Marie-Antoinette d'Autriche, fille de la grande Marie-Thérèse et reine
de France, le jeune Dauphin son fils, sa fille qu'on appelait alors
Madame Royale et qui devait épouser plus tard son cousin le duc
d'Angoulême, et enfin Madame Élisabeth, soeur du roi défunt. Triste,
affreusement triste, était l'existence des prisonniers, surtout depuis
la mort du roi. Bien qu'après ce cruel événement la surveillance et les
rigueurs dont ils étaient l'objet eussent paru se relâcher, ils n'en
restaient pas moins soumis aux vexations quotidiennes de leurs geôliers
et au caprice de la tourbe jacobine qui, après avoir envoyé Louis XVI à
l'échafaud, les menaçait du même sort.
La reine avait alors trente-huit ans. Mais vieillie par les longues
angoisses et par sa récente douleur, elle ne conservait de son imposante
beauté d'autrefois que la calme fierté de son regard à l'expression
douce et hautaine. Au coin des yeux et des lèvres, des rides s'étaient
creusées; dans les cheveux, se marquaient des sillons d'argent, et, sous
les coups du malheur, la peau, naguère d'une blancheur éclatante,
commençait à se flétrir. Après l'exécution de son mari, elle était
tombée dans une torpeur affreuse. Les caresses de ses enfants, la
sollicitude de sa belle-soeur l'avaient peu à peu ramenée à la vie; mais
sous son sourire contraint se devinait l'inguérissable plaie qui
saignait dans son coeur.
Elle souffrait dans le passé qui n'ouvrait sa mémoire aux souvenirs
heureux de Versailles que pour rendre plus douloureux les dramatiques
souvenirs des Tuileries. Elle souffrait dans le présent où, à toute
heure du jour et de la nuit, des incidents successifs et multiples
venaient lui faire mesurer la profondeur de sa déchéance et l'étendue de
sa misère. Elle souffrait enfin dans l'avenir, où tout s'annonçait
redoutable et qu'elle ne scrutait qu'avec épouvante, tant il paraissait
difficile qu'il mît un terme à son malheur.
Malgré tout, cependant, elle ne pouvait renoncer à l'idée d'une
délivrance prochaine.
Avant l'horrible événement du 21 janvier, elle comptait fermement sur
les secours du dehors, sur l'intervention de la maison d'Autriche dont
elle était fille. Les égoïstes lenteurs apportées par les puissances aux
préparatifs de la guerre avaient dissipé ces illusions sans cependant
détruire entièrement dans ce pauvre coeur meurtri l'espérance de la
liberté. Seulement, cette liberté, elle n'osait plus l'espérer de
l'action des cours européennes. Elle en était réduite, maintenant, à
l'attendre du hasard ou d'un coup d'audace accompli par quelques âmes
généreuses dont son malheur exciterait la pitié, presque d'un miracle.
Elle voulait fuir, non pas seule, mais avec ses enfants et sa
belle-soeur, et dans tous ceux que leur grade ou leurs fonctions
amenaient autour d'elle, elle cherchait des complices, non qu'elle tint
à la vie pour elle-même, mais parce qu'elle voulait vivre pour les chers
êtres qui partageaient sa captivité.
À la fin de ses journées monotones, sans joie et sans lumière, qui lui
apportaient avec une régularité désespérante les mêmes soucis, les mêmes
humiliations, les mêmes avanies; lorsque, la nuit venue et le repas pris
en commun, elle avait couché ses enfants et était obligée de se coucher
elle-même, en butte à une surveillance soupçonneuse qui blessait à la
fois sa fierté de reine et sa pudeur de femme, elle gardait au coeur ce
secret espoir. C'est lui qu'elle opposait, tantôt affaibli, tantôt
surexcité, à ses épreuves réitérées. Il l'avait soutenue quand un jour,
sous sa croisée, elle avait vu apparaître au bout d'une pique la tête
sanglante de son amie la princesse de Lamballe, ou quand un autre jour
on avait arraché son mari de ses bras. Et même maintenant, lorsque la
cruauté railleuse de ses geôliers venait greffer des menaces sur les
horreurs de sa prison, c'est encore dans cet espoir, cet espoir inavoué,
cet espoir divin, dont ses enfants étaient l'âme, qu'elle puisait le
courage.
Aussi quel ne fut pas son émoi lorsqu'un matin, peu de temps après la
mort du roi, étant dans sa chambre avec son fils et sa fille, elle vit
le garde national en faction à la porte restée ouverte la suivre d'un
regard de respect et de compassion. Oh! ce regard, quel baume il versa
dans son coeur ulcéré! Comme il était éloquent! Le sien l'interrogea. Ce
fut un échange de pensées, rapide et lumineux comme un éclair, qui
contenait plus de promesses de la part de l'homme, plus de prières de la
part de la reine que n'auraient pu en exprimer des paroles. Puis elle
attendit. Alors, le garde national tira de sa tunique un oeillet et, sans
quitter sa place, le jeta sur le lit, en disant à demi-voix:
--Il y a un papier.
La reine prit la fleur et chercha. Sous les pétales, et fixé au calice
par une épingle imperceptible, était cachée une étroite bande de papier,
pliée en rouleau. Elle la déroula et lut ces mots tracés au crayon:
«Parmi ceux que leur malheur condamne à surveiller la reine, il y a des
hommes généreux et dévoués, résolus à s'employer pour sa délivrance.
Celui qui sera de garde à sa porte ce soir, à l'heure où les officiers
municipaux et les sectionnaires de service descendent souper, profitera
de ce répit pour exposer à Sa Majesté, si elle veut s'arranger pour être
seule, un plan de fuite.»
La reine leva vers le garde national ses yeux chargés de gratitude et
fit un signe d'intelligence. Mais celui-ci ajouta:
--Il faut détruire cet écrit ou me le rendre.
La reine avait roulé le papier. Elle le glissa dans la main de Madame
Royale qui se trouvait à sa portée et lui dit:
--Allez embrasser Monsieur, mon enfant.
La princesse s'élança, et déjà le garde national se penchait pour
recevoir le baiser, lorsque dans l'escalier, auquel il tournait le dos,
un bruit de pas se fit entendre. Brusquement, il reprit son papier, le
fourra dans sa tunique et, écartant Madame Royale, il fit d'un accent de
gronderie:
--Apprends à respecter les serviteurs de la loi, ma petite citoyenne. Je
ne suis pas ici pour jouer.
--N'as-tu pas honte de maltraiter cette enfant, citoyen Grignan? dit une
voix à son côté.
Grignan se retourna et reconnut un des officiers municipaux qui revenait
prendre son service auprès de la reine.
--Chacun pratique son devoir civique comme il l'entend, citoyen
Michonis, répondit-il. Grands et petits, les tyrans et les aristocrates
ont souvent besoin qu'on leur donne une leçon de politesse.
L'officier municipal ne répondit pas. Mais il haussa les épaules, une
expression de mépris sur le visage, et il entra chez la reine pour
procéder à l'inspection des chambres occupées par la famille royale,
inspection qui avait lieu à toute heure et au moins deux fois par jour.
La journée fut longue au gré de Marie-Antoinette, plus longue que les
précédentes que cependant elle trouvait interminables. L'impatience la
dévorait, et jusqu'au soir, elle se montra plus agitée que de coutume,
quelque effort quelle fît pour dissimuler son émotion. Après lui avoir
parlé, Grignan avait été relevé de faction et, depuis, il n'était pas
revenu. Marie-Antoinette commençait à s'en inquiéter, lorsqu'à la nuit
il reparut. C'était l'heure où le personnel de la prison prenait son
repas et, comme Madame Élisabeth venait d'emmener chez elle le petit
Dauphin et Madame Royale, la reine se trouva seule avec Grignan. Alors,
celui-ci s'avança et lui remit un billet en disant:
--Lisez d'abord ceci, Madame.
Elle obéit et lut:
«On peut avoir confiance dans le porteur et croire ce qu'il dira,--Comte
de MORFONTAINE.»
--Vous connaissez le signataire? demanda Marie-Antoinette.
--Je le connais depuis hier, Madame. Il s'est présenté chez moi et,
après m'avoir dit qu'il me savait humain et généreux, quoique patriote,
il m'a demandé si je voulais l'aider à délivrer la famille royale. J'ai
promis.
--Mais qui êtes-vous, Monsieur, pour vous intéresser ainsi à nous?
--Un ennemi des rois, quand ils sont puissants; le serviteur de
quiconque est malheureux, quand il est en mon pouvoir de le servir.
Après avoir formulé avec emphase cette réponse, comme s'il eût voulu
affirmer ainsi sa foi républicaine, Grignan continua:
--Maintenant, Madame, écoutez-moi. Je ne sais pas si je retrouverai de
sitôt l'occasion de m'entretenir avec vous, et les moments sont
précieux. Voici ce que je suis chargé de vous dire: Trois ci-devant
gentilshommes, MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine, se sont
mis en tête de vous tirer de cette prison. Ils sont convaincus que cela
est possible et qu'il est possible aussi de vous conduire hors de France
vous et votre famille. Leur plan a été longuement mûri. Je n'en connais
pas les détails. Je sais seulement qu'il consiste à vous emmener de
Paris à Dieppe et à vous faire embarquer pour l'Angleterre. À eux seuls,
ils ne peuvent l'exécuter, puisqu'il n'est pas en leur puissance de vous
ouvrir les portes du Temple. Mais ce qu'ils ne peuvent, moi, je crois le
pouvoir, avec le concours de quelques dévouements encore endormis dont
je connais l'existence, et qui s'éveilleront quand on aura besoin d'eux.
Si la reine donne à ses amis et à moi-même l'autorisation d'agir, nous
nous occuperons de l'exécution.
--Merci, Monsieur, répondit la reine très émue, merci pour les vaillants
gentilshommes dont vous me révélez les intentions, merci surtout pour
vous qui vous associez à eux dans un généreux entraînement et sans y
être poussé par les mêmes motifs. Mon coeur gardera de leur proposition
et de la vôtre une éternelle reconnaissance. Mais je ne peux accepter
votre dévouement à tous que s'il m'est prouvé qu'il ne coûtera la vie ou
la liberté à aucun de vous.
--Oh! Madame, c'est une preuve que personne ne saurait fournir. Je ne
peux affirmer qu'une chose, c'est que ces Messieurs et moi nous tenons à
notre peau et que nous ferons en sorte qu'elle ne soit pas entamée dans
l'aventure.
--Et vous croyez au succès de votre entreprise? demanda la reine
ébranlée.
--J'y crois fermement, Madame.
--Dès lors, où puiserais-je la force de vous défendre d'agir et de vous
dévouer? J'ai perdu mon mari: je voudrais au moins sauver mes enfants.
Si ma réponse est égoïste, ne vous en prenez qu'à la confiance que vous
m'inspirez.
--Voilà qui est entendu, Madame, reprit Grignan que ces accents ne
semblaient pas émouvoir et qui conservait son ordinaire placidité. Nous
allons nous occuper des détails de l'affaire. Il y faudra trois
semaines, un mois peut-être. Ce délai sera long, mais la pensée
qu'autour de vous des amis agissent en vue de votre salut vous suggérera
la patience. Jusque-là, défiez-vous des pièges qui vous seront tendus,
des propositions d'évasion qui pourraient vous être faites. Fermez
impitoyablement l'oreille à tout ce qui ne vous sera pas transmis de ma
part ou par moi; et si je ne vous fais rien dire, si vous restez quelque
temps sans me voir, n'ayez pas d'inquiétude et ne vous découragez pas.
--J'aurai la patience et la confiance, soupira la reine.
--À bientôt donc, Madame, dit Grignan en s'inclinant au moment de se
retirer.
Mais d'un geste, Marie-Antoinette l'arrêta.
--Je ne sais comment reconnaître ce que vous faites pour nous. Monsieur,
dit-elle d'un accent où se révélaient les sentiments de reconnaissance
qui gonflaient son coeur. Je ne puis même vous prier d'accepter un
souvenir de quelque prix. On m'a dépouillée de tout; on ne m'a rien
laissé, fit-elle en jetant un regard de regret sur sa pauvre robe de
veuve sans ornements, et la reine de France ne peut vous offrir qu'une
fleur, celle que vous lui avez donnée ce matin. La voulez-vous,
Monsieur? Elle est flétrie; mais durant quelques heures, je l'ai
portée...
Et elle tendait à Grignan l'oeillet penché sur sa tige, qu'elle venait de
prendre dans son corsage, où elle l'avait caché. Grignan chancela comme
s'il eût été frappé d'un coup. Un sanglot s'échappa de sa gorge, et,
tombant à genoux, il reçut la fleur dans ses doigts tremblants, tandis
qu'il touchait de ses lèvres la main amaigrie et pâle qui la lui
offrait.
--Oh! Madame, bégaya-t-il...
Il ne trouvait plus les mots qu'il voulait prononcer. Enfin, il murmura:
--Je serais heureux de mourir pour Votre Majesté.
--Relevez-vous, Monsieur, fit vivement la reine, on vient.
Depuis ce jour, un mois, s'était écoulé et la reine n'entendait plus
parler de ce projet de fuite. Une seule fois Grignan reparut devant
elle, étant de garde à l'entrée de sa prison, mais sans pouvoir lui
parler. Ce n'est qu'à force de ruse et d'habileté qu'il était parvenu à
lui glisser ces trois mots:
--Tout va bien.
Elle avait dû se contenter de cette assurance verbale et y puiser la
patience et le courage. Il lui semblait cependant qu'autour d'elle les
conditions de son existence de captive se modifiaient. Les officiers
municipaux chargés de la surveiller ne se montraient plus tous, au même
degré, malveillants et soupçonneux. Il en était même trois qui
saisissaient toutes les occasions de manifester leur respect. Les jours
où leur service les réunissait autour de la reine étaient des jours
presque heureux qu'elle aurait pu marquer d'une pierre blanche, tant ils
lui donnaient la sensation d'un courant d'ardente sympathie en train de
se créer autour d'elle.
Les gardes nationaux eux-mêmes affectaient des allures compatissantes.
Le gardien chargé de veiller à la propreté des chambres qu'elle
occupait, ayant, à diverses reprises, manqué d'égards, on le renvoya,
sans qu'elle en eût fait la demande. Son remplaçant se montra
respectueux et empressé. Un jour, comme il venait de servir le dîner, la
reine ayant rompu son pain, en vit tomber sur son assiette un crayon. Le
lendemain, elle reçut sous une forme analogue du papier et de la cire à
cacheter. Elle ne jugea pas prudent de s'en servir, ni d'écrire au
dehors, mais elle eut ainsi la preuve que quelqu'un travaillait pour
elle et que l'évasion se préparait.
Enfin la certitude lui en fut donnée. Un soir, au moment de se mettre au
lit, elle aperçut Grignan debout devant sa porte. Quoiqu'elle
l'attendît, elle resta saisie. Quant à lui, sans émotion apparente, il
lui jeta de brèves paroles.
--Le moment est venu. Demain matin, à 9 heures. Votre Majesté en saura
plus long.
Elle dut se contenter de cet avertissement et se résigna. Mais, durant
toute la nuit, il la tint éveillée. De bonne heure, elle fut debout. Le
factionnaire de garde à ce moment lui était inconnu. Mais, à 9 heures,
on vint le relever et ce fut Grignan qui le remplaça. En même temps
entra l'officier municipal chargé de l'inspection quotidienne. Son
inspection fut sommaire. Au bout de quelques minutes, il s'éloigna pour
aller rédiger le rapport qu'on envoyait chaque matin à la section.
À ce moment, à l'entrée du Temple, se présentait un petit mitron,
portant sur sa tête une corbeille couverte d'un linge blanc. Un homme
qui, de loin, l'avait suivi jusque-là, se retira après l'avoir vu
disparaître sous la voûte où se trouvait la loge du portier. Par une
circonstance bizarre, le portier venait de s'absenter. Un garde national
occupait sa place.
--Où vas-tu, petit? dit-il à l'enfant.
--J'apporte le pain de la famille Capet, répondit ce dernier. Mon patron
m'a envoyé parce que mon oncle, le citoyen Grignan, est de garde
aujourd'hui et qu'il sait que ça me fera plaisir de le voir.
--Alors, monte, répliqua le garde national, en quittant la loge pour
ouvrir la lourde porte de fer au delà de laquelle se trouvait
l'escalier.
Ordinairement, les consignes étaient rigoureuses et il fallait d'autres
formalités pour entrer au Temple. C'était miracle que le petit pâtissier
y pénétrât si facilement. Cependant, il s'était engagé dans l'escalier
et monta jusqu'au second sans rencontrer personne. Là, il se trouva en
présence de Grignan.
--Te voilà, mon neveu? fit ce dernier.
--Me voilà, mon oncle, avec le pain.
--Eh bien, entre. On t'attend.
Il désignait la chambre de Marie-Antoinette. L'enfant obéit et se trouva
en présence de la reine. D'un mouvement spontané, après avoir déposé son
panier, il s'agenouilla. Mais elle l'obligea à se relever aussitôt.
--Qui êtes-vous, mon petit ami? Que me voulez-vous? demanda-t-elle.
--Madame, je suis le chevalier de Malincourt. Je suis envoyé à Votre
Majesté par S. A. R. Monsieur, que j'ai vu le mois dernier à Hamm, en
Westphalie, et par MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine. Je
suis chargé de faire connaître à la reine les dispositions arrêtées en
vue de sa fuite.
--Mais comment êtes-vous arrivé jusqu'ici?
--Grâce aux combinaisons du brave Grignan, qui a si bien travaillé
qu'aujourd'hui et jusqu'à ce soir Votre Majesté n'a autour d'elle que
des amis.
--Alors, parlez, mon enfant, je vous écoute.
Une fois de plus, Bernard récita la leçon qu'il avait apprise à Hamm et
qui contenait l'exposé fidèle des mesures prises pour sauver la famille
royale. Mais cette fois, à la leçon, il dut ajouter divers commentaires.
Son exposé ne s'occupait en effet que de la sortie de Paris et du voyage
jusqu'en Angleterre, ce qui concernait la sortie du Temple ayant été
laissé à l'intelligence de ceux qui en seraient chargés, et Grignan
s'étant engagé à élaborer cette partie du plan. Bernard en révéla les
détails à la reine.
Quand Marie-Antoinette apprit qu'elle et Madame Élisabeth devraient
revêtir un uniforme de garde national, elle demanda comment on le leur
procurerait.
--Voici les deux costumes, Madame, répondit Bernard en découvrant la
corbeille qu'il avait apportée.
Ils y étaient en effet, très habilement cachés sous le pain et dans un
double fond.
--Mais qu'allons-nous en faire jusqu'à ce soir? interrogea la reine.
--Que Votre Majesté les mette entre les matelas de son lit. Personne,
aujourd'hui, ne s'avisera de les chercher là.
Marie-Antoinette suivit ce conseil, et, aidée de Bernard, eut caché en
un tour de main les uniformes.
--Est-ce là ce que vous aviez à me dire, mon enfant? reprit-elle alors.
--C'est ce que M. de Morfontaine m'a prié de répéter à Votre Majesté.
--Vous m'aviez parlé de mon beau-frère, le comte de Provence. Ne vous
a-t-il confié aucun message pour moi?
Bernard se recueillit, puis il dit:
--Son Altesse Royale conseille à Votre Majesté, si elle arrive en
Angleterre, de n'y pas résider, mais de se rendre plutôt à Vienne.
La reine se raidit.
--Je sais ce que j'ai à faire, répliqua-t-elle avec hauteur et d'un ton
de mécontentement; le conseil de Monsieur est superflu. Est-ce tout?
--C'est tout, Madame. J'attends maintenant les ordres de Votre Majesté.
Il y eut un silence, la reine enveloppait Bernard d'un regard curieux et
bienveillant.
--Vous êtes mêlé bien jeune à de terribles événements, chevalier,
dit-elle enfin. Pour venir de Hamm à Paris, il vous a fallu beaucoup
d'audace et d'énergie. Au cours de votre voyage, n'avez-vous pas couru
de dangers?
--Une main dévouée et prudente les avait écartés de mon chemin, Madame;
et pour m'aider à surmonter ceux qui auraient pu surgir, j'avais un
compagnon sûr et fidèle.
--Dites-moi son nom, je le fixerai dans ma mémoire à côté du vôtre et de
celui de vos généreux complices, et si jamais je redeviens reine...
--Il se nomme Valleroy, Madame. Ce n'était qu'un serviteur de la maison
de Malincourt. Il est maintenant mon ami.
--Malincourt, Valleroy, d'Épernon, Guilleragues, Morfontaine, Grignan!
soupira la reine. Je me souviendrai de ces coeurs intrépides!...
--Ce n'est pas seulement pour parler à Votre Majesté que je suis venu à
Paris, continua Bernard, c'était aussi pour travailler à la délivrance
de mes parents, emprisonnés comme prévenus d'émigration.
--Avez-vous réussi à les délivrer? interrogea Marie-Antoinette avec
intérêt.
--Je suis arrivé pour les voir aller à l'échafaud.
Et comme Bernard, accablé par ce souvenir, courbait la tête afin de
cacher les larmes qui montaient à ses yeux, la reine posa la main sur
son épaule et, tout attendrie, murmura:
--Ils ont tué aussi ma chère Malincourt! Pauvre enfant, je vous plains!
Elle allait continuer mais elle en fût empêchée. De la porte où il
veillait, Grignan cria tout à coup:
--As-tu fini, mon neveu?
--On m'appelle, Madame, dit Bernard, et Votre Majesté ne m'a pas donné
ses ordres.
--Je n'en ai point à vous donner, chevalier. Faites seulement connaître
à vos amis que je me confie à eux comme je leur confie mes enfants et ma
belle-soeur. Ce soir, à 9 heures, nous serons prêts, armés de sang-froid
et de courage. Jusque-là, nous prierons Dieu pour qu'il protège cette
grande entreprise et la fasse réussir. Quant à vous, aimable enfant,
j'espère vous revoir un jour et récompenser votre héroïsme...
--Oh! Madame, je suis payé par la bonté de la reine.
Il voulut de nouveau s'agenouiller comme il l'avait fait en entrant.
Mais Marie-Antoinette le retint, l'attira dans ses bras et l'embrassa
comme elle eût embrassé son fils. Il demeura tremblant et pâle sous ce
témoignage de gratitude le seul que pût lui donner la souveraine
captive, mais qui, pour un gentilhomme, avait plus de prix qu'un riche
trésor. Puis, se remettant, il prit sa corbeille vide et se dirigea vers
la sortie. En même temps que lui, y arrivait le garde national qui
venait relever de sa faction l'impassible Grignan.
--Je vais avec toi, mon neveu, cria ce dernier.
Ils descendirent ensemble, sans parler. Mais lorsqu'au bas de
l'escalier, la porte de fer s'ouvrit devant Bernard, Grignan ajouta:
--File, maintenant, et qu'on ne te revoie pas ici. Il est plus facile
d'y entrer que d'en sortir.
En mettant le pied dans la rue du Temple, Bernard aperçut Valleroy qui
l'attendait. Au lieu de venir à sa rencontre, Valleroy se mit à marcher,
sans hâter le pas et sans chercher à le rejoindre; Bernard le suivit.
Ils allèrent ainsi, parmi les passants affairés, à travers des rues
tortueuses, jusqu'aux abords de la place Royale. Là se trouvait la
boutique d'un boulanger. Valleroy étant entré dans cette boutique,
Bernard y entra derrière lui.
Cinq minutes après, ils en sortaient tous deux. L'enfant avait quitté
son déguisement pour reprendre ses habits ordinaires. Ils se dirigeaient
à grands pas du côté de la Seine, pressés de s'éloigner de ce quartier
où il importait que personne ne fût à même de les reconnaître un jour.
Ce n'était en effet que par un coup d'audace de M. de Morfontaine et de
Grignan, une de ces ruses dont usent fréquemment les conspirateurs, mais
qu'à cette époque payaient de leur tête ceux qui se laissaient
surprendre, après y avoir participé, qu'avec la complicité payée à prix
d'or du boulanger du Temple, Bernard avait pu arriver jusqu'à la reine.
Ils marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la rue du Four-Saint-Germain, où
le magasin de Grignan leur offrait un asile.
CHAPITRE XV
SOMBRES JOURS
En l'absence du marchand de meubles, c'était son prétendu commis, M. de
Morfontaine, qui gardait la maison. Quand ils y pénétrèrent, le
gentilhomme ne s'y trouvait pas seul. Un personnage inconnu d'eux
causait avec lui. Mais, à l'aspect des nouveaux venus, il prit congé
brusquement et s'éloigna sans se retourner.
--C'est fait, dit alors Valleroy.
--Vous avez vu la reine? demanda M. de Morfontaine à Bernard.
--Je l'ai vue. Elle a tout écouté, tout compris, tout accepté...
Il s'arrêta stupéfait. Au lieu de paraître heureux du succès de sa
démarche, M. de Morfontaine donnait les signes du plus grand
accablement.
--Qu'y a-t-il donc? questionna Valleroy.
--Il y a que nous avons trop tardé, répondit M. de Morfontaine d'un
accent où perçait son angoisse. Il fallait agir hier, car aujourd'hui,
au moment de réussir, nous sommes menacés d'échouer.
--Le complot est-il découvert?
--Non, mais son exécution peut être entravée par un événement dont la
nouvelle est arrivée à Paris dans la nuit.
--Quel événement?
M. de Morfontaine se rapprocha de ses amis et répondit à voix basse:
--L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employé dans les
bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le général Dumouriez a
fait arrêter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les
quatre représentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'étaient
rendus à son camp, devant Condé, pour lui intimer l'ordre de comparaître
à la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.
--Il a trahi! s'écria Bernard. Le sergent Rigobert le prévoyait.
--Non seulement il a fait arrêter le ministre et les quatre
conventionnels, mais, le même jour, 2 avril, il les livrait aux
Autrichiens, et, le lendemain, menacé lui-même par ses soldats qui
l'accusaient de trahison, il prenait la fuite... Il a passé à l'ennemi.