Bernard et Valleroy tournèrent la tête du côté de la porte. Un homme

entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu

quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume

d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils

n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de

l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.

--Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.

Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:

--Ils viennent pour ce que tu sais!

--Je vous reconnais, dit spontanément le comte Mathieu de Morfontaine à

Bernard et à Valleroy, en leur tendant la main.

Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:

--Je compatis à votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos héroïques

parents gravir leur calvaire. J'ai pensé à vous, à votre frère, mon ami

Armand de Malincourt, et je me suis associé à vos larmes. J'espère que

vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est nécessaire

aujourd'hui.

Quoique en proie à une cruelle émotion, Bernard se redressa.

--J'aurai ce courage. Monsieur, répondit-il. Mais vous parliez de mon

frère. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?

--Nous étions à Verdun la dernière fois que je l'ai embrassé. Il partait

pour Londres où l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit

qu'il était allé en Russie et je ne sais rien de plus.

--C'est donc comme moi, soupira Bernard. Où est-il, mon frère, où

est-il? Il m'eût été si doux de le revoir après ces jours de détresse et

d'horreur... Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il.

Ne songeons qu'à ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy

et moi sommes envoyés vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous

communiquer ses instructions et recevoir les vôtres.

--C'est que l'endroit n'est guère propice pour un si grave entretien,

objecta M. de Morfontaine.

--Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on

peut causer ici en liberté, avec la certitude de n'être pas entendu.

--Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.

--J'ai à vous transmettre en premier lieu l'exposé du plan d'évasion,

tel que l'a dressé le marquis de Guilleragues, rectifié le vidame

d'Épernon, et approuvé Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Pour

ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je

l'ai récité à M. de Guilleragues à Bruxelles, et je vais vous le réciter

à vous-mêmes.

D'une voix lente et grave, Bernard s'exécuta. En l'écoutant, M. de

Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles

dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'évasion ou de la

fidélité avec laquelle les lui révélait le jeune messager de M.

d'Épernon.

--Je n'ai rien à objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prévu et

je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que

vous m'apportez.

--Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous

êtes invité à vous trouver tous les soirs à 8 heures, à partir du 5

avril, dans le parc de la Folie d'Épernon, à Gennevilliers, jusqu'à ce

que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.

--À partir du 5 avril j'y serai. Grâce à Grignan et au sauf-conduit

qu'il m'a fait délivrer à la section, je peux aller librement de Paris à

Gennevilliers et de Gennevilliers à Paris. J'en ai profité déjà pour me

procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale à

Dieppe, et pour les cacher dans les écuries de cette propriété,

aujourd'hui délaissée.

--Alors, il ne nous reste plus qu'à recevoir vos instructions, continua

Valleroy.

--Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera

nécessaire que le plan d'évasion soit communiqué à la reine. C'est au

chevalier, puisqu'il en est le dépositaire, qu'incombera cette mission.

--Je verrai Sa Majesté! s'écria Bernard.

--C'est moi qui te conduirai auprès d'elle, mon enfant, répondit

Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mémoire tout ce que tu devras

lui dire, car, grâce à mes arrangements, tu seras seul en sa présence

pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui

ne se représentera plus.

--Je tâcherai de ne rien oublier.

Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides

conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se

retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent.

Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur

apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de

Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation

des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de

l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent

patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente,

fixée à quelques jours de là.

--Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé

préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe

d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres

en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette

somme contre des assignats.

--Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

--Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.

--Ne peut-on le payer avec de l'or?

--Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder

de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je

connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce

à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.

Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille

livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout

de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en

assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des

Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services

des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.

Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements.

Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les

attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant,

Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de

Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses

agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre

l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait

part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne

savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des

instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se

prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient

longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à

travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous

ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines

aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des

moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances

dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de

longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le

charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils

allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la

chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel

resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin,

à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que

Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un

proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille

aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la

ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les

bourreaux.

Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre

écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même

dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et

pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son

existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un

pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation

de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était

cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la

fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le

quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où

il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.

Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de

Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice

existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel

de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme,

en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui

en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se

cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons

des voisins.

--M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à

Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils

conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune

compagnon et toi assistiez à l'entretien.

--Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers?

demanda Valleroy.

--Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des

meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient

d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous

emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.

Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la

barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se

trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan,

très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour

lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il

dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée

de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple

excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit

de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen

Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le

soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer

avec eux.

--Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de

meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y

prendre... Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement,

que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la

mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine

Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.

Ce dernier lui prit la main, en disant:

--Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!

La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des

collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle

dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à

gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers

laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers,

reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce

monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches

claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans

un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette

physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui

rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient

là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.

Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait

jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités

révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux

étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se

dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique

monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était

construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la

française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les

murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on

pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles

taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une

source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses

qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de

satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et

là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux

promeneurs et des points de vue habilement ménagés.

Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine

enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où

le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné

carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il

exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau

matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant

de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un

cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.

Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de

formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient

si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des

suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon

s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté.

Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et,

sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches

même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les

enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.

Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant

Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la

Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance

en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de

voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc

après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait.

Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les

charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent

ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces

monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque

qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre

avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa

toiture et le scintillement de son vitrage.

Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme

se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de

Morfontaine.

--Le marquis est là, leur dit-il.

Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce

étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces

qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M.

de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et,

après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur

réunion.

--Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez

de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné

l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux

environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à

l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis

arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le

chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le

postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des

endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire

connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises,

la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du

Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.

--Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle

arrivera ici.

Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de

personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant,

comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils

devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de

Guilleragues interrogea Grignan.

--Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?

Grignan se recueillit avant de répondre. Puis il dit:

--Dans trois jours, je serai de garde à la prison pour vingt-quatre

heures; à partir de 9 heures du soir, et en même temps que moi, cinq

camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction à la porte

de la reine, je la préviendrai que tout doit s'effectuer dans la soirée

du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprès d'elle le jeune citoyen

Bernard qui lui récitera l'exposé du plan d'évasion que vous connaissez.

--Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.

--Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Après t'avoir

entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au

courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prête ainsi que son fils,

sa fille et sa belle-soeur. À la nuit, mes camarades et moi nous

souperons. Il y aura, ce soir-là, sous un prétexte quelconque, abondance

de vin d'Aï, et quiconque nous paraîtra suspect sera impitoyablement

grisé.

--Même les deux officiers municipaux de service? demanda M. de

Morfontaine.

--L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant

ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde

national, et quand on viendra relever la garde, à l'heure où d'ordinaire

elles sont couchées, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme

au bras, en réglant leur pas sur le nôtre.

--Mais le jeune roi et Madame Royale?

--Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et, à la

faveur de la nuit, ils passeront inaperçus. D'ailleurs, le guichetier

fermera les yeux.

Grignan débitait ces choses avec placidité, sans paraître se douter que

son obscur et généreux héroïsme pouvait avoir la mort pour récompense.

Mais, quand il eut fini, il crut discerner, à l'attitude de ses

auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrédulité en même

temps que leur admiration.

--Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous

m'avez demandé de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout

calculé, tout prévu, tout combiné et, à moins que la fatalité vienne

s'en mêler, elle en sortira.

--Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste à la faire

sortir de Paris?

--Ceci regarde M. de Morfontaine.

--Oui, répondit ce dernier, c'est ici que mon rôle commence, pendant que

Grignan opérera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un

fiacre que j'ai acheté. La famille royale y montera, moi sur le siège,

et, protégé par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre

intrépide complice, je te l'amènerai, Guilleragues.

--Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu'à la

barrière pour vous aider au besoin à la passer; justement, ce soir-là,

le poste sera commandé par un de mes amis.

--Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie,

s'écria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procurée

sera tout attelée. Nous nous mettrons en route aussitôt et nous irons

bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que

la famille royale est en fuite, nous aurons brûlé déjà deux étapes.

Et, dans l'excès de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ôta son chapeau

et cria:

--Vive le roi!

--Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rétablir la royauté

renversée par le peuple français que je conspire avec vous; c'est par

humanité, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la

reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortunée. Ne m'obligez pas,

en criant; «Vive le roi!» à crier: «Vive la République!...» Je suis bon

patriote.

--Pardonnez-moi, citoyen Grignan, répondit M. de Guilleragues... ce cri

qui résume ma foi politique et ma foi religieuse m'a échappé. Je

respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent étaient à

votre image, je les honorerais... Il n'y a ici ni républicains, ni

royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.

Un court silence succéda à ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui

avait à coeur de dissiper le léger nuage qu'avait attiré sur l'alliance

l'étourderie de son ami, résuma les dispositions qui venaient d'être

arrêtées.

--Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soirée du 10 avril, la

reine sera prévenue que le complot dont il lui a été parlé une fois, et

auquel elle a adhéré, est mûr pour l'exécution. Le lendemain, notre ami

le chevalier sera introduit auprès d'elle et lui communiquera le plan

dans tous ses détails. Le soir à 9 heures, elle sortira du Temple. Une

heure après, elle sera ici, amenée par moi. Guilleragues nous attendra

et nous partirons aussitôt. Est-ce tout?

--C'est tout, déclara M. de Guilleragues.

--Et moi, n'aurai-je donc rien à faire? interrogea mélancoliquement

Valleroy qui avait assisté silencieux à l'entretien. Il y aura dans

cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi

suis-je seul excepté?

--Nous songerons à vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy,

répliqua en riant M. de Morfontaine.

--Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions

pas à t'occuper ce soir-là, citoyen. Prends patience.

Tout étant définitivement arrêté, il n'y avait plus qu'à se séparer. La

nuit était venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et

Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une

lanterne dont il s'était muni par précaution.

--Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je

ne bougerai pas de la Folie d'Épernon. J'y suis dans les propriétés de

ma famille, n'en déplaise à ceux qui les ont confisquées, et la

sollicitude de Morfontaine m'y a assuré le vivre et le couvert. Vous

sauriez donc où me trouver si vous aviez besoin de me revoir.

--Entendu, Monsieur.

Et comme les mains s'étreignaient, le marquis de Guilleragues reprit:

--Mes amis, que Dieu nous garde!

CHAPITRE XIV

À LA TOUR DU TEMPLE

La prison dans laquelle, après la déchéance de Louis XVI, avait été

incarcérée la famille royale, s'élevait dans le quartier du Marais, sur

l'emplacement où existe encore aujourd'hui le marché du Temple. Cette

prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier

vestige de la somptueuse résidence que, dès le XIIIe siècle, s'était

créée au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Après la suppression de

l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groupés dans

une même enceinte, avaient d'abord changé de destination, puis disparu

avec le temps. Au moment de la Révolution, la Tour du Temple en

rappelait seule le souvenir. C'était une massive construction carrée,

haute de quatre étages et flanquée de quatre tourelles. Chaque étage

comprenait quatre pièces, la plus grande occupant l'étendue de la tour

carrée, les plus petites ménagées, ainsi que l'escalier, dans les tours

d'angle.

Fils d'émigré · 第 16 / 30 段