Le temps s'écoulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors,

n'arrivait aucune nouvelle sûre et précise. On ne voyait passer à

Coblentz que des fugitifs. Affolés, brisés par la fatigue et par

l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils

faisaient de dramatiques récits de la détresse des émigrés, de cette

débâcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et

enfants, les laissait sans gîte et sans pain, les jetait au bord des

routes, exténués, les livrait à la brutalité des soldats, conduisait au

suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces

infortunés aucun renseignement.

Mais, brusquement, la foudre éclata. C'était dans la nuit du 21 octobre.

Après avoir passé la soirée avec Nina chez tante Isabelle et fait une

courte halte au café des _Trois-Couronnes_, Bernard et Valleroy, rentrés

chez eux, s'étaient couchés et endormis. Vers 3 heures du matin,

Valleroy fut brusquement réveillé. Il se souleva et prêta l'oreille. Un

bruit de foule montait de la rue, dominé par des rumeurs confuses qui,

d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidité. Il

se jeta à bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut à la

croisée et l'ouvrit. La rue était pleine de monde, et de toutes parts

éclataient l'effarement et l'épouvante. C'étaient des gens qui

s'éloignaient à grands pas, un léger bagage à la main: d'autres qui se

montraient aux croisées, à peine vêtus, d'autres enfin qui se

lamentaient.

Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.

--Les Français sont entrés dans Mayence.

--Ils marchent sur Coblentz.

--Ils vont y arriver avant le lever du jour.

--Nous sommes perdus.

Valleroy ne voulut pas en entendre davantage. Depuis plusieurs jours, il

attendait ce moment et s'y était préparé. Il entra dans la chambre de

Bernard, et, réveillant l'enfant endormi, il lui dit avec sang-froid:

--Habillez-vous, Monsieur le chevalier. Nous partons.

--Nous partons! Pourquoi?

--Parce que, dans quelques heures, Coblentz sera occupé par l'armée de

Custine.

--Crois-tu donc que les soldats français nous feraient du mal s'ils nous

trouvaient ici?

--Je ne le crois pas. Mais cette expérience, que j'oserais tenter si je

n'avais à exposer que moi-même, je n'ai pas le droit de l'affronter

alors que vous êtes sous ma garde. Le malheur des temps a fait de nous

des émigrés. Nous sommes, vous et moi, passibles des lois

révolutionnaires, vous surtout, en votre qualité de gentilhomme, fils

d'un suspect. Il importe que les Français ne nous trouvent pas ici.

--Il faut donc fuir?

--Il le faut et sans tarder, Monsieur le chevalier. Hâtez-vous de vous

préparer. Moi, je cours chercher la voiture et le cheval dont je me suis

assuré la possession en vue de l'éventualité qui se produit.

--Fais prévenir tante Isabelle et Nina, reprit Bernard. Tu sais qu'elles

doivent partir avec nous.

--Je vais les chercher. Elles me sont aussi chères qu'à vous-même, et

pas plus que vous je ne veux les abandonner.

Mais comme Valleroy allait quitter la chambre, le bruit de la rue

redoubla. C'étaient des pas rapides, un fracas de chevaux et de roues

brûlant le pavé, qui cessèrent tout à coup. Puis on frappa à la porte de

la maison.

--C'est Armand qui revient, s'écria Bernard, rouge de plaisir.

Ce n'était pas Armand, mais le vidame d'Épernon.

--Vous! Monsieur le vidame, dit Valleroy, qui lui avait ouvert, je vous

croyais en Bavière?

--J'y étais en effet, répondit l'aimable gentilhomme, toujours

guilleret, fringant et souriant. C'est même là que j'ai appris la marche

des Français dans les pays du Rhin. Je n'ai pas voulu que le chevalier

restât exposé aux dangers de la guerre et je viens le chercher. J'arrive

à temps, à ce que je suppose.

--Nous allions partir pour La Haye.

--Vous y rencontreriez d'autres dangers. Je vous emmène en Bavière chez

moi. Vous y attendrez la fin des mauvais jours.

--C'est qu'on assure que les émigrés n'y sont pas reçus.

--Rien de plus vrai; mais, grâce à moi, on vous y recevra. Faites mettre

vos malles sur la berline, et partons. Il faut éviter de tomber dans

l'avant-garde de Custine.

--Est-ce vous, mon frère? demandait Bernard du haut de l'escalier.

--Ce n'est pas votre frère, chevalier; mais c'est un fidèle ami.

Et le vidame enlevait Bernard dans ses bras, le serrait contre sa

poitrine, le couvrait de baisers, en répétant:

--Je vous conduis en Bavière. Pressons-nous. Il n'y a pas une minute à

perdre.

Bernard n'essaya pas de résister. Résigné à partir, il était heureux de

trouver, à défaut de la protection de son frère, celle de M. d'Épernon.

--C'est que nous ne partons pas seuls, fit-il en regardant Valleroy, il

y a Nina et tante Isabelle.

--Vos amies! répondit le vidame. Vous ne voulez pas vous séparer

d'elles? Qu'à cela ne tienne! Nous allons les prendre en passant.

--Oh! que vous êtes bon, Monsieur! s'écria Bernard.

Quelques instants après, la voiture du vidame d'Épernon emportait

l'enfant à travers les rues de Coblentz.

Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend à être

prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il à une

vieillesse avancée, il reverrait toujours ce spectacle d'une population

qu'a abandonnée le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces

fuyards affolés, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des

bateaux, des hommes campés au coin des avenues, montrant le ciel d'un

geste menaçant; d'autres, d'un accent impérieux, demandant l'aumône pour

subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches

allumées pour guider leurs pas.

Devant le palais électoral, un attroupement plus nombreux que les autres

arrêta la voiture pendant quelques minutes; c'étaient des sujets de

l'électeur de Trêves, qui, sur le bruit répandu soudain de son prochain

départ, venaient de se soulever, décidés à l'empêcher de fuir. Pour les

apaiser, ce prince, dont leur révolte paralysait les projets secrets, se

voyait contraint de renoncer à s'éloigner et de se résigner à partager

leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient

à être massacrés par ces soldats français dont chacun parlait sans les

avoir jamais vus, en racontant à leur propos les plus terrifiantes

histoires.

Bernard, penché à la portière de la voiture, ne perdait pas un trait de

ces scènes que dramatisait la nuit et par où se manifestait la panique

de tout un peuple éperdu. Un indicible effroi le tenait à la gorge,

oppressait son coeur. Il avait hâte maintenant d'être hors la ville, non

seulement pour échapper aux Français que les cris de la foule

représentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour

se délivrer de cette foule que la fureur qui s'était emparée d'elle

rendait agressive et menaçait de rendre meurtrière.

Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina,

dans une rue étroite, moins passagère et moins encombrée que les autres.

Mais, au moment où Valleroy se jetait à bas de la voiture pour monter

chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propriétaire

lui-même, qui, tout en larmes, à moitié fou, fit connaître qu'il ne

savait ce qu'elles étaient devenues. Dès le début de la panique, M.

Wenceslas Reybach, arrivant à l'improviste pour leur porter secours, les

avait emmenées avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher

l'adresse du peintre, et le lourd équipage de nouveau s'ébranla. Mais,

chez Reybach, portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Lui-même

avait quitté la maison, et, vainement appelée à plusieurs reprises,

Fraulein Lisbeth ne répondit pas.

--Que faire? demanda Valleroy dévoré d'inquiétude.

--Voilà qui est grave, objecta le vidame d'Épernon, car sous peine de

nous mettre dans l'impossibilité de sortir de la ville, nous ne pouvons

courir plus longtemps à la recherche de ces dames.

--Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.

--Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais

encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures... Au petit jour

les Français seront devant Coblentz.

--Il était convenu avec tante Isabelle qu'à la première alerte nous nous

réunirions, observa Valleroy. Peut-être allait-elle chez nous, pendant

que nous venions chez elle.

--Assurons-nous-en, répondit M. d'Épernon.

Par son ordre, la voiture rebroussa chemin. Cette fois, elle n'avançait

plus qu'avec difficulté, tant la foule se faisait compacte, devenait

malveillante et soupçonneuse. On passa cependant, grâce au sang-froid et

à l'énergie du cocher. Mais ce fut un vain et inutile effort. Pas plus

là où on allait que là d'où l'on venait, on ne trouva trace de celles

qu'on cherchait. Dans la tourmente de cette affreuse nuit, Nina et tante

Isabelle avaient disparu.

Au moment où cette disparition mystérieuse venait d'être constatée, et

comme le vidame d'Épernon et Valleroy se consultaient, se produisit non

loin d'eux un nouveau mouvement de foule, une de ces furieuses poussées

de peuple qui brisent tout sur leur passage. En même temps des clameurs

plus bruyantes s'élevèrent. De toutes parts on n'entendait que ce cri:

--L'ennemi! Voilà l'ennemi!

--Il n'y a plus à hésiter, s'écria d'une voix énergique M. d'Épernon.

Il dit un mot au cocher, et la chaise de poste s'éloigna au galop de ses

chevaux robustes. Quelques instants après, elle était hors la ville et

cheminait rondement sur une route déserte allant vers le Nord.

Bernard, le front dans ses mains, pleurait et gémissait:

--Nina! ma pauvre Nina!

Plus intrépide et plus fort, Valleroy se dominait, contenait sa douleur.

Mais le nom qu'étouffait sa bouche retentissait dans son coeur, et ce

nom, c'était celui de tante Isabelle.

--Pauvre tante Isabelle!

En haut d'une montée gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrêtèrent

pour souffler. De cet endroit, à travers les brumes grisâtres du matin,

on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de

cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du

Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout à l'heure s'étaient éteintes

et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'Épernon avait mis la tête à la

portière.

--C'est étrange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le

bruit d'une armée en marche... Si c'était une fausse alerte!

Et c'était une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur

course, nos voyageurs devaient apprendre que le général de Custine,

après avoir annoncé, à peine entré dans Mayence, qu'il se portait sur

Coblentz, avait modifié ses plans et s'était décidé à marcher sur

Francfort.

CHAPITRE VIII

POUR LA REINE

À Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793,

dans une salle du château seigneurial appartenant au roi de Prusse, un

gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin

d'une haute cheminée, où brûlaient de lourdes bûches enterrées à moitié

sous la cendre.

Ce qui caractérisait ce personnage dont le regard fin et clair révélait

seul la jeunesse, c'était, indépendamment d'un masque bourbonien aux

proéminences accusées, l'énorme embonpoint qui semblait le clouer sur

son siège d'où pendaient, touchant à peine au sol, ses jambes épaissies

par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie

qui les dessinait. Sa main droite, enflée comme le reste du corps,

s'étalait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne à

pommeau d'or dont il avait enfoncé l'extrémité dans son soulier,

derrière le talon. À cette attitude qui lui était familière, tout émigré

ayant vécu naguère à Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de

Provence, ou Monseigneur le régent, pour rappeler le titre qu'il avait

pris après la mort de Louis XVI, et dont il persistait à se parer, bien

que les puissances eussent refusé de l'admettre en cette qualité.

C'était lui, en effet. Depuis déjà trois mois, il résidait à Hamm, où,

en fuyant les bords du Rhin, il s'était réfugié, ainsi que le comte

d'Artois, après avoir erré longtemps de tous côtés au milieu des plus

pressants périls et où la Prusse consentait à lui accorder un asile

provisoire. Là était venue le surprendre la nouvelle du tragique trépas

de son frère aîné; là, son frère cadet l'avait quitté pour aller plaider

auprès de l'impératrice Catherine de Russie la cause des Bourbons.

Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entouré de quelques

courtisans, oublié, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait

croire qu'un voile épais le séparait du reste de l'Europe et qu'il

n'était plus le représentant de la maison de France qu'aux yeux de ses

compagnons d'exil ou des rares Français qui venaient protester auprès de

lui de leur inébranlable fidélité.

Sans doute, c'était un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite

taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face

du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de déférence, vêtu

comme un seigneur de la cour à l'époque de sa splendeur, tiré à quatre

épingles, et si soigné sur toute sa personne qu'en son costume de

velours aux parements ornés de jais il semblait sortir d'une boite. Oui,

c'en était un, car un ardent dévouement à la cause royale avait seul pu

le conduire à Hamm au cours d'une saison rigoureuse à peine achevée, et

il se nommait le vidame d'Épernon.

En ce moment, sans se départir du respect qu'il devait à un prince du

sang, le brillant gentilhomme causait librement avec Monsieur; et très

attachant devait être le sujet de l'entretien, car le vidame s'était

échauffé à parler, et Monsieur avait blêmi d'impatience en l'écoutant.

--Enfin, si je vous comprends bien, Monsieur le vidame, s'écria le

prince tout à coup, vous venez nous solliciter d'approuver un complot

qui a pour but de sauver notre belle-soeur, S. M. Marie-Antoinette, reine

de France, veuve du roi défunt.

--C'est en effet pour solliciter l'approbation de Monseigneur que je

suis venu du fond de la Bavière dans le fond de la Westphalie, répondit

M. d'Épernon.

--On nous a proposé déjà plusieurs projets analogues, objecta Monsieur;

mais, après examen, il a été reconnu qu'ils étaient inexécutables.

--Celui que j'ose soumettre à Votre Altesse Royale ne mérite pas le même

reproche. C'est en cela qu'il se distingue des autres. Il est l'oeuvre de

mon neveu le marquis de Guilleragues et de quelques vaillants

gentilshommes qui en garantissent la réussite.

--La reine est détenue au Temple; elle y est gardée par des jacobins

forcenés, inaccessibles à la pitié. Avant d'étudier les moyens de la

faire sortir de Paris, il faudrait s'assurer qu'il sera possible de

l'arracher à sa prison.

--L'exécution de cette partie du programme appartient aux royalistes

fidèles qui n'ont pas quitté la capitale et dont le dévouement veille

nuit et jour autour de la reine. Ils se disent sûrs de l'enlever du

Temple et prétendent qu'ils l'eussent déjà fait s'ils savaient à quel

lieu conduire Sa Majesté après l'avoir délivrée. C'est à les seconder et

à couronner leur entreprise que mon neveu et ses amis se sont attachés.

--De Paris à toutes les frontières, les routes sont surveillées, reprit

Monsieur.

--Pas également, Monseigneur, et celle qu'aurait à suivre la reine

n'offre pas ce danger au même degré que les autres. Du reste, si Votre

Altesse Royale daigne jeter les yeux sur le plan que voici, elle verra

que, grâce aux forêts de l'Oise et de la Normandie, il n'est pas

impossible d'arriver à Dieppe par des chemins isolés, couverts et

généralement peu surveillés par les autorités révolutionnaires.

--Voyons votre plan, Monsieur le vidame.

M. d'Épernon s'était levé. Il tira de sa poche une carte géographique,

la déplia et la mit sous les yeux de Monsieur.

--Voilà l'itinéraire, continua-t-il. Monseigneur le régent peut voir que

les grands centres de population sont soigneusement évités et qu'on n'a

devant soi qu'une douzaine de villages qu'il est aisé de contourner.

--Mais vos relais de chevaux, où les placez-vous?

--Il y en a cinq, le premier dans une ferme au-dessus d'Andrésy, le

second dans la forêt de Gisors, le troisième à Gournay sans y entrer, le

quatrième à Serqueux, également sans y entrer, et le cinquième en vue de

Gamaches. À Dieppe, ou plutôt à une lieue de cette ville, en remontant

vers Saint-Valéry-en-Caux, une embarcation attendra la reine pour la

transporter à bord d'un navire anglais qui stationnera non loin des

côtes.

--Oui, c'est assez bien imaginé, fit Monsieur d'une voix grave et lente.

Mais, si sûre que soit cette route, ajouta-t-il, comment la

franchira-t-on? Car il y aura quatre personnes à transporter, Monsieur

le vidame. Je connais la reine. Elle ne consentira à fuir que si sa

fille, son fils et Madame Élisabeth, ma soeur, peuvent fuir avec elle.

--Tout est prévu, Monseigneur. Nos amis de Paris affirment que, grâce

aux relations qu'ils se sont ménagées parmi les gardes nationaux, ils

pourront faire sortir les quatre prisonniers en même temps. Au jour fixé

pour leur évasion, ce sera le soir, une berline les attendra dans la

plaine Saint-Denis. Le marquis de Guilleragues, mon neveu, sera sur le

siège. Un autre gentilhomme, M. de Morfontaine, ira à cheval en avant de

la voiture pour préparer les relais confiés à des hommes d'un dévouement

à toute épreuve.

--En supposant qu'il n'y ait ni contre-temps, ni pertes de temps,

combien faudra-t-il d'heures pour franchir la distance qui sépare Dieppe

de Paris?

--Quatorze heures, Monseigneur. La famille royale sera déjà loin

lorsqu'au Temple on s'apercevra de sa disparition.

--Ne sera-t-elle pas arrêtée en chemin? demanda encore Monsieur.

--C'est peu probable, répondit M. d'Épernon. Le plan que j'ai l'honneur

de présenter à Votre Altesse Royale a pour base la certitude acquise que

la route choisie est libre jusqu'au bout. Cependant, en prévision d'une

mauvaise rencontre, nous nous sommes procuré des passeports au nom de la

femme d'un conventionnel, voyageant avec sa famille.

--Décidément, vidame d'Épernon, vous avez réponse à tout, fit Monsieur,

en se carrant dans son fauteuil sur lequel il s'était soulevé pour

suivre les indications que lui donnait son interlocuteur.

Il garda un moment le silence, puis il reprit:

--Lorsque des gentilshommes français vont exposer leur vie pour sauver

la reine, nous ne saurions, quoique leur entreprise nous inspire peu de

confiance, refuser de l'approuver. Mais il faut que vous compreniez,

Monsieur le vidame, que nous avons quelque mérite à donner cette

approbation, car la reine en liberté deviendra pour nous une cause

d'embarras.

--La reine! Une cause d'embarras?

--Elle voudra exercer seule le pouvoir; elle nous disputera la

régence... Enfin, peu importe! On saura du moins combien étaient

calomnieux les propos abominables qui nous ont accusé de souhaiter la

mort de notre belle-soeur. Car, on l'a dit, Monsieur le vidame, on l'a

dit, s'écria Monsieur d'un accent d'indignation.

--Il n'est pas un royaliste qui n'ait repoussé ces accusations avec

énergie, Monseigneur, protesta M. d'Épernon.

--La reine y a cru, dit Monsieur. Tant pis pour elle, au surplus. Quant

à nous, notre devoir consiste à lui prouver qu'elle s'est trompée, et ce

devoir nous l'accomplirons. Nous approuvons en principe votre plan.

--Ce n'est pas mon plan, Monseigneur. L'honneur en revient tout entier

au marquis de Guilleragues, au comte de Morfontaine et à leurs amis.

--Où sont actuellement ces messieurs?

--M. de Morfontaine est en route pour Paris, sous un déguisement, bien

entendu. En attendant les ordres de Votre Altesse Royale, il se

concertera avec ceux de nos amis qui travaillent à faire sortir du

Temple la famille royale.

--Et le marquis de Guilleragues?

--Il est à Bruxelles, où je dois lui faire parvenir les avis d'après

lesquels il agira.

--À Bruxelles! s'écria Monsieur. Mais, depuis la bataille de Jemmapes,

cette ville est occupée par les Français. Il y a péril pour lui à y

résider.

--Mon neveu parle la langue allemande comme sa langue maternelle. À

Bruxelles, il se fait passer pour un artiste de Munich en tournée de

visite dans les musées de Belgique et de Hollande, et, à la faveur de ce

mensonge, il n'y est pas inquiété. Dès que je l'aurai fait avertir, il

ira s'embarquer à Ostende pour l'Angleterre. Là, il frétera un navire

qui le conduira sur les côtes de France près de Dieppe et qui devra

venir l'y reprendre dix jours plus tard. Une fois débarqué, il partira

pour Paris, à pied, par la route qu'il devra suivre au retour. Chemin

faisant, il verra les royalistes qui se sont chargés d'organiser les

relais de chevaux et ne s'arrêtera qu'à Gennevilliers, près de

Saint-Denis, où M. de Morfontaine viendra le retrouver. Monseigneur

estimera sans doute que nos dispositions sont bien prises.

--Oui, mais on y peut objecter qu'elles manquent de cohésion, remarqua

Monsieur. Je vois bien que chacun des conjurés sait en gros ce qu'il

doit faire, mais non à quelle date il doit le faire. Il faudrait à votre

plan un lien qui en coordonnât toutes les parties. Il faudrait surtout

une note qui les précisât, les résumât et les fit concorder.

--Cette note existe, Monseigneur. Elle prévoit tout ce qui doit être

prévu; elle assigne à chacun sa tâche, et tous les associés de

l'entreprise la recevront en temps opportun.

--Comment la leur ferez-vous parvenir?

--Par un messager très fidèle et très sûr.

--Si fidèle et si sûr qu'il soit, s'il est arrêté en route et si l'on

trouve sur lui des instructions que vous lui aurez confiées, non

seulement votre plan ne pourra plus être utilisé, mais tous ceux qui

auront participé à son exécution payeront de la vie leur dévouement à la

famille royale.

--Ce danger ne se présentera pas, Monseigneur. Le messager ne portera

pas de papiers compromettants. Il n'aura à transmettre que des

instructions verbales.

--Mais ne craignez-vous pas qu'en les transmettant il en oublie

d'essentielles?

--Il les aura apprises par coeur et se contentera de les réciter à ceux

vers qui il aura été envoyé, à M. de Guilleragues à Bruxelles, à M. de

Morfontaine à Paris, et à Sa Majesté la reine au Temple, s'il est assez

heureux pour arriver jusqu'à elle.

--Il faudra donc que sa mémoire n'ait pas de défaillances?

--La mémoire des enfants est sûre. C'est le privilège de leur âge.

--Que parlez-vous d'enfants, Monsieur le vidame? Est-ce à un enfant que

vous confierez d'aussi grands intérêts?

--Celui auquel je pense, Monseigneur, possède la raison d'un homme; il

en aura la prudence et le courage.

Un sourire s'esquissa sur la large face de Monsieur, et il dit non sans

raillerie:

--C'est donc un oiseau rare, un prodige? Comment se nomme-t-il?

--Il se nomme le chevalier de Malincourt, répondit M. d'Épernon en

s'inclinant.

--Le chevalier de Malincourt? répéta Monsieur. Je connais ce nom.

--Votre Altesse Royale connaît aussi le noble enfant qui le porte. À

Coblentz, il fut présenté à Monseigneur par son frère le vicomte de

Malincourt.

--Oui, je m'en souviens... Une physionomie intelligente et recueillie,

le fils d'un des plus fidèles serviteurs du roi... Et c'est cet

adolescent que vous allez exposer aux périls dont nous venons de parler?

--Il s'est offert lui-même à les affronter. Durant l'hiver qui vient de

finir, il vivait auprès de moi, en Bavière, où je lui donnais

l'hospitalité. C'est pendant son séjour dans ma maison, qu'à diverses

reprises il m'a exprimé sa ferme volonté d'aller à Paris pour se

rapprocher de ses parents, détenus à la prison des Carmes.

--C'est un trait rare de vaillance et d'intrépidité, observa Monsieur.

Le vidame d'Épernon continua:

--J'ai vainement essayé de combattre ce projet, en montrant au chevalier

les innombrables difficultés qui se dresseraient sur sa route. Mais,

n'ayant pu le dissuader de faire ce qu'il avait résolu, après m'être

convaincu qu'il le ferait malgré tout, l'idée m'est venue d'utiliser

pour la cause royale son voyage en France. Je lui ai donc fait connaître

ce que j'attendais de lui. Il s'est engagé à me servir, et, dans ce but,

il a appris de mémoire le texte précis des instructions que je suis

maintenant tenu d'envoyer à mon neveu et à ses amis.

--Il faudra nous présenter le chevalier de Malincourt, Monsieur le

vidame. Nous serons heureux de le féliciter et de l'assurer de notre

bienveillance. Amenez-nous-le demain.

Fils d'émigré · 第 9 / 30 段