--Nous venons de Nerwinde, où nous nous sommes battus hier depuis le
matin jusqu'au soir.
--C'est parce que vous vous êtes battus que vous n'avez plus de fusils?
--C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous
gênaient.
--Ils vous gênaient pour courir, mauvais drôles! N'avez-vous pas de
honte de fuir comme des lièvres devant les Autrichiens?
--Ils nous ont tué quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.
--C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?
--Oui, vaincu, mais après une résistance héroïque... Il était nuit quand
il a ordonné la retraite...
--Et c'est alors que vous l'avez abandonné, tas de lâches... Faites donc
la guerre avec des clampins pareils... Vous êtes des volontaires,
n'est-ce pas?
--Oui, sergent.
--Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient déployé plus de courage.
Et maintenant, où allez-vous?
--Nous rentrons en France.
--Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner là d'où vous venez!
Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt. Si vous passez la
frontière, vous serez fusillés... La loi punit de mort la désertion
devant l'ennemi.
Les fuyards hésitaient. Mais celui qui avait déjà parlé reprit:
--Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes...
Un geste d'indifférence compléta sa pensée. Il jeta les yeux sur ses
compagnons, et derrière eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir
et par où s'avançaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes
lointaines allongeaient leur ombre dans la poussière.
--Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.
Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passèrent devant
Rigobert qui les injuriait au passage, irrité de ne pouvoir les arrêter.
--C'est parce que vous êtes des couards que Dumouriez est en déroute,
balbutiait-il, tremblant de colère.
Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure
avançait et il fallait se hâter pour arriver à Mons avant la nuit.
Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et
se rendre à l'auberge que Rigobert avait indiquée, Bernard, Valleroy et
les grenadiers durent se résigner à être confondus parmi les fuyards, à
marcher pêle-mêle avec eux. À ce contact, Rigobert s'exaspérait, et ce
ne fut que devant l'hôtellerie hospitalière où l'on buvait de la bonne
bière à défaut de bon vin que tomba son irritation. Cette hôtellerie
était confortable et vaste. On mit le cheval à l'écurie, le fourgon sous
une remise, avec un factionnaire à la porte, et les voyageurs
pénétrèrent dans la salle commune.
Ils furent assez longtemps sans parvenir à se caser, tant les fuyards
s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'hôtelier, dûment
sermonné par Valleroy, excité surtout par le menu du fin repas qui lui
fut commandé, vint à leur aide et fit dresser dans un coin une table
pour eux. Après une longue attente, ils purent enfin, comme disait
Rigobert, se mettre une croûte sous la dent, ce qu'ils firent avec
conscience, sans négliger d'envoyer sa part à celui des grenadiers qui
veillait à la garde du fourgon.
Bernard fut le premier rassasié. Alors, ayant cédé à sa faim, il céda à
sa curiosité. Si nouveau pour lui était ce spectacle, bien qu'il
commençât à s'accoutumer aux foules! Pour la troisième fois il les
surprenait dans le désarroi de la défaite et de la terreur. Il les avait
vues cinq mois avant à Coblentz, quand les habitants de cette ville, se
croyant menacés par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait
vues, la veille à Bruxelles, effarées à l'approche des Autrichiens. Mais
jamais elles ne s'étaient offertes à ses yeux aussi hideuses que ce
soir-là, dans cette salle d'auberge où montaient au plafond, avec le
bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur
des victuailles.
Le visage et les mains noircis par la poudre, les vêtements maculés par
la boue des routes, gardant encore dans le regard l'épouvante de la mort
entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dépenaillés
avaient l'air de bandits, mais de bandits exténués de besoin, rompus de
fatigue, et si faibles, si démoralisés, si dépourvus d'énergie, qu'il
aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poignée d'hommes
entrant à l'improviste.
Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et
ses yeux à ces images brutales, son attention tout à coup fut attirée
par une image plus douce qui, dès ce moment, le prit tout entier. Il la
contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras
de Valleroy:
--Regarde donc, lui dit-il.
Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls à une table et adossés au mur,
deux soldats avaient couché entre eux sur leur banc un enfant roulé dans
une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protéger son
sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de
lui que sa tête voilée, posée sur les genoux de l'un d'eux dans un flot
de cheveux noirs, et ses pieds mignons, posés sur les genoux de l'autre.
De temps en temps, celui qui soutenait la tête se penchait, écartait le
mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis
que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux
envelopper. Rien ne se pouvait de plus émouvant que la sollicitude de
ces deux hommes à mine de forban, pour l'être faible, délicat et
fragile, endormi sous leur protection.
Cédant à un entraînement dont il n'était pas maître, Bernard se leva,
quitta sa place, et, se glissant à travers les tables, se rapprocha de
celle où mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme
s'ils eussent deviné, à son oeil si doux, éclairant son teint si pâle, ce
qui l'attirait, ils le saluèrent d'un sourire.
--Tu veux voir la petite, mon garçon, dit l'un d'eux; alors, approche.
--Justement la voilà qui s'éveille, dit l'autre.
Elle s'éveillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son réveil
dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure à Bernard,
avant même de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune émotion trop
violente, à laquelle il n'était pas préparé. Tout ce qui l'environnait
disparut, pour ne laisser dans sa mémoire d'autre souvenir que celui qui
maintenant le dominait. Il s'élança, sans savoir ce qu'il faisait,
franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux
soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait à pleins poumons:
--Valleroy, c'est Nina!
Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils
cessèrent, et, dans ce silence, une voix grêle et rieuse s'éleva:
--C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.
Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abîma dans un sanglot en appelant
d'un accent de détresse:
--Tante Isabelle! Tante Isabelle!
Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus
belle; la rumeur bruyante recommença et l'incident fut vite oublié.
Mais, au cri de Bernard, Valleroy était accouru. Il avait enlevé Nina,
en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant
regagné sa place auprès de Rigobert, il les interrogeait.
--Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.
--Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, défiant.
--Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme
qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.
--Tante Isabelle doit être morte à l'heure qu'il est, répondit le
soldat.
--Morte! crièrent en même temps Bernard et Valleroy, consternés.
Le soldat reprit:
--C'était hier soir. Nous défendions la chaussée de Tirlemont, canonnée
par les batteries autrichiennes étagées sur les hauteurs de Racourt.
Écrasés et enveloppés, nous avons dû céder la place. Nous nous sommes
enfuis, allant devant nous, serrés de près par la cavalerie de Clairfayt
qui galopait sur nos talons. Tout à coup, du fond d'un fossé que nous
venions de franchir, se sont élevés des gémissements et des cris de
détresse, nous nous sommes arrêtés. Au fond du fossé, gisait une femme
blessée. À côté d'elle, une enfant pleurait; c'était la petite; et la
femme, en nous la montrant, nous a suppliés de la recueillir, de
l'emporter. «Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina
d'Aubeterre. À Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu,
Wenceslas Reybach. Tâchez de le retrouver, et, à défaut de lui, le sieur
Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que
tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en
charger.» Après nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme
s'est évanouie.
--Et vous l'avez abandonnée! fit Valleroy frémissant.
--Nous ne pouvions songer à la secourir, ni à l'emporter. Les
Autrichiens s'avançaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voilà.
Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les
larmes. Puis il dit:
--Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.
Les soldats se consultèrent. Quoique Valleroy leur fût inconnu, ils ne
songeaient pas à mettre en doute sa parole, à laquelle la présence du
sergent Rigobert donnait à leurs yeux une autorité indéniable et que
confirmait la joie qu'avait manifestée Nina en retrouvant ses amis. Mais
on eût dit qu'il leur en coûtait de se séparer d'elle, comme si, durant
les quelques heures où elle avait reçu leurs soins, ils eussent appris à
la chérir.
--Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.
--En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obéir.
Très émus, ils se penchèrent sur Nina et, après l'avoir embrassée tour à
tour, ils s'éloignèrent.
--Nous ne nous séparerons plus, ma chérie, s'écria alors Bernard;
désormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler
M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.
Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant à Valleroy:
--Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-là n'est
pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empêche pas
de déclarer que c'est un aimable enfant et d'être tout prêt à me faire
trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en
France, il ne serait pas bon que d'autres découvrissent ce que j'ai
découvert.
--Vous êtes un brave homme, sergent, répondit Valleroy, en secouant la
main de Rigobert. C'est égal, ajouta-t-il en souriant tristement, me
voilà, quoique célibataire, avec deux enfants sur les bras!
Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante
Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation
et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait
été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale
précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec
tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le
peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À
Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et
pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des
représentations. Puis des événements inattendus étaient venus
interrompre ces jours de trêve.
La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces
événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités
en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un
furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans
Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu
de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des
cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée
criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les
horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à
coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne
savait rien de plus.
Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard
s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le
bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le
consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer
que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à
croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son
coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir.
C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait
être fermé.
Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut
couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds
que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle.
De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa
nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:
--Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.
Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait
tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser
le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la
marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture,
où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à
côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord,
le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la
température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des
enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il
se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa
portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des
fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de
belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait
pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et
quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait
des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à
raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses
veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes
des héros illustres qu'il avait connus.
Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une
grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son
escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement
excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite
au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme
un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec
respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que
la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la
République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en
assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy
l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient
passer un frisson chez les auditeurs.
Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette
terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que
les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de
les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des
municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités
militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses
compagnons.
En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que
leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection
des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les
municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une
surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais,
on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de
continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous
prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la
régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits
par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et
roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville
natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même
sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à
Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de
communication avec les émigrés.
Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi
des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares
infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur
de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert.
Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque
de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à
crime à ceux qui l'auraient manifestée.
En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la
capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on
apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort
du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La
vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait
de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La
Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les
clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.
À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls
étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait
plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu,
perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément
longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une
puissance fascinatrice.
Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on
s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:
--Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous
coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre
course.
--Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de
son frère, répondit Valleroy.
Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le
tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux,
ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons
capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme
est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant
lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux
et accidenté.
Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières
journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque,
élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en
livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise
baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à
son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il
tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile
grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que
le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu
croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.
Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée
pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une
haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule
du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs
qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.
--La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.
Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un
pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel
commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de
nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées
pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges
ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des
cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient
l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard
trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.
De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant
et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des
coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités
capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des
toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces
collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des
prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites
fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des
avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier
dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération
confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de
clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se
départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle
était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne
et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la
direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où
la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté
mélancolique de l'architecture Louis XIII.
Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la
voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper
un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa
hallebarde sur les dalles.
Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût
conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son
ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant
le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames
nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société
française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges,
émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était
venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à
son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans
les armées de la République, protégée aussi par le souvenir
reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits
de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous
la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son
opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer
sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.
Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au
régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes,
de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle
avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités
républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des
environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils
étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir
aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.
--Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et
j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.