ouvrait sur une galerie servant d'antichambre. Il est là, ainsi que
l'homme qui doit l'accompagner à Paris et veiller sur lui. Cet homme,
qu'on appelle Valleroy, est aussi dévoué à la maison de Malincourt que
je le suis moi-même à la famille royale. Monseigneur le régent veut-il
m'autoriser à lui présenter sur-le-champ le chevalier et son compagnon?
--Faites, Monsieur le vidame, faites, dit Monsieur.
M. d'Épernon alla ouvrir la porte, appela de la main, et Bernard parut,
suivi de Valleroy, qui marchait à trois pas de lui, sans embarras ni
timidité. Depuis qu'il s'était enfui de Coblentz et durant le séjour
qu'il venait de faire en Bavière, divers changements s'étaient opérés
dans la personne de Bernard. D'abord, il avait grandi de manière à
pouvoir tromper sur son âge. Il n'avait pas encore atteint sa
quatorzième année et semblait cependant l'avoir dépassée. L'ensemble de
son corps restait grêle, mais sa taille, en s'allongeant, était devenue
plus flexible et plus élégante. Dans l'enfant, elle laissait deviner ce
que serait le jeune homme quand ses membres se seraient développés et
fortifiés.
Toutefois, c'est surtout le visage pâli, la grave expression du regard,
la mobilité des traits qui trahissaient la maturité précoce de Bernard.
Cette maturité, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout
qu'il avait vu pleurer sa mère. Elle formait en quelque sorte le trait
caractéristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il
venait de passer en Bavière auprès du vidame d'Épernon, elle s'était
encore accentuée. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux
château perdu sous la neige, séparé du reste du monde, éloigné de ses
parents, le pauvre enfant, malgré l'ingénieuse et infatigable bonté de
M. d'Épernon, malgré la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup
souffert et répandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement à
son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'étude, il ne
pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante
vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On
vieillit vite au contact d'épreuves aussi cruelles. Le corps conserve sa
jeunesse; mais l'âme se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard
s'était réveillé en possession de l'énergie qu'exigent les mâles
résolutions.
Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller à Paris afin
de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en détourner, ayant
encouragé ce dessein et s'y étant associé, la volonté de Bernard était
devenue peu à peu inébranlable, si bien que les prudentes objections
qu'y fit d'abord M. d'Épernon, quand il en fut averti, étaient venues se
briser contre le parti pris le plus absolu. À ce moment, le vidame
correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, réfugié à
Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la délivrance de la reine
Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, étant invinciblement décidé à se
rendre à Paris, pourrait participer utilement à l'exécution de ce
projet. Il le lui confia ainsi qu'à Valleroy, et tous deux promirent de
se prêter à ce qu'on attendait d'eux. Telles étaient les circonstances
qui les avaient conduits à Hamm et les mettaient, ce jour-là, en
présence de Monsieur, comte de Provence.
Avant d'entrer dans la salle où il allait les recevoir, Bernard et
Valleroy s'arrêtèrent comme s'ils attendaient des ordres.
--Avancez, chevalier, cria Monseigneur le régent, et vous aussi.
Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'Épernon nous a dit de vous
nous a suggéré le désir de vous connaître. Nous savons à quels nobles et
louables projets vous êtes associés l'un et l'autre, et j'ai tenu à vous
dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agréable
de penser que l'exécution en est confiée à des vaillants tels que vous.
Bernard répondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis
que Valleroy balbutiait:
--Monseigneur me comble et me rend très fier.
--Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrêmement prudents,
insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualité du plus âgé,
vous veillerez sur le chevalier; vous modérerez ses ardeurs, vous lui
interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualité et vos intentions.
Quant à vous, chevalier, fiez-vous à votre compagnon, laissez-vous
guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mémoire,
d'y garder très exactement les instructions confiées à votre honneur et
à votre zèle.
--Je suis sûr de les apporter à Bruxelles et à Paris telles qu'elles
m'ont été remises, fit Bernard à qui revenait le sang-froid. D'ailleurs,
ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les réciterai soir et matin.
Monsieur approuvait de la tête.
--Excellent système, fit-il.
Et après une pause, il ajouta:
--Nous avons encore une mission personnelle à vous confier, chevalier.
--Je la remplirai de mon mieux, Monseigneur, comme l'autre.
--Si vous voyez la reine, offrez-lui nos hommages et assurez-la du
dévouement d'un frère quelle a méconnu et qui mérite sa confiance.
Dites-lui qu'elle aurait tort, une fois en Angleterre d'y rester. Sa
place est à Vienne, où sa présence aura pour effet d'exciter le zèle par
trop boiteux de l'empereur.
--J'aurai l'honneur de répéter à la reine les propres paroles de Votre
Altesse Royale.
Il y eut encore un silence. Puis Monsieur reprit:
--N'avez-vous pas oublié votre leçon, chevalier, seriez-vous en état de
nous la dire?
--Je le crois, Monseigneur.
--Eh bien, j'en veux faire l'expérience. Donnez-moi le texte des
instructions, Monsieur le vidame.
M. d'Épernon présenta au prince une feuille de papier couverte
d'écriture. D'un signe, Monsieur engagea Bernard à réciter.
Celui-ci commença d'une voix assurée:
--On sent combien il y a de difficultés présentement à s'en aller, et
combien de danger à le risquer. Mais on croit qu'il est encore plus
dangereux de rester, et qu'il est même impossible de sortir, autrement
que par une fuite courageuse de l'état où l'on est réduit. C'est ce qui
engage à demander attention et résolution très prompte sur un projet
proposé par des serviteurs très fidèles, duquel on assure que Sa Majesté
a déjà quelque connaissance. On l'a soigneusement examiné et discuté
dans toutes ses parties il paraît avoir des avantages qui le rendent
préférable à tous ceux dont il avait été question jusqu'à ce moment.
À cet endroit, Monsieur interrompit Bernard.
--Il importe que tout ce qui précède soit textuellement répété à la
reine, Monsieur le chevalier. Vous aurez soin de n'en rien omettre.
Continuez.
Bernard reprit sans hésiter:
--La sortie par mer n'est qu'à la distance de quarante lieues. On ne
passera par aucune ville, ni par aucun lieu où il y ait garnison, garde
nationale ou bureaux; la route est facile et connue dans les vingt
premières lieues qu'il faudra faire avec grande vitesse. Elle est
ensuite détournée et ne rentre dans aucune des parties sur lesquelles on
a eu l'éveil et à l'égard desquelles on peut avoir des soupçons.
D'ailleurs tout se fera par des relais et sous la conduite de
gentilshommes sûrs qui périront tous plutôt que de laisser manquer
l'entreprise.
Monsieur, brusquement, arrêta la récitation, et pliant la feuille de
papier qu'il rendit au vidame d'Épernon, il s'écria:
--Inutile d'aller plus loin. C'est merveilleusement su.
Puis, d'une voix qui trahissait une émotion jusqu'à ce moment contenue,
il ajouta:
--Quoique vous soyez un enfant, chevalier, on vous traite en homme.
Montrez-vous digne du nom que vous portez et de la confiance qu'on vous
témoigne. _Macte animo, generose puer!_
Monsieur savait ses classiques et aimait à les citer.
--Quand partez-vous? demanda-t-il encore, en s'adressant cette fois à
Valleroy.
--Demain matin, Monseigneur.
--Eh bien, demain, nous ferons prier Dieu et célébrer la messe pour
l'heureuse issue de votre entreprise. Bon voyage et prompt retour,
Messieurs. Vidame d'Épernon, nous serons heureux de vous revoir avant
que vous ne retourniez en Bavière.
--Demain, alors, Monseigneur.
--Demain, soit. Nous vous recevrons après midi.
L'audience était terminée. Déjà, marchant à reculons, et le front
incliné, le vidame et Valleroy se rapprochaient de la porte, quand ils
s'aperçurent que Bernard, au lieu de les suivre, demeurait debout et
immobile devant Monseigneur le régent.
--Avez-vous autre chose à nous dire, mon enfant? fit celui-ci.
--J'ai une grâce à vous demander, Monseigneur, répondit le chevalier.
--S'il est en notre pouvoir de vous l'accorder, c'est fait.
--Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis séparé de mon frère aîné
le vicomte de Malincourt. Il m'a quitté en septembre dernier pour suivre
Mgr le comte d'Artois à l'armée de Brunswick, et je ne l'ai plus revu.
Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les
dernières nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est
mort ou vivant.
--Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'écria Monsieur. Le
comte d'Artois l'a chargé de diverses missions pour Londres, Copenhague
et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui était arrivé quelque
accident, nous en serions averti déjà.
--Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su où m'écrire,
ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.
--C'est probablement cela.
--Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner
des ordres pour qu'on s'inquiète du vicomte de Malincourt, pour qu'on le
retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frère est parti pour Paris.
--Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.
--Alors, je n'ai plus qu'à prendre congé de Monseigneur en le
remerciant.
Bernard, pénétré de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'Épernon
et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux,
suivi du regard de Monsieur où passait un sourire de bienveillante et
douce pitié.
Resté seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitôt,
à une porte basse dissimulée dans la boiserie qui cachait les murs,
parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de
l'âge, il semblait n'avoir que le souffle, tant étaient pâles ses
lèvres, décharné son visage et maladif son teint. C'était le comte
d'Avaray, le conseiller privé, le favori préféré, l'ami fidèle dont
l'habileté, le dévouement, le sang-froid avaient, en 1791, tiré Monsieur
de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours à portée de son
prince, il exerçait sur lui une influence toute-puissante; nulle
décision grave ne se prenait sans son avis.
--Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes
visiteurs sont partis.
--Ils vous ont longtemps retenu, Monseigneur...
--C'était ce vieux fou de d'Épernon... Ne s'est-il pas avisé de nous
arriver du fond de la Bavière pour nous faire part d'un complot ourdi
dans le but de délivrer la reine!... Comprenez-vous cela, d'Avaray! On
n'a pu, malgré tant d'efforts successifs et combinés, sauver le roi mon
frère, et on sauverait la reine!...
--Une telle tâche est impossible aujourd'hui, répondit le courtisan.
--J'ai essayé de le dire; mais on ne voulait pas m'entendre, et le
vidame d'Épernon aurait pris en mauvaise part les efforts que j'aurais
faits pour empêcher quelques braves gentilshommes d'aller périr dans une
héroïque, mais folle aventure J'ai donc écouté, émis quelques conseils
et donné l'approbation qu'on me demandait.
--Et vous avez bien fait, Monseigneur, M. d'Épernon est une si méchante
langue...
--Ce qui m'attriste le plus, c'est qu'on jette un enfant dans cette
équipée... Autant l'envoyer à la mort...
Mgr le régent fut un moment silencieux; puis, d'une voix un peu éteinte,
comme s'il se parlait à lui-même, il reprit:
--Car il est évident que la reine ne peut plus être délivrée... Elle
périra comme son mari; ses enfants périront avec elle; Madame Élisabeth
ma soeur partagera leur sort, et, contraint d'accomplir le rigoureux
devoir que m'impose ma naissance, j'aurai la douleur de monter sur un
trône ensanglanté... C'est le destin, et nul n'est assez puissant pour
en arrêter le cours... N'est-ce pas votre avis, cher d'Avaray?
--C'est mon avis, Monseigneur...
--Une couronne! Quel lourd fardeau dans les temps où nous sommes!
continua Monseigneur en s'agitant dans son fauteuil.
Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince
paraissait en proie à de sombres méditations.
--Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez à vous,
lui dit le comte d'Avaray.
Et, désignant sur une table un volume in-folio, relié en cuir rouge,
doré sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:
--Monseigneur le régent veut-il que je lui relise le cérémonial du sacre
des rois?
--Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez là où nous en étions restés,
quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des
mains du cardinal archevêque... Si ce n'était ma maudite goutte,
j'aurais pu m'exercer à cette belle cérémonie... Lisez, cher d'Avaray,
je vous écoute...
CHAPITRE IX
À BRUXELLES
En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne,
le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes
lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son
approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver,
et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour
Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il
voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines,
il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions
arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient
l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient
comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.
À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs
de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les
populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives
diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble
était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient
devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus
funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la
garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou
continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les
concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant
du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel
va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de
visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que
favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée
sous les ordres d'un officier de Dumouriez.
C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à
l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à
mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les
autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller
leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa
profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle
étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et,
s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.
--As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en règle? Dans
ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'où tu arrives.
--J'arrive de Coblentz, répondit le colporteur.
--De Coblentz! Mais, alors, tu es un émigré!... Et tu oses...
--J'ose parce que je ne suis pas un émigré. Voici ma carte de civisme
qui prouve que je suis un bon Français, et voici un sauf-conduit qui
établit qu'il y a déjà plusieurs mois j'ai été chargé par la
municipalité d'Épinal d'une mission secrète en Allemagne.
Le soldat eut un geste de mépris. Il repoussa dédaigneusement les
papiers que lui présentait le colporteur.
--Tu soumettras ces pièces au chef du poste, citoyen espion, fit-il.
Cette qualification ne parut pas offenser celui à qui elle s'adressait.
Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en
présence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa
demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.
--Quoique la sentinelle m'ait traité d'espion, dit le colporteur, je
suis un ami désintéressé de la République une et indivisible, un
défenseur de la liberté.
--Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brève.
--Joseph Moulette, d'Épinal, délégué de la municipalité de cette ville.
--Et tu viens de Coblentz?
--Oui, mon officier.
--Non pas à pied, j'imagine.
--Ma voiture est là.
--Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun
objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en
règle.
Le colporteur sortit aussitôt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux
soldats s'avancèrent pour procéder à l'inspection du fourgon dont le
colporteur s'était empressé d'ouvrir les portes placées sur les côtés.
On put voir alors, comme dans l'intérieur d'une boutique, tout un
étalage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchés sur une
étagère, ou suspendus à une tringle transversale, le tout en si bel
ordre qu'il ne pouvait venir à l'idée qu'entre des marchandises si bien
rangées, il y eût place pour quelqu'un des objets que l'officier avait
qualifiés de suspects.
--C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.
Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant à la tête du cheval qu'il
prit par la bride, il pénétra dans la ville par une large rue que
parcouraient en tous sens des piétons et des véhicules, au milieu
desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua à avancer
ainsi, regardant à droite et à gauche, comme s'il cherchait son chemin.
Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constaté que, dans la
foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrêta. Il se
trouvait alors devant l'église de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste
place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au débit de ses
marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en détacha
les auvents comme pour se préparer à exercer son commerce accoutumé.
Mais, tout en feignant de mettre la dernière main à son étalage, il se
penchait dans l'intérieur du fourgon, et parlant à demi-voix, il dit:
--Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous
montrer.
Sous une couverture jetée tout au fond du fourgon et dissimulée par les
marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejetée d'un
brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut
la tête fine et pâle de Bernard de Malincourt.
--Si tu continues à m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras
quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant à terre.
--C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours...
--N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier
ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de
profession, voyageant ensemble. Tu es célibataire, et moi je suis
Bernard, le fils de ta soeur.
--Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.
--Alors, nous sommes à Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards
curieux autour de lui...
--À Bruxelles, place Sainte-Gudule, et très exacts au rendez-vous,
puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de
Guilleragues, averti par M. d'Épernon, doit nous rencontrer ici.
--Nous n'avons donc qu'à attendre avec patience.
--C'est toute notre tâche pour le moment. Je vais profiter du répit
qu'elle nous laisse pour me mettre en quête d'une auberge où nous
prendrons nos repas et où nous coucherons, car je pense que vous en avez
assez des nuits à la belle étoile...
--Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon
lit... C'est égal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la
barrière on n'ait pas eu l'idée de regarder au fond de la voiture... Si
on m'y avait découvert, comment aurais-tu expliqué ma présence sous la
couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?...
--Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait
regardé de près au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble
guère à Joseph Moulette. Du reste, je renonce à me servir du
sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage à défaut de
mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, coûte que coûte.
Mais, maintenant que nous voici parmi des Français, nous ne nous
remettrons en route qu'avec des passeports réguliers, un pour vous et un
pour moi.
--Crois-tu pouvoir te les procurer?
--M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.
Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Valleroy avait dételé et attaché le
cheval derrière la voiture, en jetant devant lui une botte de foin.
Maintenant, quelques passants, attirés par l'étalage, s'arrêtaient,
s'informaient des prix, marchandaient, achetaient, et Bernard, à
l'exemple de Valleroy, se prodiguait pour répondre aux clients. Jusqu'à
midi, ils furent ainsi tenus l'un et l'autre, empêchés de se distraire
de leur besogne. Mais, à ce moment, il y eut un répit. Ils en
profitèrent pour manger un morceau sur le pouce. Puis Valleroy, laissant
Bernard à la garde de la boutique, s'éloigna afin de s'assurer un gîte
pour la nuit. Bernard resta donc seul, et comme, en cette fin d'hiver,
soufflait encore une bise froide sous un ciel grisâtre, chargé de neige,
il se mit à marcher de long en large pour se réchauffer.
Sa station durait depuis une heure quand, d'une des rues donnant sur la
place, il vit déboucher un individu qui, le nez au vent, les mains dans
les poches, marchait en sifflotant. Sur-le-champ, il le reconnut.
C'était le marquis de Guilleragues, non tel qu'il l'avait entrevu au
café des _Trois-Couronnes_, le soir de son arrivée à Coblentz, tout
pimpant sous le brillant uniforme des gardes du comte d'Artois, mais
vêtu de noir, portant toute la barbe, coiffé d'un feutre à larges bords,
d'où sortaient en désordre de longs cheveux dont les boucles flottaient
sur ses épaules. De son côté, M. de Guilleragues le dévisagea et d'un
air d'indifférence s'approcha de lui, comme attiré par l'étalage des
marchandises exposées.
--Votre serviteur, chevalier de Malincourt.
--Votre serviteur, marquis de Guilleragues.
--À Bruxelles on m'appelle Wilhem Mauser, un passionné d'art et ami des
Français.
--Et moi, Bernard, neveu de Valleroy, marchand colporteur.
--Où est votre oncle?
--Le voici qui revient.
Valleroy s'avançait, en effet, paisible et souriant.
--Vous m'apportez les instructions du vidame d'Épernon? lui dit le faux
Wilhem Mauser.
--Mon neveu Bernard est chargé de vous les transmettre.
--Alors, ce sera pour ce soir, à l'hôtel _de la Providence_, où je loge,
dans la rue de la Montagne-aux-Herbes.
--Pourquoi ce soir, et pas tout de suite? demanda Bernard.
--Parce que Bruxelles, depuis que les Français y sont entrés, regorge
d'espions jacobins, répondit M. de Guilleragues, et qu'ici nous sommes
par trop exposés à leur curiosité. Il n'en sera pas de même à mon hôtel,
où vous ne viendrez d'ailleurs qu'à la nuit. À ce soir, Messieurs, et
soyez circonspects; les murs ont des oreilles.
Il s'éloigna sans ajouter un mot. Jusqu'au soir, Bernard et Valleroy
appartinrent aux clients qui se pressaient autour de leur voiture. À la
nuit, ils plièrent bagage comme des gens éreintés, pressés de goûter le
repos, et allèrent s'abriter, eux, le cheval, le fourgon et les
marchandises, dans une pauvre auberge de la chaussée de Louvain. Puis, à
l'heure fixée pour leur rendez-vous, ils se rendirent à l'hôtel _de la
Providence_, où les attendait le marquis de Guilleragues. Ils le
trouvèrent au second étage, dans une chambre isolée, à l'extrémité d'un
long corridor. Quand ils furent entrés, il ferma la porte et poussa le
verrou.
--De cette manière, dit-il, personne ne saurait ouvrir du dehors à
l'improviste, et comme je me suis assuré que rien de ce qui se dit ici
ne peut être entendu au delà des murs, nous sommes à l'aise pour causer
librement. À vous de parler, Monsieur le chevalier.