--Une dénonciation de la Société des jacobins de Compiègne... Complicité

avec des aristocrates et des émigrés... La messe célébrée la nuit dans

son château... Luxe scandaleux... Oh! mais, tout cela est très grave!

Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:

--L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours

elle ira au tribunal et, le lendemain...

Il n'acheva pas; mais portant la main à sa nuque, il eut le geste

tragique d'un bourreau.

Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il

répondit.

--C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.

--Tu t'intéresses à elle?

--Comme on peut s'intéresser à une poule aux oeufs d'or qu'il serait

imprudent de tuer trop vite.

--La citoyenne est riche?

--Très riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son château de

Jussac pour venir se faire prendre à Paris, elle a enterré quelque part,

dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, très grosse somme en

beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoyée à la guillotine, je

voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir où est

caché le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requérir sa

condamnation et de nous débarrasser d'elle. Alors, part à deux!

--Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imaginé. Mais

l'exécution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne,

comment?

--Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.

--Tu as un moyen?

--Notre ci-devant chanoinesse est détenue au Luxembourg. Suppose que je

sois nommé geôlier dans cette prison. Me voilà en relations quotidiennes

avec la citoyenne. Je feins de m'intéresser à elle, de vouloir la

sauver...

--Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un

habile homme. Mais moi, que dois-je faire?

--Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme geôlier au

Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote.

D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme. À la Commune et aux

jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que

jamais je ne tombai dans le modérantisme.

--Il suffira que je me porte garant pour toi, observa fièrement Joseph

Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien à me refuser.

--Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb

de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gardé de la crédulité de

Joseph Moulette, puisque ton crédit est tel que tu le dis, l'opération

peut devenir plus lucrative que je n'espérais. La ci-devant Jussac

possède un château aux environs de Compiègne. Après sa mort, ce château

sera confisqué, mis en vente et nous tâcherons de nous le faire adjuger

à bas prix. Il serait donc à souhaiter que, jusque-là, sous prétexte de

frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les

jacobins de Compiègne n'allassent pas le détériorer.

--Ordre sera donné à la municipalité de cette ville d'y mettre bonne

garde.

Joseph Moulette s'était levé. Soudain, il reprit:

--Mais, j'y songe! Attends-moi là. Fouquier-Tinville est dans son

cabinet. Je vais lui parler de toi, séance tenante, et, si je le trouve

en belle humeur, je lui arrache ta nomination.

Le citoyen président disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du

succès de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger

et en obtenir ce qu'il en espérait: le salut de Mme de Jussac et la

conservation du château. Ces pensées captivaient encore son esprit quand

Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:

--Le citoyen accusateur public va te recevoir.

Sur son invitation, Valleroy entra derrière lui dans le cabinet de

Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pièce, que chauffait un grand

feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis à son

bureau encombré de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs

derrière lui, il tourna la tête, et Valleroy eut quelque peine à

supporter sans en être intimidé le regard qui se posa sur lui. Il

tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont

l'éclat sombre se reflétait sur le visage grêlé, couturé, exprimant à la

fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intérieure,

et pour tout dire, hideux avec son front étroit et blême, à moitié caché

par les cheveux noirs. Mais, à peine arrêtés sur Valleroy, ces yeux

mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le

regarder que Fouquier-Tinville lui parla:

--C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.

--C'est moi, citoyen.

--Tu désires être employé dans la prison du Luxembourg?

--Mon ambition serait comblée si je pouvais l'être.

--Est-ce dans celle-là ou dans une autre que tu veux servir la patrie?

--Dans celle-là, citoyen.

--Pourquoi?

--Parce que je sais que, dans celle-là, les ennemis de la République

ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.

--Et tu espères les déjouer?

--C'est mon principal souci.

--Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le

représentant, tu périrais?

--Je le sais.

--N'as-tu pas été jadis observateur pour le compte de la Commune?

--Elle m'a envoyé à Coblentz en l'an I de l'ère de la liberté pour

surveiller les émigrés, affirma Valleroy avec effronterie.

--Le citoyen Joseph Moulette me répond de toi et cela me suffit. Je vais

donc faire ce que tu me demandes. Dès demain, tu seras geôlier au

Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que

je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout

règne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le

plus souvent, nos agents eux-mêmes pactisent avec nos ennemis. Ta

vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison,

sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et,

fréquemment, tu me rendras compte par écrit de ce que tu auras

découvert.

--Je me conformerai scrupuleusement à tes ordres, citoyen.

--N'oublie pas qu'il y va de ta tête.

Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tête à la disposition de

Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'éloquence et de

l'à-propos, car l'accusateur public reprit:

--Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui

t'ouvrira les portes du Luxembourg.

Il tendait à Valleroy un papier, après l'avoir signé, et d'un geste il

le congédia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses où il

cherchait les éléments des actes d'accusation qu'il dressait en grand

nombre tous les jours.

--Est-ce là ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette à son associé

quand ils furent seuls.

--Tu as réalisé mes désirs.

--Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir

loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probité, je suis

sûr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite,

parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir à tirer

vengeance de toi.

--Ne menace pas, Joseph Moulette, répliqua Valleroy d'un accent

solennel. Je t'ai déjà prouvé que je suis au-dessus du soupçon. Les

gains de nos entreprises doivent être partagés entre nous; et ils le

seront tout aussi bien que si j'en avais signé l'engagement.

Sur cette superbe réponse, que le citoyen président accueillit par un

silence embarrassé, ils se séparèrent, et comme Valleroy descendait

lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se défendre de

penser que souvent rien n'est plus bête qu'un coquin. Il revint en toute

hâte à l'hôtel de Malincourt, et, à peine arrivé, réunissant Bernard et

Kelner, il leur annonça qu'il allait s'éloigner d'eux pendant quelques

semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut à quelle noble

tâche se dévouait son ami, loin de protester, il lui dit:

--Espérons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tenté de

délivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je

regrette seulement que tu ne m'aies pas convié à te seconder.

--Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à

être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec

mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir

voir.

Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.

--N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de

Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il

volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.

--J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était

ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un

assez sûr?

--Ne suis-je pas là? dit Kelner.

--Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la

maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit

prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne

s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La

République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un

a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux

armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il

est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par

nous que par lui.

Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le

matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses

nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant

incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour

recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est

ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte

de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en

maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes

donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des

escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides

grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales

étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et

maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie

de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry,

fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents

promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.

C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur

l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de

Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà

d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le

crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles

portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou

épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres

chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour

avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains,

elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et

du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles

épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits,

pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela,

pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés

un jour à leur bouche exaspérée.

Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur

sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement.

Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le

moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en

retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels

étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la

prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans

charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la

guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal

nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites,

exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient,

d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était

permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se

réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en

préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des

amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses

goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les

journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en

abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations

quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le

mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait

être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait

l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on

disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les

plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité

et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se

passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons.

Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles

aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les

yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt

qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices

où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus

effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été

construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait

une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la

mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours

les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à

cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les

victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le

même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la

même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt

dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé

à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.

En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à

sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui

donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine

incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer,

elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une

lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle

attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa

comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise

contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière,

elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard

pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut

donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle,

sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse,

accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle

n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.

Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin,

comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières,

elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était

accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il

portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même

étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à

la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait

à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut

seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec

l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle

allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le

temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle

et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une

remontrance à la prisonnière.

--Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre

délivrance.

Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la

journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se

tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle,

tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que,

désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.

--Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le

moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.

--Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une

cellule où je serais seule, répondit-elle.

--Ce n'est peut-être pas impossible.

Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de

Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant

le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi,

vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune.

On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un

touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de

gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on

remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des

tristesses du présent.

Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus

la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au

tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient

condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on

s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le

deuil.

Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les

nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs

entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient

pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:

--Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.

Il y avait déjà huit jours qu'il était entré au Luxembourg quand, un

matin, il fut appelé chez le directeur de la prison. Il s'y rendit

aussitôt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du

citoyen président, le directeur, très humble devant lui, les laissa

seuls dans son cabinet.

--Eh bien, où en sommes-nous? demanda le secrétaire de

Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse déliera sa

langue et te confessera l'endroit où elle cache son trésor?

--Je le crois, répondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester

d'impatience. Nous nous exposerions à tout gâter. Elle est défiante, la

vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret.

Elle m'a bien avoué que le trésor, existe, mais elle ne semble pas

encore disposée à dire où elle le détient.

--Il est dommage que Capet, quand il régnait, ait aboli la torture, fit

observer Joseph Moulette. Nous aurions obligé ta chanoinesse à parler.

--Oui, mais nous n'avons plus la torture à notre service!

--Ce qu'elle nous eût donné en quelques minutes, combien te faudra-t-il

de temps pour l'obtenir?

--Six semaines ou deux mois, répliqua Valleroy, peut-être davantage.

Le citoyen président bondit.

--Mais il sera impossible de résister durant si longtemps aux démarches

de la Société des jacobins de Compiègne!

--Elle est donc bien pressée de voir couper le cou à la ci-devant

Jussac?

--Elle affirme que ce grand exemple est nécessaire dans le pays pour en

imposer à l'audace des aristocrates. À deux reprises déjà, le Comité de

surveillance a transmis à Fouquier-Tinville les requêtes des patriotes

de Compiègne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonné de dresser le

dossier.

--Mais alors notre opération est compromise? fit Valleroy d'un accent

d'inquiétude.

--Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec

un sourire hautain et ironique. Mais je tenais à exciter ton zèle, à te

démontrer la nécessité d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me

demande de nouveau le dossier, je serai obligé de le lui remettre et de

trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.

--Tu pourras invoquer les services que rend à la République le frère de

la citoyenne Jussac.

--Le colonel? s'écria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en

est arrivée à Paris durant la dernière décade.

--Il est mort!

--Tué à l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.

--Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment

oublieux de son rôle, avait poussé ce cri avec impétuosité.

--Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph

Moulette.

--Si elle était sauvée, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni

château à vendre, ni trésor à retrouver, partant, plus de gain pour

nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer

comment, en invoquant les services du frère, tu pourras ajourner la mort

de la soeur jusqu'au moment où il ne sera plus utile qu'elle vive.

Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un

soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé

par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui

suggérer.

--La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son

existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux

t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des

aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons

tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte

à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne

néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.

--T'en a-t-il reparlé?

--Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis

un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors... il

a des colères terribles!

--Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué

à la République, à la liberté, à la cause du peuple.

--Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un

complot. Fais comme moi; gagne du temps.

--Je tâcherai... Quand te reverrai-je?

--Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne

manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient

fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet

pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le

prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux

yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres.

Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun

compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de

Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi

d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.

--Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?

--N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?

Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:

--J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est,

comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de

malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à

Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te

voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les

tiens. Est-ce entendu?

--C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne

perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref

délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous

l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances

présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient,

qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?...

--Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?

Fils d'émigré · 第 20 / 30 段