examinerons ensemble les objets qu'ils renferment.

Chourlot tressaillit, et son visage exprima le sentiment de révolte qui

s'emparait de lui. Mais, presque du même coup, il se domina. Son regard,

où avait passé une flamme, s'éteignit, et ce fut très calme qu'il

répondit:

--Ce n'est pas en quelques heures, citoyen, que vous pourrez procéder à

cet examen. Il y faudra plusieurs journées, et, si vous m'en croyez,

vous remettrez à demain cette longue besogne.

--Je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire la veille,

répliqua Joseph Moulette. J'ai hâte de savoir si, en achetant le château

de Saint-Baslemont, mes associés et moi avons fait urne opération

lucrative. Il me suffira d'un coup d'oeil pour m'en rendre compte.

--Alors, je suis à vos ordres, fit Chourlot. Je vais quérir une

lanterne.

Il s'éloigna pour revenir bientôt.

--Passe devant et guide-moi, lui dit le citoyen président; je te

suivrai.

Chourlot obéit. À l'extrémité d'un corridor qui traversait le château

dans sa largeur, il ouvrit une porte massive. Elle laissa voir les

premières marches d'un escalier descendant dans les caves. Il s'y

engagea lentement, afin d'éclairer la marche de Joseph Moulette. Au bas

de cet escalier, commençait un autre corridor à droite et à gauche

duquel se voyaient des portes basses. Il en poussa une et introduisit

Joseph Moulette dans une vaste pièce autour de laquelle étaient rangées

des bouteilles de vin.

Au milieu de cette pièce, se servant d'une pelle qu'il prit dans un

coin, il gratta le sol au niveau duquel la terre rejetée à droite et à

gauche découvrit une large dalle blanche. La dalle soulevée, apparut un

nouvel escalier plus étroit que le premier et qu'il se mit à descendre.

Bientôt, les deux hommes se trouvèrent dans un caveau voûté aux murs

enduits de ciment.

C'est là que, dans de nombreux coffres de toutes tailles, étaient

cachées les richesses du château de Saint-Baslemont. Pressé de savoir ce

qu'ils contenaient, Joseph Moulette soulevait les couvercles et les

laissait aussitôt retomber ébloui par la vision rapide qui frappait ses

regards: couverts et plats d'argent, aiguières en cristal montées en or,

pendules artistiques, flambeaux ciselés, coffrets, flacons, écrins sur

le velours desquels s'étalaient des parures précieuses. Christs en

ivoire, reliquaires, tout un trésor d'un prix inestimable qui dormait

depuis plusieurs années, en attendant qu'on le remît en lumière. Puis,

c'étaient des tableaux de maîtres et des portraits de famille, rangés

dans des coins, des glaces de Venise avec des cadres en bois sculpté et

doré, des meubles de grand prix, des tentures et des tapis roulés, tout

ce qui formait, en d'autres temps, la splendeur et le luxe du château de

Saint-Baslemont.

Bien qu'il s'efforçât de rester impassible à la vue de ces richesses,

maintenant devenues siennes, elles déchaînaient dans l'âme de Joseph

Moulette d'ardentes cupidités. Sous la lueur rougeâtre de la lanterne

que soulevait Chourlot, les mains du citoyen président les effleuraient,

toutes tremblantes. Et si violente était son émotion, qu'il ne trouvait

pas un mot à dire pour exprimer le mépris qu'en sa qualité de bon

patriote il aurait voulu feindre.

--Vous voyez, citoyen, que ce n'est pas en quelques heures qu'on

pourrait procéder à l'inventaire de ces trésors.

--Je commencerai demain, répondit Joseph Moulette. Remontons,

maintenant.

Soudain, ses doigts heurtèrent un coffret revêtu de cuir noir. Il le

tira à lui, non sans peine, car ce coffret était très lourd. Mais quand

il voulut l'ouvrir, le couvercle résista.

--Je le garde, fit-il alors. J'essayerai ce soir de forcer la serrure.

Cela m'amusera.

Lentement, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus,

remettant en place la dalle qui cachait l'ouverture du caveau, fermant

les portes derrière eux, et, quelques instants après, Joseph Moulette

déposait le coffret sur une table, dans sa chambre, la propre chambre du

comte de Malincourt, qu'il avait choisie, la veille, pour s'y installer.

De nouveau, Chourlot se tenait debout, attendant les ordres du maître.

--Tu peux te retirer, lui dit ce dernier. Avant d'aller dormir,

assure-toi que toutes choses sont en ordre et les portes et croisées

closes.

Il resta seul dans la vaste chambre, très sévère avec son lit de pied,

hissé sur une estrade entre de lourdes tentures. Pour combattre la

fraîcheur de la nuit, on avait allumé du feu. Les flammes qui dansaient

sur les bûches géantes enterrées sous les cendres, au fond de la haute

cheminée, éclairaient les murs d'une clarté plus vive que celle des

bougies.

--On est mieux ici qu'à battre la campagne, pensa Joseph Moulette.

Sur sa face épanouie, un sourire exprima le bien-être qu'il ressentait.

Un grand calme régnait dans le château. Au dehors, l'ombre et le silence

enveloppaient le paysage. Un vent très doux soufflait dans les arbres;

sa rumeur arrivait, affaiblie, aux oreilles de Joseph Moulette, et

berçait son repos. Il était seul, bien seul, libre de suivre sa pensée

capricieuse vers l'avenir où elle l'emportait. Il le voyait radieux, cet

avenir, embelli par la possession des biens dont un habile coup de main

venait de le rendre maître. Les combats qu'il livrait depuis plusieurs

années avaient pris fin; les aristocrates étaient vaincus, les bons

patriotes installés à leur place. Les temps devenaient paisibles, des

lois rigoureuses protégeaient les nouveaux seigneurs de la France. Et il

était un de ces heureux, lui! Qu'aurait-il pu souhaiter de plus?

Son regard, perdu dans l'espace, s'arrêta soudain sur le coffret qu'il

avait rapporté de sa visite dans les souterrains du château. Il s'assit

devant la table sur laquelle en entrant il l'avait déposé, et, le

prenant dans ses robustes mains, il essaya de l'ouvrir. Mais la serrure

était solide, et, faute de clé, le citoyen président restait impuissant

devant la lourde boite dont il brûlait de connaître le contenu. Il

n'était pas homme à se résigner à cette impuissance, et brusquement il

se mit en devoir de faire sauter la serrure. Les pincettes lui servirent

de levier. Il en introduisit l'extrémité entre les rainures du coffret

et pesa de tout son poids sur l'autre bout. On entendit un craquement,

et le couvercle brisé se leva.

Joseph Moulette ne put retenir un cri d'étonnement et de joie. La boîte

était pleine de pièces d'or, rangées en piles pressées les unes contre

les autres, de telle sorte qu'il devait y en avoir pour une somme

considérable. Il voulut les compter et retourna la boîte dont le contenu

s'éparpilla sur le tapis avec un son métallique. Alors, il plongea dans

cet amas d'or ses mains brûlantes de fièvre. Pendant quelques instants,

il les y laissa comme s'il eût espéré trouver un remède contre son

excitation passagère, et si complètement absorbé qu'il perdit soudain la

sensation des choses extérieures, emporté haut et loin dans des rêves

fous dont sa nouvelle fortune lui assurait la réalisation.

Il ne vit donc pas ce qui se passait, au même instant, derrière lui. La

porte de la chambre s'ouvrait avec lenteur, sans bruit, et un homme

entrait, marchant d'un pas si léger qu'on ne pouvait l'entendre. Cet

homme portait un masque sur le visage, un masque noir aux ouvertures

duquel brillaient des yeux ardents et lumineux, comme ceux d'un chat

dans la nuit. Une fois le seuil franchi, cet homme, s'étant assuré que

Joseph Moulette lui tournait le dos, fit un signe d'appel, et quatre

autres personnages, le visage couvert d'une couche de suie qui les

défigurait, entrèrent en silence l'un après l'autre. Le dernier venu

ferma la porte, devant laquelle ils se rangèrent toujours silencieux.

Alors, celui qui était entré le premier prononça le nom de Joseph

Moulette à haute et intelligible voix. Joseph Moulette sursauta,

repoussa violemment sa chaise, et se trouva debout, appuyé dans une

attitude de défense et de résistance contre la table chargée d'or,

véritablement pétrifié, une sueur glacée au visage et au coeur la trouée

aiguë d'une lame effilée.

--Les chauffeurs! murmura-t-il enfin.

Et, comme s'il revenait à lui, il bondit vers l'une des croisées,

l'ouvrit, et, se penchant au dehors, il appela:

--Au secours! À moi, Chourlot!

Les chauffeurs demeuraient immobiles et impassibles. Mais celui qui

portait un masque dit:

--N'appelle pas, Joseph Moulette. Personne ne viendra à ton secours.

Nulle puissance au monde ne peut te soustraire au sort qui t'attend.

L'heure est venue d'expier tes crimes.

À ce menaçant langage, le citoyen président, qui s'était éloigné de la

fenêtre, instinctivement, voulut s'en rapprocher, décidé, dans ce péril

extrême, à sauter de la hauteur du premier étage pour s'enfuir à travers

le parc. Mais elle était fermée et gardée par deux hommes. Il se

précipita vers l'autre; elle était également gardée.

--On, ne sort plus, reprit l'homme masqué.

Il fit un signe, et ses complices au visage noir de suie se jetèrent sur

Joseph Moulette.

--Allez-vous m'assassiner? s'écria le citoyen président, tentant en vain

de se débattre.

Personne ne lui répondit. On le couchait brutalement par terre, et,

tandis que trois chauffeurs le clouaient au sol en fixant ses bras au

long de son corps, un quatrième déroulait un peloton de grosse ficelle

et ligotait le malheureux des épaules aux genoux. Ce fut fait en un tour

de main. Lorsque l'opération se termina, il était hors d'état de remuer.

Cependant, tout en lui infligeant cet abominable traitement, on ne

l'avait pas encore frappé. Il se demandait, avec une angoisse mêlée

d'espoir, à quel genre de supplice il allait être soumis. Son

incertitude fut brève. Une main brutale lui arracha ses bottes et ses

bas. Bientôt, sous ses jambes et ses pieds nus, il sentait la fraîcheur

des dalles. Il comprit et fit entendre une plainte. Mais elle ne pouvait

attendrir ses bourreaux. Ceux-ci, l'ayant soulevé, le portèrent devant

la cheminée, les pieds nus tendus vers le feu.

--Chauffez! ordonna l'homme masqué.

À ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bûches

à demi consumées. Dans un crépitement d'étincelles, les flammes se

ravivèrent et vinrent lécher les extrémités du patient. Pendant quelques

secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint

vite intolérable. Un jet de flamme plus violent que les autres la

transforma en une brûlure lancinante. Alors, aux gémissements, des cris

succédèrent, des cris déchirants qui redoublaient lorsque le malheureux,

essayant de plier les genoux pour éloigner ses pieds du feu, des coups

de bâton sur les jambes l'obligeaient à les étendre.

--Pitié! Pitié! fit-il enfin d'une voix expirante.

Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqué, son

corps, raide dans ses liens, fut porté en arrière comme une masse

inerte, et, de sa poitrine, s'échappa un soupir de délivrance. L'homme

masqué parla de nouveau:

--Tu es condamné, Joseph Moulette. Tu vas périr et rejoindre tes

victimes. Mais c'est toi-même qui dois prononcer ton arrêt, après avoir

confessé tes forfaits.

--Je suis innocent et n'ai rien à confesser, tas de bandits, répondit

Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en même temps que

s'apaisait sa souffrance.

--C'est ce que nous allons voir. Chauffez! répéta l'homme masqué.

De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un

raffinement de cruauté, posés sur les chenets brûlants.

--Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.

Le misérable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient

couché; une écume légère blanchissait le coin de ses lèvres et des

larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'éloigna de la

cheminée.

--Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme

masqué. Parle donc de bonne grâce et réponds à mes questions sans

détour.

--Interrogez-moi, scélérats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les

chauffeurs d'un regard où se trahissait, sous son involontaire

résignation, sa rage impuissante.

--Reconnais-tu que tu as envoyé à l'échafaud le comte et la comtesse de

Malincourt? demanda l'homme masqué. Reconnais-tu qu'ils étaient

innocents?

--Ils étaient coupables; coupables d'être nobles, coupables d'avoir

voulu émigrer, coupables d'avoir tramé des complots contre la liberté.

Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.

--Reconnais-tu que leur mort est un crime?

--Je ne le reconnais pas, je ne le reconnaîtrai jamais.

--À ton aise; chauffez, vous autres.

--Non, non, se hâta de supplier Joseph Moulette.

--Alors, avoue que tu as lâchement assassiné les seigneurs de ce

château.

--Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.

L'homme masqué leva les épaules et continua:

--Reconnais-tu qu'après les avoir assassinés, tu as tenté de faire subir

le même sort à leur fils et à leur fidèle serviteur Valleroy?

--Valleroy est un traître et...

--Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie à leur égard?

Si terrible était l'accent de cette question, que Joseph Moulette

frissonna.

--Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue... J'avoue, parce que je suis

impuissant à me défendre et à faire entendre la vérité.

--Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dépouiller

l'héritier des Malincourt, que tu l'as obligé à sortir de sa maison, en

t'en emparant par le mensonge et la ruse?

--Je le reconnais.

--Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu étais en train, de lui voler

l'or dont cette table est couverte.

--Je le reconnais.

--Donc, tu es assassin et voleur... Veux-tu le déclarer?

Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu était

au-dessus de ses forces.

--Faut-il chauffer? demanda l'homme masqué.

Le citoyen président poussa un soupir de colère et répondit:

--Je suis un assassin et un voleur.

--Je renonce à te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras

avec ceux que tu as confessés et toutes tes victimes seront vengées en

même temps. Reconnais-tu avoir mérité la mort?

--Je le reconnais.

--Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin

qui se trouve parmi nous, de ta propre main.

Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effaré. Il ne comprenait

pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, détendre ses liens, non

pour le délivrer, mais pour rendre à son bras droit seul la liberté des

mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue

libre. Alors, il reprit espoir. Armé, il pouvait encore se sauver en

tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, après avoir coupé ses liens.

L'énergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poignée de l'arme

trahissait cet espoir soudain et inattendu.

--Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqué.

--Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuyé sur

son bras lié et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.

La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un

vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si

près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches

incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de

roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.

--Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche

ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office

d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable

était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait

ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le

vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance

qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses

yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie

furieuse qui n'avait plus rien d'humain.

L'homme masqué s'inclina vers lui.

--Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice,

lui criait-il d'un accent railleur.

Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du

supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche

s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul

coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un

bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait

plus de président.

Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la

vieille face parcheminée de Chourlot.

--Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers

ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le

chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au

besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.

CHAPITRE XXIV

UN PROFIL HISTORIQUE

Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui

faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute

poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du

relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts

de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les

voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le

souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et

Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné

rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont,

ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient

organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph

Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À

Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui

venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette

résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu

la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence

venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route

quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.

Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil,

ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer

sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les

nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec

violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière

sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne

s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils

s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur

la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme

joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se

rôtir.

Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit

possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui

s'empressait autour d'eux:

--Vous nous servirez ici.

Fils d'émigré · 第 27 / 30 段