suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie
contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les
domine encore. Mais s'il allait faiblir...
--Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces
sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.
Et d'un ton presque badin, il ajouta:
--Je m'engage à travailler activement à notre fortune.
Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua
respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait.
Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse;
un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort
à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son
subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir
désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine
qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève
et ne contenait que ces quelques mots:
«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.--Valleroy.»
Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer
le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait
son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à
son coeur ce nouveau déchirement.
CHAPITRE XVIII
BERNARD S'AGITE
Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne
sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le
conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale
avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec
les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les
sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files
formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en
permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à
Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg,
l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les
jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme,
quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses
yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin
jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.
Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura
inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit
accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait
jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de
Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion,
Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse
de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au
public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les
croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le
visage énergique et doux de son ami.
De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin
non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à
la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y
entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard
voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des
innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public
Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi
les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans
un prétendu complot contre la République. Il assista à leur
interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la
liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à
mort tous les trois.
Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le
conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers
la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel
ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les
souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en
arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la
foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait
par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait
aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir
les embrasser ni même leur parler.
Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps
descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse
entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le
Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se
perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient
dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce
radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était
tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu
permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des
hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé,
il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et
réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la
course.
Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard
tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris,
il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours.
Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé
chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant.
Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait
exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il
exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P.
David fut d'un autre avis que lui.
--Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop
le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune
d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il
ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée
peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite
qu'autrefois.
À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard
entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement
se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il
était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du
Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent,
sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant
Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des
Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs
venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats
commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il
suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les
exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine
défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils
montaient sur l'échafaud.
À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait
l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de
sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les
criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs
victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour
leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à
travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant
long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et
ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées
qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles
qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa
précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer
avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg,
Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David
auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions
qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il
savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.
C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy
qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la
porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait.
Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier
Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il
demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là,
soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides
formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en
amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux
blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.
Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés.
Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur
nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée,
répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à
établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y
mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces
causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la
République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.
Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes
douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en
retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de
ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis
s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse.
Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une
feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en
disant:
--Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler
librement dans la prison.
--Suis-moi! dit alors Valleroy.
Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les
prisonniers n'étaient pas encore descendus.
--Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.
--Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.
--Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine?
demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagné. Je suis
assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne.
Traite-moi comme un homme, Valleroy.
--Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.
--En quoi puis-je servir?
Valleroy répondit à cette question en exposant à Bernard ce qu'il
attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait à
être son intermédiaire auprès de Joseph Moulette, à recevoir les
communications de ce dernier et à lui transmettre celles que l'intérêt
de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen président, devenu
secrétaire de Fouquier-Tinville.
--Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en présence du personnage qui
a arrêté mes parents: qui, sans les connaître, les a poursuivis de sa
haine et est cause de leur mort?
--Oui, tu devras te trouver en sa présence, Bernard, et ne rien trahir
des sentiments qu'il t'inspire.
--Sais-tu que c'est une dure tâche que tu m'imposes?
--Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir
que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la
bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses
toi-même. Je feins cependant d'être son ami, son associé, son complice.
Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.
--J'y consens, mais à une condition.
--Laquelle?
--C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous
vengerons.
À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de
Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui
prit les mains et répondit:
--Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de
Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu
arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas
de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter.
Désormais, tu viendras ici tous les matins.
Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se
retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand
mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit
toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes
et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.
--Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.
--Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute;
leur voiture est couverte de poussière et de boue.
Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs
mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu
comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se
découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour.
Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon
enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son
visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses
épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin
apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de
mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise,
lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués
au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si
souvent répété par eux depuis un an.
--Tante Isabelle!
Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où
venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille
de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après
tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait
leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une
inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et
la virent entrer dans la salle du greffe.
--Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.
--Gardons-nous-en bien, répliqua Valleroy. La secousse serait trop
violente pour son coeur et son émotion aussi funeste pour elle que
dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir
que je suis près d'elle. Éloigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message
que je t'ai confié. Demain, tu en sauras plus long sur la tante
Isabelle. Quelque excitée que fût sa curiosité, Bernard se résigna à
obéir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hâte de
s'acquitter des commissions dont l'avait chargé Valleroy. Peu d'instants
après, il était en présence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se fût
rencontré une fois avec lui, l'année précédente, au café des
_Trois-Couronnes_ à Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et
quand on l'introduisit auprès du secrétaire de Fouquier-Tinville, auprès
de ce personnage malfaisant, cause première de ses malheurs, il était
aussi ému, aussi troublé que s'il fût entré dans la cage d'une bête
fauve.
--Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.
--Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprès de
toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public à qui je
dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les
instructions ou les ordres que tu aurais à lui faire parvenir.
--Mais, toi-même, n'as-tu aucune communication à me faire de sa part?
--Une communication très brève. Les choses qui t'intéressent marchent à
souhait.
--Es-tu au courant de ces choses?
--Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.
--Tu sais alors que tu ne dois me répéter ce qu'il te confie que lorsque
nous sommes seuls...
--Je le sais, répondit Bernard.
--Si nos accords étaient découverts, continua Joseph Moulette, notre
tête à tous trois aurait cessé d'être solide sur nos épaules. Maintenant
que te voilà prévenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta présence.
Il s'éloigna, revint presque aussitôt, fit un signe, et Bernard le
suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable où
il n'était aisé d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si
l'on venait comme dénonciateur ou comme espion.
Fouquier-Tinville se tenait debout devant la cheminée sur laquelle un
buste de la liberté, coiffé du bonnet phrygien, étalait ses robustes
appas. Impénétrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur
agité, se dominant pour ne pas trahir ses émotions, s'avançait vers lui.
--Tu as une lettre à me remettre, mon jeune citoyen? demanda
l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend
plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit être longue... Il y a
toute une fournée d'accusés.
Bernard, qui avait tiré de sa poche le pli destiné à l'accusateur
public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses
yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mémoire
rédigé par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et
venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et
en prenant quelques-uns qu'il mettait à part. Quand il en eut formé une
liasse, il alla les enfermer dans un carton placé sur une étagère à côté
de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: _Dossiers
des prévenus à envoyer au tribunal_. Un frisson secoua son corps, car il
venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures
victimes et les pièces accusatrices savamment coordonnées pour justifier
leur condamnation.
Cependant, Fouquier-Tinville avait achevé sa lecture et, par-dessus le
papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant.
Tout à coup, s'adressant à Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref
et impérieux:
--Laisse-nous, citoyen Moulette.
Les yeux de Joseph Moulette exprimèrent la surprise que lui causait cet
ordre. Néanmoins, il mit un servile empressement à obéir. Il se dirigea
vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:
--Il est arrivé hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le
Comité de surveillance a mandés à Paris. Parmi eux se trouve une femme
nommée Isabelle Lebrun. Elle est signalée comme ayant vécu à Coblentz et
à Liège parmi les émigrés. Dès que tu auras reçu les papiers qui la
concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prévenue. Je
te rappelle aussi l'affaire Jussac.
--Bien, citoyen accusateur public, répondit Joseph Moulette, qui s'était
arrêté pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.
Après ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restèrent seuls.
--Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.
--Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, répondit Bernard.
--Professes-tu les mêmes opinions que lui?
--Comme lui, je suis prêt à mourir pour la République et pour la
liberté.
--Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?
--Je suis son exemple.
--Quel âge as-tu?
--Quinze ans, citoyen.
--Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?
--Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la première fois, mon
oncle m'a mandé près de lui. Il m'a fait connaître que, désormais, je
serais chargé de t'apporter les rapports qu'il aurait à te faire
parvenir. Il avait préparé celui-ci à l'avance et me l'a confié pour te
le remettre sans avoir le temps de m'en révéler le contenu.
--Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?
--Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion.
Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne
demain.
--C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer
qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas
être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter
par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu
serais châtié comme un homme.
--Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon
devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et
ferme volonté de ne jamais faillir.
--Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais,
peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les
ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la
conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph
Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?
À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une
indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment
de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que,
s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec
lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se
dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et
d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:
--Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.
Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il
eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant,
des sentiments aussi féroces que les siens.
--Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses
dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des
aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras
ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois
que tu voudras me parler, viens librement par la même porte
qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses
toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au
tribunal.
Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le
carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant
les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se
trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul
dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers
qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les
preuves qu'ils renfermaient.
Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rôle, il dit
avec aplomb:
--Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.
Il salua fièrement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se hâtait de
se rendre à l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir à quelques pas
de là. Joseph Moulette, très humilié de n'avoir pu assister à
l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Dès qu'il vit Bernard,
il courut à lui:
--Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.
Mais Bernard, le prenant de haut, répondit d'un ton pénétré.
--Le citoyen accusateur public m'a fait défense de répéter à qui que ce
soit les propos qu'il m'a tenus. Sûrement, il t'en fera part. Mais c'est
un soin que je suis contraint de lui laisser.
Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que fût son dépit, il parvint à
le dissimuler.
--La défense qui t'est faite est sacrée pour moi comme pour toi, fit-il.
Garde-toi de l'enfreindre.
--Que devrai-je dire de ta part à mon oncle? reprit Bernard.
--Rien, sinon qu'il se hâte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me
réclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fâcheux que ma
bonne volonté fût impuissante. Notre opération serait manquée.
--Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a
réclamé aussi, observa Bernard.
--Oh! celui-là, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en même
temps. C'est un loup affamé, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph
Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.