entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu
quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume
d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils
n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de
l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.
--Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.
Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:
--Ils viennent pour ce que tu sais!
--Je vous reconnais, dit spontanément le comte Mathieu de Morfontaine à
Bernard et à Valleroy, en leur tendant la main.
Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:
--Je compatis à votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos héroïques
parents gravir leur calvaire. J'ai pensé à vous, à votre frère, mon ami
Armand de Malincourt, et je me suis associé à vos larmes. J'espère que
vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est nécessaire
aujourd'hui.
Quoique en proie à une cruelle émotion, Bernard se redressa.
--J'aurai ce courage. Monsieur, répondit-il. Mais vous parliez de mon
frère. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?
--Nous étions à Verdun la dernière fois que je l'ai embrassé. Il partait
pour Londres où l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit
qu'il était allé en Russie et je ne sais rien de plus.
--C'est donc comme moi, soupira Bernard. Où est-il, mon frère, où
est-il? Il m'eût été si doux de le revoir après ces jours de détresse et
d'horreur... Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il.
Ne songeons qu'à ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy
et moi sommes envoyés vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous
communiquer ses instructions et recevoir les vôtres.
--C'est que l'endroit n'est guère propice pour un si grave entretien,
objecta M. de Morfontaine.
--Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on
peut causer ici en liberté, avec la certitude de n'être pas entendu.
--Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.
--J'ai à vous transmettre en premier lieu l'exposé du plan d'évasion,
tel que l'a dressé le marquis de Guilleragues, rectifié le vidame
d'Épernon, et approuvé Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Pour
ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je
l'ai récité à M. de Guilleragues à Bruxelles, et je vais vous le réciter
à vous-mêmes.
D'une voix lente et grave, Bernard s'exécuta. En l'écoutant, M. de
Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles
dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'évasion ou de la
fidélité avec laquelle les lui révélait le jeune messager de M.
d'Épernon.
--Je n'ai rien à objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prévu et
je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que
vous m'apportez.
--Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous
êtes invité à vous trouver tous les soirs à 8 heures, à partir du 5
avril, dans le parc de la Folie d'Épernon, à Gennevilliers, jusqu'à ce
que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.
--À partir du 5 avril j'y serai. Grâce à Grignan et au sauf-conduit
qu'il m'a fait délivrer à la section, je peux aller librement de Paris à
Gennevilliers et de Gennevilliers à Paris. J'en ai profité déjà pour me
procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale à
Dieppe, et pour les cacher dans les écuries de cette propriété,
aujourd'hui délaissée.
--Alors, il ne nous reste plus qu'à recevoir vos instructions, continua
Valleroy.
--Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera
nécessaire que le plan d'évasion soit communiqué à la reine. C'est au
chevalier, puisqu'il en est le dépositaire, qu'incombera cette mission.
--Je verrai Sa Majesté! s'écria Bernard.
--C'est moi qui te conduirai auprès d'elle, mon enfant, répondit
Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mémoire tout ce que tu devras
lui dire, car, grâce à mes arrangements, tu seras seul en sa présence
pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui
ne se représentera plus.
--Je tâcherai de ne rien oublier.
Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides
conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se
retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent.
Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur
apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de
Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation
des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de
l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent
patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente,
fixée à quelques jours de là.
--Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé
préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe
d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres
en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette
somme contre des assignats.
--Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.
--Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.
--Ne peut-on le payer avec de l'or?
--Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder
de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je
connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce
à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.
Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille
livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout
de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en
assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des
Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services
des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.
Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements.
Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les
attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant,
Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de
Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses
agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre
l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait
part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne
savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.
Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des
instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se
prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient
longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à
travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous
ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines
aristocratiques et la haute naissance.
Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des
moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances
dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de
longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le
charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils
allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la
chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel
resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin,
à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que
Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un
proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille
aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la
ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les
bourreaux.
Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre
écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même
dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et
pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son
existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un
pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation
de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était
cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la
fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le
quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où
il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.
Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de
Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice
existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel
de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme,
en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui
en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se
cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons
des voisins.
--M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à
Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils
conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune
compagnon et toi assistiez à l'entretien.
--Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers?
demanda Valleroy.
--Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des
meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient
d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous
emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.
Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la
barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se
trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan,
très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour
lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il
dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée
de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple
excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit
de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen
Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le
soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer
avec eux.
--Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de
meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y
prendre... Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement,
que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la
mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine
Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.
Ce dernier lui prit la main, en disant:
--Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!
La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des
collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle
dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à
gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers
laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers,
reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce
monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches
claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans
un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette
physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui
rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient
là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.
Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait
jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités
révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux
étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se
dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique
monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était
construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la
française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les
murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on
pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles
taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une
source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses
qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de
satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et
là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux
promeneurs et des points de vue habilement ménagés.
Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine
enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où
le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné
carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il
exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau
matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant
de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un
cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.
Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de
formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient
si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des
suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon
s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté.
Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et,
sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches
même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les
enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.
Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant
Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la
Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance
en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de
voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc
après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait.
Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les
charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent
ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces
monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque
qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre
avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa
toiture et le scintillement de son vitrage.
Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme
se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de
Morfontaine.
--Le marquis est là, leur dit-il.
Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce
étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces
qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M.
de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et,
après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur
réunion.
--Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez
de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné
l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux
environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à
l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis
arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le
chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le
postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des
endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire
connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises,
la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du
Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.
--Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle
arrivera ici.
Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de
personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant,
comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils
devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de
Guilleragues interrogea Grignan.
--Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?
Grignan se recueillit avant de répondre. Puis il dit:
--Dans trois jours, je serai de garde à la prison pour vingt-quatre
heures; à partir de 9 heures du soir, et en même temps que moi, cinq
camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction à la porte
de la reine, je la préviendrai que tout doit s'effectuer dans la soirée
du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprès d'elle le jeune citoyen
Bernard qui lui récitera l'exposé du plan d'évasion que vous connaissez.
--Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.
--Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Après t'avoir
entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au
courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prête ainsi que son fils,
sa fille et sa belle-soeur. À la nuit, mes camarades et moi nous
souperons. Il y aura, ce soir-là, sous un prétexte quelconque, abondance
de vin d'Aï, et quiconque nous paraîtra suspect sera impitoyablement
grisé.
--Même les deux officiers municipaux de service? demanda M. de
Morfontaine.
--L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant
ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde
national, et quand on viendra relever la garde, à l'heure où d'ordinaire
elles sont couchées, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme
au bras, en réglant leur pas sur le nôtre.
--Mais le jeune roi et Madame Royale?
--Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et, à la
faveur de la nuit, ils passeront inaperçus. D'ailleurs, le guichetier
fermera les yeux.
Grignan débitait ces choses avec placidité, sans paraître se douter que
son obscur et généreux héroïsme pouvait avoir la mort pour récompense.
Mais, quand il eut fini, il crut discerner, à l'attitude de ses
auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrédulité en même
temps que leur admiration.
--Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous
m'avez demandé de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout
calculé, tout prévu, tout combiné et, à moins que la fatalité vienne
s'en mêler, elle en sortira.
--Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste à la faire
sortir de Paris?
--Ceci regarde M. de Morfontaine.
--Oui, répondit ce dernier, c'est ici que mon rôle commence, pendant que
Grignan opérera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un
fiacre que j'ai acheté. La famille royale y montera, moi sur le siège,
et, protégé par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre
intrépide complice, je te l'amènerai, Guilleragues.
--Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu'à la
barrière pour vous aider au besoin à la passer; justement, ce soir-là,
le poste sera commandé par un de mes amis.
--Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie,
s'écria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procurée
sera tout attelée. Nous nous mettrons en route aussitôt et nous irons
bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que
la famille royale est en fuite, nous aurons brûlé déjà deux étapes.
Et, dans l'excès de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ôta son chapeau
et cria:
--Vive le roi!
--Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rétablir la royauté
renversée par le peuple français que je conspire avec vous; c'est par
humanité, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la
reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortunée. Ne m'obligez pas,
en criant; «Vive le roi!» à crier: «Vive la République!...» Je suis bon
patriote.
--Pardonnez-moi, citoyen Grignan, répondit M. de Guilleragues... ce cri
qui résume ma foi politique et ma foi religieuse m'a échappé. Je
respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent étaient à
votre image, je les honorerais... Il n'y a ici ni républicains, ni
royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.
Un court silence succéda à ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui
avait à coeur de dissiper le léger nuage qu'avait attiré sur l'alliance
l'étourderie de son ami, résuma les dispositions qui venaient d'être
arrêtées.
--Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soirée du 10 avril, la
reine sera prévenue que le complot dont il lui a été parlé une fois, et
auquel elle a adhéré, est mûr pour l'exécution. Le lendemain, notre ami
le chevalier sera introduit auprès d'elle et lui communiquera le plan
dans tous ses détails. Le soir à 9 heures, elle sortira du Temple. Une
heure après, elle sera ici, amenée par moi. Guilleragues nous attendra
et nous partirons aussitôt. Est-ce tout?
--C'est tout, déclara M. de Guilleragues.
--Et moi, n'aurai-je donc rien à faire? interrogea mélancoliquement
Valleroy qui avait assisté silencieux à l'entretien. Il y aura dans
cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi
suis-je seul excepté?
--Nous songerons à vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy,
répliqua en riant M. de Morfontaine.
--Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions
pas à t'occuper ce soir-là, citoyen. Prends patience.
Tout étant définitivement arrêté, il n'y avait plus qu'à se séparer. La
nuit était venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et
Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une
lanterne dont il s'était muni par précaution.
--Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je
ne bougerai pas de la Folie d'Épernon. J'y suis dans les propriétés de
ma famille, n'en déplaise à ceux qui les ont confisquées, et la
sollicitude de Morfontaine m'y a assuré le vivre et le couvert. Vous
sauriez donc où me trouver si vous aviez besoin de me revoir.
--Entendu, Monsieur.
Et comme les mains s'étreignaient, le marquis de Guilleragues reprit:
--Mes amis, que Dieu nous garde!
CHAPITRE XIV
À LA TOUR DU TEMPLE
La prison dans laquelle, après la déchéance de Louis XVI, avait été
incarcérée la famille royale, s'élevait dans le quartier du Marais, sur
l'emplacement où existe encore aujourd'hui le marché du Temple. Cette
prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier
vestige de la somptueuse résidence que, dès le XIIIe siècle, s'était
créée au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Après la suppression de
l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groupés dans
une même enceinte, avaient d'abord changé de destination, puis disparu
avec le temps. Au moment de la Révolution, la Tour du Temple en
rappelait seule le souvenir. C'était une massive construction carrée,
haute de quatre étages et flanquée de quatre tourelles. Chaque étage
comprenait quatre pièces, la plus grande occupant l'étendue de la tour
carrée, les plus petites ménagées, ainsi que l'escalier, dans les tours
d'angle.