Bernard n'eut pas besoin de se recueillir pour retrouver gravées dans sa

mémoire les instructions dont il était dépositaire. Il les récita d'une

haleine, sans en omettre un seul mot, tandis que Guilleragues en

écrivait les parties essentielles sous sa dictée, en une forme abrégée

et indéchiffrable.

--Ainsi, notre projet a reçu l'approbation des princes, fit-il avec

satisfaction, quand Bernard, ayant achevé la leçon, s'arrêta. Nous

sommes autorisés, mes amis et moi, à travailler à la délivrance de la

famille royale!

--Et nous-mêmes, ajouta Valleroy, nous vous sommes adjoints pour

seconder vos efforts, si besoin est.

--Votre concours sera précieux et je l'accepte.

--Alors, marquez-nous ce que nous devrons faire, dit Bernard.

Guilleragues demeura pensif un moment, mais non immobile. Il faisait le

tour de la chambre rasant la muraille comme pour s'assurer une fois de

plus qu'elle ne présentait ni lézardes ni ouvertures quelconques. Il

s'arrêtait devant la porte, y collait son oreille, s'attachant à épier

les bruits affaiblis du dehors. Bientôt rassuré, il vint reprendre sa

place entre Bernard et Valleroy et leur parla à voix basse.

--Écoutez-moi bien tous deux, afin que, si l'un de vous est empêché

d'agir, l'autre puisse le suppléer. Dès que vous aurez pris à Bruxelles

le repos qui vous est nécessaire, vous partirez pour Paris. En y

arrivant, ou plutôt, quand vous vous serez mis en règle avec les

autorités de votre section, et qu'en conséquence vous pourrez espérer de

n'être ni surveillés, ni inquiétés, vous vous rendrez rue du Four

Saint-Germain.

--Dans le voisinage de l'hôtel de Malincourt, remarqua Valleroy.

--Justement à deux pas de votre ancienne demeure. Monsieur le

chevalier... Vers le milieu de cette rue, se trouvent les magasins d'un

marchand de meubles nommé Grignan. Le nom est sur l'enseigne. Vous

entrerez dans ces magasins et demanderez à parler au propriétaire.

Lorsque vous serez en sa présence, seuls avec lui, vous lui direz: «Nous

venons pour ce que tu sais.»

--Et que nous répondra-t-il? interrompit Bernard, que le langage de

Guilleragues intéressait comme un récit d'aventures.

--Il vous révélera la retraite où vit caché, depuis qu'il est rentré

dans Paris, notre principal complice, M. de Morfontaine. Ce gentilhomme

est mon ami. Vous lui réciterez les mêmes instructions qu'à moi,

chevalier. Ensuite, il vous donnera les siennes que vous suivrez

aveuglément.

--Mais nous-mêmes, demanda Valleroy, n'aurons-nous, aucun message à lui

transmettre de votre part?

--Un message très bref. Vous lui ferez connaître qu'à dater du 5 avril

prochain il devra se trouver tous les soirs à 8 heures dans le parc de

la Folie-d'Épernon, à Gennevilliers, près Saint-Denis.

--Tous les soirs à 8 heures?

--Jusqu'à ce qu'il y ait rencontré celui qu'il attend.

--Est-ce tout?

--C'est tout pour aujourd'hui. M. de Morfontaine et le citoyen Grignan

vous apprendront le reste. Maintenant, quand comptez-vous partir pour

Paris? ajouta le marquis.

--Dès que nous aurons des passeports qui nous permettent de circuler

librement sur le territoire de la République, répondit Valleroy.

--Vous n'avez pas de passeports! Mais alors comment avez-vous pu

pénétrer dans Bruxelles?

--Grâce à un peu d'audace et à beaucoup de bonheur; grâce surtout à un

subterfuge qui nous aurait perdus s'il n'avait pas réussi et auquel la

prudence nous oblige à renoncer.

--J'espérais que mon oncle d'Épernon vous aurait mis en état d'arriver

jusqu'à Paris, dit M. de Guilleragues d'un accent de regret. Il lui

était plus facile qu'à moi de vous procurer des pièces d'identité. Voilà

un contre-temps inattendu.

--Qu'allons-nous faire? soupira Bernard.

M. de Guilleragues eut soudain un geste de confiance.

--Bah! nous trouverons! s'écria-t-il. Je vais chercher, et d'ici à

vingt-quatre heures j'aurai trouvé.

--Où nous reverrons-nous? interrogea Valleroy au moment de se retirer

avec Bernard.

--Demain, comme aujourd'hui, devant l'église de Sainte-Gudule.

Ils se séparèrent sur ces mots. La nuit, obscurcie par un brouillard

épais, avait protégé l'entrée de Bernard et de Valleroy à l'hôtel _de la

Providence_; elle protégea leur sortie. Par les rues noyées dans la

brume, ils arrivèrent sans encombre à leur auberge, en dépit des

patrouilles qui, jusqu'au jour, parcouraient la ville.

Le lendemain, la voiture, avec son étalage, vint, dès le matin, occuper

la même place que la veille, contre un mur, en face de l'église.

Seulement, cette fois, les chalands furent plus nombreux, et durant

plusieurs heures les colporteurs improvisés ne surent à qui répondre.

Les marchandises qu'ils offraient étaient de qualité supérieure et d'un

prix modéré. On se les arrachait.

--C'est qu'ils vont vider la boutique, disait Valleroy, en encaissant la

menue monnaie mêlée d'assignats, qui lui tombait de toutes parts. Si

nous restons ici deux heures de plus, nous n'aurons plus rien à vendre.

Heureusement, vers midi, la foule se dispersa. Valleroy et Bernard

s'empressèrent de fermer la voiture, mais ils procédaient avec lenteur,

n'ayant pas encore vu venir le marquis de Guilleragues et ne voulant pas

quitter la place sans avoir échangé quelques mots avec lui. Ils

l'aperçurent enfin, les mains dans les poches, la tête en arrière, et

son chapeau sur la nuque, les airs d'un homme qui dédaigne la terre et

vit dans l'idéal. Il marcha de leur côté. En passant devant eux, il dit

rapidement et à demi-voix:

--Vous vous présenterez aujourd'hui chez le colonel Jussac, commandant

du bureau de police. Il est prévenu de votre visite, et, sur votre

demande, il vous délivrera des passeports.

--Sans autres explications? s'écria Valleroy.

--Sans autres explications, répéta M. de Guilleragues. Le colonel,

quoique servant dans les armées de la République, n'oublie pas qu'il est

gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une

femme... Quant à vous, une fois munis de vos passeports, vous vous

mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir

aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le maître

de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi légitime qu'il

consacrera son pouvoir. Il est dévoué à la faction d'Orléans et c'est un

prince d'Orléans qu'il veut mettre sur le trône. Il importe donc, pour

déjouer ses intrigues, que la reine délivrée soit en état de rallier

autour d'elle la noblesse de France afin de défendre la couronne de son

fils.

--Nous partirons sans tarder, répondit Valleroy.

--Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et

prudents et que Dieu vous protège!

Le même jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se présentaient au

bureau de police, demandaient à parler au colonel Jussac et furent

introduits aussitôt auprès de lui. Cet officier était gentilhomme. Mais,

comme beaucoup de ses pareils que la Révolution avait trouvés dans les

rangs de l'armée, il y était resté, résolu à ne pas émigrer et à servir

la France, sous le régime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux

de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'était plus

aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout,

que la confiance du général Dumouriez avait commis à la garde de

Bruxelles. Il touchait à la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris,

son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur

conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des

jeunes années.

Quand Bernard et Valleroy entrèrent dans le cabinet où il se tenait, ils

le trouvèrent devant un bureau élevé où il écrivait debout.

--Que désirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

--Des passeports qui nous permettent de nous rendre à Paris, où nous

appellent des affaires pressantes, répondit Valleroy.

--Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

--Vous nous connaissez, colonel? s'écria Bernard.

--Wilhem Mauser m'a parlé de vous.

Il alla vers la porte pour s'assurer qu'elle était fermée, puis,

revenant du côté des visiteurs, il reprit:

--Je sais quelles affaires vous appellent à Paris et je veux vous

faciliter les moyens d'y arriver. Quoique serviteur passionné de mon

pays, quoique désavouant les irréparables fautes de la noblesse, je sais

me souvenir à propos que je suis gentilhomme. Je m'honore de m'associer

aux efforts d'un enfant qui veut délivrer ses parents. Vous aurez vos

passeports.

--Merci, mon colonel, murmura Bernard très ému.

--J'ai songé même à vous assurer, indépendamment de ces passeports, une

protection plus efficace, propre à vous éviter les tracasseries des

municipalités auxquelles vous aurez affaire en route. Demain, partiront

de Bruxelles, sous la garde d'un détachement de troupes, des papiers

saisis dans les bagages des prisonniers autrichiens et que j'ai ordre

d'expédier au gouvernement. S'il vous convient de vous joindre à ce

convoi, je vous recommanderai au sergent commandant l'escorte, et de

cette manière vous arriverez sans encombre à votre destination.

--On pourrait même charger les papiers dans ma voiture, remarqua

Valleroy.

--Vous avez une voiture?

--Pour le transport de mes marchandises, oui, mon colonel, répondit

Valleroy. Mais comme nous les avons vendues ici, en deux jours, le

fourgon est vide ou c'est tout comme.

--Mais voilà qui se trouve à merveille et qui vaut mieux que des

passeports. Vous serez roulier pour le compte de l'État, et à ce titre

respecté partout où vous passerez. Est-ce convenu?

--C'est convenu, mon colonel. Mais comment vous exprimerons-nous notre

reconnaissance?

--En me rendant à votre tour un service.

--Nous pourrions vous rendre un service, mon colonel?

--Pour arriver à Paris, vous traverserez Compiègne, continua le colonel.

En avant de cette ville, sur les bords de l'Oise, se trouve un château

qui m'appartient et où réside ma soeur, la chanoinesse de Jussac. Le

service que j'attends de vous consiste à vous arrêter en cet endroit, à

dire à ma soeur que vous m'avez vu bien portant et à lui remettre une

lettre dont je vous chargerai pour elle.

--Madame votre soeur a pu demeurer dans un château, aux portes de Paris,

sans être inquiétée! s'écria Bernard.

--Son histoire est celle de Mgr le duc de Penthièvre, qui a continué à

résider à Sceaux. Comme lui, elle est protégée par la gratitude des

habitants, par le souvenir de ses bienfaits.

--Un souvenir analogue n'a pu défendre mon père contre la haine des

jacobins.

--Ils redoutaient son énergie... tandis qu'ils n'ont rien à craindre

d'un vieillard, d'une femme.

--Vous pouvez être assuré que nous ferons vos commissions, mon colonel,

dit alors Valleroy; mais, même après les avoir faites, nous resterons

vos obligés.

--On va dresser vos passeports, reprit le colonel, et rédiger le contrat

par lequel vous vous engagez à transporter, moyennant un prix convenu et

que je fixe à cent livres payées d'avance, les papiers que je dois faire

parvenir à Paris.

Il alla ouvrir la porte et appela un de ses officiers, auquel il donna

ses ordres. Puis, avisant un sergent de grenadiers qui se tenait debout,

au port d'armes, dans la place où travaillaient les secrétaires:

--Viens ici, Rigobert, lui dit-il.

Le sergent s'avança silencieux. C'était un vieux soldat, maigre et de

haute taille, au visage rude, tanné, ridé, avec de petits yeux où

pétillait la malice, et dont les allures automatiques et déférentes

révélaient une longue habitude de la discipline et de la vie des camps.

--Je vais te charger d'une mission de confiance, mon vieux Rigobert,

continua le colonel. Il s'agit de convoyer jusqu'à Paris des papiers

d'État dont je te confie la garde et dont tu me réponds sur ta tête. Les

caisses qui les contiennent seront chargées sur la voiture du citoyen

Valleroy que voici, un bon patriote avec qui j'ai fait marché pour ce

transport. L'escorte que tu commanderas se composera de cinq hommes. Tu

vas les choisir toi-même parmi les bons. Vous partirez demain matin au

petit jour.

--Bien, mon colonel, répondit Rigobert.

--À propos, ajouta le colonel Jussac, je te recommande le citoyen

Valleroy et son neveu. Ce sont de braves gens en qui on peut avoir

confiance.

Rigobert enveloppa Bernard et Valleroy d'un regard de sympathie qui

signifiait que la protection de son chef les rendait sacrés à ses yeux.

Puis, après avoir échangé quelques mots avec Valleroy pour s'entendre

avec lui sur l'heure du départ et le chargement des papiers, il sortit.

Pendant ce temps, les passeports avaient été préparés, ainsi que le

contrat. Sur ce contrat, Valleroy apposa sa signature, en même temps que

lui était comptée la somme stipulée pour prix de ses services. Il

enferma dans sa bourse les quatre louis, en soufflant à l'oreille de

Bernard:

--La protection des autorités et, par-dessus le marché, cent livres en

or, décidément, M. de Guilleragues a bien travaillé.

Ils allaient se retirer; mais, à ce moment, entra dans la pièce un

hussard aux vêtements en désordre et couvert de boue.

--Le colonel Jussac, demanda-t-il.

--C'est moi, répondit l'officier en s'avançant.

--J'arrive du quartier général, reprit le hussard, et j'ai ce papier à

remettre à mon colonel.

C'était un pli fermé par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit,

l'ouvrit et y jeta les yeux sans se départir de son impassibilité.

--À quelle heure êtes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture achevée.

--À 9 heures, mon colonel, au moment où s'ouvrait le feu. Mon cheval a

bien marché.

Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrivée du

cavalier avait excité la curiosité, et d'un accent où se devinaient

l'émotion et l'enthousiasme:

--Le général Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de

Louvain, dit-il. Nous déplorons tous de n'être pas associés aux glorieux

périls que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux

ardents pour leur triomphe. Vive la République!

--Vive la République! répondirent d'un élan unanime tous les soldats.

Et Bernard demeura stupéfait en constatant que lui aussi avait poussé ce

cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit

gravement:

--Devant l'ennemi, la République, c'est la France.

On ne dormit guère à Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir,

s'était répandu le bruit qu'à vingt lieues de la ville, entre Louvain et

Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette

bataille, on l'avait prévue. Mais, maintenant qu'on la savait engagée,

on en discutait fiévreusement les conséquences. Gagnée par le général

Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brûlait de

conquérir; perdue par lui, elle l'obligerait à évacuer Bruxelles, à se

replier sur les frontières françaises, en abandonnant les conquêtes déjà

faites en Belgique. Ces deux perspectives étaient également espérées et

redoutées. Ceux qui, lassés de l'ancienne domination autrichienne,

avaient accueilli avec enthousiasme les Français, craignaient de tomber

de nouveau aux mains d'un maître qui leur ferait expier les sympathies

manifestées par eux aux soldats de la Révolution. Ceux qui, par haine du

régime nouveau de la France ou par des motifs d'intérêt, appelaient le

retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux,

contenus depuis quatre mois, allaient se réaliser ou s'il fallait

renoncer pour toujours à leur réalisation. Puis, il y avait les

indifférents, ceux que le joug autrichien laissait résignés au même

degré que le joug français, et enfin les patriotes, ceux qui ne

voulaient d'aucun maître étranger et qui rêvaient de reconstituer

l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.

Toutes ces opinions s'exprimaient avec la même exaltation dans les

groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles;

chacun, à cette heure, y voyait l'avenir au gré de ses espérances.

Tandis qu'à tout hasard les Français arrivés dans la ville à la suite de

Dumouriez préparaient leur fuite, en prévision de sa défaite, les sujets

belges colportaient de tous côtés leurs craintes et leurs désirs.

Les rares nouvelles qui parvinrent à Bruxelles, durant cette longue

nuit, ne modifièrent pas l'état des esprits. Elles montraient les deux

armées aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de

Dumouriez, le général Valence, disputant à l'archiduc Charles le village

de Racourt; un autre, le général Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et

délogé ensuite par le général Clairfayt, puis le généralissime

autrichien, prince de Cobourg, établissant son artillerie sur les

hauteurs de Wommersse, et l'impétueux Dumouriez montant à l'assaut de

ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces épisodes

isolés, successivement connus, ne présageaient rien quant à l'issue

finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencèrent à arriver

quelques fuyards français. Ils avaient marché toute la nuit pour faire

connaître la défaite de Dumouriez.

Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Dès 6

heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient

faire les Français, la plupart de ceux-ci commençaient à partir, et les

autorités militaires, attendant d'un moment à l'autre l'ordre d'évacuer

Bruxelles, se préparaient à l'exécuter. Six mois avant, les habitants de

la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les émigrés.

Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la République.

À la même heure, Bernard et Valleroy étaient déjà loin de Bruxelles.

Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au

petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui

permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent

Rigobert de suivre au pas accéléré.

CHAPITRE X

SUR LA ROUTE DE PARIS

--Vois-tu, petit, comme j'ai déjà fait la route de Paris à Bruxelles, je

connais dans tous ses détours la route de Bruxelles à Paris. Au train

dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous

coucherons à Mons. Il y a dans cette ville, à l'entrée du faubourg, une

bonne auberge, où nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bière

y est bonne, et dans ces pays du Nord, même quand on est du Midi, il

vaut mieux boire de la bonne bière que du mauvais vin. Demain, nous

coucherons à Valenciennes. Là, je connais un fameux cabaret où ils ont

une eau-de-vie...

Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue

exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laissé

l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.

C'est à Bernard qu'il était en train de faire ces confidences, tandis

qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise

aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert étaient

devenus bien vite une paire d'amis. Après un long trajet silencieux,

dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles à Mons,

interrompaient seules l'uniformité, on avait fait halte, vers 11 heures,

sous un hangar abandonné, au bord de la route, pour manger un morceau et

laisser le cheval se reposer.

Là, devant un bon feu, allumé par les grenadiers de l'escorte, à l'aide

de quelques débris de poutres, tandis qu'installés comme au bivouac ils

tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli,

Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus

substantielles, une volaille froide, un pâté de gibier, quelques

bouteilles de vin de Moselle, en déclarant que désormais et jusqu'à

Paris grenadiers et rouliers partageraient le même ordinaire et qu'il

entendait être leur pourvoyeur. Cette déclaration avait eu pour effet de

jeter entre les voyageurs les jalons d'une amitié solide que le vin de

Moselle ne fit que cimenter et qui revêtit les formes les plus joyeuses,

quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois

voyageurs, tout le monde y aurait place tour à tour. De cette manière,

comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait à Paris sans

fatigue, et pour peu que le printemps qui commençait se montrât clément,

ce voyage qui s'était annoncé à l'égal d'une corvée deviendrait une

partie de plaisir.

C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert

étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits

ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le

sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un

ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de

Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait

connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne

d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu,

celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers,

des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après

que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de

Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte,

Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.

Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était

infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être

très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et

trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de

Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.

--N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu

hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le

récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient

invincibles.

--Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette

défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore

rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.

--Oh! puissiez-vous dire vrai!

--Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc... Il faudrait

donc qu'il l'eût voulu... Je sais bien qu'on l'accuse de trahir...

--Un traître, lui! Un général français...

--Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent

de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis... tous

les nobles d'abord...

Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:

--Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles... Vous oubliez que

l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine,

Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres... Et votre colonel, un noble

aussi, celui-là...

Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard

avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:

--J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un traître,

je lui passerais ma baïonnette à travers le corps.

Après cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:

--C'est égal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. Où diantre

as-tu appris tout cela?

Et comme Bernard à son tour demeurait interdit, en se confessant son

imprudence, le sergent reprit:

--Quant à Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas été vaincu, j'en

suis bien sûr, et pour croire qu'il l'a été, je voudrais voir des

fuyards de son armée.

--En voilà, dit brusquement une voix derrière lui.

S'étant rapproché sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et

y répondait en désignant un peloton de soldats qui débouchait d'un

chemin de traverse sur la grande route.

--Ça, des fuyards! fit dédaigneusement Rigobert.

--Parbleu! Vous n'avez qu'à voir leurs mines déconfites, leurs habits en

haillons, leurs bottes éculées par la marche et leurs mains sans armes.

Et ces longues dents, et ces faces hâves ou congestionnées... Ils

crèvent de faim, les malheureux!...

Rigobert, immobile, ne cherchant plus à taire son étonnement et son

indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui

défilait devant lui.

--Halte-là, vous autres! cria-t-il tout à coup.

Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:

--C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers.

Avancez à l'ordre.

Cette fois, son énergie en imposa à la bande. Ceux qui marchaient en

tête s'arrêtèrent intimidés. Les autres suivirent leur exemple, et l'un

d'eux s'avança, tête basse, vers Rigobert.

Fils d'émigré · 第 11 / 30 段