Et prenant l'enfant entre ses fortes mains, après avoir, d'un geste

brusque, ouvert la portière, elle la passait à Rose et mettait ensuite

pied à terre aussi lestement que le lui permettait sa massive carrure.

Mme la chanoinesse de Jussac! s'était écriée Rose; mais, alors, cette

jolie enfant est Mlle Nina d'Aubeterre!

--Vous me connaissez? fit Nina.

--Je vous connais, oui, ma mignonne, pour avoir souvent entendu parler

de vous par votre ami Bernard, et c'est de même aussi que je connais Mme

la chanoinesse.

--Mais, vous, comment vous nomme-t-on? demanda celle-ci.

--On me nomme Rose, Madame, Rose Kelner.

--Eh bien, Rose, hâtez-vous d'aller quérir le citoyen Valleroy, car ce

que j'ai à lui dire ne souffre aucun retard.

La chanoinesse et Nina entrées dans l'hôtel et la lourde porte refermée.

Rose s'empressa d'obéir. Moins de cinq minutes après, Valleroy arrivait,

manifestant de loin la joyeuse surprise que lui causait l'arrivée des

deux visiteuses. En le voyant, Nina s'était précipitée dans ses bras.

Quand il l'eut tendrement embrassée, tout en saluant la chanoinesse, il

interrogea celle-ci.

--D'où venez-vous et où allez-vous? dit-il.

--D'où je viens? répondit-elle. Je viens de Compiègne où, par suite de

l'audace croissante des jacobins du cru, je n'étais plus en sûreté. Où

je vais? Au Comité de Salut public pour réclamer contre les traitements

que je subis là-bas, malgré ma réputation de bonne patriote.

--On vous a maltraitée?

--Maltraitée, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont

venues, à diverses reprises, aux abords du château, proférer des injures

et des menaces, chanter la _Carmagnole_ et le _Ça ira_. D'abord, j'ai

toléré ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles

s'échauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis allée me

plaindre à la municipalité de Compiègne.

--Elle vous devait protection, en effet.

--Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font

deux, et, soit méchanceté, soit impuissance, on ne m'a pas protégée. Dès

lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drôles dont la

malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont

même avisés de mettre le feu à l'une de mes granges? Si j'eusse été

seule, j'aurais livré bataille, et, aidée de mes gens, je me serais

défendue, eussé-je dû voir mon château mis au pillage. Mais la présence

de Nina m'a empêchée de suivre mes instincts belliqueux. J'ai décidé de

me réfugier dans Paris, et, puisque m'y voilà, j'en veux profiter pour

dénoncer les malfaiteurs qui m'ont chassée de ma demeure. Il m'a semblé

que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.

--Justice contre d'intrépides sans-culottes! fit Valleroy.

Détrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.

--Paris est donc une caverne de brigands?

--Dites même d'assassins... Une caverne, oui, Madame. À supposer que

vous trouviez un conventionnel de bonne volonté pour écouter vos

doléances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre

frère est un des plus vaillants serviteurs de la République, on vous

répondra que le colonel de Jussac a été l'ami du traître Dumouriez et

que, sans doute, ils ont conspiré ensemble. Peut-être même serez-vous

soupçonnée d'avoir conspiré avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous

défendre, vous vous exposez à attirer sur vous les foudres du terrible

Comité, sur vous et sur votre frère.

-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy

contrariait les résolutions sans les ébranler.

--Rien: ne pas vous montrer, ne pas agir, vous faire oublier. C'est déjà

un miracle que vous ayez pu rester jusqu'à ce jour dans votre château

sans y rien changer à votre vie. C'était trop beau pour durer et, à

l'improviste, on vous l'a fait comprendre. Maintenant, moins vous ferez

parler de vous, mieux cela vaudra.

--Mais, pendant que je m'appliquerai à garder le silence,

qu'adviendra-t-il du château de Jussac? Sera-t-il mis à sac, ou démoli,

ou incendié?

--Nul ne peut le dire et tout est à craindre.

--Et vous croyez que je me résignerai à voir MM. les jacobins de

Compiègne consommer leur attentat sur les pierres innocentes de Jussac?

s'écria la chanoinesse avec impétuosité. Cela est impossible, citoyen

Valleroy. Je me dois, je dois à mon frère, au nom que nous portons tous

deux, de ne renoncer à la lutte qu'après avoir épuisé les moyens de

défense et de salut. Quoi que vous en disiez, j'irai s'il le faut

jusqu'à Robespierre en demandant justice et sûreté. Si je ne réussis pas

à les obtenir, je retournerai à Compiègne, et là, à l'exemple d'une de

mes aïeules, Yolande-Athénaïs de Jussac, qui soutint un siège contre les

Anglais, j'en soutiendrai un contre les jacobins; je me défendrai par le

fer et par le feu, et, plutôt que de me rendre, je m'ensevelirai sous

les ruines de mon château.

La vaillante femme debout, le bras tendu, l'air impérieux, semblait

chercher une épée pour engager le combat. Et tant de mâle résolution

éclatait sur son visage empourpré que Valleroy n'osa tenter de la

dissuader de son dessein, ni lui démontrer que son héroïsme n'aurait

d'autre effet que de la marquer irréparablement pour l'échafaud.

--Mais, Nina, qu'en ferez-vous? se contenta-t-il de demander, en

désignant l'enfant qui, durant cette scène, était restée silencieuse,

collée aux jupes de Rose Kelner.

--Nina, je vous la laisserai, répondit Mme de Jussac. Je vais même vous

la laisser dès maintenant. Je ne dois pas l'associer aux aventures où je

m'engage. Si j'en sors saine et sauve, je viendrai vous la redemander et

elle continuera à vivre auprès de moi. Sinon, et comme il faut tout

prévoir, vous trouverez dans ce pli, en billets de la banque

d'Angleterre, de quoi assurer son avenir.

Et elle tendait à Valleroy une large enveloppe scellée à ses armes,

qu'il prit en tremblant, tant il était ému par la sollicitude et la

générosité que la chanoinesse prodiguait à Nina.

--La petite vous a-t-elle remerciée? interrogea-t-il, ne sachant que

dire.

--Elle sait combien je l'aime, et sa reconnaissance s'est manifestée par

un redoublement de caresses. À son âge, je ne puis rien lui demander de

plus. Plus tard, que je vieillisse près d'elle ou que je ne sois plus

pour elle qu'un souvenir, c'est vous, Valleroy, qui lui apprendrez à

bénir mon nom.

En prononçant ces mots, sa voix virile et dure s'était attendrie. Elle

se baissa pour embrasser l'enfant qui se suspendit à son cou en disant

d'un accent d'effroi:

--Est-ce que vous me quittez, bonne amie?

--Non, certes, se hâta de répondre la chanoinesse. Je sortirai tout à

l'heure, mais, je reviendrai. En attendant, tu joueras avec ton ami

Bernard. Où est-il, Bernard? ajouta-t-elle en s'adressant à Valleroy.

Celui-ci fit un signe à Rose qui s'éloigna aussitôt. Alors il se

rapprocha de la chanoinesse, et, après s'être assuré que Nina ne pouvait

l'entendre, il dit:

--Madame, par pitié, réfléchissez avant de donner suite à vos projets.

Vous avez parlé d'aller trouver Robespierre. Autant vous jeter dans la

gueule du loup!

--Je me suis toujours montrée bonne patriote, répliqua Mme de Jussac, et

j'ai le droit de vivre libre dans ma maison. Qu'on m'y protège ou je m'y

défendrai contre ceux qui viennent en troubler la paix. C'est tout ce

que je veux dire à Robespierre. Il doit m'écouter et m'écoutera quand je

lui rappellerai que mon frère a versé son sang pour la République.

--Robespierre est jacobin, Madame, et auprès de lui la voix des jacobins

de Compiègne sera plus puissante et plus écoutée que la vôtre.

--Tant pis pour lui, alors, reprit l'intraitable chanoinesse. Quant à

moi, tant qu'il me restera un souffle, je réclamerai la liberté

d'exercer tous mes droits.

L'entretien fut interrompu. Rose revenait et ramenait Bernard qu'elle

était allée chercher dans la cellule du P. David. Nina, en l'apercevant,

courut à lui, le rire aux lèvres, et ils s'embrassèrent avec effusion.

--Petite Nina, je ne m'attendais guère à te voir aujourd'hui, disait

Bernard à travers les baisers.

--Moi, je savais que je te verrais. Quand, ce matin, nous sommes montées

en voiture avec bonne amie, elle m'a dit que c'était pour venir te

retrouver.

Laissant un moment sa petite camarade, Bernard alla saluer gravement la

chanoinesse. D'un brusque mouvement, elle l'attira sur son coeur, en

témoignage du plaisir qu'elle avait à le revoir. Mais lorsqu'après un

échange de tendres propos, il voulut s'informer des motifs de ce voyage

impromptu, ce fut Valleroy qui répondit:

--Tu les connaîtras plus tard, mon garçon, dit-il. À cette heure, je

dois te demander d'emmener Nina dans le jardin et de jouer avec elle

jusqu'à ce que j'aille vous rejoindre.

Bernard le regarda, comprenant qu'il y avait du nouveau. Mais il se

garda d'interroger, et, sans mot dire, il entraîna sa petite amie qui le

suivit toute joyeuse.

--Maintenant, je peux partir sans faire verser des larmes, observa la

chanoinesse. À bientôt, je l'espère, Valleroy. Au revoir, ma bonne Rose.

Elle se dirigeait vers la porte. Alors seulement Valleroy vit la vieille

berline qui stationnait dans la rue.

--Vous êtes venue de Compiègne dans cet équipage? s'écria-t-il. Et on ne

vous a pas arrêtée en route?

--Au contraire, on m'a arrêtée plusieurs fois. Mais il m'a suffi de

montrer mes passeports pour circuler librement. À l'entrée de Paris, on

me les a redemandés, on les a visés... J'ai bien aperçu des gens de

méchante mine qui se retournaient pour nous voir. Mais, en somme, je

suis arrivée ici sans encombre.

--C'est extraordinaire, Madame, et providentiel le hasard qui vous a

protégée! Se promener dans une voiture pareille est le plus souvent un

crime. C'est déjà grave qu'elle ait stationné devant le ci-devant hôtel

de Malincourt, et si cela se renouvelait, il y aurait de quoi nous

compromettre tous.

--Je ne peux cependant aller à pied dans Paris.

--Prenez un fiacre, alors; ce sera plus prudent.

--Pauvre Paris, comme ils me l'ont changé...

--Oui, la guillotine en permanence et tout luxe proscrit! C'est ce

qu'ils appellent le règne de la liberté.

La chanoinesse remonta dans sa voiture, et, à son départ comme à son

arrivée, le fracas des roues et des chevaux sur le sol parut ébranler

les maisons de la rue ordinairement silencieuse. Quand il eut perdu de

vue l'équipage, Valleroy ferma la porte, et, très triste, dominé par de

sinistres pressentiments, il revint vers Rose.

--Nous voilà avec un enfant de plus, Rose, dit-il. Il faudra maintenant

que vous teniez lieu de mère à cette fillette; je crains bien que la

chanoinesse ne puisse de si tôt venir la chercher.

--Je l'aimerai comme j'aime Bernard, répondit la brave femme, et elle

trouvera en mon mari comme en vous un protecteur qui ne cessera de

veiller sur elle.

Dans la soirée du même jour, Valleroy, laissant les enfants à la garde

du ménage Kelner, sortit pour se rendre au club des jacobins où le rôle

qu'il s'était donné l'obligeait à se montrer assidu. En ce temps-là,

pour être classé parmi les bons citoyens, pour rester à l'abri des

soupçons et des dénonciations, il ne suffisait pas de manifester une

fois des sentiments civiques. Il fallait les manifester souvent, par les

actes, par le langage, par une exemplaire assiduité aux réunions

populaires, par les applaudissements accordés aux orateurs les plus

exaltés.

Valleroy, résolu à écarter de Bernard et de lui-même la foudre toujours

grondante, ne négligeait rien pour tromper sur ses véritables sentiments

la clique tumultueuse et malfaisante au milieu de laquelle il était

obligé de vivre. C'est donc par prudence et sur le conseil de Kelner

qu'il s'était affilié à la Société des jacobins. Fondée au commencement

de la Révolution, cette société comptait dans son sein les terroristes

les plus ardents, et le plus redoutable de tous, Robespierre. Par la

création de Sociétés similaires, émanées d'elle, qui correspondaient

avec elle, sollicitaient ses ordres et les exécutaient, elle avait

étendu son action sur tout le territoire de la République. Si forte

était son organisation, si puissante son influence, que tout tremblait

au simple énoncé de son nom et qu'elle dictait sa volonté à la

Convention, à la Commune et même au Comité de Salut public qui seul, à

cette heure, constituait le gouvernement de la France. Elle tenait ses

réunions dans la chapelle d'un ancien couvent de Dominicains ou

Jacobins, située sur l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré.

Là, chaque soir, devant une foule passionnée, docile à la voix de

quelques fanatiques qui menaient tout le reste comme un troupeau, des

orateurs se faisaient entendre. Des conventionnels, revenant d'une

tournée de province ou d'une inspection aux armées, y rendaient compte

de leur mission. Des publicistes y examinaient, soit pour les critiquer,

soit pour les approuver, les décrets de la Convention. De cette tribune

retentissante tombaient tour à tour des accusations contre les hommes

publics, des propositions de lois que le vote des sociétaires imposait

au pouvoir, des protestations ardentes en faveur de la Révolution. En un

mot, la Société des jacobins était une puissance dans l'État, avec

laquelle toutes les autres devaient compter.

Lorsque, ce soir-là, Valleroy entra dans la salle des séances, un

orateur occupait la tribune. Si pressés étaient les auditeurs, que,

obligé de rester aux derniers rangs de cette foule compacte, Valleroy

d'abord ne le vit pas. Il se contenta donc d'écouter. Mais, soudain, il

tressaillit. Cette voix aiguë, qui montait vers les voûtes de la vieille

chapelle et remplaçait les chants religieux, il la connaissait, et ces

accents évoquaient dans sa mémoire les douloureux souvenirs d'un passé

déjà lointain.

--Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des

tyrans et des aristocrates, et j'ai voué une haine éternelle au vil

Cobourg par qui je fus emprisonné. Je voulais déjouer les complots

liberticides et je m'étais rendu à Coblentz, dans la citadelle même de

l'émigration scélérate pour surveiller ses menées. Par un vote

patriotique, la Société des jacobins d'Épinal m'avait confié cette

périlleuse mission, et je l'avais acceptée à l'image de ces vieux

Romains qui brûlaient de mourir pour la liberté.

--Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.

En jouant du coude à travers la foule, il put s'approcher assez de la

tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'était bien Joseph

Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transformé, une

expression tragique dans le regard.

--Dénoncé, arrêté, jeté au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y

suis resté durant une année, séparé du monde, chargé de chaînes. Voyez,

citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai

pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz, à l'exécration de

l'univers et de la postérité!

Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit

Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante

ovation. Valleroy restait anxieux.

Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, éviter Joseph Moulette?

Valait-il mieux aller à lui, feindre d'être heureux de le revoir,

s'exposer à encourir ses reproches et les conséquences d'une colère qui

serait terrible, si le citoyen président connaissait les circonstances

de son arrestation?

Valleroy hésitait. Mais il était homme de décision et n'hésita pas

longtemps. Il se décida pour le parti le plus énergique, quelque

périlleux qu'il fût. Justement, Joseph Moulette, poussé par la foule,

venait de son côté. Il l'attendit au passage et le salua.

--Je suis heureux de te revoir, citoyen président, et d'attester dans

cette assemblée de patriotes la vérité de ton récit.

--Valleroy! s'écria Joseph Moulette.

Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'élança,

le traînant derrière lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.

--Citoyens, reprit-il, voici un témoin de mes souffrances et de mes

malheurs. Interrogez-le et que la foudre m'écrase si j'ai menti!

--Le citoyen Joseph Moulette a dit la vérité, dit d'une voix forte

Valleroy, debout sur les degrés de la tribune. Il a été victime de son

civisme et d'un infâme guet-apens, et moi-même, après avoir tenté en

vain de le délivrer, je n'ai pu me dérober que par la fuite au même sort

que lui.

Des acclamations nouvelles saluèrent ce langage. Un orateur proposa de

déclarer que les citoyens Moulette et Valleroy avaient bien mérité de la

patrie.

--Qu'ils se réjouissent, ajouta-t-il. Ils seront vengés. Avant peu

l'armée du Rhin marchera sur Coblentz, et ce boulevard de la tyrannie

tombera au pouvoir de la République. Alors, justice sera faite.

La proposition fut votée d'enthousiasme, et, quelques instants après,

les deux amis quittaient la salle, enivrés de leur triomphe. Une fois

dans la rue, Moulette prit le bras de Valleroy.

--Je t'avais promis, dit-il, de n'oublier jamais ce que tu avais fait

pour moi. Estimes-tu que j'ai tenu parole?

--Tu ne me devais rien, citoyen président. Ma conduite à Coblentz a été

conforme aux sentiments fraternels que tu m'avais inspirés.

--Oui, j'ai su que tu t'es efforcé, au prix des plus grands périls,

d'obtenir ma mise en liberté.

--Tu le sais! répéta Valleroy abasourdi.

--Mes geôliers eux-mêmes ont rendu témoignage à ton dévouement

républicain. S'il n'a pas porté les fruits que tu en attendais, tu n'en

mérites pas moins ma gratitude. Aussi, n'hésite pas, si je peux quelque

chose pour toi, à me le demander. Mais, d'abord, parle-moi de toi, de ta

condition. J'ai vu avec joie que tu t'étais affilié aux jacobins.

--Peut-on être bon patriote sans cela?

--Exerces-tu un métier? Es-tu content?

--Tout en me consacrant à mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur

de biens nationaux et, pour commencer mes opérations, j'ai acquis

l'hôtel du ci-devant comte de Malincourt.

--Malincourt! Celui que j'avais arrêté?

--Lui-même. La justice du peuple t'a donné raison, Moulette. Elle a

condamné le ci-devant et sa femme et les a envoyés à la lunette.

--Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Périssent les

traîtres et les aristocrates!

Résolu à tenir son rôle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il

continua à régler son pas sur celui du citoyen président, et, comme ils

arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pensée de

débarrasser la société du malfaisant personnage, en le jetant à l'eau.

Puis il se dit qu'il aurait peut-être besoin de lui et il écarta

l'homicide obsession qui le poursuivait.

--Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.

--Je suis employé dans les bureaux de l'accusateur public,

Fouquier-Tinville. À mon retour de captivité, je suis allé le voir. Il a

compris, me jugeant à ma valeur, quels services il pouvait attendre de

moi. Il m'a proposé un poste de confiance auprès de lui, et, ma foi,

jaloux de servir la République une et indivisible, j'ai renoncé à

retourner à Épinal. Je suis chargé des enquêtes que nécessitent les

dénonciations contre les suspects.

--Un bon métier, sans doute, remarqua Valleroy.

--Oui, excellent, répondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin

de faire étalage de son crédit et de son influence. Les aristocrates

prévenus d'émigration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de

quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient

pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'être sensible à

leurs séductions et c'est tout bénéfice. Il y a aussi les visites

domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des

objets précieux sur lesquels on fait main basse.

Le drôle souriait complaisamment.

--Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.

--Ça commence, mais ça ne fait que commencer.

--On pourrait peut-être violenter la fortune, et si deux hommes comme

toi et moi s'alliaient secrètement, résolus à marcher d'accord, il y

aurait plus d'un bon coup à faire.

Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira

tant de confiance qu'il s'écria, en tendant la main:

--Tope là, et soyons unis.

--Compris et entendu. C'est entre nous à la vie et à la mort.

Ils se séparèrent en se promettant de se revoir désormais tous les

jours.

--C'est dur de feindre d'être l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en

regagnant sa demeure, à travers les rues désertes et obscures. Mais il

n'était pas d'autre moyen de se mettre à l'abri de sa méchanceté.

Le lendemain, dès le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner

lui remit une lettre qu'avait apportée, quelques instants avant un

inconnu. Cette lettre, signée Sophie de Jussac, était datée de la prison

du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conçues:

«Ainsi que je vous en avais prévenu, écrivait la chanoinesse, je me suis

présentée hier dans les bureaux du Comité de Salut public, qui m'ont

renvoyée au Comité de sûreté générale. Là, quand j'ai commencé à

formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dénonciation en

règle, signée contre moi par ces coquins de Compiègne et qui m'avait

devancée à Paris. Je suis accusée de complicité avec les ennemis de la

République, de relations avec les émigrés et de résistance aux décrets

de la Convention. On m'a arrêtée séance tenante et conduite à la prison

du Luxembourg, où je suis incarcérée. Un homme sûr se charge de vous

faire parvenir cet avis.»

--Pauvre femme! murmura Valleroy. La voilà victime de sa présomption et

de sa confiance dans la justice des scélérats!

Et, songeant tout-à-coup à Joseph Moulette, il ajouta mentalement:

--Je ne peux abandonner à son sort la chère créature, et il faut que ce

drôle m'aide à la sauver.

CHAPITRE XVII

CHEZ LES LOUPS

Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville étaient situés dans

les bâtiments du Palais de justice, entre la salle où le tribunal

révolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie

destinée à recevoir les prévenus, au moment où commençait leur procès.

Cette prison et cette salle pouvaient être considérées comme les deux

étapes qui les séparaient de l'échafaud.

Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de

la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette.

À l'extrémité d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente déjà

remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout âge.

C'étaient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en

faveur de parents incarcérés, la pitié du magistrat qu'avait investi de

pouvoirs souverains un décret de la Convention, et dont le peuple de

Paris ne prononçait le nom qu'avec terreur.

Au milieu de ces solliciteurs éplorés qui risquaient eux-mêmes leur vie

en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage

exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer à

la guillotine un époux, un père, un frère, un fils, Valleroy, ne sachant

à qui s'adresser, resta un moment décontenancé. Enfin, ayant interrogé

un des sectionnaires préposés à la garde de la salle, il parvint à faire

avertir de sa présence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitôt, et,

apparaissant sur le seuil de la pièce où il se tenait, il appela d'un

geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.

--Je te sais gré, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard à tenir

ta promesse et d'être venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je

pour toi? As-tu un service à me demander ou une affaire à me proposer?

--C'est d'une affaire qu'il s'agit, répondit résolument Valleroy.

--Parle alors, je t'écoute avec l'attention que je dois à mon associé.

--On a arrêté hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua

Valleroy. Elle est prévenue d'avoir conspiré contre la République.

--La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai

vu déjà ce nom quelque part.

Tout en parlant, il s'était assis devant une table couverte de papiers,

et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.

--Que cherches-tu? demanda Valleroy.

--Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement,

voilà le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait passé par

les mains.

Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:

Fils d'émigré · 第 19 / 30 段