réussir? fit Valleroy.
--C'est qu'elle aura pour résultat d'exciter les alarmes et les soupçons
de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accroître les mesures de
surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les
prisons, aux barrières... Si l'on découvre que Dumouriez voulait
s'emparer du pouvoir, songeait à marcher sur la capitale, y avait des
complices, c'en est fait de nos projets... Dans quelques heures, ces
graves nouvelles seront communiquées à la Convention. Nul ne peut
prévoir l'effet qu'elles y produiront.
--Alors la famille royale ne pourrait être délivrée? demanda Bernard
anxieusement.
--Pas cette fois, hélas! Comment pourrait-elle l'être si l'on change ses
gardiens, si l'on éloigne ceux dont nous avions acquis le concours, si
les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait â recommencer, à
supposer qu'on nous en laissât la faculté et qu'un de nos complices
prenant peur n'allât pas nous dénoncer... Et Guilleragues qui ne sait
rien... ajouta M. de Morfontaine.
--Voulez-vous que j'aille à Gennevilliers? demanda Valleroy.
--Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez même
pas à passer la barrière, surtout en plein jour... D'ailleurs, c'est moi
que ce soin regarde. À la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de
Paris, coûte que coûte...
Bernard et Valleroy, obligés de rentrer à l'hôtel de Malincourt, où
Kelner les attendait, quittèrent M. de Morfontaine en lui promettant de
le revoir dans la journée. Mais, lorsqu'au cours de l'après-midi, ils
revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il
était fermé et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant à Grignan, que
son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il
ne pouvait songer à le rejoindre. Ils se dirigèrent alors du côté des
Tuileries et des bâtiments où siégeait la Convention. Déjà, les
nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commençaient à être connues
et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues
où se formaient des groupes bruyants et agités. On y discutait avec
fièvre les événements. Les visages étaient consternés et des menaces
tombaient des lèvres contractées par la colère. De bouche en bouche se
colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets
annonçaient la grande trahison du général Dumouriez. Des bandes avinées
de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant:
«Mort aux traîtres! À la lanterne, les aristocrates!» Aux portes de la
Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes
parts se répandait le bruit que les Comités allaient proposer des
mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui
avaient été édictées déjà. Bientôt les attroupements devinrent si
compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'était pas prudent de rester
dehors, voulut retourner à l'hôtel, malgré les prières de Bernard que
passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et,
jusqu'au soir, y restèrent enfermés. Ces heures furent longues. Bernard
les passa auprès du P. David, dans la pauvre et paisible cellule où
vivait caché le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les
retentissantes rumeurs du dehors. À la nuit, Valleroy sortit seul pour
aller aux nouvelles et tâcher de retrouver Grignan. Jusqu'à une heure
avancée de la soirée, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de
Rose. Alors, écrasé par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au
lit en exigeant de Kelner la promesse de le réveiller au retour de
Valleroy. Mais on ne le réveilla pas, et ce ne fut que le lendemain
matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.
Au Temple, dans la soirée de la veille, au moment où la reine et Madame
Élisabeth songeaient à se préparer pour la fuite, étaient arrivés
brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procédé à
des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et
découvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains à cacheter,
d'autres preuves encore des complicités que la reine était parvenue à
nouer avec le dehors. Une enquête ouverte sur-le-champ pour découvrir
les complices était restée sans résultat. Mais les gardiens des
prisonniers avaient été changés sur-le-champ, et Grignan, son service
expiré, s'était vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir échanger
un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redouté M. de
Morfontaine, tout était à recommencer.
Ces nouvelles accablèrent Bernard. S'exaltant à la pensée qu'il
contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans
défaillance les émotions de son long voyage et de son arrivée à Paris.
Sa douleur filiale même n'avait pas ébranlé son énergie. Il avait
supporté, sans en être écrasé, l'horrible événement qui le faisait
orphelin. Mais l'échec de la tentative dans laquelle il s'était jeté
avec l'ardeur et la confiance de son âge ravivait sa douleur. Son
courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'épreuves successives, il
tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creusé par
l'implacable réalité.
Ce fut comme un ébranlement de ses facultés, comme un choc violent sous
lequel chancela sa nature, en train de se former, en même temps qu'il se
prenait à douter de la justice divine qui favorisait les méchants et
leurs desseins. Que ses parents fussent morts à l'heure même où il
venait les retrouver, que le complot ourdi pour délivrer la reine eût
échoué au moment de réussir, que de vaillants gentilshommes tels que MM.
de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dévoués
jusqu'à jouer leur vie, c'est là ce que sa raison se refusait à admettre
et ce qui dépassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui.
Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur,
naissaient d'inguérissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois
séparée de lui, ajoutait à sa tristesse, et, l'imagination surexcitée
par le spectacle de Paris livré aux émeutes, il subissait maintenant les
premières atteintes de cette Terreur à laquelle il avait d'abord échappé
et qui déjà régnait de toutes parts.
Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.
Puis, une nuit, son sommeil fut troublé par le délire et la fièvre. Il
eut d'affreuses visions qui lui arrachèrent des cris et des plaintes.
Valleroy accourut à son appel, et sur ce visage d'enfant, pâle,
décomposé, baigné d'une sueur glacée, il crut voir passer la mort. Il
alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptômes
d'une affection cérébrale qui échappait à sa rudimentaire science
médicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un médecin.
C'était grave, en ce temps, d'introduire un étranger chez soi. Dans tout
inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dénonciateur. Il fallut
cependant se résoudre à suivre le conseil du P. David. Heureusement,
lui-même désigna un praticien habitant le quartier, très brave homme
auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mandé, vint, examina Bernard
et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succèdent souvent aux
commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour
lesquelles il n'est guère de remèdes si ce n'est ceux que porte en soi
le malade quand il possède un tempérament vigoureux, une santé robuste.
Le lendemain, le mal éclatait avec violence. Pendant trois semaines,
Bernard resta littéralement entre la vie et la mort, et quand, à force
de soins, de dévouement, de sollicitude, il fut enfin sauvé, le médecin
déclara que longtemps encore il demeurerait faible, délicat et débile.
Oh! le printemps et l'été de 1793! Cette époque n'eût-elle pas été
rendue inoubliable par les événements qu'elle vit se dérouler, que
Valleroy, pour lequel, à cette heure, il n'en était pas de plus
important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir.
Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en était fait de
son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dévouaient comme
lui, le surprirent accablé par le désespoir! Que de fois le P. David dut
le consoler et le réconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence
se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie
elle-même. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et
chaque jour quelque progrès nouveau dans l'état de l'enfant.
Quand il put se lever pour la première fois, ses amis constatèrent qu'il
avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres élancés et
frêles, il ressemblait à un long roseau. Sa physionomie s'était
assombrie, et sur son visage sillonné de rides que devait effacer la
guérison, la douleur semblait s'être à jamais imprimée. Par bonheur, ces
ravages accidentels n'étaient qu'à la surface. La maladie vaincue,
l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mémoire, un moment
affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les
événements dont le choc l'avait brisé. Mais il se les rappelait sans en
souffrir au même degré qu'autrefois.
Au cours de sa convalescence, un soir d'été où, étendu sur une chaise
longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout à
coup à en parler, de ces événements funestes, déjà vieux de plus de
trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:
--Je ne les oublierai jamais, répondit Bernard. Mais je m'engage à n'y
plus revenir à la condition que tu me feras connaître ceux qui les ont
suivis.
--Je ne te comprends pas, mon Bernard.
--Alors, je vais t'interroger.
Valleroy écoutait anxieux, ne devinant que trop quelles questions
allaient lui être posées et se demandant comment il devait y répondre.
--Interroge, fit-il enfin.
--Nous continuons à habiter l'hôtel de Malincourt, reprit Bernard. Au
moment où je suis tombé malade, il allait être vendu Ne l'a-t-il pas
été? Et s'il l'a été, comment se fait-il que nous y soyons encore?
--Il l'a été, dit Valleroy. Mais Kelner et moi, nous l'avons acheté afin
de vous le conserver, à ton frère et à toi-même. Il t'appartient donc
toujours. Pour ne pas éveiller de soupçons, nous l'avons mis en
location. Mais comme nous ne voulons pas de locataires, nous avons
écarté, sous divers prétextes, ceux qui se sont présentés.
--Et tu crois, qu'à force de les écarter, vous ne vous attirerez pas des
plaintes et des remontrances de la part de la section?
--Nous l'espérons. Au surplus, nous comptons des amis parmi les
officiers municipaux.
--Parmi les jacobins?
--Nous avons braillé et vociféré avec eux.
--Oh! Valleroy, jacobin, toi, mon ami!
--Il le fallait bien pour nous éviter les perquisitions et les avanies
auxquelles sont exposés les suspects.
--Alors nous pouvons être tranquilles de ce côté?
--Je le crois, et Kelner le croit aussi.
--Tu parlais de mon frère. Pendant ma maladie, n'est-il arrivé aucune
nouvelle de lui?
--Aucune. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous en recevoir? Il ne sait
pas plus où nous sommes que nous ne savons où il est.
--C'est vrai! soupira Bernard. Mon pauvre frère, quand le
reverrai-je?... Et Nina, fit-il tout à coup, a-t-elle su que j'étais
malade?
--Une occasion s'est offerte de prévenir Mlle de Jussac. À deux
reprises, elle s'est informée de ta santé, en me disant que Nina
s'associait comme elle à mes angoisses.
--J'écrirai bientôt à Nina, répliqua Bernard.
Et comme il restait silencieux.
--Est-ce là tout ce que tu voulais me demander? interrogea Valleroy.
--Je voulais te demander aussi où est la reine?
--Plus tard, mon enfant, plus tard, s'écria Valleroy. Tu te fatigues et
le médecin a recommandé...
--Je veux savoir ce qu'est devenue la reine... Je le veux...
--Elle est toujours au Temple...
--Nos amis ont donc renoncé à la sauver?
--Ils ont dû y renoncer par sa volonté.
--Elle a refusé de les suivre!... Parle, Valleroy, parle donc!
--Je pense qu'il eût été mieux à toi de ne pas m'interroger, Bernard, et
qu'il serait sage à moi de me taire. Mais tes questions ont un tel
accent d'exigence... Et puis, ce que je te cacherais aujourd'hui, tu
l'apprendrais demain. Autant donc te le dire, puisqu'aussi bien te voilà
redevenu fort. La reine est toujours au Temple, mais pas pour longtemps,
je le crains. On prépare son procès et il est question de la transférer
à la Conciergerie.
--Ainsi, on n'aura pu la sauver! murmura Bernard.
--On aurait pu si elle avait voulu. Grignan malgré l'avortement de sa
première tentative, ne s'était pas découragé. Avec MM. de Guilleragues
et de Morfontaine, il avait combiné un nouveau plan d'évasion.
Seulement, cette fois, il n'était plus possible de faire partir les
enfants en même temps que leur mère. Celle-ci serait partie en avant...
Mais elle a refusé.
--Il fallait s'y attendre. Une mère n'abandonne pas ses enfants.
--La reine n'a voulu abandonner ni les siens, ni Madame Élisabeth. Le
jour où Grignan parvint à s'introduire auprès d'elle--c'était le 2
juillet,--il la trouva en proie au plus affreux désespoir. Le matin
même, on lui avait enlevé son fils. C'est alors qu'elle déclara que tout
projet de fuite devait être abandonné...
--Et nos amis, que sont-ils devenus? demanda encore Bernard.
Cette fois, Valleroy baissa la tête sans répondre.
--On les a arrêtés? s'écria l'enfant en se soulevant.
--Un misérable, qui s'était fait leur complice, les a trahis et
dénoncés.
--On les a arrêtés tous les trois?
--Tous les trois.
--Et où sont-ils, ces pauvres gens?
--Là où vont les martyrs et les saints.
--Morts! Ils sont morts!
--Exécutés il y a huit jours.
Bernard retomba sur sa chaise, stupéfait et comme anéanti. Des larmes
obscurcirent son regard. Mais, en même temps qu'il pleurait, il priait
pour les deux gentilshommes et pour le modeste plébéien qu'un même
dévouement à la reine captive avait conduit au même supplice.
La douloureuse et nouvelle émotion qu'il venait de ressentir n'entrava
pas cependant sa guérison. À la fin de l'été, il était complètement
rétabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au
cours de laquelle il avait été si souvent près de périr. Dès ce moment,
commença pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner
étaient appelés chaque jour au dehors, non seulement par la nécessité
d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation où
ils étaient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans
les réunions populaires, aux solennités légales. Comme le disait
Valleroy, pour ne pas être dévoré par les loups, il fallait hurler avec
eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'étaler ses
sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose
et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonné de
l'hôtel de Malincourt ou le cloître désert du couvent des Bénédictins,
d'autre distraction que l'étude à laquelle il s'astreignait sous la
direction du moine.
Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terrorisé, ils
passaient cependant. Malheureusement, le temps s'écoulait sans que se
montrât au ciel un seul coin bleu. Ni l'été, ni l'automne de 1793 ne
virent la fin des tragiques péripéties commencées au mois de janvier, et
l'hiver de 1794 arriva.
Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les fléaux s'y soient donné
rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule à
travers la France. L'année précédente, le roi a péri le premier,
condamné à mort par la Convention. Après lui, trois aristocrates et un
obscur soldat sont envoyés à l'échafaud. Le 14 octobre seulement, on y
conduit la reine. Mais déjà, d'innombrables victimes en ont rougi le
chemin. Madame Élisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a
été remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal chargé désormais
de son éducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isolée,
séparée de son frère.
Partout, la guillotine est dressée. À Paris, elle fonctionne sur la
place de la Révolution. Il ne s'écoule pas de jour où le tribunal
révolutionnaire ne lui envoie des condamnés. L'accusateur public
Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des
Comités, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des
malheureux dont les prisons sont remplies. Émigrés, conspirateurs,
gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout âge et de toute
condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gré de son caprice et
de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal
révolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois,
c'est à son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grâce à un hasard ou à
une erreur.
Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui
passent par les mains. Ses victimes sont tour à tour inconnues ou
illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme
Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis pêle-mêle,
des prêtres, des conventionnels, des religieuses, des généraux, des
duchesses, des paysans, André Chénier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera
Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuplées
d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin à son
réveil, qu'il ne sera pas guillotiné le soir, tant les sentences
arrivent imprévues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent
chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers
désignés pour cette fournée. Ceux-ci quittent le groupe où ils se
tenaient, embrassent leurs compagnons, échangent avec ceux qu'ils aiment
de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on
accoutumé à l'idée de la mort. Elle n'épouvante plus. Les femmes mêmes
vont à elle comme à une amie. C'est par exception que fait défaut le
courage de mourir.
Ce qui se passe dans les provinces est à l'image de ce qui se passe à
Paris. Partout, dans les départements, la Convention a envoyé des
commissaires armés de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils
répandent la terreur. Arrivés à leur poste, ils reçoivent les
dénonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, décernés contre
quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la
guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite à leur gré, ils
inventent d'autres procédés homicides. À Lyon, Fouché procède par
fusillades; Carrier, à Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne,
en Vendée, partout où la République rencontre des résistances, c'est de
la mort qu'elle use et toujours de la mort.
En même temps que la Terreur, règne une effroyable misère. À Paris,
durant l'hiver de 1794, les denrées n'arrivent plus, et on meurt de
faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de
viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a
longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas
revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la
brillante cité, la première ville du monde, mais une vaste prison où
chacun surveille son voisin ou se défie de lui. Par les rues, on ne voit
que gens pressés, s'en allant tête basse, comme s'ils redoutaient d'être
reconnus. Le pavé appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses,
ordinaire escorte des condamnés. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur
leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de
l'assemblée. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volontés à ceux qui
légifèrent, et ceux-ci obéissent. Comme le confessera, un jour, l'un
d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se répand
dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et
sous les voûtes vers lesquelles montaient naguère les prières et les
psalmodies, résonnent maintenant les cris furieux de la poignée de
brigands qui fait trembler Paris.
Parfois, à l'improviste, se produit un symptôme de réaction brusque,
lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais,
immédiatement, les réactionnaires sont écrasés, terrorisés, et le Comité
de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court à
leurs tentatives de protestations et de représailles.
Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vendée, dans le
Vivarais, dans la Lozère, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile
avec toutes ses horreurs, royalistes contre républicains, blancs contre
bleus. Aux frontières, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans
les Pays-Bas, à Toulon, c'est la guerre étrangère avec ses abominations
et ses gloires. Partout où il y a des grottes et des forêts, elles
donnent asile à des proscrits, poursuivis et traqués sans savoir quel
est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond
des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la
misère se sont alliées pour répandre la Terreur. Comme pour régler ce
tragique désordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois
pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus
d'eux, règne le Comité du Salut public et sur ce Comité règne
Robespierre, qui croit encore à l'éternelle durée de sa puissance quand
déjà le guette le bourreau.
CHAPITRE XVI
OÙ L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES
Depuis près d'une année, Bernard et Valleroy vivaient à Paris, résignés
à leur sort, attendant avec une secrète impatience, comme la plupart des
Parisiens, la fin des mauvais jours. On était en mars 1794, quand, un
matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui éclatent au
printemps entre deux rayons d'un pâle soleil, une voiture s'arrêta
devant le ci-devant hôtel de Malincourt. C'était le moment de la journée
où, là-bas, tout au fond du cloître, dans la pauvre cellule du P. David,
Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son
instruction, négligée depuis de longs mois, par suite des événements. À
la même heure, aux étages supérieurs de l'hôtel, Valleroy procédait au
classement des papiers de M. de Malincourt, laissés en désordre depuis
le commencement de la Révolution. Kelner étant aux provisions, Rose se
trouvait seule dans le pavillon d'entrée qu'elle habitait avec lui. Au
bruit des roues sur le pavé, elle alla ouvrir la porte de la rue et
regarda au dehors.
La voiture qui venait de s'arrêter devant l'hôtel, après avoir fait
vibrer les vitres des maisons du quartier, était une antique et
vénérable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des
traces d'armoiries mal effacées. Attelée de deux robustes chevaux à qui
des harnais sans élégance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle
avait un paysan pour cocher. Dans l'intérieur étaient assises une femme
et une petite fille; celle-ci au regard vif et pénétrant, avivant son
teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute bouclée; la femme,
déjà grisonnante, avec son visage énergique et ayant haute mine, en
dépit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.
Toutes deux étaient vêtues comme des femmes de condition, et, avant même
de savoir qui elles étaient, Rose éprouva cette surprise qu'on éprouvait
alors, toutes les fois que dans Paris, en proie à la Terreur,
apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur
manière d'être, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes
habillées à la mode de 1789, circulant à travers les rues, dans un
équipage aristocratique, qui conservait, malgré tout, des airs d'ancien
régime, c'était à cette époque, dans une existence aussi monotone que
celle de Rose, aussi dominée par d'incessantes craintes, un événement.
En voyant s'ouvrir la porte de l'hôtel et Rose sur le seuil, la grosse
dame mit la tête à la portière.
--Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix où se révélait une hardiesse
toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?
--C'est ici, Madame, répondit Rose, impressionnée au point d'oublier que
la Révolution avait décrété l'égalité entre tous les Français.
--Alors, ma bonne, aidez-nous à descendre et veuillez le prévenir que la
chanoinesse de Jussac désire lui parler.