--Si je t'ai trompé! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te

connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes

menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et

obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de

Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai

en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton

complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je

t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en

inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à

l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore

quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal

révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté,

j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi,

pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté

foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te

trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant... Regarde-moi,

citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle,

passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme

cloué sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta

et, penché sur lui, il répondit:

--Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt,

que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour

t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs

fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je

ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives

d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse

que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège

aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.

--Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph

Moulette, courbé sous l'effroi.

--Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à

Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la

clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je

dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard

de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et

qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te

trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant

à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une

clémence égale à la mienne.

À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une

ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de

Valleroy, il murmura:

--Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il

mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile...

--Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis

aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars,

on tâchera de t'oublier. Choisis.

Joseph Moulette ne répondit pas sur-le-champ, comme s'il eût voulu se

recueillir avant de prendre une décision. Eh attendant qu'il la fit

connaître, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle

silencieuse, cherchant à dominer son impatience et sa colère, évitant

d'arrêter ses regards sur le sinistre coquin que la destinée vengeresse

venait de lui livrer. En se montrant généreux, il croyait n'avoir rien à

redouter de lui. Il ne le considérait plus que comme une bête venimeuse

mise à jamais dans, l'impossibilité de mordre. Mais, s'il l'eût observé,

il aurait bien vite compris que le drôle ne se jugeait pas ainsi, et

que, loin de se croire désarmé, il ruminait déjà quelque vengeance, car

sur sa face blêmie revenait l'expression sournoise qui lui était

habituelle.

--Es-tu décidé? demanda brutalement Valleroy lassé d'attendre.

--Je reste et je me fie à ta générosité, supplia d'un ton très humble

Joseph Moulette.

Chourlot attendait dans une pièce voisine la fin de cet entretien.

Valleroy l'appela.

--Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en désignant le citoyen

président. C'est un proscrit. À ce titre, et puisqu'il est venu chercher

près de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera

près de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons à le mieux

installer.

--Suivez-moi, Monsieur, répondit Chourlot.

Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tête basse,

derrière le vieux paysan, à la garde duquel Valleroy venait de le

remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis.

Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir

Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.

--Que s'est-il passé? demanda-t-il à Valleroy.

--Un événement sans importance. Nous en reparlerons:

Ce soir-là, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il

confessa à Bernard toute la vérité.

--Comment ce misérable a-t-il osé se présenter ici? s'écria Bernard;

indigné.

--Il ignorait qu'il nous y trouverait;

--Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il à y

demeurer?

--Il est convaincu que tu ne chercheras pas à tirer vengeance de lui.

--Il se trompe. J'ai le droit de châtier le meurtrier de mes parents.

--As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas à Dieu, à Dieu seul qu'il

appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se réfugier à ton

foyer!... Laisse-le à ses remords.

--Alors, qu'il aille les traîner ailleurs. Je ne puis répondre de moi si

mon regard s'arrête sur lui.

--Tu lui refuses donc l'hospitalité?

--Je consens à la lui accorder tant qu'il sera empêché de trouver un

autre asile. Mais, peut-être, est-il possible de lui en assurer un

ailleurs que dans cette maison, ou même de le faire sortir de France.

Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son séjour

ici.

--C'est bien, il partira, répondit Valleroy.

Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.

--Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait

trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu

n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces

sanglantes.

--Je partirai, puisqu'on me chasse.

--On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta

liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense,

que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la

frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.

--Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la

République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter

l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.

En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de

sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma

pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du

château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit

venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle

il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux

repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif.

Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main

et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:

--Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment

nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton

âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut

braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna,

suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la

grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il

eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du

soir.

--Bon voyage! murmura Valleroy.

--Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot.

M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans

l'impossibilité de nuire.

--L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?

--Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.

--Bah! celle-ci a épuisé son venin.

--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter

un jour votre bonté!

Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de

Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux

une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les

quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug

monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il

partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient

voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris

Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les

développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation

de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux

tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le

sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent,

patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation

fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P.

David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son

départ fut un jour de tristesse et de deuil.

Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir

une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations

révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours,

succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En

quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires

effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une

halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y

demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de

Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de

Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient

son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du

maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main

habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé

qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves

antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des

villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la

décision rendait tout le monde heureux.

On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés

et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la

neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On

partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient

appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage

de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté

de la jeune fille en éclosion.

Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard

nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne

tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante

Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina

considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le

plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui,

on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses

exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience.

Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours

à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages

de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée

avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.

Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans

et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa

poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression

pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes,

son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette

séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme

ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions

éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez

forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de

résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de

spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après

avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.

Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au

château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si

l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours

saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se

prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir

patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne

savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de

ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était

mort.

Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches

épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle

de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes

devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les

nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On

n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres

qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par

quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de

Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les

thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire,

activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi

de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et

leur accidentelle alliance était en train de se rompre.

Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les

royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point

d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la

veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle,

qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle

qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux

de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.

Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la

France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au

Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais

la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les

Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en

Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils

soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore

abattue.

Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables.

L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des

rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société

française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de

l'heure présente.

Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils

n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le

repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy.

Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail,

l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La

pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se

montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée,

devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la

cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de

mieux.

Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut

salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des

montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son

instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se

trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des

heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes,

s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles,

d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits

flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait

naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et

l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de

son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant

aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se

proposait d'imiter.

Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la

France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de

Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de

vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors

Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait

jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en

Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris.

Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des

soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs

victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes

politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs

campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan,

Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre,

d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les

autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs

noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels

hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec

eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui

devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services

étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un

village perdu du département des Vosges.

C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants

du château de Saint-Baslemont.

CHAPITRE XXII

LES DERNIERS MÉFAITS DU CITOYEN PRÉSIDENT

Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire,

Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont

quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval

s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de

cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au

moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait

reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation

que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de

malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.

Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son

ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin

parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons,

proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les

pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément,

ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant

sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour

comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer

derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais

desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de

malheur.

Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la

nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les

individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils

portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges

revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture

à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur

qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa

d'ailleurs de la décliner.

--Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et

envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te

concernent.

--Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez

entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.

Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une

salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé

s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un

geste lassé, jeta son chapeau sur une table.

--Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des

airs niais.

--Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.

--Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué

consulta du regard ses compagnons et répondit:

--II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les

bienvenus.

--Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.

--Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette

ici présent, nous t'autorisons à nous envoyer deux ou trois bonnes

bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du château de

Saint-Baslemont était abondamment pourvue, à ce qu'il paraît, au temps

du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?

--Je permets, dit froidement celui-ci.

Valleroy était stupéfait.

--Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette...

Le délégué l'interrompit.

--Tu verras tout à l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous

servir; nous causerons ensuite.

Quoiqu'il ne comprît rien à ce langage, Valleroy ne s'attarda pas à

discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui

était offerte d'être seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux

moyens de conjurer le danger qui venait d'éclater. Dans quel but le

district d'Épinal envoyait-il des délégués à Saint-Baslemont? De quelle

mission étaient-ils chargés? Pourquoi Joseph Moulette les

accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy était empêché

de répondre. Mais la présence des nouveaux venus, leur langage, leurs

allures, les airs mystérieux et compassés que se donnait Joseph Moulette

en disaient assez pour prouver à Valleroy que la sécurité des habitants

de Saint-Baslemont était menacée. En moins de temps qu'il n'en faut pour

l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du même coup,

il conçut tout un plan, d'une exécution rapide et facile, à l'effet de

mettre à l'abri du péril mystérieux qu'il devinait sans le voir les

êtres aimés confiés à sa garde.

Une fois hors de la pièce où venaient d'entrer les délégués, il aperçut

Chourlot. Le vieux brave homme avait assisté à leur arrivée. Saisi

d'inquiétude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec

Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.

--Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je

vais te donner. Notre salut à tous en dépend. Ce que veulent ces

gens-là, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par conséquent,

leurs intentions sont perfides.

--Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour!

objecta Chourlot. Vous vous êtes montré généreux envers lui. Il en a

profité pour nous nuire.

--Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'était à recommencer,

répliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit

de me faire justicier. Les récriminations d'ailleurs sont maintenant

inutiles, et nous ne devons songer qu'à nous tirer de la situation où

nous sommes.

--Que dois-je faire? demanda Chourlot.

Fils d'émigré · 第 25 / 30 段