pour tout le monde, c'est mon neveu Bernard, fils de ma soeur, marchand
colporteur comme moi-même, et nous sommes vos cousins. Ceci dit,
couchons-le vite, car il est sous le coup de la plus horrible émotion.
Il a reconnu ses parents sur la charrette des condamnés.
--Ah! le pauvre agneau, où allons-nous le mettre?
--Dans la chambre de M. le comte, répondit Kelner. C'est la seule qui
soit en état de le recevoir.
--Mais tu redoutais la visite des sectionnaires, Kelner. S'ils
viennent...
--S'ils viennent, je leur dirai que j'ai mis mon jeune cousin malade
dans les draps d'un aristocrate et ils me féliciteront de cet acte de
civisme. Venez, Monsieur Valleroy.
--Si tu me donnes du monsieur, tu me feras couper le cou.
--Tu as raison, citoyen. Suis-moi.
Ils traversèrent la cour déserte et pénétrèrent dans l'hôtel abandonné.
Puis, par l'escalier monumental, aux murs dépouillés de leurs tentures,
ils montèrent au premier étage. Au milieu d'un large palier, s'ouvrait
l'ancien appartement de M. de Malincourt composé d'un salon et d'une
immense chambre dont les croisées donnaient sur le jardin. Dans cette
chambre se trouvait, dressé sur une estrade et abrité sous de lourds
rideaux, un lit de pied. Bernard, déshabillé par Rose en un tour de
main, y fut couché. Mais il ne reprenait pas connaissance. Son
immobilité, la pâleur de ses lèvres, ses mains glacées lui donnaient
l'apparence d'un cadavre, et, sans les battements de son coeur qu'on
entendait, en collant l'oreille contre sa poitrine, on aurait pu le
croire mort.
--Maintenant, il nous faudrait un médecin, dit Valleroy.
--Est-ce prudent d'introduire un étranger ici? demanda Kelner.
--Je ne sais si c'est prudent. Mais ce que je sais, c'est que nous ne
pouvons laisser mourir le fils de notre maître, faute de soins.
Kelner consulta sa femme du regard; Rose devina sa question. Et ce fut
par un signe d'adhésion qu'elle lui répondit. Alors, s'adressant à
Valleroy:
--Nous aurons un médecin, lui dit-il. Mais, avant de l'aller quérir, je
dois te confier un secret qui ne m'appartient pas, un secret dont la
découverte nous enverrait tous à l'échafaud et avec nous un proscrit.
--Un proscrit! répéta Valleroy sans comprendre;
--Il vit caché près d'ici, dans une retraite qui communique avec cette
maison. C'est un moine bénédictin dont la tête a été mise à prix parce
qu'il a protesté publiquement contre la mise en vente de l'abbaye dont
il faisait partie. Il y est resté, dans une partie du couvent qui n'est
pas encore vendue, et comme il ne pourrait en sortir sans danger, c'est
nous qui le nourrissons.
--Mais, en quoi peut-il nous servir?
--Le P. David a étudié la médecine. C'est lui qui soignait les membres
de sa communauté.
--Cours vite l'appeler, Kelner. Pour le rassurer, dis-lui qui je suis,
qui est cet enfant. Il verra bien qu'il n'a rien à redouter de nous.
--J'y vais, répondit simplement Kelner en s'éloignant.
--Et moi, ajouta Rose, je vais chercher du vinaigre et préparer des
compresses pour le cas où on en aurait besoin.
Valleroy resta seul avec Bernard. Il se pencha sur lui, et il lui sembla
que la respiration reprenait sa régularité et que la chaleur revenait
aux extrémités glacées tout à l'heure. Il se rassura, et, en attendant
les secours que lui-même était impuissant à donner, il resta debout à la
tête du lit, essayant de se remettre des émotions qu'il venait de subir.
Autour de lui, tout était paix et sérénité. À voir par les croisées les
pelouses du jardin et les arbres avec leurs branches toutes vertes des
premières feuilles qui venaient caresser les vitres; à entendre les cris
d'oiseaux qui seuls troublaient le silence, il pouvait se faire illusion
et se croire loin, bien loin de Paris, loin de cette cité maudite où les
innocents tremblaient devant les juges et devant un bourreau. Alors,
dans ce profond recueillement succédant aux dramatiques agitations de
tout à l'heure, un épisode déjà lointain, auquel il n'avait jamais cessé
de penser, mais qui n'était plus qu'un souvenir à demi effacé, reprit
corps dans sa mémoire. Il se rappelait le dernier entretien qu'il avait
eu avec son maître à Saint-Baslemont et les ordres de ce dernier qu'il
s'était engagé à exécuter.
Ces ordres résonnaient maintenant à son oreille, clairs et précis.
--Tu iras à Paris. En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt.
Tu monteras dans ma chambre. À la tête du lit, se trouve un bénitier;
derrière le bénitier, un bouton de cuivre dissimulé sous la tenture. Tu
presseras ce bouton et tu découvriras ainsi une cachette ménagée dans le
mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient
quatre mille louis. Tu me l'apporteras. Il était à Paris, à l'hôtel de
Malincourt, dans la chambre, à la tête du lit... Il chercha le bénitier.
Le bénitier avait disparu, enlevé par une main prudente, les objets de
piété étant assimilés à des insignes séditieux. Mais un clou doré
marquait sa place vide, et la tenture soulevée laissa voir le bouton de
cuivre. Alors, Valleroy s'assura qu'il était seul auprès de Bernard, et,
sans hésiter, poussa le bouton. Sous cette pression, un pan de la
boiserie s'écarta du mur, se renversa, et, au fond d'une niche apparut
le petit coffre en fer. Valleroy l'attira à lui, tourna une clé laissée
sur la serrure, souleva le couvercle et vit les pièces d'or
soigneusement empilées.
--Cela pourra servir, pensa-t-il.
Mais Bernard remuait. Aussitôt le couvercle retomba sur le coffre, la
boiserie se referma et la tenture reprit sa place.
--Valleroy! gémit l'enfant.
--Je suis là, Bernard, mon cher Bernard.
--Où sommes-nous?
--Dans un asile sûr, où tu recevras des soins et où tu pourras guérir.
--Ai-je donc été malade?
--Très malade et tu l'es encore assez pour que j'aie cru nécessaire de
mander un médecin. Il va venir.
Bernard s'était soulevé, regardait avec surprise autour de lui.
--Mais nous sommes à l'hôtel de Malincourt, s'écria-t-il... Je me
reconnais dans la chambre de... Je me souviens... je me souviens...
Papa, maman!... Au secours! Ils sont morts, morts, morts...
Et, renversé sur l'oreiller, il y enfonçait son visage, tandis que de
nouveau une convulsion tordait ses membres.
Heureusement, Kelner et Rose revenaient, amenant avec eux le P. David.
Valleroy vit entrer un vieillard septuagénaire, aux traits fins, au
regard à la fois énergique et doux, cassé, maigre, ridé, et dont
cependant les allures révélaient la force comme sa parole révélait une
indomptable volonté. Vêtu ainsi qu'un artisan, rien en lui ne trahissait
son caractère ecclésiastique, et personne n'eût deviné qu'il avait porté
la robe noire des Bénédictins. En route, Kelner lui avait confié le nom
et l'histoire de Bernard. Elle était émouvante, cette histoire. Mais le
P. David avait vu, depuis trois ans, se dérouler tant de péripéties
sanglantes; il vivait en butte à tant de redoutables périls, que,
toujours prêt à mourir, il était cuirassé contre les émotions qui
altèrent le sang-froid. Ce fut donc avec son entière présence d'esprit
qu'il examina Bernard.
--Ce n'est qu'une crise passagère, dit-il à Valleroy. Nous en aurons
promptement raison. Cet enfant a besoin de pleurer. Il faut qu'il
pleure. Les larmes le soulageront. Laissez-moi seul avec lui. Je vous
appellerai quand j'aurai besoin de vous.
Sa parole inspirait confiance. Personne ne songea à protester, moins
encore à désobéir, et tandis que, s'asseyant au chevet de Bernard et lui
prenant les mains, il commençait à prononcer des paroles consolantes,
Valleroy, Rose et Kelner se retirèrent pour aller attendre dans le
logement du suisse que le P. David les appelât.
Valleroy profita de ce répit pour raconter à ses amis les événements qui
s'étaient accomplis depuis qu'il avait dû s'enfuir de Saint-Baslemont.
Kelner, à son tour, lui révéla comment M. de Malincourt, en arrivant à
Paris, l'avait averti qu'il était détenu à la prison des Carmes avec la
comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir à ses fils. Kelner avait
écrit aussitôt à Coblentz. Mais sa lettre, envoyée par des voies
détournées, était à peine partie que les hostilités s'engageaient sur
les bords du Rhin entre Prussiens et Français, et il avait pu se
convaincre qu'elle ne parviendrait pas à sa destination. Il s'était
alors occupé d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses
efforts avaient été vains. Maintes fois il avait tremblé pour eux,
notamment durant les terribles journées de septembre. Puis, ce danger
redoutable écarté, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres,
lorsque tout à coup il avait appris que le comte et la comtesse étaient
renvoyés devant le tribunal révolutionnaire à peine constitué. Témoin de
leur procès, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait
rien pu pour les sauver.
--Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas
tentés pour assurer leur délivrance! Tel que tu me vois, citoyen
Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitué des
clubs, un orateur populaire... J'ai hurlé avec les loups, et, puisque ce
fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.
--Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur
auprès des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.
--Pour quelle entreprise?
--Pour préserver les héritiers de nos maîtres d'une spoliation, pour
empêcher qu'on les dépouille de leurs biens.
--Et comment, puisque la confiscation a été prononcée?
--En rachetant ces biens nous-mêmes et en nous en constituant les
dépositaires jusqu'au jour où nous pourrons les leur restituer.
--J'y ai bien songé. Mais, pour acheter, il faut des fonds.
--J'en aurai, des fonds, moi, répondit Valleroy avec assurance. Cent
mille livres en or suffiront-elles?
--Tu as cent mille livres en or?
--Je les ai et peut-être davantage.
--C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moitié de Paris. Avec mille
francs d'or, bien employés, on peut avoir des assignats pour une somme
cent fois supérieure. Nous serons donc en état de payer l'hôtel de
Malincourt et le château de Saint-Baslemont.
--C'est déjà beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes
amis, Kelner, et recourir à leur protection pour nous faire adjuger les
biens à vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes
parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me présenteras
comme ton associé pour le commerce des biens d'émigrés. Je me ferai
jacobin comme toi, et à nous deux nous défendrons l'héritage de la
maison des Malincourt. Est-ce entendu?
--C'est entendu, Valleroy, répondit Kelner en lui tendant la main.
Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il
suffisait de leur loyale étreinte pour le sceller à jamais et le rendre
plus solide que s'il eût été écrit et revêtu de leur signature. Ils
causèrent encore pendant quelques instants en présence de Rose. Elle
était de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, dès le
lendemain, Kelner commencerait des démarches pour hâter la mise en vente
des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut
interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener
auprès de Bernard. Ils trouvèrent l'enfant toujours accablé par sa
douleur, mais apaisé par les réconfortantes paroles du P. David, comme
par les larmes qu'il avait versées.
--Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine à Valleroy;
longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents
traînés au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait
des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte
Armand, par exemple. Mais, à force de sollicitude, nous empêcherons le
retour des crises violentes et ce sera le commencement de la guérison.
Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.
--Je vous reverrai souvent, mon Père? dit l'enfant.
--Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Dès que vous serez sur
pied, vous connaîtrez la retraite où je vis caché. Je serai toujours
heureux de vous y recevoir.
Jusqu'à la nuit, le P. David resta près de lui, veillant sur son sommeil
qu'interrompaient parfois des gémissements, lui prodiguant ses soins
avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps,
étaient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la
visite des sectionnaires chargés de prendre possession, au nom de
l'État, des biens des condamnés, et il importait que ces personnages
n'entrassent pas dans l'hôtel avant que le P. David en fût sorti. Mais
ils ne se présentèrent pas ce jour-là. Quant à Valleroy, quoique accablé
par la fatigue, il était parti sous le prétexte de retrouver le sergent
Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture.
Lorsque le soir il revint, il raconta à ses amis qu'il avait pris congé
du brave soldat auquel était donné l'ordre de rejoindre sur-le-champ
l'armée de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouvé un acquéreur pour son
équipage, il le lui avait vendu à un bon prix.
Puis, après s'être assuré que Bernard ne pouvait l'entendre, il
continua:
--J'ai fait autre chose encore. J'ai procuré à la dépouille mortelle de
nos malheureux maîtres une sépulture décente en un endroit connu de moi
seul.
--Tu as osé aller réclamer les corps, Valleroy! s'écria Kelner. Tu n'as
pas craint de te compromettre?
--J'ai acheté des influences, répliqua Valleroy. Vois-tu, Kelner, avec
quelques pièces d'or habilement distribuées, on peut payer bien des
consciences de patriotes, car ça ne vaut pas cher. Le comte et la
comtesse reposeront en terre sainte, et plus tard leurs fils pourront
aller s'agenouiller sur leur tombe.
À la nuit, le P. David laissa Bernard, en lui promettant de revenir le
lendemain dès le matin. Puis, après avoir échangé avec Kelner et
Valleroy quelques paroles qui échappèrent à l'enfant, il se retira.
Valleroy s'étendit sur un matelas auprès du lit de son maître, et
celui-ci, rassuré par sa présence, s'endormit. Lorsque, le lendemain
matin, il se réveilla, un spectacle étrange frappa ses yeux. Entre les
croisées de la chambre, par où entrait à flots le soleil, un autel
s'élevait, et, agenouillé devant un crucifix, priait le P. David revêtu
d'habits sacerdotaux.
--Qu'est-ce donc? demanda Bernard à Valleroy.
Ce fut le moine qui lui répondit.
--Mon cher enfant, dit-il, j'ai pu jusqu'à ce jour, en dépit de la
persécution, célébrer chaque matin le Saint Sacrifice de la messe.
Aujourd'hui, j'ai tenu à le célébrer ici pour le repos de l'âme de vos
parents, et j'ai pensé qu'il vous serait doux d'implorer pour eux avec
moi la miséricorde divine.
Bernard éclata en sanglots.
--Merci, mon Père, murmura-t-il.
La pieuse cérémonie commença. Il y assista, assis sur son lit, les mains
jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prêtre. Kelner
faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient à genoux. Ce
fut une suprême émotion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres,
mais elle fut salutaire et hâta sa guérison. Le même jour, il voulut se
lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger à se reposer encore,
il lui dit:
--Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois être courageux pour te
seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'exécuter.
M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille
royale.
--C'est y songer trop tôt, répondit Valleroy.
--Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec énergie.
Nous nous mettrons à l'oeuvre dès demain. Plus tard, ce serait trop tard.
Devant ce langage, Valleroy céda. Bernard essaya ses forces en allant
visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'hôtel de
Malincourt, une brèche dans la muraille donnait accès à l'ancien
couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens
ecclésiastiques, ne s'était pas présenté d'acquéreur et où se trouvaient
la chapelle et le cloître. En sa qualité de voisin et d'ardent patriote,
Kelner avait été préposé, par les officiers municipaux de sa section, à
la garde de ces bâtiments où, en attendant l'occasion de les vendre,
personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabités. Autant
dire qu'il en était le maître, ce qui lui permettait d'y donner
secrètement l'hospitalité au P. David.
Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du cloître,
ayant à sa portée, pour s'y réfugier en cas de surprise, les caveaux de
l'abbaye et les jardins de l'hôtel. Ses journées s'écoulaient dans la
prière et dans l'étude. Nourri par le ménage Kelner, objet de la part de
Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des
mauvais jours. C'est là que, dès ce moment, Bernard prit l'habitude
d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commençaient, il
devait trouver auprès du saint religieux des conseils, des
encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de
l'intrépidité que savent opposer les grandes âmes aux plus dures
épreuves.
CHAPITRE XIII
LES CONSPIRATEURS
Quoi qu'en eût dit Bernard et de quelque énergie qu'en dépit de son
malheur et malgré son jeune âge il parût animé, Valleroy n'espérait pas
le voir de sitôt se dérober aux cruelles impressions qu'il venait de
subir, recouvrer sa sérénité et se rattacher à la vie. Mais c'est le
privilège de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversité sans en
être brisée. Elle possède des ressorts merveilleux qui lui permettent de
se redresser après avoir paru à jamais accablé. C'est ainsi qu'au
lendemain de l'affreux événement qui le faisait orphelin, Bernard se
retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir désormais pèserait sur
lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais
ce souvenir obsédant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance
ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure où il pouvait
périr, il les retrouvait en lui, accrues, développées et en quelque
sorte exaspérées par la grandeur de la tâche qu'il avait entreprise.
Dans l'entraînement de cette excitation intérieure, il parut transformé.
Sous son enveloppe d'enfant perçait déjà la virilité de l'âge mûr.
Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours après son arrivée à
Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans délai l'engagement
qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants après, ils arpentaient
la rue du Four-Saint-Germain, à la recherche du personnage vers lequel
les avait envoyés le marquis de Guilleragues, et qui devait leur révéler
la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps
encore, la rue du Four était une rue tortueuse où se pressaient, dans
une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y
marchèrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.
--C'est ici, dit soudain Bernard, en désignant une large plaque de tôle
peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balançait au
vent à l'extrémité d'une longue tige de fer, plantée dans le mur, en
bras de potence.
--Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous
voilà rendus, ajouta-t-il.
Une boutique étroite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une
galerie, laissant voir à droite et à gauche, rangés le long du mur et
empilés jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes
formes, de tous les pays et de toutes les époques, amassés là, peu à
peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs étaient de
fabrication courante et de qualité commune. On les devinait destinés aux
gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au
contraire, se faisaient remarquer par leur élégance, leur caractère
artistique dont les moulures dorées et les cuivres ciselés rehaussaient
la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans
l'étalage pour comprendre que ces débris de l'opulence aristocratique
détruite par la Terreur, ramassés un peu partout, au hasard des ventes,
dans les hôtels confisqués, étaient la véritable raison d'être du
commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en étaient que le
prétexte.
La douceur de la température permettant de laisser la porte ouverte, le
regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrêté, au
passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tournés des
tables, les fins contours des consoles, les étoffes claires des
fauteuils aux formes élégantes, toute une richesse d'ameublement que les
ineptes décrets de la Révolution n'avaient pu proscrire qu'en décapitant
la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis
c'étaient, dans des coins, des rideaux non encore dépliés, des
candélabres tordus, des glaces brisées et des portraits de famille, des
toiles crevées dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignoré,
et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si
pressés qu'ils cachaient la voûte à laquelle ils étaient accrochés.
Bernard et Valleroy, étant entrés dans la boutique, virent sortir de
derrière ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une
figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris ébouriffés, et vêtu
d'un uniforme de garde national.
--Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.
--C'est moi, répondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?
Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'étant assuré que Bernard et
lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit à demi-voix:
--Nous venons pour ce que tu sais.
Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidité. Il répondit
sur le même ton:
--Voilà plusieurs jours que je t'attendais, toi ou d'autres, et je
m'étonnais de n'avoir encore vu personne.
--Nous avons été empêchés de venir plus tôt.
--Suis-moi, avec ton jeune compagnon, et ayons l'air d'examiner des
meubles. On peut nous voir du dehors, et, quoique garde national bien
noté dans ma section, je ne suis pas sûr de n'être pas surveillé. Il y a
des espions partout.
Grignan se mit à marcher dans sa boutique, à pas lents, le bras tendu
vers les meubles, comme s'il en détaillait les beautés, accentuant son
attitude de commerçant qui vante sa marchandise et cherche à séduire le
client. Tout en marchant, il continuait l'entretien.
--Le comte de Morfontaine est absent pour le moment et vous ne pourrez
le voir qu'un peu plus tard.
--Où le verrons-nous?
--Ici même. Il vit près de moi dans cette maison où il passe pour mon
commis. Ce matin, il est sorti pour aller prendre possession de divers
objets que j'ai achetés dans un hôtel d'émigré. Je ne peux dire au juste
quand il rentrera, peut-être tout à l'heure, peut-être ce soir.
--Es-tu au courant des causes de son séjour à Paris? demanda Valleroy,
qui n'osait encore se livrer.
--Comment ne serais-je pas au courant, moi son complice? Il est à Paris
pour essayer de tirer la veuve Capet et sa famille de la prison du
Temple.
Ces mots arrachèrent Bernard à son silence.
--C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent
ses ennemis! fit-il vivement.
--Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, répondit Grignan, et
tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi étiez ici pour tramer
des complots contre la liberté, car j'irais vous dénoncer!
--Vous n'êtes pas royaliste?
--Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais
on peut être patriote et homme généreux... Marie-Antoinette n'est plus
la reine, puisqu'il n'y a plus de royauté. Mais elle est femme, elle est
malheureuse. Chargé de la garder dans sa prison, j'ai admiré ses vertus
et je l'ai prise en pitié. Elle est si belle et si bonne, et son
infortune si touchante! J'ai résolu de la sauver. Et je ne suis pas seul
à le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont été de faction au Temple,
il en est d'autres qui sont décidés à faire comme moi. Aussi quand M. de
Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai
pas hésité. «Topez là, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et
comptez sur moi.»
--Mais comment as-tu été mis en relations avec lui? demanda Valleroy.
--Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle
je me suis agenouillé un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir
qu'on pouvait compter sur mon dévouement. Du reste, interroge-le
toi-même, car le voilà.