9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquiétude. On
s'efforçait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait
avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait été plus
près de la mort. Ce qui caractérisait la réaction soudain déchaînée
c'était le besoin de représailles et de vengeances qui animait les
coeurs. De toutes parte, elles commençaient à s'exercer, faisant succéder
aux crimes qu'elles voulaient châtier d'autres crimes non moins
abominables. Dans le Midi, c'étaient des massacres où périssaient par
centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isolés,
quelques-uns aggravés par la cruauté des raffinements ajoutés au
supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'étaient formées. Elles
allaient par les campagnes, pillaient les propriétés de ceux qui
s'étaient montrés favorables au régime de la Terreur. Elles mettaient
les propriétaires à mort. La plupart du temps, les assassins étaient
masqués. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'où le
nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui
brûlait les pieds pour l'obliger à confesser ses crimes ou à révéler en
quel lieu elle cachait son argent. C'était une Terreur nouvelle.
Au début, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais
bientôt vinrent s'y mêler des motifs personnels et particuliers. Dès
lors, personne ne fut assuré d'être à l'abri des exploits des
réactionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces
que ceux des terroristes. Ils dégénérèrent en un vaste brigandage:
diligences arrêtées, voyageurs détroussés, courriers de poste attaqués
et volés.
À Paris, la réaction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle
accomplissait son oeuvre avec une égale ardeur, une égale violence. Des
bandes de jeunes hommes allaient par les rues, armés de gourdins,
toujours prêts à courir sus à quiconque était suspect de terrorisme. On
les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafés, dans les
salles de spectacles, sur les promenades, faisant fête aux nobles non
émigrés, à peine sortis de leur prison ou des retraites obscures où ils
avaient vécu depuis deux ans, et menaçant les jacobins exposés à leur
tour aux délations, à l'emprisonnement ou même à la mort. La Convention
s'effrayait de ces représailles déchaînées par elle, le jour où elle
avait condamné Robespierre. Elle s'alarmait des progrès de l'opinion
thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle
s'efforçât de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les
combattit sans répit ni trêve, ainsi qu'elle le fit en les écrasant à
Quiberon, elle était contrainte de tolérer leurs violences dans les
villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'à
l'effusion du sang des aristocrates succédait l'effusion du sang des
révolutionnaires sans qu'il lui fût possible de l'arrêter. Tel était
l'état de la France au moment où Bernard et Valleroy, accompagnés de
Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient à Saint-Baslemont.
Plusieurs causes avaient déterminé ce voyage. L'une d'elles
n'intéressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle étant
décidé, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir célébrer. À
cet effet, dès le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses
intentions à sa fiancée, qui les avait approuvées, heureuse d'aller
vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs,
sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du départ étaient
tirés de l'intérêt de Bernard, que Valleroy considérait comme supérieur
au sien.
Après avoir conservé l'hôtel de Malincourt aux héritiers du comte et de
la comtesse, grâce au dévouement de Kelner et à sa propre habileté, il
avait hâte de savoir ce qu'il était advenu du château de
Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait
osé s'en informer, une telle démarche offrant trop de périls, alors
surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Après la chute de
Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'était
heurté à d'autres difficultés. On n'avait pu lui dire à Paris si le
château confisqué de droit, à la suite de la condamnation de ses
propriétaires, avait été mis en vente, ni même si des acquéreurs
s'étaient présentés. Le désordre administratif, en ces temps agités,
s'aggravait de la difficulté des communications, et, finalement
Valleroy, résolu à partir pour les Vosges, s'était borné à faire établir
que Bernard, ne figurant pas sur la liste des émigrés, devait être mis
en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas été aliénés.
À une époque où toute faveur était tarifée, il n'avait pu enlever qu'à
prix d'or et qu'à la suite de démarches multipliées cette décision
bienveillante. Mais, à l'heure où il s'éloignait de Paris, en emmenant
avec lui les êtres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne
regrettait ni le temps perdu ni l'argent dépensé. Les mauvais jours
eux-mêmes, ces jours allongés par la douleur et l'angoisse, il les
oubliait. Parvenu au terme de sa course, après un long et fatigant
voyage, il n'y pensait plus, à ces jours maudits; toute son âme se
concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la première
fois, s'annonçait clément et doux. Cependant, on atteignait le sommet de
la côte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emportée par son robuste
attelage, roula avec fracas sur le pavé, entre les maisons du village,
se dirigeant vers le château. Alors, dans l'entre-bâillement des portes,
aux croisées entr'ouvertes se montrèrent des têtes curieusement
penchées. Attirés au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les
habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels étaient ces voyageurs
qui arrivaient en grand équipage dans un temps et dans un pays où, en
fait d'équipages, on ne rencontrait guère, depuis plusieurs années, que
ceux des commissaires de la République en mission. Et comme la voiture
s'arrêtait sur la place du château, devant les vieilles grilles, elle y
fut entourée d'une foule de gens pressés de voir les arrivants. Valleroy
ouvrit vivement la portière et mit pied à terre. Puis, tandis que ses
compagnons descendaient derrière lui, il interpella les curieux.
--Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?
Et comme on lui répondait en prononçant son nom, il ajouta:
--Oui, c'est moi qui vous reviens après une longue séparation, et qui
vous ramène le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le
chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard,
continua-t-il, en s'adressant à ce dernier. Ils ont toujours été les
fidèles amis de ta maison.
Bernard s'exécutait. Très ému, mais très digne, il parcourait les
groupes, distribuait des poignées de main, recevait de rudes accolades,
et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise,
tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa
propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy
causait à l'écart avec de vieilles connaissances, s'informait des
événements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si
le château avait été mis en vente. Tout à coup, il appela Bernard, et
celui-ci s'étant approché, il lui dit:
--Remercions Dieu, Bernard. Le château t'appartient toujours. Après la
mort de tes parents, il a été confisqué avec leurs autres biens et le
décret de confiscation a même été signifié à la municipalité de
Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours
négligé de mettre le domaine en vente et s'est contentée de le prendre
sous sa protection, de telle sorte qu'à défaut d'un nouveau propriétaire
et grâce à la décision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement
tu es libre de rentrer à Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y
considérer toujours comme chez toi, et ce résultat, tu le dois aux
anciens vassaux de ton père qui, tous, sans exception, se sont faits les
complices de la municipalité pour empêcher la vente de tes biens.
--Oh! les braves gens! s'écria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant
à eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frère et
pour moi.
--Mais où est-il, votre frère? demanda une voix. Pourquoi ne le
voyons-nous pas avec vous?
Embarrassé pour répondre, Bernard regarda Valleroy comme pour solliciter
un conseil. Valleroy comprit et fit lui-même la réponse.
--Le citoyen Armand nous rejoindra bientôt et il s'unira au citoyen
Bernard pour vous remercier du dévouement dont vous leur avez donné
l'éclatant témoignage. Et maintenant, reprit-il, en s'adressant à
Bernard, entre dans ta maison, mon enfant; entres-y la tête haute et
reprends-en publiquement possession.
Lui-même s'avança vers la grille, saisit une chaîne qui descendait le
long de la porte et la tira brusquement. On entendit un son de cloche,
et, des communs situés sur la droite de la cour d'honneur, on vit sortir
un vieillard robuste et très droit, dont le visage sillonné de rides
s'éclaira d'un sourire d'étonnement en apercevant la bonne figure de
Valleroy.
--C'est Chourlot! fit Valleroy. Arrive, mon vieux, cria-t-il. Je te
ramène ton maître.
Chourlot hâtait le pas. Puis, quand il fut près de la grille, il tira de
sa poche une clé que ses mains tremblantes introduisirent dans la
serrure, tandis qu'il bégayait, d'une voix qu'étranglaient les larmes:
--Valleroy! Monsieur le Chevalier!
--Ne m'appelle plus ainsi, dit Bernard. La Révolution a aboli les
titres.
--Elle a eu beau les abolir, vous serez toujours pour moi M. le
chevalier!
La porte était ouverte, et Bernard, sautant au cou du brave homme,
l'embrassa vigoureusement! Ce dernier balbutiait:
--M. le comte m'avait confié le château. Je vous le remets, Monsieur le
chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laissé. Grâce à Dieu, je n'ai
pas eu à défendre votre domaine, car toute la population de
Saint-Baslemont m'aidait à le garder.
Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant congé
d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et
pénétra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le château déroulait
son antique façade, enveloppée de silence et voilée de mélancolie, avec
ses portes et ses fenêtres closes. Mais, quelques instants après, elles
s'ouvraient, ces fenêtres et ces portes, et, de nouveau, la vieille
maison se remplissait d'air et de lumière. Comme l'avait dit Chourlot,
elle était telle que l'avait laissée Bernard, deux ans avant, lorsqu'il
s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut
en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle où ils avaient été
arrêtés par Joseph Moulette, la chambre où lui-même était né et où, tant
de fois, il avait attendu le sommeil, bercé dans les bras de sa mère.
Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait
que les trésors de la famille de Malincourt étaient toujours à la place
où le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce
côté, il s'occupa de préparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour
Nina, pour le P. David et pour lui-même, une installation provisoire, en
attendant qu'on pût secouer la poussière entassée sur les murs, sur les
meubles, sur le plancher, remettre chaque chose à sa place, rendre au
château sa physionomie d'autrefois.
--Si j'avais été prévenu de votre arrivée, disait Chourlot, j'aurais
tout préparé pour vous recevoir.
--Mais je ne pouvais te prévenir, répondait Valleroy. Je ne savais si le
château n'avait pas passé en d'autres mains, ni même si tu y étais
encore.
Avant la nuit, grâce à Chourlot et à d'anciens serviteurs du comte de
Malincourt qui s'étaient consacrés aussi à la garde et à la conservation
du domaine, les ordres donnés par Valleroy étaient exécutés, les
chambres prêtes, et les voyageurs pouvaient procéder à quelques soins de
toilette avant de se réunir pour le souper. Quand on se mit à table,
Bernard avait déjà parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les
lieux familiers où s'était écoulée son enfance.
Après le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de
fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'après l'avoir
vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi était las de ce
long voyage de Paris à Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.
Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restèrent donc seuls.
--Parlons maintenant de nous, mon Père, dit alors Valleroy à l'ancien
religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confié l'intention où nous
sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volonté de
célébrer ici notre mariage. C'est même pour nous aider à réaliser ce
projet que vous avez consenti à nous accompagner à Saint-Baslemont.
--Ce n'est en effet, que dans ce but, répondit le P. David. J'ai hâte de
partir pour l'Italie. Il y a à Rome une maison de l'Ordre auquel
j'appartiens. J'espère qu'on voudra m'y recevoir. La Révolution m'a
délié de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'eût-elle
possédé, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine
je veux mourir. Je partirai donc, dès que vous serez mariés, mes amis.
--Nous ne vous retiendrons pas longtemps, mon Père. Dès demain, je ferai
à la municipalité de Saint-Baslemont les déclarations nécessaires en vue
de notre union. D'ici à huit jours, elle pourra y procéder. Mais comme
tante Isabelle et moi ne considérons le mariage civil que comme une
formalité insuffisante, nous vous demanderons ensuite de nous bénir. La
cérémonie s'accomplira ici, secrètement, et ensuite vous serez libre.
M'approuvez-vous, tante Isabelle?
--J'approuve tout ce que vous faites, Valleroy, répondit la jeune femme
en tendant la main à son fiancé.
--Tout reste donc ainsi convenu, reprit Valleroy.
On dormit paisiblement cette nuit-là au château de Saint-Baslemont. Pour
la première fois depuis deux ans, après tant de cruelles épreuves
héroïquement supportées, Bernard et ses amis pouvaient se livrer au
repos en toute sécurité, sans avoir à redouter les jours qui devaient
suivre.
Le lendemain, tout le monde était debout de bonne heure. Tandis que
Bernard promenait à travers le domaine de Malincourt tante Isabelle,
Nina et le P. David, Valleroy commençait ses démarches auprès de la
municipalité en vue de hâter son mariage et de faire régulariser en même
temps la situation de Bernard, à l'aide des décisions qu'il avait
obtenues avant de quitter Paris, en faveur de l'héritier des Malincourt.
Comme il l'avait prévu, ces démarches et les formalités qu'elles
nécessitaient exigèrent une semaine durant laquelle il eut à s'occuper
de rendre habitable le château. Mais il se prodigua, et, grâce à son
activité, les choses, à l'expiration du terme qu'il s'était fixé,
avaient marché comme il le souhaitait.
CHAPITRE XXI
LE TEMPS S'ENVOLE
Un matin, de bonne heure, tante Isabelle et Valleroy se rendirent à la
municipalité de Saint-Baslemont. En présence de quatre témoins, le maire
les maria conformément aux lois nouvelles édictées par la Révolution.
Puis ils rentrèrent au château où le P. David devait, la nuit venue,
consacrer leur union d'après les rites de l'Eglise, abolis par le
nouveau régime, mais que, même en pleine Terreur, les catholiques
avaient observés autant qu'ils le pouvaient. Après le souper, dans une
pièce située au premier étage, qui servait jadis d'oratoire à la
comtesse de Malincourt, le P. David, aidé de Bernard et de Valleroy,
dressa un autel qu'il orna de guipures et de dentelles, de candélabres
d'argent et de fleurs d'arrière-saison, cueillies dans le parc avant la
fin du jour par tante Isabelle. L'église du village, abandonnée depuis
longtemps, avait fourni les vêtements sacerdotaux, les vases sacrés, et
même pour Bernard, qui devait assister l'officiant, une soutane rouge et
un surplis d'enfant de choeur.
Puis, lorsque ces préparatifs furent terminés, on attendit dans le
recueillement que sonnât minuit. Alors, dans cette chapelle improvisée,
vinrent prendre place Chourlot et Nina qui seuls devaient être présents
à la cérémonie, puis Valleroy et tante Isabelle. Ils s'agenouillèrent
devant l'autel, et, au moment où les pendules du château frappaient les
douze coups de minuit, le P. David entra, précédé de Bernard.
En quelques paroles éloquentes, il traça aux époux le tableau de leurs
nouveaux devoirs et formula les voeux dont il allait demander pour eux la
réalisation. Il les unit ensuite et célébra la messe à leur intention,
tandis que, courbés au pied de la croix, ils remerciaient Dieu qui
mettait un terme à leurs épreuves et liait à jamais leurs coeurs en leur
versant l'oubli du passé dans la perspective d'un bonheur infini.
La cérémonie était terminée déjà, le P. David avait quitté les vêtements
sacerdotaux, quand soudain, du rez-de-chaussée, monta un bruit sourd. À
l'une des portes du château, du côté du parc, des coups précipités se
faisaient entendre. Il y eut un moment de surprise et d'inquiétude.
--Qui nous arrive? demanda Valleroy en se levant.
--Nous n'attendons personne, objecta tante Isabelle.
--C'est peut-être Armand qui revient! s'écria Bernard. Sur ce mot,
Valleroy s'élança hors de la pièce, suivi de Chourlot qui portait un
flambeau. Ils arrivèrent au rez-de-chaussée contre la porte à laquelle
on frappait. Et comme les coups redoublaient:
--Qui va là? interrogea Valleroy.
--Un proscrit qui sollicite un asile, répondit une voix mâle.
--Il n'y a de proscrits aujourd'hui que les jacobins et les terroristes
souffla Valleroy à l'oreille de Chourlot. Défions-nous...
--N'ouvrez pas! murmura Chourlot.
--Tous les malheureux ont droit à notre pitiés Tournant la clé dans la
serrure, Valleroy entre-bâilla la porte. L'ouverture n'était pas grande,
mais, si peu qu'elle le fût, elle l'était assez pour permettre à un
homme de passer, et le proscrit, s'y précipitant, entra dans le château
où, à peine entré, il tomba à genoux, sans qu'on pût voir son visage
dissimulé sous les larges bords de son chapeau.
--Par pitié, ne me repoussez pas, murmura-t-il. Je suis poursuivi; j'ai
marché depuis le lever du jour et n'ai pu trouver ni un morceau de pain
ni un verre d'eau.
--Dites au moins qui vous êtes, reprit Valleroy. Puisque vous vous êtes
arrêté à cette porte, c'est que vous saviez que personne, dans notre
maison, n'est capable de vous dénoncer.
Alors, l'inconnu redressa son front courbé, en se relevant lentement.
Mais, tout à coup, il bondit et poussa un cri en montrant son visage à
Valleroy, qui, stupéfait à son tour, laissait échapper de ses lèvres le
nom de celui qu'il venait de reconnaître et qui n'était autre que Joseph
Moulette, dit Curtius Scoevola, président du club des jacobins d'Epinal,
et ancien secrétaire de l'accusateur public Fouquier-Tinville.
--Oui, c'est moi, c'est bien moi, Joseph Moulette. Mais, toi-même,
Valleroy, comment es-tu ici?
--Je répondrai plus tard à ta question, fit Valleroy. Tu m'as dit tout à
l'heure que tu avais faim et soif. Tu vas manger et boire. Nous
causerons ensuite.
À voix basse, il donna un ordre à Chourlot, qui disparut.
--Le château est-il habité? interrogea Joseph Moulette en promenant tout
autour de lui des regards qui trahissaient son inquiétude.
Valleroy devina sa pensée;
--Il est habité. Mais ceux qui l'habitent ont l'âme noble et généreuse,
et tu ne cours aucun risque au milieu d'eux.
--Je peux donc respirer. C'est la première fois depuis mon départ de
Paris, que je dormirai sans craindre d'être surpris par ceux qui me
cherchent.
--Viens d'abord te rassasier.
Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen président dans la
salle à manger où Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de
table et de servir les restes du souper.
--Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans
cette pièce, qu'en 92, j'arrêtai le ci-devant comte de Malincourt et la
ci-devant comtesse, son épouse.
--C'est donc par ta faute qu'ils sont allés à l'échafaud, répliqua
Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te
porterait malheur.
Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car,
dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La
physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cédant au besoin, il se
mit à manger avec avidité. Tant que dura son repas, Valleroy resta
silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientôt, cette
attitude devint intolérable à Joseph Moulette. Pour échapper plus vite à
ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pénétrer jusqu'à son
âme, il se hâta.
--J'ai fini, dit-il tout à coup en repoussant son assiette d'un geste
brusque et en s'écartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il
se fait que je te retrouve dans cette maison.
--Parle le premier, citoyen président.
--Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le périlleux
honneur de l'avoir porté. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grâce
à lui que je suis hors la loi.
--Après le rôle que tu as joué pendant la Terreur, il fallait s'y
attendre, observa philosophiquement Valleroy.
--Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'étais en
prison, continua Joseph Moulette. L'événement de thermidor ne me surprit
pas. Je l'avais prévu le jour même de mon arrestation. Du moment qu'il
tolérait qu'on emprisonnât les patriotes tels que moi, Robespierre était
perdu.
--Tu fus arrêté parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.
--Et c'est vrai que je le trahissais. Mais, tu sais pourquoi, Valleroy.
Je voulais que la ci-devant chanoinesse de Jussac et la nommée Isabelle
Lebrun vécussent aussi longtemps que ce serait utile à nos intérêts.
--N'invoque pas cette excuse, Joseph Moulette. Ce n'est pas en
prolongeant l'existence de ces pauvres femmes que tu t'es perdu.
Fouquier-Tinville a toujours ignoré les engagements que tu avais pris
envers moi et notre accord. Ce qui t'a valu ta disgrâce, c'est que tu
vendis tes services à d'autres malheureux auxquels tu avais promis de
les sauver. Et cela, tu le faisais à mon insu. Tu ne les as pas sauvés,
quoique ayant reçu le prix dont vous étiez convenus ensemble, et leurs
parents t'ont dénoncé.
Joseph Moulette ne put contenir un geste de surprise irritée. Mais, il
le réprima presque aussitôt, et, souriant d'un mauvais sourire, il
reprit:
--Quelle qu'ait été la cause de mon arrestation, sans le 9 thermidor,
j'étais perdu. Cette journée assura mon salut, et le mois suivant,
j'obtenais ma mise en liberté. J'en profitai pour fuir Paris où les
patriotes ne trouvaient plus justice. Je retournai à Épinal avec
l'espoir de m'y faire oublier. Mais, là aussi la réaction triomphait, et
quand j'arrivai dans cette ville ce fut pour apprendre que les autorités
nouvelles avaient demandé à Paris et obtenu ma mise hors la loi, comme
terroriste. Depuis, j'erre de tous côtés, dénoncé, poursuivi, traqué.
Partout on me demande mes papiers d'identité, et comme je ne puis les
exhiber sans révéler qui je suis et sans me perdre de partout je suis
obligé de m'enfuir.
--Mais, dans quel but es-tu venu te réfugier ici?
--Les hasards de ma fuite m'ont conduit de ce côté. Alors, je me suis
rappelé que ce château, son parc, les bois qui l'entourent offraient
d'inaccessibles retraites. J'y suis venu dans la pensée d'y vivre caché.
Mais, ce soir, j'étais exténué, affamé, couvert de meurtrissures. Quand,
tout à l'heure, j'ai frappé à cette porte, au risque de rencontrer des
hommes sans entrailles, capables de me livrer à mes ennemis, j'étais las
de vivre, et la mort me semblait préférable aux souffrances que j'ai
endurées. Heureusement, je t'ai trouvé et tu me sauveras.
--Oui, je te sauverai, répondit gravement Valleroy. L'humanité m'en fait
un devoir.
--L'humanité et l'amitié, car tu es mon ami.
--Dis plutôt que tu as cru que je l'étais.
--M'aurais-tu trompé? demanda Joseph Moulette stupéfait.
Depuis un moment, Valleroy se contenait. À cette question, il éclata: