fruits, ce que tu trouveras à l'office, du vin surtout. Tu en feras
autant pour leur postillon, à qui tu promettras de prendre soin de ses
chevaux, et pour les deux gendarmes que tu installeras avec lui dans la
cuisine. Puis, quand tu les verras attablés, tu monteras sur le siège de
leur voiture et tu la conduiras au bas du parc. Une fois là, tu
attendras M. le chevalier. Il ne tardera pas à te rejoindre avec ma
femme et Nina, et tous trois partiront pour une destination que je leur
aurai indiquée. Quand ils seront partis, tu viendras me le dire.
--Mais, vous, Monsieur Valleroy?
--Ne t'inquiète pas de moi. Je filerai quand il en sera temps. Après
notre départ, et si notre absence devait se prolonger, tu demeureras ici
et, quoi qu'il arrive, tu laisseras faire sans protester. Si même il
faut feindre de nous oublier et de nous trahir tu feindras. M'as-tu
compris?
--Je vous ai compris. Mais que redoutez-vous donc?
--La vengeance de Joseph Moulette, et je veux la déjouer.
Tu vois que j'ai besoin de compter sur ton activité, sur ta présence
d'esprit pour exécuter mes ordres. Il faut que, dans une demi-heure, M.
le chevalier ne soit plus à Saint-Baslemont.
--Je cours, je cours, répondit Chourlot. Seulement, si, au lieu de
prendre la voiture des délégués, vous preniez une des nôtres?
--Ce serait du temps de perdu, et les moments sont comptés. Va, mon bon
Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui à ton vieux
dévouement, à ce même dévouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre
maître, au moment de s'enfuir.
À ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina étaient réunis dans la
bibliothèque du château. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi, à la
même heure, l'heure de l'étude, assis autour d'une grande table. À l'un
des bouts de cette table, Bernard lisait; à l'autre bout, Nina, un
modèle sous les yeux, prenait sa leçon d'écriture, surveillée par tante
Isabelle, qui s'était improvisée professeur pour l'instruire. Comme les
croisées de la bibliothèque donnaient sur le parc, ils ignoraient
l'arrivée des délégués du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'à
côté d'eux, commençaient de graves événements qui, de nouveau, allaient
bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant
apparaître Valleroy; non qu'il ne lui fût jamais arrivé de venir
assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu'à l'expression
de sa physionomie, ils devinèrent qu'il avait hâte de leur parler.
Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se
leva, dominée par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume
en l'air, une expression de crainte dans les yeux.
--Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on
l'interrogeât.
--Il a été assez imprudent pour revenir! s'écria Bernard. Vas-tu, une
fois de plus, le laisser s'échapper?
--Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux délégués du district
d'Epinal l'accompagnent, escortés eux-mêmes par deux gendarmes.
--Oh! mais c'est une expédition! observa tante Isabelle.
--Quel en est le but? reprit Bernard.
--Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants
personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tête de
détestables desseins. Je serai mieux instruit tout à l'heure. Toutefois,
comme j'entends ne pas vous mettre à leur merci, vous partirez sur le
champ tous les trois.
--Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarmée déjà.
--Je ne peux pas partir sans avoir conversé avec nos voyageurs, sans
m'être enquis de leurs projets, ni m'exposer à laisser derrière moi un
danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous
rejoindrai.
--En quel lieu? demanda Bernard.
--Au bourg de Darney.
--À quatre lieues d'ici! C'est un long trajet pour des piétons.
--Il est court, pour de bons chevaux. Au moment où je vous parle, une
voiture attelée stationne en bas du parc, où vous allez vous rendre. Tu
prendras les rênes, Bernard, et tu conduiras, bon train, tante Isabelle
et Nina à Darney, où tu m'attendras avec elles. Tu auras soin de
renvoyer ici l'équipage sous la conduite d'un homme sûr, afin qu'il soit
restitué à ses propriétaires, les citoyens délégués du district
d'Épinal, à qui je l'emprunte pour quelques heures. Nous ne sommes pas
des voleurs, nous!
--Tu as l'esprit ingénieux, Valleroy, fit Bernard en riant.
Je me demande seulement comment tu nous rejoindras.
--C'est mon affaire. Je vous rejoindrai.
--Et alors, que ferons-nous?
--Ce que les circonstances exigeront.
Ce fut dit avec tant de force que ni tante Isabelle, ni Bernard ne
songèrent à résister. Accoutumés à l'intrépide sang-froid dont Valleroy
avait fait preuve en maintes circonstances périlleuses, ils savaient
qu'on pouvait se confier à lui, et ses rapides conseils les trouvèrent
prêts à obéir.
--En route donc, dit résolument Bernard.
--Oui, pressez-vous, fit Valleroy, il n'y a pas un instant à perdre.
Tante Isabelle se hâtait de jeter dans un sac de voyage ses rares
bijoux, un peu d'or, de couvrir Nina d'une mante, d'en prendre une pour
elle-même, un vêtement chaud pour Bernard. Ces préparatifs terminés,
elle embrassa son mari, très émue, mais sans défaillance, se mettant
courageusement à la hauteur du péril qu'il s'agissait de conjurer.
Valleroy l'étreignit entre ses bras et, après elle, leur fille adoptive
et le cher chevalier. Puis il les accompagna jusqu'à l'une des portes du
château du côté du parc, et resta là les regardant s'éloigner.
Quand il les eut vus disparaître au détour d'une avenue qui descendait
vers l'endroit où attendait la voiture, il soupira en essuyant du doigt
une larme. Mais cet attendrissement ne dura pas. À cette heure, il avait
mieux à faire qu'à s'attendrir. Une fois seul, il courut aux écuries.
Des nombreux et superbes chevaux qu'elles contenaient autrefois, au
temps de la splendeur de Saint-Baslemont, il n'en restait que deux.
Employés maintenant à tous les usages, ils avaient perdu leur ardeur.
L'un, cependant, était encore assez agile pour fournir une longue
course. Valleroy le sella, sans le détacher, de manière à l'avoir sous
la main et prêt à partir au moment opportun. Quant à ceux des gendarmes,
il les enferma sous clé dans l'arrière-écurie. Puis, ces précautions
prises, il revint à pas comptés vers la salle où l'attendaient les
délégués et Joseph Moulette. Il trouva les deux personnages officiels
attablés, le teint haut monté en couleur et la face épanouie. Trois
bouteilles vides attestaient qu'ils avaient agréablement employé la
durée de son absence. Quant à Joseph Moulette, assis avec eux, il
s'abstenait de manger et de boire, et le regard dédaigneux dont il les
enveloppait exprimait le blâme muet que leur intempérance mettait sur
ses lèvres.
--Voilà un drôle qui tient à ne pas laisser sa raison dans les pots,
pensa Valleroy. C'est donc qu'il médite quelque crime. Attention!
Comme pour justifier cette opinion, Joseph Moulette, en le voyant
entrer, lui dit d'un accent de froide sévérité:
--Tu as bien tardé, citoyen Valleroy!
--Le temps m'était-il mesuré, citoyen Moulette?
--Les citoyens t'attendent pour t'interroger.
--Me voici prêt à leur répondre.
Joseph Moulette fit aux délégués un signe à la fois impérieux et
suppliant. Ce signe fut compris et l'un d'eux, se tournant vers
Valleroy, lui parla:
--Une grave accusation pèse sur toi, citoyen, et nous sommes ici pour
nous informer de ce qui peut la fortifier ou la réduire à néant. Avant
de commencer notre enquête, j'ai le devoir de t'interroger et je vais le
remplir.
--Je remplirai le mien en répondant sans détours.
--Savais-tu qu'après la mort du ci-devant comte et de la ci-devant
comtesse, propriétaires de ce château, leurs biens avaient été
confisqués au profit de la nation? Ne me réponds pas que tu l'ignorais.
Nous savons le contraire.
--Alors, pourquoi m'interrogez-vous? observa railleusement Valleroy.
L'observation décontenança le citoyen délégué, préparé déjà par quelques
verres de vin à une défaite facile. Il adressa à Joseph Moulette, dans
un regard éteint, une interrogation.
--Cède-moi la parole, dit ce dernier. Ce n'est pas un interrogatoire
qu'il y a lieu de faire subir au citoyen, mais un acte d'accusation
qu'il faut lui signifier.
--Et je l'aime mieux ainsi, répliqua Valleroy. Voyons ton acte
d'accusation, citoyen président.
Celui-ci continua:
--L'an dernier, à Paris, après thermidor, tu t'es présenté au Comité de
sûreté générale, et, surprenant sa bonne foi, tu as fait restituer ce
château de Saint-Baslemont à celui que tu appelles ton maître, le
ci-devant chevalier Bernard de Malincourt. Tu n'as obtenu cette
restitution qu'à l'aide d'un mensonge. Contrairement à la vérité, et
profitant d'une erreur, tu as affirmé que le ci-devant chevalier n'avait
pas émigré. C'était faux. Non seulement il avait émigré, mais tu ne
l'ignorais pas, puisque tu vécus avec lui à Coblentz, où vous conspiriez
tous deux contre la République et contre la liberté. J'ai été le témoin
de vos complots et j'en fus la victime.
--Où veux-tu en venir, citoyen président?
--A ceci, c'est que la restitution prononcée au profit du ci-devant
chevalier de Malincourt, n'ayant été obtenue que par un subterfuge
coupable, elle est nulle en fait et en droit; qu'en conséquence, ce
château n'a pas cessé d'appartenir à la nation, et que c'est faussement
que le ci-devant chevalier s'en prétend propriétaire. Il le prétend sans
droit et c'est sans droit aussi qu'il l'habite et que tu l'habites avec
lui. Tu ne seras donc pas surpris si les citoyens délégués vous
signifient à tous deux un arrêté d'expulsion.
--Un arrêté d'expulsion! Pris par qui?
--Par le Comité de sûreté générale, qui l'a transmis au district
d'Epinal avec l'ordre de l'exécuter. Injonction vous est faite à ton
prétendu maître et à toi de vider les lieux. Et pour que tu n'en
ignores, voici l'arrêté.
Joseph Moulette tira d'une des poches de son habit une liasse de papiers
et de cette liasse une feuille, couverte d'écriture qu'il brandit
triomphalement.
--Est-ce tout? demanda Valleroy.
--Ce n'est pas tout, reprit Joseph Moulette. Écoute encore. Le château
appartenant à la nation, elle avait le droit de le vendre. Elle l'a
vendu, et c'est moi qui en ai été l'acquéreur. Voici l'arrêté de mise en
vente et l'acte qui me déclare propriétaire au lieu et place de la
nation. Tu verras que je suis ici chez moi.
Il tira deux autres feuilles de sa liasse de papiers et les présenta à
Valleroy.
--Est-ce tout? répéta Valleroy.
--Non, ce n'est pas tout. Mais ce qui reste à dire doit être dit par le
représentant de la loi. Parle citoyen délégué.
Durant cette scène, le citoyen délégué, un moment perdu dans les
brouillards du vin, s'était retrouvé et ressaisi. Il se leva et dit à
Valleroy:
--J'ai l'ordre de procéder à ton arrestation, citoyen, et à celle du
ci-devant chevalier. Voici les mandats, ajouta-t-il, en désignant deux
autres feuilles que Joseph Moulette agitait en souriant haineusement.
--Et quand nous serons arrêtés, que fera-t-on de nous?
--Vous serez conduits à Epinal et incarcérés pour être soumis aux
formalités judiciaires.
Valleroy était un peu pâle. Mais son attitude comme sa voix marquait
qu'il conservait toute sa présence d'esprit. Soudain, son visage
s'éclaira d'un sourire. Par la croisée, il venait d'apercevoir Chourlot,
dont le retour lui annonçait que Bernard était en sûreté.
--Je proteste contre les infamies que vous venez de débiter, dit-il avec
gravité. Je ne souscris ni à l'arrêté d'expulsion, ni à l'arrêté qui
dépouille mon maître au profit d'un coquin. Libre à toi, Joseph
Moulette, de nous chasser d'ici et de t'y mettre à notre place. Tu n'y
resteras pas longtemps, car, si tu viens de Paris, moi j'irai et
j'obtiendrai justice.
--Pour aller à Paris, il faut être libre. Tu oublies que tu es décrété
d'arrestation, fit Joseph Moulette en ricanant.
--Est-ce toi qui m'arrêteras? demanda Valleroy.
--Je suis ici à cet effet. Je t'arrêterai, j'arrêterai ton chevalier,
celui que tu appelais ton neveu!
--Pour ce qui est de lui, je t'en défie.
--Un enfant en rébellion contre les lois! Et Joseph Moulette levait les
épaules.
--Il est parti, répliqua froidement Valleroy.
--Eh bien, tu payeras pour deux et tu sauras comment je me venge. Holà!
gendarmes!
Le citoyen président, en poussant ce cri, avait ouvert une croisée pour
le faire mieux entendre du dehors. Il le répéta d'une voix exaspérée.
Mais les gendarmes étaient lents à se montrer.
--Prêtez-moi main forte, citoyens délégués, reprit-il. À nous trois nous
en aurons raison.
Ils se précipitèrent sur Valleroy. Mais il s'attendait à leur agression,
et, comme ils croyaient le tenir, il s'arma de deux chaises à l'aide
desquelles il fit le vide autour de lui, avant de les leur jeter dans
les jambes. Puis, pendant qu'ils s'efforçaient de se débarrasser de cet
obstacle inattendu, Valleroy, d'un bond, sauta dans la cour par la
fenêtre ouverte. Joseph Moulette, furieux et hurlant, se précipita à sa
poursuite. Valleroy courait du côté des écuries. Il y entra par une
porte qu'il ferma derrière lui et contre laquelle vint s'abattre Joseph
Moulette, s'obstinant à vouloir passer par celle-là, sans remarquer
qu'un peu plus loin il y en avait une autre par où sortit tout à coup
celui qu'il poursuivait. Mais, maintenant il était à cheval et
traversait la cour d'un furieux galop pour atteindre la grille. Comme il
y arrivait, une détonation retentit. C'était Joseph Moulette qui venait
de tirer sur lui un coup de pistolet, sans l'atteindre. Dans son
trouble, il avait mal visé. La balle alla se loger dans un des piliers
de l'entrée, après avoir rasé la tête du cavalier qui s'élançait sur la
route.
À ce moment, à la porte des cuisines, apparurent les gendarmes et le
postillon.
--Misérables! leur cria Joseph Moulette, grâce à votre négligence, le
coquin nous échappe... Courez derrière lui à pied, à cheval, en voiture,
comme vous voudrez; mais ramenez-le moi mort ou vif, sinon je vous
envoie au Conseil de guerre.
Il y eut une minute d'affolement. Les gendarmes cherchaient de tous
côtés leurs chevaux, le postillon sa voiture, les délégués, au milieu de
la cour, se répandaient en gestes désespérés, tandis que Joseph Moulette
écumait, debout sur la route où se formaient autour de lui des groupes
de paysans attirés par cet esclandre.
--Poursuivez-le, cria-t-il. Au nom de la loi, je vous ordonne de le
poursuivre.
Mais personne ne bougeait, et Valleroy gagnait du terrain. Bientôt, il
disparut au détour de la route en envoyant un adieu, dans un geste
railleur, à Joseph Moulette, qui s'arrachait les cheveux. Tout à coup,
Chourlot apparut dans la cour, sortant du château, ayant sur le visage
une expression d'ahurissement, comme s'il ne comprenait pas les causes
de cette agitation. Le postillon et les gendarmes s'élancèrent vers lui.
--Ma voiture, où est-elle? cria le premier.
--Et nos chevaux? ajoutèrent les seconds.
--La voiture est sous la remise, les chevaux sont à l'écurie,
répondit-il.
Le postillon et les gendarmes coururent vers l'endroit qu'il désignait.
Mais la porte de la petite écurie était fermée à clé. Quant à la
voiture, elle avait disparu.
--Voilà qui est bien extraordinaire, murmurait Chourlot, en feignant la
surprise, tandis que les gendarmes enfonçaient la porte.
Joseph Moulette revenait dans la cour.
--Qui es-tu, toi? demanda-t-il à Chourlot.
--Un pauvre valet de ferme, obligé, pour gagner son pain, de servir les
aristocrates.
--Sais-tu où est le ci-devant chevalier de Malincourt?
--Il est parti ce matin, avec la citoyenne Valleroy, pour une
destination inconnue.
--Vous le voyez, citoyens délégués, reprit Joseph Moulette, nous avons
été trahis. Notre visite avait été annoncée, et les coupables se sont
dérobés à la vengeance des lois.
Et comme les gendarmes, ayant retrouvé leurs chevaux, se mettaient en
selle pour courir après Valleroy, il les arrêta d'un geste.
--Toute poursuite serait inutile, dit-il. Le coquin a sur vous une trop
grande avance. Vous ne l'atteindriez pas. Demeurez ici et attendez mes
ordres.
Puis il rentra dans la maison avec les délégués, en ordonnant à Chourlot
de le suivre. Chourlot s'empressa d'obéir.
--La République sait toujours retrouver ses ennemis, lui dit alors
Joseph Moulette, et le citoyen Valleroy n'échappera pas au châtiment
qu'ont mérité ses crimes. Sous peu de jours, le Comité de sûreté
générale sera averti de ce qui vient de se passer et prendra les mesures
nécessaires pour assurer l'exécution de ses volontés. Malheur à toi si,
dans ces circonstances, tu as été le complice de ceux que tu servais.
--Leur complice, moi? prétexta Chourlot. Mais, si j'avais su que vous
vouliez vous emparer d'eux, je vous les aurais livrés! Je suis patriote.
--Voilà de bonnes paroles et je te félicite de ces sentiments. S'ils
sont sincères, tu apprendras avec satisfaction que le ci-devant
chevalier de Malincourt n'a plus aucun droit sur ce domaine, et que,
désormais, c'est à moi qu'il appartient. Voici les pièces légales qui
m'en déclarent propriétaire.
--Me garderez-vous à votre service? demanda Chourlot avec une inquiétude
jouée.
--Oui, si tu me promets de me servir avec dévouement et fidélité.
--Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez qu'on peut compter sur moi.
--Alors, occupe-toi de faire préparer un bon souper ainsi que des
chambres pour cette nuit. Je pense, citoyens, que vous accepterez mon
hospitalité fraternelle, ajouta t-il en s'adressant aux délégués, et que
vous ne rentrerez pas à Épinal avant demain.
--N'y rentreras-tu pas avec nous? demanda l'un d'eux.
--Non, j'attends ici mes associés de Paris, car vous pensez bien que ce
n'est pas pour ressusciter les traditions des aristocrates et pour y
vivre dans un luxe antirépublicain que j'ai acheté ce château. Je l'ai
acheté pour le démolir et pour en vendre les terres morcelées.
Et plus bas il ajouta en riant:
--Ce sera ma vengeance.
Chourlot sortait en ce moment. Il eut le temps de recueillir ces paroles
menaçantes.
--Ah! bandit, murmura-t-il, si quelqu'un porte un jour une main
sacrilège sur le château de Saint-Baslemont, ce ne sera pas toi!
Jusqu'au soir, Joseph Moulette fit aux citoyens délégués les honneurs de
son château. Il voulut le leur montrer des caves aux greniers et les
promener à travers les avenues de son parc. Avec eux, il s'occupa
ensuite de rédiger un rapport détaillé sur les événements qui venaient
de s'accomplir, rapport que le district d'Epinal devait envoyer au
Comité de sûreté générale. Enfin, à 8 heures, ils se mirent à table,
déjà consolés de leur déconvenue de la journée. À ce moment, un paysan
ramenait leur voiture à Saint-Baslemont. Ils apprirent de sa bouche qu'à
Darney, dans l'après-midi, Valleroy, Bernard, tante Isabelle et Nina
avaient pris le coche qui faisait en ce temps la route de Nancy à Paris.
CHAPITRE XXIII
LES CHAUFFEURS
Le lendemain, à la tombée du jour, dans la grande salle du château de
Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient
un repas qui durait depuis midi. À en juger par le nombre des plats et
des bouteilles vides que Chourlot, aidé de deux camarades, employés
comme lui sur les terres du château, entassait dans un coin, au fur et à
mesure qu'il en débarrassait la table, le banquet avait été copieux et
largement arrosé. Ce qui le prouvait encore, c'étaient les couleurs
écarlates plaquées aux joues des convives par l'afflux du sang surexcité
et l'expression mourante de leurs yeux où se devinait la fatigue des
estomacs gorgés à l'excès. À la place d'honneur, Joseph Moulette,
majestueux et solennel, présidait. À sa droite et à sa gauche, il était
flanqué des deux délégués du district d'Épinal, dont il avait retardé le
départ, afin de se faire honneur de leur présence aux agapes offertes
par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de
Saint-Baslemont, à l'occasion de son installation en qualité de
propriétaire.
Ah! il avait utilement employé son temps, Joseph Moulette, depuis le
jour où il était parti de Saint-Baslemont, fugitif, après y avoir trouvé
un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'était
caché dans les montagnes des Vosges, errant, misérable, vendant ses
services comme valet de ferme, n'osant rester dans le même endroit au
delà de quelques semaines, de peur d'être reconnu et dénoncé comme
jacobin, ne s'approchant des centres habités que pour y recueillir les
nouvelles de Paris et s'informer des progrès de la contre-révolution.
Ce supplice avait duré jusqu'à l'été de 1796. À ce moment, ayant appris
que le gouvernement des thermidoriens, menacé par les royalistes,
recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'était
dirigé vers Épinal. Il y était rentré un soir, à la dérobée, comme un
voleur. Mais, dès le lendemain, il osait se montrer publiquement dans
les rues, où ses amis et ses complices, naguère proscrits comme lui,
tenaient de nouveau le haut du pavé, retrouvaient leur crédit et leur
influence. Une fois de plus, royalistes et prêtres se cachaient; une
fois de plus, les jacobins devenaient puissants. À la faveur de ces
dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. Là, le
courant de l'opinion était hostile aux thermidoriens. Les sections de la
capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comités où
siégeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci résistaient. Ils
accueillaient à bras ouverts quiconque se déclarait pour eux, Joseph
Moulette avait retrouvé en place des amis d'autrefois. C'est par eux
qu'il avait sollicité et obtenu les arrêtés et les ordres à l'aide
desquels il s'était présenté, tête haute et triomphant, au château de
Saint-Baslemont, où il poursuivait une vengeance qu'il voulait
éclatante.
Maintenant, il avait réussi; il était bel et bien maître, seul maître du
domaine. Afin d'établir publiquement ses droits, il avait convié les
autorités du village à s'asseoir à sa table de châtelain frais émoulu et
bon patriote. Tous ceux qu'il avait appelés étaient venus, non qu'ils
fussent disposés à fêter le personnage qui osait se parer de la
dépouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait à un
ordre et que le temps n'était pas encore arrivé où les honnêtes gens
cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa
facile victoire, il avait conservé assez de sang-froid pour observer ses
convives, il aurait deviné, à leur attitude embarrassée, à leurs gestes
compassés, à leur visage contraint, qu'ils n'étaient là qu'à
contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient
que quelque événement soudain l'emportât aussi vite qu'il était venu.
Mais, loin de comprendre cet état d'esprit, loin de pressentir les
malédictions qu'ils appelaient sur sa tête, il croyait les avoir
éblouis, en se montrant à eux protégé par deux des plus farouches
suppôts de la Terreur, et s'être à jamais assuré leur docilité.
Le repas terminé, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittèrent la
salle où la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrèrent derrière
lui dans un salon brillamment éclairé par la flamme de cent bougies.
Démeublé en partie depuis le départ du comte et de la comtesse de
Malincourt, ce salon, sous l'ardente clarté qui tombait des candélabres
et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mécontent, en
fit la remarque à Chourlot.
--Valleroy, malgré le retour du jeune maître, s'est toujours refusé à
remettre le château dans son ancien état, répondit froidement le brave
homme, qui jouait son rôle en habile comédien.
--Mais où sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans
doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des
rideaux aux fenêtres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres
dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?
--On les a enfermés dans des coffres.
--Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. Où
sont-ils, ces coffres?
--Cachés dans des souterrains du château.
--Tu les feras monter demain et nous les ouvrirons.
--Croyez-vous que ce soit prudent, citoyen? demanda Chourlot.
--Je ne comprends pas ta question. Précise...