avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre
jusqu'au lendemain. Dans l'après-midi, il retourna à la prison du
Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait été
délivré le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler à travers
les bâtiments, il se mit à la recherche de Valleroy et finit par le
découvrir dans un corridor, non loin de la cellule où était enfermée la
chanoinesse de Jussac.
--Toi, encore! s'écria Valleroy. Qu'arrive-t-il?
--Il arrive qu'à moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que
Mme de Jussac le sera bientôt.
Et Bernard répéta à son ami les paroles de Fouquier-Tinville.
--Joseph Moulette, excité par sa cupidité, ajouta-t-il, trouvera moyen
de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais,
n'ayant pas de motifs pour déployer les mêmes efforts en faveur de tante
Isabelle, il va se hâter de préparer son dossier. Il le livrera, et,
alors, c'est la mort.
--Il ne faut pas qu'il le livre, s'écria Valleroy.
--Comment l'en empêcher?
--Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la
chanoinesse, que je les ai mises dans la même cellule, qu'avant peu,
rapprochées par la communauté de leur sort, elles n'auront plus de
secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura été confié par
celle-ci à celle-là, je le saurai; que je suis sûr en conséquence de
connaître bientôt le secret de Mme de Jussac, mais à la condition que
les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongés. Si elle meurt, je ne
réponds de rien.
--Oh! voilà qui est bien trouvé! dit Bernard avec admiration. Nous
gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et
pourras-tu user longtemps de ce stratagème?
--J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser périr ces deux nobles
créatures. Il étendra sa main pour les protéger, j'en suis sûr. Vois-tu,
Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent à
se lasser de voir verser des flots de sang. Après les avoir terrorisés,
Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours,
ils se soulèveront. Déjà, dans la Convention, les ennemis de cet homme
commencent à relever la tête; ils s'agitent...
--Tu crois qu'ils oseront se révolter?
--Je crois surtout à une réaction.
--Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il
a repris confiance et ne cesse de répéter que le règne des méchants va
finir.
--Alors, nos amis seront sauvés!
--Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu
pu t'entretenir avec tante Isabelle?
--Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses
malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont égalé son courage. Relevée
grièvement blessée sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut
transportée par des Français fugitifs, d'abord à Bruxelles, puis à Mons
et de là à Lille, où elle fut soignée à l'hôpital et emprisonnée après
sa guérison.
--Emprisonnée! Pourquoi?
--À l'hôpital, on trouva dans ses vêtements des lettres d'émigrés
qu'elle avait emportées en quittant Liège. Ces lettres ont servi de base
à l'accusation dressée contre elle.
--Et il a fallu plus d'une année pour la dresser?
--Oui, plus d'une année. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que
d'angoisses! D'abord, trois mois à l'hôpital; puis oubliée dans les
prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue
plus longue par les exigences du Comité de surveillance de Paris qui
avait jugé l'affaire assez grave pour vouloir en connaître lui-même et
qui, plus tard, a exigé que l'accusée fût amenée ici. Et pour rendre
plus cruelle cette persécution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu
Nina!
--Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as
dit, n'est-ce pas?
--Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatrisé la plus profonde
plaie de son coeur meurtri. Mais la chère créature est encore bien
accablée! Pour lui rendre confiance après tant de déceptions et
d'épreuves, il faudrait la liberté et les caresses de sa fille adoptive.
--Ne puis-je la voir, ne fût-ce qu'une minute? supplia Bernard.
Valleroy ne répondit pas. Mais, après avoir regardé autour de lui et
s'être assuré que le corridor était désert en ce moment, il alla tirer
les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe à Bernard
d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-bâillement, il vit tante
Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'étaient levées et
se tenaient débout dans un angle de leur étroite cellule, l'inquiétude
aux yeux, effarées et toutes pâles. Mais à l'aspect de l'enfant qui leur
envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.
--J'embrasserai Nina pour vous deux!
Bernard leur jeta ces mots d'une voix éteinte. Mais elles les
entendirent, et ce fut, dans les ténèbres de leur prison un rayon de
soleil qui les réchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans
bruit.
--Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus
longuement les nobles femmes à une heure plus propice; Quant à toi
songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui;
que moi-même je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur
toi pour tirer parti de la cupidité du citoyen Moulette et pour
détourner d'elles la férocité du tigre Fouquier-Tinville.
--Oh! nous les sauverons! s'écria Bernard.
À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir
Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison,
il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez
fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un
message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait
gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son
coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette
et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte
d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est
ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à
son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers
pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se
trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se
trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau
que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné
à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires
qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à
la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations
qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard.
Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme
de Jussac.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la
situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus
à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en
gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le
calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un
matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce
où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son
absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se
rendre à l'audience.
--Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas.
Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des
pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la
justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il
le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma
confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il
attend ceux qui la tromperaient.
Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que
l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En
toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le
vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif
de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne
voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il
quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude.
Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux,
pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans
l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il
cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le
secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5
heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans
avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des
habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais,
sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette
comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait
pas de dérober sa tête au bourreau.
Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de
penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant
qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute
révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en
mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de
Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce
même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet
de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie,
il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et
tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant
chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».
Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes.
Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de
leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa
sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir
s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.
CHAPITRE XIX
HÉROÏSME DE FEMME
On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de
commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente,
le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une
protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur.
Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en
face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître
tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et
Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux
exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas
seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que
Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant
relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que
provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.
Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait
en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les
rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être
épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on
accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il
comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire
comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé,
nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller
jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout
appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et
tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils
s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument
dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et
en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte
énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir
ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.
Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de
complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque
jour, à leur réveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction
de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la
Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la
coalition des réactionnaires que la Convention comptait dans son sein.
En attendant le dénouement, et comme pour se le rendre plus sûrement
favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruautés. Le
tribunal révolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine
d'exécuter, et alors qu'ils n'avaient jamais été plus près de la
délivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'être jamais délivrés.
La physionomie de Paris était lamentable. La ville appartenait aux
brigands. Les honnêtes gens évitaient de se montrer dans les rues. Avec
l'été revenu, la misère, dont on avait tant pâti durant les mois
d'hiver, perdait son caractère aigu, non que les privations fussent
moindres, mais parce que, grâce à la belle saison, on les supportait
mieux.
Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les
vides qu'y faisait le bourreau étaient comblés aussitôt, grâce à des
arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les
citoyens étaient à la ration, et la difficulté de se procurer des vivres
devenait telle que des familles entières souffraient de la faim. Il
était clair que cet état de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave
qu'il fût, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu'à ce
jour échappé à la mort. Il est vrai que l'accusateur public
Fouquier-Tinville, emporté maintenant par une folie homicide poussée au
paroxysme, avait chaque jour tant d'arrêts de mort à signer qu'il les
signait sans les lire, et que pour fournir un aliment à l'activité du
tribunal révolutionnaire, comme à celle du bourreau, il leur envoyait
des victimes sans se demander si elles étaient innocentes ou coupables.
C'est au hasard et non d'après une volonté raisonnée qu'il les
désignait, prenant dans l'énorme tas de dossiers que lui envoyait le
Comité de Sûreté générale ce qui tombait sous sa main, négligeant même
d'établir l'identité des prévenus, si bien qu'il arrivait que ceux
auxquels on ne songeait pas étaient conduits à l'échafaud à la place de
ceux qu'on avait voulu y envoyer.
Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient encore épargnées,
si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dressé contre elles
ne se présentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard,
habitué du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les
jours à l'heure où il était sûr de n'y rencontrer personne et
enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas
le chercher où il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les
sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu'à un fil.
Qu'il fût surpris au moment où il cachait la pièce accusatrice et tout
était perdu. Il suffisait même qu'un jour, il lui fût impossible de se
trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des
deux prisonnières oubliées se présentât au souvenir ou aux yeux de ce
dernier et pour qu'il les traduisît devant le tribunal. C'est là surtout
ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggérait les angoisses qu'il
confiait au P. David, à Valleroy, à Kelner, et qu'ils ressentaient au
même titre que lui.
Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle étaient détenues à la prison du Luxembourg, l'espoir de la
délivrance ne les avait pas un seul jour abandonnées. C'est à Valleroy
qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empressés qu'il
ne cessait de leur prodiguer, à sa sollicitude toujours en éveil, qui
les accompagnait à toutes les heures des longues et monotones journées
de leur captivité. Quoiqu'il affectât de se montrer bienveillant et
humain envers les nombreuses prisonnières placées sous sa surveillance,
c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se
plaisait à adoucir les rigueurs du règlement de la prison. Elles
jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se
compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicitées. Elles
vivaient librement dans la cellule où il les avait réunies. Elles
pouvaient même y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune,
et comme, d'autre part, un lien d'étroite sympathie s'était formé entre
elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y
trouvaient heureuses.
Dès leur première rencontre dans l'étroite chambre elles s'étaient
senties attirées l'une vers l'autre. En dépit de ses préjugés
aristocratiques, la chanoinesse n'avait pas été longue à tomber sous le
charme de tante Isabelle, à lui témoigner un tendre attachement, et
celle-ci à payer en respectueuses et incessantes prévenances la dette
qu'elle avait contractée envers la mère adoptive de Nina. Nina! c'était
elle qui réunissait dans un même sentiment affectueux les deux pauvres
captives; par elle, en parlant d'elle qu'elles se consolaient. Privées
de voir l'enfant, ne sachant de son sort que ce que leur en disait
Valleroy, elles se promettaient une égale joie de la retrouver un jour,
de la reprendre sous leur protection. La chanoinesse allait même plus
loin. Elle rêvait d'une rentrée triomphante au château de Jussac et s'y
voyait à jamais établie entre Nina et tante Isabelle. Ces divers espoirs
fréquemment et longuement caressés apaisaient les tristesses de la
prison, et tante Isabelle déclarait qu'après les cruelles épreuves
qu'elle avait subies, nulle existence ne lui eût semblé plus douce que
celle qu'on menait au Luxembourg, si seulement elle avait été libre d'y
garder Nina à côté d'elle.
Cette vie, d'ailleurs, était presque joyeuse, comparée à celle des
infortunés, détenus dans les autres prisons de Paris. Au Luxembourg, les
prisonniers jouissaient d'une liberté relative. Ils pouvaient se réunir
entre eux, se visiter, et même, avec un peu d'habileté, s'assurer, à un
prix modéré, le droit de recevoir des communications du dehors, à la
condition qu'elles auraient pour unique objet les nouvelles publiques ou
le sort d'êtres chers et aimés. Brusquement, ces faveurs diminuèrent et
finirent par être supprimées par une décision du bureau de la police
générale, qui découvrit ou feignit de découvrir au Luxembourg une
conspiration. Il y eut parmi les prisonniers des arrestations opérées.
Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie le soupçon faux ou fondé
qu'ils avaient encouru. La surveillance, dès ce moment, devint plus
sévère.
Mais, grâce à Valleroy, la chanoinesse et tante Isabelle n'eurent pas
trop à en souffrir. La protection de leur gardien continua à veiller sur
elles, leur évita les mesures vexatoires que d'autres durent supporter,
sans que jamais les traitements dont elles étaient l'objet donnassent
lieu à des protestations. On redoutait Valleroy parce qu'on le savait en
relations avec Fouquier-Tinville, mais on l'aimait parce qu'il avait
maintes fois employé son crédit à améliorer le sort des prisonniers, et
ses protégées bénéficièrent autant de la reconnaissance qu'il méritait
que des craintes qu'il inspirait. Quand Joseph Moulette fut arrêté,
Valleroy partagea un moment l'effroi de Bernard et redouta comme lui
d'être compromis par les dénonciations du citoyen président ou même par
le souvenir de leurs relations en apparence amicales. Il s'attendit
durant tout un jour à être décrété d'arrestation et ne respira que
lorsqu'il apprit que Joseph Moulette s'était laissé emprisonner sans le
désigner comme son complice.
À ce moment, les échos du dehors commençaient à apporter dans la prison
les rumeurs qui s'élevaient à travers Paris et présageaient la fin du
pouvoir exécré de Robespierre. À partir du Ier thermidor, ces rumeurs se
précisèrent. Elles annonçaient l'éclat des rivalités qui, depuis
longtemps, s'étaient élevées entre le parti de Robespierre et la
Convention. On racontait que Robespierre, appuyé sur les sections de
Paris et de la garde nationale, voulait provoquer dans le sein même de
la Convention un mouvement en sa faveur et l'écraser si elle lui
résistait. Mais on disait celle-ci résolue à se défendre, à user de ses
pouvoirs, pour mettre hors la loi quiconque méconnaîtrait son autorité,
celui-là fût-il Robespierre.
Dans ces nouvelles qui se pressaient et enfiévraient Paris, Valleroy
puisait l'espérance de voir finir la captivité des milliers d'innocents
qu'avaient incarcérés les terroristes. Il se croyait au terme de ses
angoisses et goûtait une indicible joie à communiquer à ses protégées
tous les bruits propres à faciliter leur confiance et la sienne.
Maintenant, le matin venu, il attendait avec impatience l'heure qui
devait amener Bernard au Luxembourg. Dès qu'il l'apercevait, il courait
à lui, l'interrogeait, dévorait des yeux les journaux que lui apportait
l'enfant. Puis il se hâtait d'aller répéter à Mme de Jussac et à tante
Isabelle ce qu'il venait d'apprendre.
C'est ainsi que le 8 thermidor, alors qu'entre les autorités rivales,
Robespierre et la Commune d'un côté, et de l'autre, la Convention,
parlant au nom de la loi, la lutte se préparait sans qu'on pût prévoir
encore pour qui se prononcerait Paris, Valleroy se promenait à grands
pas dans la cour du Luxembourg chauffée par le soleil de juillet, qui au
même moment, incendiait les cervelles des Parisiens et ajoutait à leur
exaltation. À tout instant, ses yeux se tournaient vers la grille
d'entrée, exprimaient les anxiétés d'une attente prolongée et
paraissaient interroger un être invisible et mystérieux. Soudain, un
rayon de plaisir éclaira son visage. Mais ce ne fut qu'un éclair qui
s'éteignit presque aussitôt dans un assombrissement soudain de sa
physionomie. Bernard venait vers lui, non avec l'expression de gravité
douce qu'il portait ordinairement sur le visage, mais livide, le regard
effaré, les cheveux en désordre et tout essoufflé par la rapidité de sa
course.
Valleroy pressentit un malheur.
--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
--J'ai que le dossier de tante Isabelle n'est plus dans le carton de
Fouquier-Tinville. Il y était hier avec celui de la chanoinesse; je les
ai vus tous deux. Il n'y en a plus qu'un aujourd'hui.
--On a enlevé l'autre! s'écria Valleroy écrasé par cette nouvelle.
--On l'a enlevé pour l'envoyer au tribunal, sans doute.
--Non, non, c'est impossible! Le ciel ne peut vouloir que tante Isabelle
périsse, alors que nous sommes parvenus à la dérober jusqu'ici au
bourreau et que, demain peut-être, la guillotine sera renversée! C'est
impossible.
Sa voix tremblait; des larmes montaient à ses yeux, coulaient sur ses
traits où se révélait son désespoir, tandis que ses mains s'agitaient
convulsivement.
--Par grâce, Valleroy, supplia Bernard, domine-toi, ou tu vas te perdre.
--Et qu'importe! soupira le pauvre garçon... Pourquoi vivre si tante
Isabelle meurt?
--Pourquoi vivre? Ne suis-je donc plus rien pour l'ami à qui je dois de
n'être pas mort de douleur et de misère? Pourquoi vivre! As-tu oublié
ton devoir? Valleroy n'appartient-il plus à Malincourt?
Et comme dans la cour presque déserte personne ne s'occupait d'eux,
Bernard saisit la main de son ami et la garda dans la sienne,
s'efforçant, par cette étreinte, de le rappeler à lui-même.
--Oui, tu as raison, reprit alors Valleroy, j'ai fait à ton père une
promesse, celle de ne pas t'abandonner. Je dois la tenir, je la
tiendrai. Mais je veux tenter de sauver tante Isabelle.
--La sauver! Comment?
--Je ne sais encore. Mais je trouverai. Dieu m'inspirera.