Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage,

allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son

château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux

jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses

terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils

payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes

de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait

d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes

d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés,

d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République

appréciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace,

lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:

--Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens

l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en

donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la

première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres

non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un

d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en

apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses

simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la

mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en

larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle

changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant

renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper.

Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques

se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus

ses bésicles, elle dit:

--Que me veut-on?

--Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.

--Ont-ils des intentions hostiles?

--Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de

Bruxelles et qu'ils conduisent à Paris. Avec eux, se trouvent un homme

et deux enfants qui demandent à vous parler.

--S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon

frère! s'écria-t-elle. Je vais les recevoir.

À son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer

accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au

rez-de-chaussée, traînant avec des allures de prêtresse sur les marches

du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison.

Quand elle fut sur le perron, elle regarda.

Au milieu de la cour était une lourde voiture attelée d'un seul cheval

encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six

grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, près

d'eux, un homme vêtu comme un marchand de campagne, tenant par la main

un jeune garçon et une petite fille.

--Est-ce à la citoyenne Jussac que vous désirez parler? demanda-t-elle à

haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et défiant la troupe

immobile.

--À elle-même, répondit l'homme qui tenait les enfants.

--Alors, je t'écoute, citoyen.

L'homme reprit en désignant les soldats:

--Ces braves gens te demandent l'hospitalité pour quelques heures,

citoyenne. On leur a vanté ton civisme et ils espèrent trouver dans ta

maison la bonne table et le bon gîte auxquels ont droit partout de

vaillants serviteurs de la République, et, ici, des grenadiers

appartenant au régiment de ton frère.

--À ce double titre ils sont les bienvenus, répondit la chanoinesse.

Mais toi, qui es-tu?

--Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.

La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une

hospitalité large et confortable. Puis, ayant fait signe à l'homme, elle

rentra dans le château où, sans quitter les enfants, il la suivit.

--Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls

dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.

Mais, au lieu de répondre, il s'inclina respectueusement et tendit une

lettre à la chanoinesse de Jussac.

--Une lettre de mon frère! s'écria-t-elle en jetant les yeux sur

l'adresse.

Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la

violence de son émotion, elle tomba dans un fauteuil, si troublée,

qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de

pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dévorer les

quatre pages que lui écrivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle

porta les feuillets à ses lèvres et les embrassa en murmurant:

--Mon frère chéri! Dieu te garde à ma tendresse!

Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses

larmes, et du même coup, sans doute, domina son émoi passager, car son

visage rasséréné reprit son ordinaire physionomie, tranquille et

hautaine.

--Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce

que je peux pour toi.

--Le colonel ne le dit pas?

--Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter

foi à tes paroles. Fais-moi donc connaître ton nom.

--On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.

--Et moi, la citoyenne Jussac, répliqua-t-elle vivement, je te dispense

des vieilles formules; elles n'ont plus cours.

Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obéir et répéta:

--On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de

Malincourt, mestre de camp des armées royales, actuellement enfermé dans

la prison des Carmes, à Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est

leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'aîné est en émigration.

--Et cette fillette? demanda la chanoinesse en désignant Nina.

--Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le

Royal allemand et qui fut tué lors des troubles de 1789.

--Mais pourquoi avez-vous quitté Bruxelles, et où allez-vous?

--Nous allons à Paris.

--À Paris! Avec ces chérubins! Miséricorde! s'écria la chanoinesse en

agitant sa canne. À Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on

s'y tue avec fureur et que...

Elle fut soudain interrompue. C'était Bernard. Il avait fait un pas vers

elle et dit avec exaltation:

--N'essayez pas de nous détourner de notre chemin, Madame. Plus on nous

démontrera que Paris est dangereux et plus sera impérieux le devoir qui

nous y appelle.

--Le devoir! Quel devoir?

--Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher à leur

cachot.

--C'est donc là ce but secret dont me parle mon frère?

--Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur

celui-là, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue,

Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il fût, ne le serait assez pour

nous empêcher d'aller à Paris.

Le regard de la chanoinesse arrêté sur Bernard exprima tour à tour

l'admiration, la sollicitude, la pitié, et d'une voix grave et attendrie

elle répondit:

--Vous vous êtes mépris, mon enfant. Je n'entendais pas vous détourner

de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cédé à mon coeur en vous

signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne

d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous êtes bien jeune pour les

efforts qu'elle exigera.

--Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le

bras de Valleroy. À deux, nous réussirons.

--Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.

Elle avait attiré Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant.

Puis elle dit:

--Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois à Paris?

--J'espère trouver quelqu'un à qui la confier, répondit Valleroy, sinon

elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.

À l'appui de sa déclaration, il racontait maintenant à la chanoinesse de

Jussac l'histoire de Nina depuis le jour où il l'avait rencontrée et les

circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection.

En écoutant son récit, la chanoinesse éprouvait une émotion poignante.

Au fur et à mesure que se déroulait le tableau des malheurs de l'enfant,

elle la serrait plus étroitement entre ses bras, et Nina, qui s'y

trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les

caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.

--Au lieu de l'emmener à Paris, dit tout à coup la chanoinesse,

laissez-la moi. Je suis seule ici, isolée, triste, et, sous la fermeté

dont je fais montre, souvent épouvantée par la perspective des

catastrophes que je prévois. La chère petite sera ma joie, ma

consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, après

les mauvais jours, mon frère et moi nous l'adopterons.

--Me séparer encore de Nina! soupira Bernard.

--Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compiègne n'est pas loin

de Paris... Vingt lieues à peine... une petite nuit en poste...

--Et puis, ce serait d'un affreux égoïsme de priver Nina de la

maternelle protection qui s'offre à elle, observa Valleroy.

--Elle aurait eu celle de ma mère, objecta Bernard.

--Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour où la comtesse

de Malincourt délivrée pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur

le chevalier?

--Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse

près de vous, et pourvu que je la retrouve...

À ce moment, on vint annoncer à la chanoinesse que son souper était

servi.

--Vous vous mettrez à table avec moi, dit-elle à Valleroy et à Bernard.

--Gardez les enfants, Madame, répondit Valleroy. Pour moi, permettez que

je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont été compatissants tout le

long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.

--Soit, allez souper en leur compagnie. Tout à l'heure, j'irai vous

retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire à mon frère qu'ils

m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici à leur

retour de Paris et leur confier ma réponse au colonel. Pensez-vous que

je puisse le faire en toute sûreté?

--En toute sûreté, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est

dévoué corps et âme à votre frère, et si ce dernier m'a remis à moi et

non au sergent la lettre qui vous était destinée, ce n'est point par

défaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer

ainsi à mon jeune maître un meilleur accueil de votre part.

Valleroy prit congé de la chanoinesse et des enfants et se hâta de

descendre dans la salle où se trouvaient réunis les grenadiers. Déjà,

grâce aux ordres de la châtelaine, le couvert était mis. Rigobert et ses

hommes, déshabitués depuis longtemps de tout confortable et des fins

repas, se préparaient à faire honneur à celui qu'on venait de leur

servir.

--La maison de mon colonel est une maison très hospitalière, observa

sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son

luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumées.

Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?

--La citoyenne s'est intéressée à eux et a voulu les retenir, répondit

Valleroy. Elle nous offre même de garder la petite pendant que nous

irons à Paris.

--Elle est donc aussi bonne que son frère? Ah! si tous les aristocrates

ressemblaient à ces deux-là, le peuple n'aurait pas eu besoin de démolir

la Bastille ni de couper le cou à Capet.

Sur cette belle réflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du

premier verre de vin avalé par-dessus une grande assiettée de soupe au

lard pour ranger les cinq grenadiers à l'avis de leur sergent. Au rôti,

ils confessaient que l'ancien régime avait du bon. Mais c'est surtout au

dessert que fut ébranlé leur civisme. La châtelaine étant venue les

visiter et boire avec eux à la santé du colonel Jussac, leur

enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent déclarés

prêts à rétablir la monarchie.

CHAPITRE XI

LA PREMIÈRE CHARRETTE

Il y avait sept mois que la royauté était abolie et la république

proclamée, deux mois que Louis XVI était monté sur l'échafaud, trois

jours que le Comité de Salut public avait inauguré ses pouvoirs, et

vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal révolutionnaire

institué par la Convention pour juger les émigrés et les suspects.

Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de

soulèvements populaires, d'émeutes sanglantes, de meurtres atroces,

prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9

thermidor. Les lois édictées contre les émigrés et leurs complices ayant

reçu un commencement d'exécution, les prisons se remplissaient. À peine

installé, le Comité de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

À la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes, à Sainte-Pélagie, à

Saint-Lazare, à la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers,

guichetiers, étaient sur les dents, et les listes des registres d'écrou

s'allongeaient indéfiniment. Ce n'étaient pas seulement des noms

d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la

guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui

avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes

subalternes chargés d'exécuter les ordres du gouvernement, agents de bas

étage, plus féroces que les chefs auxquels ils obéissaient. Chaque jour

et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'était

pas de famille, quelque ignorée qu'elle fût, qui n'eût à les redouter.

La dénonciation d'un voisin ou d'un débiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait,

dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se

permettait, dans les objets qu'on possédait, l'infâme ingéniosité des

jacobins et des sans-culottes trouvait les éléments d'une accusation

capitale. Crime, la carrière qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri

de colère que poussait à vos lèvres le spectacle de quelque injustice ou

le soupir de pitié que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime,

quelques provisions mises en réserve en vue des mauvais jours; crime, un

vieux parchemin conservé dans les archives familiales. On était dénoncé

pour rien, pour moins que rien, et traité au gré du caprice de ceux

dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attiré l'attention,

excité la cupidité. Arrêté par un officier municipal qu'escortaient des

gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage légal

de sa maison, décoré du nom de perquisition. On était conduit ensuite à

la municipalité de son district, car Paris était divisé maintenant en

quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les

citoyens qui en dépendaient un gouvernement plus redoutable encore que

le gouvernement central. Après une longue attente dans la boue, sous la

pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortunés, on comparaissait à

son tour devant le Comité révolutionnaire de la section, auquel

s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou même,

quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire à

la suite duquel on était incarcéré dans l'une des prisons de Paris.

C'est ainsi qu'elles s'étaient remplies peu à peu, tandis que la

Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au

tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, à l'accusateur

public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect général de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires

et vexatoires. Elles déchaînaient la terreur. Dans les quartiers luxueux

et riches, la plupart des maisons étaient abandonnées. Dans le faubourg

Saint-Germain, dans la chaussée d'Antin qu'on appelait alors rue du

Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des hôtels de

l'aristocratie avaient été confisqués et vendus. Payés à vil prix et en

assignats, le papier-monnaie ayant remplacé l'or et l'argent, ils

étaient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion

propice pour s'en défaire, ou les dépeçaient, débitant en détail les

persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forgé, les

boiseries sculptées dont les murs étaient revêtus, les peintures des

plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dévastatrices

avaient passé par là, quand il ne restait que les quatre murs, avec

leurs fenêtres béantes n'encadrant plus que le vide, survenait un

entrepreneur qui réparait les dégâts, et l'aristocratique demeure, tant

bien que mal rafistolée, se transformait en une vulgaire auberge ou en

un dépôt de marchandises.

Les couvents, si nombreux à Paris, n'avaient pas été davantage épargnés.

Mais comme il était plus difficile de leur donner une affectation

nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un état complet d'abandon

et de délabrement, ouverts à tout venant et surtout à des bandes

d'enfants qui allaient jouer dans les cloîtres déserts. Quant aux

églises, après en avoir supprimé les croix, remplacées maintenant par

des piques surmontées d'un bonnet rouge, on en avait respecté les

murailles extérieures. Mais à l'intérieur elles étaient dépouillées.

Tableaux, statues, ornements, vases sacrés, ce qui naguère en formait la

richesse, le Trésor national avait fait tout vendre à son profit, ne

laissant dans le temple que ce qui était strictement nécessaire au culte

qu'exerçaient des prêtres assermentés dont la présence éloignait plus de

fidèles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles

monuments allaient servir de théâtre aux orgies des fêtes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues réputées jadis comme les plus

aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'éclat.

Toute vie élégante était morte; mort aussi le commerce, mortes surtout

les industries de luxe. Elle ne se révélait plus que par la vente aux

encans d'objets dérobés ou saisis dans les maisons des aristocrates.

Seuls les cafés et les restaurants, les théâtres, les lieux publics et

le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais,

rares et isolés, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensité

de la capitale, livrée le jour à une populace déguenillée, bruyante, et

menaçante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et

morne, troublée seulement par les rumeurs fiévreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'être décrite, la capitale n'attirait plus

d'étrangers. Il était si difficile d'en sortir par suite des

surveillances qu'exerçait la police révolutionnaire, que le nombre des

départs, comme celui des arrivées, décroissait de jour en jour. On ne

pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrières ne s'ouvraient

plus qu'à des charrettes de maraîchers ou de meuniers, destinées à

empêcher la population de mourir de faim, ou à des détachements de

troupes revenant des frontières, ou enfin à des convois de prisonniers

envoyés par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce

défilé, se montrait une chaise de poste, on pouvait être sûr qu'elle

ramenait à Paris quelque conventionnel dont la mission dans les

départements ou aux armées avait pris fin et qui venait en rendre compte

au Comité de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours après avoir quitté

Bruxelles et douze heures après avoir quitté Compiègne, le convoi que

conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent

Rigobert et ses grenadiers se présenta à la barrière Saint-Denis.

Habituellement, cette halte à l'entrée de Paris était de longue durée.

On opérait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les

voyageurs et leurs bagages, on vérifiait leurs passeports, et si leur

mine déplaisait, on les soumettait à mille taquineries.

Mais, ce jour-là, quand Rigobert eut présenté au poste de la barrière,

occupé par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait été

délivré à son départ de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin

des papiers d'État, à destination du Comité de Salut public, toutes les

difficultés ordinaires s'évanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit

par son propriétaire, assis dans le cabriolet, et à côté duquel se

tenait Bernard, passa librement, escorté par les six grenadiers, entre

une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis

pour gagner la place de l'Hôtel-de-Ville et de là les Tuileries, où

siégeait le tout-puissant et redoutable Comité.

Mais les gens qui d'abord s'écartaient pour lui livrer passage ne

tardèrent pas à se rapprocher, et bientôt des groupes se trouvèrent

devant lui et lui barrèrent le chemin. En d'autres circonstances,

Rigobert n'eût pas hésité à croiser la baïonnette pour se dégager. Mais,

outre qu'il n'ignorait pas que dans Paris le peuple était souverain,

l'attitude de cette fouie ne présentait rien de malveillant ni

d'hostile. Il résolut donc d'agir par la douceur.

--Que désirez-vous, mes amis? demanda-t-il. Votre intention est-elle de

nous empêcher d'arriver à notre destination? Je dois vous faire

remarquer que je suis chargé d'une mission importante et que je suis

résolu à la remplir, et mes camarades autant que moi.

--Il n'est pas question d'y mettre obstacle, sergent, répondit un homme

qui s'était placé en tête de la bande, une pique à la main et un bonnet

rouge sur la tête.

--Mais, alors? fit Rigobert.

--Voilà ce que c'est, camarade, reprit l'homme. On nous dit que tu

arrives de Bruxelles.

--C'est vrai. Mes compagnons et moi en sommes partis à la fin de la

semaine dernière.

--Alors, tu sais que Dumouriez a été battu par les Autrichiens?

--Vous en avez déjà la nouvelle?

--Elle est arrivée voici trois jours par estafette au Comité de Salut

public, qui l'a communiquée à la Convention.

--Alors, je n'ai plus rien à vous apprendre.

--Au contraire, car tu peux nous dire s'il est vrai, comme on l'affirme,

que Dumouriez est en train de trahir.

À cette question, Rigobert tressaillit.

--Eh! ce n'est pas mon affaire, camarades, répondit-il avec embarras,

n'osant prendre sur lui d'accuser Dumouriez et encore moins de le

défendre...

--C'est l'affaire de tous les patriotes, citoyen sergent, reprit l'homme

d'une voix sombre.

--Comment se fait-il que Dumouriez se soit laissé battre! ajouta un

autre.

--Si tu le sais, ton devoir est de le dire, continua un troisième.

La situation se compliquait. Ne sachant quel parti prendre, Rigobert

regardait Valleroy comme pour lui demander conseil. Mais Valleroy,

résolu, au moment où il entrait dans Paris, à ne se laisser détourner

sous aucun prétexte du but qu'il poursuivait en y venant, affectait de

ne pas comprendre la question muette du sergent et paraissait très

occupé à contenir son cheval qui se cabrait, effrayé par la foule. Alors

Rigobert prit un grand parti.

--Ce que je pense, résultat de ce que je sais et de ce j'ai vu, je ne

dois le dire qu'aux membres du Comité de Salut public. Mais je ne refuse

pas de vous raconter les incidents de la bataille. Seulement, je vous

ferai observer qu'il est 11 heures et que depuis le petit jour nous

sommes en route et à jeun.

--Viens te réconforter, sergent, toi et tes braves compagnons, s'écria

l'orateur qui avait parlé au nom du peuple. Puis tu nous raconteras la

bataille et nous te laisserons ensuite poursuivre ton chemin, ou plutôt

nous t'accompagnerons jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, où doit

fonctionner aujourd'hui la guillotine.

Sans attendre la réponse de Rigobert, il prit le cheval par la bride et

le fit entrer sous une remise qui se trouvait en cet endroit, à côté

d'une boutique de marchand de vin.

Bernard se pencha sur Valleroy.

--Si ces gens-là nous retiennent longtemps ici, j'en deviendrai fou,

murmura-t-il d'un accent désespéré. J'ai hâte d'arriver à la prison des

Carmes, de voir mes parents ou d'avoir de leurs nouvelles.

--Mon impatience est égale à la tienne, mon enfant, répondit Valleroy;

mais gardons-nous de nous trahir. Descendons d'abord en feignant la

résignation. Je vais aviser aux moyens de nous délivrer.

Ils mirent pied à terre au milieu de la cohue qui s'agitait aux abords

de la remise. À ce moment, la foule poussait vers le cabaret Rigobert

qui se débattait, ne voulant pas s'éloigner du fourgon sans y laisser un

factionnaire.

--Que redoutes-tu, lui criait l'orateur de la bande, que redoutes-tu,

puisque ta voiture reste sous la garde du peuple?

Rigobert n'était pas insensible aux attraits d'un verre de vin. Mais,

soldat avant tout, il s'en tenait aux devoirs de son état et à la

discipline. Il comprit que, s'il ne faisait pas acte d'autorité, quelque

incident grave allait se produire. D'un violent coup de coude, il se

dégagea de ceux qui l'environnaient, et d'un ton de commandement:

Fils d'émigré · 第 13 / 30 段