pas s'avouer vaincu. Sauver tante Isabelle, alors qu'elle serait appelée
au tribunal et condamnée, était une tâche au-dessus de ses forces, et il
le savait bien. Quant à la faire évader, il n'y fallait pas songer, les
consignes étaient trop sévères et trop rigoureusement observées pour
qu'on pût tenter de les enfreindre avec quelque chance d'y réussir. Il
aurait fallu un miracle, et déjà, à cette époque, on ne croyait plus aux
miracles.
Ces objections s'élevaient dans la pensée de Valleroy, et pour la
première fois depuis qu'il était venu s'enfermer au Luxembourg, il
sentait s'ébranler les fermes espoirs qui, jusqu'à ce jour, avaient
fortifié son énergie et sa confiance. Mais ce fut pire encore quand la
lourde grille de l'entrée s'ouvrit avec fracas pour livrer passage à une
charrette vide qu'escortaient des gendarmes et qui, après avoir franchi
l'enceinte de la prison, vint s'arrêter devant le greffe. Oh! cette
charrette, il la connaissait bien, étant accoutumé à la voir arriver
tous les jours. C'était elle qui venait chercher les prisonniers pour
les conduire au tribunal et de là à la mort, après une courte halte à la
Conciergerie.
--Tout est perdu! murmura Valleroy en désignant à Bernard le lugubre
équipage.
Et tous deux restèrent debout au milieu de la cour, immobiles, les
jambes tremblantes, pendant que le chef de l'escorte descendait de
cheval et entrait dans le bureau du greffier où il resta quelques
instants. Quand il en sortit, il n'était pas seul. Il avait à ses côtés
le gardien-chef de la prison et le greffier, ce dernier tenant à la main
une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits plusieurs noms.
C'était la liste des détenus que réclamait l'accusateur public.
--Qu'on fasse descendre tous les prisonniers, ordonna le gardien-chef en
s'adressant à Valleroy.
Valleroy, contraint d'obéir, rentra dans la prison, transmit l'ordre à
ses camarades qui le répétèrent. Alors, ce fut, dans les corridors, des
cris d'appel, des fracas de portes ouvertes et fermées, des bruits de
pas sur les dalles, une rumeur de voix éplorées, à travers laquelle on
était surpris d'entendre passer des rires. Et à tous les étages, de
toutes les issues aboutissant aux escaliers, sortaient des gens de tout
âge et de toute condition qui se hâtaient de descendre dans la cour où
ils se rangeaient en demi-cercle, les vieillards appuyés aux bras
d'hommes plus jeunes qui les soutenaient les femmes pressées et
effarées, les unes contre les autres, la pâleur aux joues, mais se
raidissant pour surmonter leur angoisse et ne pas paraître avoir peur.
Le nombre de ces infortunés était considérable; c'est par centaines
qu'on les comptait. Parmi eux, on distinguait des gentilshommes, dont
quelques-uns portaient encore les riches costumes d'autrefois, des
bourgeois des paysans, pour la plupart vêtus de noir; des grandes dames
parées comme pour un jour de fête, des femmes du peuple, des prêtres,
des religieuses et même des enfants. C'est dans toutes les classes
sociales que la Terreur ramassait ses victimes.
Bernard s'était jeté dans un coin et regardait, le coeur serré, ce triste
spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle. Il s'étonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le
seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.
Alourdie par son embonpoint, appuyée sur sa haute canne, elle marchait
lentement et vint se placer dans un groupe formé de gens qu'elle
connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y
suspendit, en prononçant des paroles de remerciement.
Valleroy s'était rapproché de Bernard.
--Et tante Isabelle? demanda ce dernier.
--Elle est couchée, souffrante, et dormait encore, répondit Valleroy. Je
n'ai pas osé la réveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher,
si on l'appelle.
À ce moment, l'appel commençait. Dans le silence, le greffier jetait les
noms à haute voix. Homme ou femme, le prévenu désigné pour le bourreau
disait rapidement adieu à ses compagnons, recevait leurs étreintes, et
venait se ranger près de la charrette, entre les gendarmes.
On n'entendait ni plaintes ni cris, à peine un gémissement répondant à
la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes
coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir eût cuirassé
les coeurs contre les émotions bruyantes, soit que ceux que la Terreur
laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas
ébranler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient
quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appelées. Valleroy et
Bernard écoutaient cette funèbre énumération, saisis d'une horrible
angoisse, espérant toujours que la liste était épuisée et que le nom de
tante Isabelle n'y figurait pas.
Mais, tout à coup, le greffier reprit:
--Isabelle Lebrun, comédienne.
Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de
l'autre, étreignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme.
Personne ne répondait à l'appel du greffier.
--Isabelle Lebrun, répéta ce dernier.
Valleroy, dont relevait la prisonnière absente, s'attendait à être
interpellé par le gardien-chef et à recevoir l'ordre d'aller la quérir,
quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur
lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le
gardien-chef, en disant:
--Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.
Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de
protestation. Mais, d'un regard impérieux, elle imposa silence à ses
amis, et aucun d'eux ne dénonça son généreux mensonge qu'au milieu de
cette foule de prisonniers les gardiens ne remarquèrent même pas.
L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui
livraient sans demander qui elle était. Quant à Valleroy, il s'était
élancé pour protester à son tour, entraîné par l'ardent désir d'arracher
la chanoinesse à la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'eût
retenu, il s'arrêta aussi épouvanté par ce qu'il allait faire que par ce
qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui
suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur
volontairement commise par celle qui devait en être la victime. Mais,
prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'était perdre
tante Isabelle, l'envoyer à la guillotine. Oh! qu'avec joie il eût, en
ce moment, offert sa vie pour les délivrer toutes deux. Par malheur, en
se perdant, il ne les aurait pas sauvées, et il se trouvait dans cette
effroyable alternative d'avoir à laisser mourir l'une ou de condamner
l'autre. Et tandis que ces pensées torturaient son esprit, ordre avait
été donné aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils
s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches posées
transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.
--C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se
remettre à cheval. En route!
Et, comme une voiture de boucher chargée de moutons qu'on mène à
l'abattoir, la charrette s'ébranla et roula lourdement sous la voûte du
palais, tandis que les prisonniers à qui on permettait encore de vivre
se désespéraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient
de loin à ce départ, consternés et pénétrés d'épouvante. Le fracas des
roues se perdit dans une subite poussée de cris. C'était la foule massée
au dehors qui accueillait de ses huées les prévenus dont commençait le
supplice. La grille s'était déjà refermée que ces cris retentissaient
encore. Bernard dit alors:
--Si tante Isabelle, en s'éveillant, s'aperçoit de la disparition de la
chanoinesse et apprend la vérité, elle ira se livrer pour son amie.
Valleroy tressaillit.
--Elle n'apprendra pas la vérité, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer
à clé dans sa cellule, et, jusqu'à demain, personne ne pénétrera auprès
d'elle. Quant à toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme
de Jussac.
Ils se séparèrent, et Bernard sortit du palais en toute hâte. En marche
vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le
convoi des prévenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue
Dauphine, où déjà stationnait une grande foule venue là, non pour voir
passer la sinistre charrette, mais pour commenter les événements qui se
précipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune.
Cette foule rejetée à droite et à gauche, contre les maisons, par les
gendarmes, regarda défiler le cortège sans pousser les ordinaires cris
qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son
attitude maintenant disait l'horreur du sang versé, la pitié pour les
victimes, la haine des bourreaux et l'impérieux besoin de tirer
vengeance de leurs forfaits.
Ces sentiments, non encore hautement manifestés, éclataient avec tant de
force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les
tricoteuses qui suivaient la charrette arrêtèrent leurs danses et leurs
clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations.
Quelques voix même s'élevèrent en faveur des prévenus. Allait-on encore
guillotiner ceux-là? N'était-ce pas assez d'avoir coupé le cou à des
milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils
donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment où la foule
devint menaçante. Les gendarmes se regardèrent et, aux signes échangés
entre eux, on put deviner que si quelque tentative était faite pour
délivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme
énergique et entreprenant se fût trouvé là, et les sans-culottes eussent
été culbutés, les prévenus mis en liberté. Mais cet homme ne se
rencontra pas et le peuple, si longtemps terrorisé, n'osa violer les
lois. Robespierre vivait encore; il exerçait encore le pouvoir. À cette
heure, il allait monter à la tribune de la Convention pour dévoiler les
iniquités de ses ennemis, et ses partisans annonçaient qu'il en
descendrait triomphant.
Les prévenus arrivèrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. Là, leur
escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie
dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermèrent
aussitôt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la
salle où le tribunal révolutionnaire allait tenir son audience. Il
attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se
pressaient dans l'espace réservé au public. Puis il vit entrer
successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tête
desquels marchait leur président Dumas, et enfin les accusés désignés
pour comparaître les premiers.
Leur procès fut bref. Un interrogatoire sommaire, le réquisitoire de
l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de
Jussac comparut à son tour. Assurément, si elle eût révélé son nom,
évoqué le souvenir de son frère mort au service de la République, on
n'eût osé la condamner. Mais aux premières questions qui lui furent
posées, elle répondit:
--Je me nomme Isabelle Lebrun.
--Tu as conspiré avec les ennemis de la patrie, lui dit le président. Tu
étais à Coblentz, à Bruxelles, à Liège, partout où se tramaient des
complots.
--J'y étais et j'ai conspiré, répliqua-t-elle. Condamnez-moi.
On la condamna. Elle écouta l'arrêt, la tête haute, un sourire
dédaigneux sur les lèvres. Les sentences prononcées à cette audience
reçurent leur exécution le même jour, comme si Fouquier-Tinville, en
prévision des événements qui se préparaient, eût voulu hâter le supplice
des condamnés que ces événements auraient sauvés. C'est ainsi que périt,
victime de son héroïque dévouement, la chanoinesse de Jussac. Quant à
tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances
elle avait été sauvée, Valleroy ayant jugé prudent de les lui taire pour
ne pas accroître la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort
de sa compagne de captivité.
Le 9 thermidor, dans l'après-midi. Robespierre, son frère, et ceux de
ses collègues du Comité de Salut public qui avaient pris parti pour lui
étaient décrétés d'arrestation par la Convention nationale et mis hors
la loi. Le lendemain, après des tragiques péripéties qui appartiennent à
l'histoire, ils montaient sur l'échafaud et y recevaient la mort de la
main du même bourreau par lequel ils avaient fait verser à flots le sang
des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-là
Paris et la France se crurent délivrés. Ils se trompaient. Leurs maux
n'étaient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres
tortures et connaître d'autres douleurs. Mais à ce premier moment, ils
respiraient, soulagés; ils s'attachaient passionnément à l'espoir d'un
avenir réparateur, et l'allégresse était générale parmi tous ceux qui,
si longtemps, avaient été menacés, opprimés et persécutés. Ce qui
ajoutait à la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons,
et que les détenus étaient mis en liberté, tandis que les suspects qui,
durant la Terreur, s'étaient tenus cachés, osaient enfin se montrer dans
la rue.
Vers la fin de cette émouvante journée, dans une salle du ci-devant
hôtel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P.
David étaient réunis. Après un court repas servi par Kelner et par Rose,
les coudes sur la table, ils s'entretenaient des événements passés et
des pauvres morts tombés en chemin au cours de ces émouvantes aventures.
Tout à coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis à
côté de tante Isabelle, désigna Nina qui jouait avec Bernard sous le
regard attendri de l'ancien moine bénédictin et dit à demi-voix:
--Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous eûmes, sur
le bateau de Coblentz, la première fois que nous nous vîmes, voici deux
ans?
--Quel entretien? demanda la jeune femme.
--Je vous disais que nous avions tous deux, vous et moi, une tâche
égale, un enfant à protéger et à élever et que, pour m'aider à préparer
aux devoirs de la vie celui qui m'était confié, je voudrais une compagne
comme vous. «Elle serait une mère pour lui, ajoutais-je, et je serais un
père pour Nina.»
--Oui, je me souviens, répondit tante Isabelle avec mélancolie.
--Bernard sera bientôt un homme, reprit Valleroy; mais, en attendant
qu'il le devienne, une maternelle influence lui serait nécessaire. Quant
à Nina, elle est si jeune encore qu'elle aura longtemps besoin d'une
sollicitude telle que la vôtre et d'un appui tel que le mien, de telle
sorte que le voeu que j'exprimais il y a deux ans n'a rien perdu de sa
raison d'être. Ne pensez-vous pas comme moi?
--Oui, je pense comme vous.
--Alors, ce voeu, voulez-vous le réaliser, tante Isabelle? Si vous me
jugez digne de vous, voulez-vous être ma femme?
Et la main ouverte sur la table, le regard anxieux et suppliant, il
implorait une réponse favorable. Tante Isabelle ne la fit pas longtemps
attendre. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et
recueillie, les yeux à demi clos, comme si elle interrogeait sa raison
et son coeur. Puis elle se redressa, et, laissant tomber sa main dans
celle qui la sollicitait, elle répondit:
--Je le veux bien, Monsieur Valleroy.
Ce même soir, Joseph Moulette parvenait à sortir de la prison du Plessis
où il avait été enfermé par ordre de Fouquier-Tinville. À lui comme à
d'autres, la chute de Robespierre apportait le salut. Mais ce salut, il
le devait au hasard seulement, car il n'avait cessé, depuis le
commencement de la Révolution, d'être pour les oppresseurs contre les
opprimés. Aussi, redoutant d'être recherché comme jacobin et de devenir
victime de la réaction qui commençait, s'empressait-il de quitter Paris.
CHAPITRE XX
RETOUR À SAINT-BASLEMONT
Une lourde chaise de poste chargée de bagages et contenant cinq
voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot
des quatre chevaux qui y étaient attelés un des pittoresques vallons
qu'on rencontre à l'entrée des Vosges. On était en l'an III de la
République une et indivisible, au mois de brumaire, c'est-à-dire en
octobre 1794, vers le milieu de l'après-midi. Des nuages grisâtres
voilaient le fond du ciel et, lorsqu'à de longs intervalles, ils se
déchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'était que pour
laisser passer de pâles rayons impuissants à égayer la mélancolie du
paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses
courtes rafales les dernières feuilles des arbres, desséchées et
jaunies.
Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un côté, elle allait vers
Épinal; de l'autre, par une montée très dure, vers le village de
Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait,
comme une forteresse, le vieux château apporté en dot au comte de
Malincourt par la riche héritière qu'il avait épousée. C'est cette
montée que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.
Par des sentiers pierreux, la voiture s'éleva, dominant de plus en plus
les prairies, les vignes, les forêts, au fur et à mesure que
s'élargissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui
se violaçaient sous la lumière assombrie du jour déclinant.
--Réveille-toi, Bernard, dit tout à coup l'un des voyageurs, en
s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de
la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.
--Où sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux
encore appesantis.
--Nous arrivons à Saint-Baslemont et, comme je l'avais prévu, nous y
arrivons avant la nuit.
Bernard, sans répondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante
Isabelle, pour passer la tête à la portière afin de voir plus vite la
maison où s'était écoulée son heureuse enfance et d'où il s'était enfui
deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel
tombait, sur les pierres moussues, un épais rideau de lierre et coupé,
çà et là, par intervalles, de brèches qu'avait ouvertes le temps ou la
main des malfaiteurs. Par ces brèches, le regard pénétrait dans le parc
mais sans en percer les profondeurs, tant étaient pressés et branchus
les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture,
dépité de n'avoir pu même apercevoir la façade grise dont sa mémoire
conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis,
se tournant vers sa petite amie que venaient d'éveiller ses mouvements:
--Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon château.
--Où est-il, ton château? interrogea Nina.
--Là, parmi ces arbres, répondit Bernard.
--Ne te hâte pas de le déclarer tien, mon petit, intervint alors
Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tombé et si
elles voudront nous le restituer?
--Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la propriété de
mon frère et la mienne, l'héritage de nos parents. On a pu nous en
déposséder. Ce n'est pas ce qui nous empêche d'en être les maîtres
légitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?
--Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop
vite ni trop haut.
--Ne pas crier si je suis dépouillé! répliqua Bernard avec impétuosité.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: «Au voleur!»
--Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis
qu'il est prudent, par les temps où nous sommes, de ne pas se lancer à
l'aventure dans des réclamations bruyantes que la résistance des
détenteurs actuels de votre bien, appuyés sur les lois, rendrait
inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez
le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sûre qu'il sera de mon avis.
Assis à côté de Valleroy, le P. David suivait ce débat en silence, mais
un sourire sur les lèvres comme s'il eût été satisfait d'assister à
cette éclosion de virile énergie dans l'âme de Bernard qu'il considérait
un peu comme son ouvrage. Interpellé par tante Isabelle, il répondit:
--Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont
violé beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins sacrés et que leurs
victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires,
sanctionné leurs iniquités et ils ont coupé le cou à ceux qui
protestaient contre ces lois.
--Ce temps est passé, mon Père. Robespierre n'est plus.
--Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un
air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, après avoir établi votre
qualité d'héritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous
n'avez pas été porté sur la liste des émigrés et qu'en conséquence, vous
n'êtes pas déchu de votre droit à l'héritage de vos parents. On lui a
répondu qu'après leur mort, leurs biens ont été confisqués et mis en
vente, et vous savez quelles démarches longues et multipliées il a dû
faire pour obtenir que, si le château de Saint-Baslemont n'a pas trouvé
d'acquéreur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considéré comme
propriétaire.
--Alors, s'il y a eu un acquéreur?... fit Bernard.
--S'il y a eu un acquéreur, vous ne rentrerez en possession de votre
bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais
cela est ainsi.
Bernard ne protesta pas. Mais son attitude révélait qu'il n'était pas
convaincu.
--Ajoutez, mon Père, reprit Valleroy, que la décision qui rend au
chevalier son héritage, s'il n'a pas passé dans des mains étrangères,
constitue une rare faveur; qu'elle n'a été rendue que parce que j'ai pu
acheter les bonnes grâces de ceux qui étaient chargés de la rendre, et
surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a été émigré de fait. Mais
cette circonstance peut être divulguée, et alors nos efforts auraient
été inutiles. Les lois contre les émigrés sont toujours en vigueur.
--La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par
ce raisonnement et déjà résigné. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je
serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.
Le silence recommença dans l'intérieur de la voiture qui continuait à
gravir la côte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit
des roues écrasant les cailloux et le pas régulier des chevaux sur la
route montante.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la chute de Robespierre. La France
respirait, délivrée du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait
pesé sur elle. Peu à peu, elle prenait une physionomie nouvelle par
suite du rétablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le
luxe longtemps proscrit réapparaissait dans les rues de Paris comme dans
les maisons! L'or recommençait à circuler. Les salons se rouvraient, non
ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore
abolies retenaient à l'étranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se
hâtait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre.
Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires révélaient
l'allégement des âmes.
Cet allégement, il est vrai, n'était pas sans contrainte. Le coup de
thermidor qui avait renversé Robespierre s'était produit plutôt comme un
accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un
événement venant en son temps et à son heure, avec un caractère
définitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'étaient
déclarés brusquement contre Robespierre avaient été ses complices, que
ses crimes étaient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne
s'étaient montrés ni moins impitoyables, ni moins féroces que lui. Sur
les mains de Tallien, de Barrère, de Collot d'Herbois, de Fouché, de
Fréron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y
avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'étaient décidés à
faire le siège de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir
ses victimes. En l'envoyant à la mort, ils s'étaient moins préoccupés de
faire cesser la Terreur que de sauver leur tête. Mais, à peine maîtres
du gouvernement, ils avaient confirmé les mesures déjà votées contre les
émigrés et les prêtres, et il n'était pas sûr que si quelque événement
menaçait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la
défendre, à ces mêmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant
d'anciens alliés et qui, même lorsqu'ils étaient traqués et proscrits,
ne se résignaient pas à leur défaite.