volontiers de boire avec vous, mais à la condition que personne ne
restera sous la remise et qu'on en fermera les portes.
Son accent et son attitude en imposèrent à la bande, et cette fois il
fut obéi. Les portes de la remise closes, il y mit un de ses grenadiers
en faction, et alors seulement il consentit à entrer dans le cabaret.
Comme il allait en franchir le seuil, Valleroy s'approcha et lui dit à
voix basse:
--L'enfant et moi avons autre chose à faire qu'à t'attendre, sergent. Je
te confie l'équipage, pour lequel tu trouveras bien un conducteur parmi
ces braillards. Je compte sur toi pour le faire ramener ici, quand les
caisses qu'il contient seront déchargées. Je reviendrai demain pour le
chercher. Tu me feras connaître par l'homme que tu en auras constitué le
gardien où je peux te revoir.
--Compris, répondit simplement Rigobert.
Il se laissa entraîner chez le marchand de vin, où le suivit la foule,
tandis que Bernard et Valleroy, profitant de ce que personne ne
s'occupait d'eux, s'éloignaient à grands pas dans la direction de
l'hôtel de ville. À d'autres époques et à plusieurs reprises, Valleroy
était venu à Paris, appelé par son maître. Il connaissait donc
suffisamment la ville pour s'orienter.
--Avant tout, dit-il à Bernard, nous allons nous rendre à l'hôtel de
Malincourt. Il est probable que le suisse Kelner pourra nous renseigner
sur le sort de M. le comte et de Mme la comtesse et nous fournir les
moyens d'arriver jusqu'à eux.
Mais Bernard semblait soucieux et garda le silence.
--As-tu entendu ce que disait à Rigobert l'homme de tout à l'heure?
demanda-t-il tout à coup.
--Que disait-il?
--Il disait que la guillotine allait fonctionner aujourd'hui sur la
place de l'Hôtel-de-Ville. Cette place ne se trouve-t-elle pas sur notre
chemin?
--Il nous sera facile de l'éviter, répliqua Valleroy, essayant de se
montrer plus rassuré qu'il ne l'était.
Ils passaient en ce moment sous la porte Saint-Denis. Ils traversèrent
le boulevard et entrèrent dans l'étroite et longue rue qui va de cet
endroit vers la Seine. Mais à peine y eurent-ils fait quelques pas,
qu'ils s'aperçurent qu'un grand nombre de gens suivaient la direction
qu'ils suivaient eux-mêmes. Ces gens étaient animés et bruyants. Il y
avait parmi eux des gardes nationaux, des hommes vêtus de la carmagnole,
coiffés du bonnet rouge, quelques-uns portant des piques, d'autres en
haillons, à face patibulaire, et des mégères qui traînaient derrière
elles des enfants et hurlaient d'une voix avinée des refrains
patriotiques, la _Marseillaise_, le _Ça ira_, ou menaçaient les
passants, en proférant le terrible cri: «À la lanterne, les
aristocrates!» Les flots de cette plèbe grouillante se grossissaient de
tout ce qu'elle ramassait au coin de chaque rue, comme un fleuve qui se
grossit sur son parcours des rivières qui lui portent leurs eaux.
Bientôt, la rue fut trop étroite pour la foule, et on n'avança plus
qu'avec lenteur. En cet instant, dans la poussée tumultueuse qui
l'emportait ainsi que Bernard, Valleroy se trouva auprès d'un homme âgé,
dont la figure lui inspira confiance. Il le questionna:
--Citoyen, quoique tu ne me connaisses pas, veux-tu me permettre de te
demander en quel endroit se rend tout ce peuple?
À cette question, l'individu à qui elle s'adressait leva les yeux,
dévisagea son interlocuteur et répondit non sans ironie:
--Ce peuple va voir couper le cou à quatre aristocrates, que le nouveau
tribunal révolutionnaire, pour ses débuts, a condamnés hier à mort.
Depuis l'exécution de Capet, c'est la première fois que se dresse
l'échafaud.
--Quatre! s'écria Valleroy, sans dissimuler la commisération qui
s'emparait de son coeur. De quel crime se sont-ils rendus coupables, les
malheureux?
Au lieu de lui répondre l'inconnu saisit sa main, et comme, s'il eût
compris à qui il avait affaire, il dit à voix basse, avec douceur et
courtoisie:
--Gardez-vous de tout mouvement généreux, Monsieur, si vous ne voulez
suivre à la mort ceux que vous plaignez. Ces quatre infortunés n'en ont
peut-être pas fait autant dans le passé que vous dans la seconde durant
laquelle vous avez parlé, et si d'autres que moi vous avaient entendu...
--Mais, encore une fois qui sont-ils? murmura Valleroy. Pourquoi va-t-on
les guillotiner!
--L'un se nomme Guyot-Dumollans. Il avait émigré; il a cru pouvoir
rentrer. Cette imprudence va lui coûter la vie. L'autre est un soldat
appelé Luthier. Il s'est fait condamner pour avoir osé prétendre que
Louis XVI était un bon prince. Quant aux deux autres, un homme et une
femme, il paraît...
L'individu ne put achever. Une poussée de foule, plus violente que les
autres, le sépara de Valleroy, et lorsque ce dernier le chercha des yeux
autour de lui, il lui fut impossible de le retrouver.
Alors, son regard s'abaissa vers Bernard, qui, suspendu à son bras,
réglait son pas sur le sien, et il s'aperçut que le visage de l'enfant,
couvert d'une pâleur livide, exprimait l'horreur.
--Qu'as-tu donc, petit? lui demanda-t-il.
--Je songe à ces pauvres gens qui vont mourir, murmura Bernard et je
hais les monstres qui vont les voir mourir.
Valleroy ne releva pas cette phrase imprudente. Mais une pression de son
bras sur celui de Bernard fit comprendre à ce dernier qu'il fallait
s'abstenir, à cette heure et en ce lieu, de toute marque de compassion.
Du reste, la conversation devenait maintenant impossible, tant la foule
se faisait épaisse et houleuse. Entre ses chocs tumultueux, Valleroy se
sentait ballotté comme une épave. Ce n'était pas trop de toute sa
vigueur pour protéger Bernard. Il le tenait devant lui et s'efforçait en
vain de faire le vide autour d'eux.
--Nous avons bien choisi notre jour pour arriver à Paris! pensait-il
avec amertume.
Il semblait en effet que toute la population fût dehors par cette
radieuse journée de printemps. Sous le ciel bleu, vibrant de soleil,
aussi loin que s'étendait la vue, ont ne voyait que têtes remuantes,
pressées entre les hautes maisons, aux croisées desquelles on en
apercevait d'autres suspendues par grappes. Il y en avait même sur les
toits, et l'immense clameur qui, du haut en bas des édifices, montait,
étage par étage, jusqu'à leur sommet, y trouvait des échos qui la
renvoyaient à la rue.
Tout à coup, par-dessus ces vagues humaines que, par intervalles, il
parvenait à dominer, Valleroy vit l'espace s'élargir et la lumière du
ciel devenir plus éclatante. On venait de sortir du long boyau de la rue
Saint-Denis et on touchait à la place de l'Hôtel-de-Ville. Mais, tandis
que la foule croyait pouvoir se répandre librement, elle se trouva
subitement comprimée entre les gendarmes à cheval qui gardaient toutes
les issues de la place et les larges masses de peuple, qui, faisant
irruption des rues voisines, affluaient en cet endroit. Un remous
effroyable se produisit. Il arracha des cris de détresse à ceux qui en
étaient les victimes et un cri d'épouvante à ceux qui, des croisées où
ils se tenaient, en furent les témoins.
--Grimpe sur mes épaules, Bernard, cria Valleroy.
Raidissant son buste et ses bras, il fit de ses mains un marchepied à
Bernard et parvint à le mettre à califourchon sur son dos. Mais, presque
aussitôt, il sentit se plier le corps frêle de l'enfant, et il
l'entendit pousser un gémissement de terreur.
--Qu'est-ce encore, Bernard? lui demanda-t-il.
--Remets-moi par terre, Valleroy. Ce que je vois est horrible; je ne
veux pas voir.
--Si je te remettais par terre, tu serais écrasé. Qu'as-tu vu?
--Là, là! C'est affreux, reprit Bernard éperdu, en tendant le bras
devant lui.
Ce qu'il avait vu, c'était, au milieu d'un carré vide formé par les
gendarmes devant la façade de l'hôtel de ville, les armatures de la
guillotine, dressée sur un haut échafaudage, et, entre ces armatures,
une planche inclinée sous une poutre transversale à laquelle attenait un
large coutelas. Trop effrayante pour lui était cette vision. Il courba
le front, et, penché à l'oreille de Valleroy, il lui retraça le
spectacle qu'avait saisi son regard.
--Courage et patience, lui répondit Valleroy; nous allons sortir d'ici.
En attendant, si tu crains de voir, ferme les yeux.
Bernard obéit, tandis que Valleroy essayait de se frayer un passage à la
suite d'un courant de foule qui se formait pour contourner l'hôtel de
ville. Pendant une demi-heure, il dut se résigner à un piétinement sur
place qu'interrompait de temps en temps, tantôt une poussée en avant,
tantôt une poussée en arrière, et qui recommençait ensuite pour
s'interrompre de nouveau. Par bonheur, Valleroy était grand et
vigoureux, sa vigueur lui permettait, quoiqu'il portât Bernard, de
résister aux poussées de la foule, et sa taille, de respirer librement.
Son sang-froid ne contribua pas moins à le tirer d'affaire. Après un
dernier et suprême effort, il put enfin reprendre haleine et se
décharger de son précieux, mais lourd fardeau.
Il se trouvait en ce moment sur les quais de la Seine, aux abords d'un
pont au delà duquel s'étendait la cité et se déroulait la masse
imposante du Palais de justice et de la Conciergerie. À sa droite, il
avait la place de l'Hôtel-de-Ville qu'il ne pouvait voir, et les grilles
du monument contre lesquelles il s'appuyait; à sa gauche, le fleuve, le
long duquel s'échelonnaient quelques privilégiés que les gendarmes
avaient laissés arriver jusque-là. Comment lui-même était-il en cet
endroit, dont l'accès restait interdit à la foule? C'est ce qu'il lui
eût été impossible de dire. Le flot populaire l'avait porté sur ce
point, et quand il s'en aperçut, ce fut pour constater que la
circulation, tout à coup, venait d'y être interdite, et qu'en
conséquence Bernard et lui y étaient en sûreté.
Alors il respira soulagé, et, s'asseyant au pied des grilles de l'hôtel
de ville, sur les pierres dans lesquelles elles étaient plantées, il dit
à Bernard:
--Force nous est d'attendre ici qu'on nous permette de poursuivre notre
chemin. Profitons-en pour nous reposer.
Mais l'enfant, au lieu de suivre ce conseil, grimpait sur les pierres,
se dressait sur la pointe des pieds, afin de regarder par-dessus les
groupes qui se trouvaient devant lui, derrière une rangée de gardes
nationaux formant la haie. Entre ces gardes nationaux et des gendarmes à
cheval immobiles en face d'eux était ménagé un large chemin, se
déroulant comme un ruban blanc à travers les masses profondes de la
foule, tout brillant du scintillement des baïonnettes au bout des fusils
et des sabres tirés du fourreau: il partait de la place de
l'Hôtel-de-Ville, longeait le quai jusqu'au pont de la Cité, traversait
la Seine sur ce pont et venait s'arrêter aux portes de la Conciergerie.
Il mettait ainsi en communication la prison et l'échafaud, et c'est par
là qu'allaient passer les condamnés.
--Ces pauvres gens vont défiler devant nous, remarqua Bernard,
qu'obsédait maintenant un impérieux besoin de regarder en face ce qui
tout à l'heure lui faisait peur.
--Tu ne les verras que si tu veux les voir, répondit Valleroy, et
peut-être vaut-il mieux que tu renonces à ce douloureux spectacle.
Bernard allait obéir et s'asseoir à côté de Valleroy, quand monta de la
foule une clameur plus forte que les autres, qui, d'abord faible,
grossit rapidement, s'éleva dans l'air et couvrit la rumeur confuse de
ce peuple accouru pour voir mourir des innocents. Toutes les têtes se
tournaient du même côté, du côté de la Conciergerie, et de toutes parts
retentissait le même cri:
--Les voilà! Les voilà!
Bernard ne fut pas maître de sa curiosité. C'était une attraction
dominatrice à laquelle il fallait obéir. Valleroy lui-même la subit. Il
se levât et, debout sur les pierres, il regarda. À l'extrémité du chemin
formé par la double haie de soldats, une charrette venait de sortir de
la Conciergerie. Valleroy vit les gens qu'elle transportait, bien qu'il
ne pût distinguer leurs traits. Il les compta; ils étaient cinq, quatre
assis, un debout. La charrette tourna sur le quai. Elle fut enveloppée
aussitôt par une escorte de cavaliers, et ce ne fut pendant un moment,
dans la poussière et sous le soleil, qu'une masse confuse d'uniformes,
sillonnée de miroitements sur les armes étincelantes.
--Viens, Bernard, supplia Valleroy en quittant sa place.
--Laisse-moi, je veux voir, répondit l'enfant d'un accent impérieux où
se trahissait la fièvre.
Il était parvenu à se hisser à la cime des grilles et se tenait là, à
peine assis, accroché aux pointes qu'il serrait de ses mains crispées,
blême, l'oeil brillant d'émotion et de colère. Valleroy ne tenta pas de
vaincre sa résistance ni de l'arracher à sa contemplation. Mais il se
rapprocha de lui, et, grimpé de nouveau sur les pierres, il le soutint
de ses mains robustes. Le lugubre cortège se rapprochait. Encore
quelques minutes et il allait passer près d'eux.
Autour de la charrette qu'entouraient de près les gendarmes, sautait et
gambadait une bande d'êtres hideux, des hommes en bras de chemise, aux
culottes fripées sur leurs jambes nues, coiffés d'un bonnet rouge, et
des femmes aux vêtements sordides, les cheveux sur les épaules. Au
passage, ils haranguaient la foule en lui montrant les condamnés qu'ils
apostrophaient, le rire aux yeux, l'injure aux lèvres, avec des gestes
immondes. Ceux-ci ne leur répondaient pas, ne les regardaient même pas.
Deux d'entre eux, un homme et une femme, étaient placés sur le devant de
la charrette, les cheveux coupés ras, vêtus tous deux comme des gens de
haute condition, les mains liées derrière le dos. Sur une seconde
banquette, se trouvaient leurs compagnons d'infortune, et, au milieu
d'eux, le bourreau, qui tenait dans la main gauche l'extrémité de leurs
liens. Traînée par un seul cheval, la charrette avançait lentement, mais
elle avançait. De la place où ils se trouvaient, Bernard et Valleroy
commençaient à distinguer les visages des condamnés, entre les rangs des
gendarmes, et le regard de l'enfant était invinciblement attiré vers
eux. Soudain, Valleroy, qui le tenait dans ses bras, le sentit se
raidir; une main frémissante se posa sur sa tête en même temps qu'un cri
d'épouvante et de terreur déchirait l'air et jetait dans les clameurs de
la foule ces deux mots, qui la dominèrent la durée d'une seconde:
--Papa! Maman!
Valleroy chancela sous le choc du corps de Bernard convulsé, et son sang
se glaça. S'il ne s'était arc-bouté contre les grilles, il serait tombé,
car, en même temps que Bernard se renversait sur lui, il venait de
reconnaître dans les deux condamnés assis sur le devant de la charrette
le comte et la comtesse de Malincourt.
--Viens! viens! murmura-t-il on essayant d'enlever Bernard.
Mais celui-ci se cramponnait aux grilles en criant:
--Non! non! Je veux leur parler, les embrasser. Au secours!
Délivrez-les! Ce sont mes parents!
À ces cris, des gens se retournaient.
--Emportez cet enfant! crièrent quelques voix.
Mais ce fut tout. Le spectacle de cette charrette traînant des innocents
à la mort était plus pathétique sans doute que celui d'une douleur
d'enfant. Ceux qu'avait importunés cette douleur l'oublièrent presque
aussitôt pour s'absorber dans la vision sinistre qui maintenant prenait
corps. Le cortège passait au milieu d'un silence que troublaient seuls
les hurlements des sans-culottes et des tricoteuses, attachés à ce char
mortuaire comme une bande de démons.
Bernard, le coeur étreint par la violence de son désespoir, la gorge
obstruée par des sanglots qui n'en pouvaient sortir, était impuissant à
proférer un son. Ses lèvres remuaient et demeuraient silencieuses. Il
croyait crier et on ne l'entendait pas. Il n'avait plus de force que
pour résister à Valleroy, qui voulait l'emporter et ne pouvait y
parvenir, en dépit de la force qu'il déployait.
Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la liberté de ses bras et de ses
jambes que Valleroy avait essayé en vain de comprimer. Sa fine
silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il
adressa à ses parents un suprême appel. Alors on vit la comtesse de
Malincourt relever son front courbé; ses yeux suivirent la direction
d'où venait le cri qui l'avait arrachée à ses pensées. Son visage, dans
un sourire où déjà passait la mort, exprima la stupéfaction, la douleur
et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari,
et lui parla fiévreusement. Le regard du comte suivit le sien. À leurs
joues qu'avait blêmies l'approche du trépas, monta un flot de sang qui
les colora. Et sur leur visage effaré se traduisit le martyre indicible
de leur âme, quand, au moment où la charrette allait tourner sur la
place, ils aperçurent leur fils adoré, leur cher Bernard, qui, dans une
convulsion, leur envoyait de la main un baiser.
Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image
fugitive était un rêve ou la réalité, elle s'évanouit. Ils ne virent
plus rien que les armatures de la guillotine, qui se détachaient sur les
vieilles murailles de l'Hôtel-de-Ville, et la foule immense qui, de
toutes les extrémités de Paris, était accourue pour assister à leur
supplice. Quant à Bernard, en les voyant disparaître, accablé par
l'immensité du coup qui le frappait, il perdit toute volonté et toute
énergie. Ses doigts se détendirent, lâchèrent les grilles auxquelles il
se retenait, et, poussant un gémissement, il roula inanimé dans les bras
de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu'à s'enfuir. Par bonheur, la
foule, en se ruant derrière les condamnés, avait laissé un passage libre
jusqu'au pont de la Cité. Ce pont lui-même par où venait de défiler le
cortège était encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la
Cité devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche
de la Seine, portant toujours, serré contre sa poitrine, Bernard
évanoui. Là, il aperçut des fiacres qui stationnaient. Il en héla un, y
déposa avec sollicitude l'enfant dont il était désormais l'unique
protecteur et y monta lui-même en donnant l'ordre au cocher de les
conduire dans la rue de l'Université, où était situé l'hôtel de
Malincourt.
CHAPITRE XII
L'HÔTEL DE MALINCOURT
L'hôtel de Malincourt était une des plus pompeuses résidences de la rue
de l'Université. Construit sous Louis XV, il s'élevait entre une cour
d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'étendait jusqu'aux murs
d'une abbaye de Bénédictins, morcelée et vendue en partie en 1791, en
exécution des décrets de l'Assemblée nationale par lesquels les biens du
clergé avaient été déclarés propriété de l'État. À sa droite et à sa
gauche, s'élevaient d'autres hôtels «t s'étendaient d'autres jardins, de
telle sorte que, quoique situé en plein Paris, il donnait, avec sa
ceinture d'arbres séculaires, ses vieilles charmilles et ses larges
pelouses, l'impression d'un château planté au milieu d'un parc
solitaire.
Cette physionomie de solitude s'était encore accentuée depuis que la
vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des
constructions voisines, dont les propriétaires figuraient sur la liste
des émigrés, avait détruit l'opulence et éteint l'éclat de ce quartier
où vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet éclat, de
cette opulence, plus rien ne restait, pas même les armoiries sculptées
dans la pierre, qui naguère s'étalaient au-dessus des hautes portes et
qu'avaient effacées à coups de pic et de marteau les émeutes populaires,
comme elles avaient détruit à l'entrée de la plupart des églises les
statues de saints et les croix qui les décoraient. Sur le pavé de ces
rues aristocratiques, les carrosses aux portières blasonnées ne
roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brisées, des trous
dans la muraille, des traces d'incendie, des débris de marbres, des
portes enfoncées attestaient que les mains dévastatrices de la racaille
de Paris avaient, là comme ailleurs, tenté de détruire.
Cependant, sauf ses armoiries enlevées, l'hôtel de Malincourt ne portait
aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni
confisqué ni vendu, son propriétaire n'étant pas considéré comme émigré,
et il était resté sous la garde du suisse Kelner, honnête homme, depuis
longtemps au service du comte de Malincourt. À l'entrée de la cour
d'honneur, se trouvait un étroit pavillon avec un premier étage en
mansardes. C'est là que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la
comtesse, dotée par elle quand elle s'était mariée.
Le jour et à l'heure où, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la population
de Paris assistait à l'exécution des malheureux contre lesquels le
tribunal révolutionnaire avait rendu ses premiers arrêts de mort, Rose
se trouvait seule au rez-de-chaussée de son habitation. Sûre de n'être
pas vue, elle s'était agenouillée dans un coin et priait en pleurant.
C'était une jeune femme, petite et mince, à la figure maladive, aux
traits étiolés, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle
subissait depuis les débuts de la Révolution par suite des événements
tragiques dont elle avait été témoin.
Vivement, la porte s'ouvrit sous la poussée d'une main robuste. Un homme
gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans
un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pièce.
L'épouvante dans le regard, une pâleur livide sur la face, il était
haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants
descendait le long de ses joues grasses, où elle traçait un sillon
humide.
Rose, en l'apercevant, s'était levée. Elle alla vers lui.
--Est-ce fini, Kelner? demanda-t-elle, le visage convulsé par la peur.
--Oui, ce doit être fini maintenant, répondit-il.
--Tu les as vus?
--Au moment où ils sortaient de la Conciergerie, la durée d'un éclair.
Les gendarmes empêchaient d'approcher. J'ai voulu les suivre jusqu'au
bout, mais le coeur m'a manqué. Et puis, il aurait fallu se mêler aux
scélérats qui dansaient autour de la charrette, et j'ai craint de me
trahir. Plutôt que de faire comme eux, j'en aurais étranglé un.
--Nos pauvres maîtres! soupira Rose dans un sanglot.
Et croisant les mains, les yeux au ciel, elle pria:
--Mon Dieu, ayez pitié de leur âme!
Kelner fit un geste de dénégation.
--Inutile de prier pour eux, Rose; c'est eux qu'il faut prier, à qui il
faut demander de veiller sur nous, car, pour sûr, le ciel les attendait.
Ils sont morts comme des martyrs, comme des saints.
--Crois-tu qu'ils t'aient vu?
--Je l'espère et il me semble bien que M. le comte m'a reconnu, car il a
souri et a parlé à Mme la comtesse, qui a paru chercher dans la foule.
Comme ils étaient beaux tous deux! Le regard si fier, l'attitude si
dédaigneuse, Madame surtout... Ah! malheur sur les bourreaux qui ont mis
à mort des innocents...
Il s'arrêta, écrasé sous sa douleur, et sa femme resta debout devant
lui, affaissée elle aussi, et hors d'état de le consoler.
À la porte de la rue, un coup de marteau résonna.
--Qui nous arrive? murmura Rose d'une voix étranglée.
Kelner s'était soulevé pour écouter.
--Peut-être les sectionnaires de la municipalité, fit-il. Ils viennent
nous signifier la sentence de confiscation.
--Déjà, quand le corps des victimes n'est pas encore refroidi!
Kelner allait répondre. Mais il en fut empêché. À l'entrée, on frappait
de nouveau, et, cette fois, c'étaient des coups précipités qui
couvraient le bruit d'une voiture en train de s'éloigner. Il se décida à
aller ouvrir, sans se presser cependant, redoutant quelque nouveau
malheur. Il entre-bâilla la porte et allait passer la tête pour voir qui
venait, quand un choc violent le jeta de côté. Un homme qui portait un
enfant entre ses bras se précipitait dans l'hôtel d'un élan furieux.
--Monsieur Valleroy! s'écria Kelner. Vous ici!
--Oui, moi, répliqua Valleroy. Ne m'interroge pas. Je te dirai tout à
l'heure d'où je viens et pourquoi je viens. Mais avant tout il me faut
un lit pour cet enfant.
--M. le chevalier! Miséricorde!
C'était Rose qui, tout effarée, avait poussé ce cri,