connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes
menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et
obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de
Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai
en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton
complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je
t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en
inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à
l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore
quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal
révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté,
j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi,
pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté
foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te
trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant... Regarde-moi,
citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?
Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle,
passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme
cloué sur sa chaise.
-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta
et, penché sur lui, il répondit:
--Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt,
que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour
t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs
fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je
ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives
d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse
que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège
aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.
--Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courbé sous l'effroi.
--Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à
Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la
clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je
dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard
de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et
qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te
trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant
à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une
clémence égale à la mienne.
À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une
ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de
Valleroy, il murmura:
--Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il
mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile...
--Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis
aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars,
on tâchera de t'oublier. Choisis.
Joseph Moulette ne répondit pas sur-le-champ, comme s'il eût voulu se
recueillir avant de prendre une décision. Eh attendant qu'il la fit
connaître, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle
silencieuse, cherchant à dominer son impatience et sa colère, évitant
d'arrêter ses regards sur le sinistre coquin que la destinée vengeresse
venait de lui livrer. En se montrant généreux, il croyait n'avoir rien à
redouter de lui. Il ne le considérait plus que comme une bête venimeuse
mise à jamais dans, l'impossibilité de mordre. Mais, s'il l'eût observé,
il aurait bien vite compris que le drôle ne se jugeait pas ainsi, et
que, loin de se croire désarmé, il ruminait déjà quelque vengeance, car
sur sa face blêmie revenait l'expression sournoise qui lui était
habituelle.
--Es-tu décidé? demanda brutalement Valleroy lassé d'attendre.
--Je reste et je me fie à ta générosité, supplia d'un ton très humble
Joseph Moulette.
Chourlot attendait dans une pièce voisine la fin de cet entretien.
Valleroy l'appela.
--Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en désignant le citoyen
président. C'est un proscrit. À ce titre, et puisqu'il est venu chercher
près de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera
près de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons à le mieux
installer.
--Suivez-moi, Monsieur, répondit Chourlot.
Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tête basse,
derrière le vieux paysan, à la garde duquel Valleroy venait de le
remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis.
Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir
Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.
--Que s'est-il passé? demanda-t-il à Valleroy.
--Un événement sans importance. Nous en reparlerons:
Ce soir-là, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il
confessa à Bernard toute la vérité.
--Comment ce misérable a-t-il osé se présenter ici? s'écria Bernard;
indigné.
--Il ignorait qu'il nous y trouverait;
--Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il à y
demeurer?
--Il est convaincu que tu ne chercheras pas à tirer vengeance de lui.
--Il se trompe. J'ai le droit de châtier le meurtrier de mes parents.
--As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas à Dieu, à Dieu seul qu'il
appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se réfugier à ton
foyer!... Laisse-le à ses remords.
--Alors, qu'il aille les traîner ailleurs. Je ne puis répondre de moi si
mon regard s'arrête sur lui.
--Tu lui refuses donc l'hospitalité?
--Je consens à la lui accorder tant qu'il sera empêché de trouver un
autre asile. Mais, peut-être, est-il possible de lui en assurer un
ailleurs que dans cette maison, ou même de le faire sortir de France.
Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son séjour
ici.
--C'est bien, il partira, répondit Valleroy.
Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.
--Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait
trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu
n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces
sanglantes.
--Je partirai, puisqu'on me chasse.
--On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta
liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense,
que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la
frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.
--Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la
République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter
l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.
En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de
sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma
pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du
château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit
venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle
il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux
repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif.
Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main
et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:
--Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment
nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton
âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut
braver ni Dieu ni les hommes.
Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna,
suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la
grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il
eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du
soir.
--Bon voyage! murmura Valleroy.
--Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot.
M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans
l'impossibilité de nuire.
--L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?
--Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.
--Bah! celle-ci a épuisé son venin.
--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter
un jour votre bonté!
Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de
Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux
une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les
quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug
monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il
partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient
voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris
Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les
développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation
de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux
tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le
sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent,
patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation
fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P.
David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son
départ fut un jour de tristesse et de deuil.
Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir
une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations
révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours,
succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En
quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires
effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une
halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y
demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de
Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de
Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient
son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du
maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main
habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé
qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves
antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des
villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la
décision rendait tout le monde heureux.
On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés
et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la
neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On
partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient
appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage
de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté
de la jeune fille en éclosion.
Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard
nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne
tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante
Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina
considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le
plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui,
on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses
exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience.
Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours
à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages
de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée
avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.
Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans
et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa
poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression
pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes,
son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette
séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme
ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions
éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez
forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de
résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de
spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après
avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.
Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au
château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si
l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours
saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se
prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir
patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne
savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de
ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était
mort.
Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches
épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle
de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes
devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les
nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On
n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres
qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par
quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de
Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les
thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire,
activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi
de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et
leur accidentelle alliance était en train de se rompre.
Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les
royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point
d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la
veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle,
qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle
qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux
de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.
Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la
France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au
Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais
la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les
Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en
Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils
soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore
abattue.
Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables.
L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des
rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société
française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de
l'heure présente.
Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils
n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le
repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy.
Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail,
l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La
pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se
montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée,
devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la
cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de
mieux.
Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut
salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des
montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son
instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se
trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des
heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes,
s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles,
d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits
flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait
naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et
l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de
son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant
aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se
proposait d'imiter.
Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la
France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de
Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de
vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors
Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait
jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en
Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris.
Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des
soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs
victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes
politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs
campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan,
Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre,
d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les
autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs
noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels
hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec
eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui
devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services
étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un
village perdu du département des Vosges.
C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants
du château de Saint-Baslemont.
CHAPITRE XXII
LES DERNIERS MÉFAITS DU CITOYEN PRÉSIDENT
Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire,
Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont
quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval
s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de
cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au
moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait
reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation
que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de
malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.
Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son
ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin
parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons,
proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les
pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément,
ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant
sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour
comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer
derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais
desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de
malheur.
Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la
nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les
individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils
portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges
revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture
à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur
qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa
d'ailleurs de la décliner.
--Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et
envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te
concernent.
--Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez
entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.
Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une
salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé
s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un
geste lassé, jeta son chapeau sur une table.
--Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des
airs niais.
--Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.
--Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué
consulta du regard ses compagnons et répondit:
--II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les
bienvenus.
--Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.
--Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette
ici présent, nous t'autorisons à nous envoyer deux ou trois bonnes
bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du château de
Saint-Baslemont était abondamment pourvue, à ce qu'il paraît, au temps
du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?
--Je permets, dit froidement celui-ci.
Valleroy était stupéfait.
--Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette...
Le délégué l'interrompit.
--Tu verras tout à l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous
servir; nous causerons ensuite.
Quoiqu'il ne comprît rien à ce langage, Valleroy ne s'attarda pas à
discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui
était offerte d'être seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux
moyens de conjurer le danger qui venait d'éclater. Dans quel but le
district d'Épinal envoyait-il des délégués à Saint-Baslemont? De quelle
mission étaient-ils chargés? Pourquoi Joseph Moulette les
accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy était empêché
de répondre. Mais la présence des nouveaux venus, leur langage, leurs
allures, les airs mystérieux et compassés que se donnait Joseph Moulette
en disaient assez pour prouver à Valleroy que la sécurité des habitants
de Saint-Baslemont était menacée. En moins de temps qu'il n'en faut pour
l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du même coup,
il conçut tout un plan, d'une exécution rapide et facile, à l'effet de
mettre à l'abri du péril mystérieux qu'il devinait sans le voir les
êtres aimés confiés à sa garde.
Une fois hors de la pièce où venaient d'entrer les délégués, il aperçut
Chourlot. Le vieux brave homme avait assisté à leur arrivée. Saisi
d'inquiétude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec
Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.
--Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je
vais te donner. Notre salut à tous en dépend. Ce que veulent ces
gens-là, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par conséquent,
leurs intentions sont perfides.
--Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour!
objecta Chourlot. Vous vous êtes montré généreux envers lui. Il en a
profité pour nous nuire.
--Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'était à recommencer,
répliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit
de me faire justicier. Les récriminations d'ailleurs sont maintenant
inutiles, et nous ne devons songer qu'à nous tirer de la situation où
nous sommes.
--Que dois-je faire? demanda Chourlot.