frères du roi de France rentrèrent à Coblentz, faisant escorte à
Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qui venait attendre son armée dans
cette ville, où elle devait se concentrer pour marcher sur la frontière
française. Ce ne fut pendant une semaine que «noces et festins»,
banquets, bals, illuminations, revues. Armand de Malincourt était revenu
en même temps que le comte d'Artois. Son retour, les bruyantes
solennités qui suivirent, furent un allégement à la tristesse de
Bernard, une éclaircie dans l'ombre qui l'enveloppait. Heureux de revoir
son frère, rassuré par l'arrestation de Joseph Moulette sur le sort de
ses parents, excité par les brillants spectacles dont il était témoin,
il recouvra la gaieté de son âge, son ordinaire sérénité, la confiance
naturelle de la jeunesse dans l'avenir.
Malheureusement, le séjour des princes à Coblentz devait être de courte
durée. À Mayence, ils avaient plaidé leur cause auprès de l'empereur
François II et du roi de Prusse, obtenu de prendre part aux opérations
militaires, eux et les vingt mille hommes enrôlés sous leurs ordres et
sous les ordres du prince de Condé. Attaché à la personne du comte
d'Artois, Armand était tenu de le suivie, et Bernard, trop jeune encore
pour être admis parmi les belligérants, contraint de résider à Coblentz
jusqu'à la fin de la campagne. Une séparation nouvelle s'imposait donc
aux deux frères. Mais, quelque chagrin qu'il en ressentît, Bernard
semblait disposé à la supporter plus courageusement que la première.
C'est que cette fois, partageant de nouveau les illusions des émigrés,
il entrevoyait le terme de leurs communes douleurs et la délivrance de
ses parents.
Ces illusions dont, durant quelques jours, par suite de son isolement,
il avait cessé de subir l'influence, de nouveau le dominaient,
l'emportaient sur leurs ailes, et quoique la guerre qui allait s'engager
choquât son patriotisme à peine éveillé, il la considérait comme une
nécessité, comme l'unique moyen d'abréger les malheurs qui désolaient la
patrie. De toutes parts, autour de lui, l'ardeur des émigrés se donnait
libre cours. C'était une ivresse folle qui mettait des menaces dans leur
bouche et gonflait leur coeur d'insatiables besoins de représailles et de
vengeances. Ils annonçaient bruyamment leurs prochaines victoires,
l'écrasement de leurs ennemis, la défaite des armées françaises, la
restauration de l'ancien régime et des privilèges de la noblesse.
Princes et gentilshommes, officiers et soldats, tous tenaient le même
langage, en proie à la même exaltation et au même aveuglement. Chaque
jour, des régiments autrichiens et prussiens arrivaient à Coblentz,
allaient camper autour de la ville, où le roi de Prusse les passait en
revue. Les émigrés se portaient à leur rencontre, visitaient leurs
campements, les acclamaient.
Ces événements grisaient Bernard, et, n'ayant en vue que la mise en
liberté de ses parents, il faisait des voeux pour le succès des armes
étrangères. Plus tôt elles seraient à Paris, plus tôt ses parents
seraient délivrés et plus tôt lui-même pourrait se réunir à eux. Il
n'était plus question maintenant du départ de Valleroy. Armand avait
jugé que ce voyage devenait inutile et que M. et Mme de Malincourt ayant
été transférés à Paris, à leur fils incombait le devoir de les secourir.
Valleroy, constitué protecteur et gardien de Bernard, devait rester à
Coblentz avec lui jusqu'à la victoire définitive de la coalition. À ce
moment, Armand, ayant tiré de leur captivité le comte et la comtesse de
Malincourt, appellerait Bernard auprès d'eux, et celui-ci partirait sous
la conduite de Valleroy pour aller les rejoindre. Tels étaient les plans
qui furent concertés entre les deux frères pendant les quelques jours
qui précédèrent le nouveau départ d'Armand. Celui-ci voulut aussi
assurer l'existence de Bernard et de Valleroy, pendant la durée de son
absence. Aux économies de Valleroy il joignit tout l'argent dont il
pouvait disposer, ne gardant pour lui-même que ce qui lui était
nécessaire durant sa route jusqu'à Paris. Là, il devait trouver des
ressources et notamment les cent mille livres cachées dans l'hôtel de
Malincourt et dont le comte avait révélé l'existence à Valleroy en le
chargeant d'aller les chercher pour les offrir aux princes.
Ces arrangements occupèrent les dernières heures de son séjour auprès de
son frère, puis vint le moment de la séparation. Ce jour-là, Coblentz
assista à un inoubliable spectacle. Dès la veille, la presque totalité
de l'armée prussienne s'était mise en marche sur l'Alsace, suivie des
Corps d'émigrés qui devaient combattre à ses côtés. Il ne restait plus
au camp que quelques régiments. Le roi de Prusse à cheval se met à leur
tête, ayant à ses côtés les princes français, le duc de Brunswick, et
derrière eux une escorte dans laquelle figuraient pêle-mêle des
officiers de tous grades, français et allemands. Au bruit des
acclamations et au son des musiques, le brillant cortège et les
régiments défilèrent devant cent mille spectateurs accourus de toutes
parts. C'était le prologue de la guerre.
CHAPITRE VII
DOULEURS D'EXIL
Le jour commençait à baisser. Dans son atelier où déjà pénétrait
l'ombre, Wenceslas Reybach, penché, depuis plusieurs heures, sur son
travail, se hâtait, afin de mettre à profit les derniers éclats de la
lumière expirante. Ce travail, qu'il espérait finir avant la nuit, était
un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une
miniature sur émail reproduisant avec fidélité la brune chevelure et le
pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre était
terminée. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient
avec vigueur. Maintenant, le peintre en était au dernier coup de
pinceau, à ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste
imprime aux enfants de sa pensée, livre ou statue, musique ou tableau,
son empreinte personnelle et son cachet définitif.
En face de lui, tante Isabelle, posée au bord d'un fauteuil, tenait Nina
sur ses genoux. Celle-ci, entourée de deux bras dont toujours l'étreinte
lui était douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donnée le
peintre. Méritante était cette immobilité, car, autour de Nina Bernard
présent à la séance s'agitait à outrance sans parvenir à se dominer
assez pour rester en place. Tantôt assis tantôt debout, il allait du
portrait à peine terminé de sa petite amie à un autre portrait également
sur émail, achevé et parachevé, celui-là, et qui reproduisait ses
propres traits. À chaque halte près de l'un ou de l'autre, il s'épandait
en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui
souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande
afin d'éviter qu'elle se laissât distraire par le bruit qu'il faisait.
--Là, là, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, répétait Wenceslas
Reybach. Évitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous
troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes
doigts.
--C'est que je suis si heureux de penser que, grâce à vous, Nina aura
mon portrait et que j'aurai le sien!
--Tu le garderas, dis? reprenait la petite.
--Sur mon coeur, dans un médaillon, répondait Bernard car c'est pour le
porter toujours sur moi que j'ai prié M. Reybach de le faire. Je
posséderai ton image, Nina; tu posséderas la mienne, de telle sorte que
si nous sommes séparés, nous ne nous oublierons pas.
--Séparés! Crois-tu que nous le serons?
--J'espère que non; mais il faut tout prévoir.
--Me pleurerais-tu pendant longtemps, si tu me perdais? demanda Nina.
Sans rire et très grave, il répondit:
--Je te pleurerais toujours.
--Passez à un autre sujet d'entretien, mes chéris, fit tante Isabelle. À
peine entrés dans la vie, vous redoutez déjà des catastrophes! Laissez
cette crainte aux vieillards.
--Y penser n'est pas les redouter, observa Bernard avec simplicité. Ce
que je voulais dire, c'est que ce portrait, destiné à me rappeler ma
petite amie, ne me quittera jamais.
--Ne vous rappellera-t-il qu'elle, chevalier? demanda le peintre, en
reculant d'un pas pour mieux juger de l'ensemble de son oeuvre.
--Il me rappellera ceux que j'ai connus et aimés en même temps qu'elle,
Monsieur Reybach.
Il formula cette réponse d'un ton si pénétrant que le vieux Reybach jeta
sur Isabelle un regard entendu, en murmurant à demi-voix:
--Enfant par l'âge, homme par le coeur.
Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux
yeux cette fois pour leur donner tout l'éclat que venaient de prendre
ceux de Nina qu'émerveillait le beau langage de son petit ami, et qui,
n'osant remuer, manifestait son émerveillement par un sourire. Bientôt,
personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, eût
imposé silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu
immobile, se tenait près de lui dans l'attente d'une parole qu'il
devinait imminente et qui indiquerait que le portrait était fini. Quant
à tante Isabelle, l'expression de son regard témoignait qu'à la faveur
de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait
loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes
devaient être les images qu'évoquait sa pensée, car son visage s'était
assombri, comme si elle eût subi l'influence d'une angoisse soudaine.
En ces temps calamiteux, ces angoisses étaient fréquentes dans les âmes,
aussi fréquentes qu'étaient nombreuses les causes qui les engendraient.
Deux cent mille Français erraient hors de leur patrie. Ceux qui
n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachés à
leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur liberté et pour leur vie.
Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le
10 août, après la tragique invasion des Tuileries, le roi avait été
arrêté, sa déchéance prononcée. Au commencement de septembre, des bandes
féroces avaient massacré des prisonniers par centaines, et parmi eux la
princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la
France, la guerre étrangère déchaînait ses horreurs. Longwy et Verdun
étaient tombés au pouvoir des armées alliées. Ces armées assiégeaient
Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait
l'issue de la campagne commencée depuis six semaines? Aurait-elle pour
effet de délivrer le roi, de relever son trône, de rouvrir la patrie aux
proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accroître le pouvoir de
la Révolution et ses fureurs?
En France ou dans l'exil, il n'était pas un Français qui chaque jour ne
se posât ces questions, qui n'eût à se débattre contre les incertitudes
et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y dérober;
elles s'imposaient, sans éclairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet
avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des
cris de vengeance, défis et menaces, car aucun des partis engagés dans
ces luttes meurtrières ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans
faire des victimes par milliers. C'est à ces désastres prochains que
pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que
son coeur se serrait.
Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa
destinée? Quelle serait la destinée de l'enfant confiée à sa garde?
Pauvres, inconnues, abandonnées, que deviendraient-elles toutes deux,
livrées à l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme
les feuilles détachées d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roulées sans
pitié, pareilles à des épaves que se disputent les flots de la mer, où
les déposerait-il?
Cette douloureuse rêverie fut subitement interrompue. Longtemps courbé
sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se
relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:
--Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.
Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'où son imagination l'avait
emportée. Nina glissait de ses genoux, venait se placer à côté de
Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurité grandissante, son
portrait minuscule et ressemblant.
--Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle à Reybach.
--Oh! pas encore, répondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et
puis, il faut le laisser sécher.
--Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir à Bernard.
--Et en échange, reprit celui-ci, je te donnerai le mien.
Tante Isabelle s'était rapprochée de Reybach et le remerciait.
--Laissez donc, faisait le brave homme. Tout le plaisir est pour moi.
En ce moment, Fraulein Lisbeth entra. Dans chaque main, elle portait un
flambeau dont la flamme vacillante éclairait capricieusement les rides
de sa figure grimaçante. Elle vint tout droit devant les portraits, les
contempla d'un air capable.
--Êtes-vous satisfaite, Fraulein Lisbeth? lui dit son maître.
--Très satisfaite, Monsieur.
Grave et solennelle, elle posa les flambeaux sur une table et sortit.
Mais, comme elle passait le seuil de l'atelier, elle dut s'effacer pour
livrer passage à Valleroy. Il entra en coup de vent, tout essoufflé.
Bernard courut à lui, prit sa main, l'entraîna.
--Les portraits sont finis, fit-il; viens les voir.
Mais c'est à peine si Valleroy donnait son attention aux miniatures.
S'adressant à tante Isabelle et à Reybach, il dit:
--Il y a des nouvelles du théâtre de la guerre.
--Bonnes ou mauvaises? demanda tante Isabelle.
--Le 20 septembre, au village de Valmy, entre Sainte-Menehould et
Châlons-sur-Marne, les Français, commandés par les généraux Dumouriez et
Kellermann, ont remporté une grande victoire. L'armée austro-prussienne
est en déroute. Brunswick renonce à marcher sur Paris et bat en
retraite.
--Mais alors, tout est perdu! gémit tante Isabelle.
--Perdu! quand les Français sont victorieux? s'écria Bernard.
Il ne continua pas. Ce cri, un inconscient sentiment de joie l'avait
poussé à ses lèvres et il n'avait pu le contenir. Mais brusquement il
mesurait toutes les conséquences de cette victoire des Français qui
mettait en péril les jours de son frère et reculait la délivrance de ses
parents.
--Et Armand, soupira-t-il, qu'est-il devenu?
--J'ai lieu de croire que M. le vicomte est sain et sauf, répondit
Valleroy, et qu'il est resté à Verdun avec le comte d'Artois. Il paraît
certain que les émigrés n'ont pas pris part au combat du 20 septembre.
Rassuré de ce côté, Bernard songeait à son père et à sa mère, et il
pleurait en silence ses espoirs détruits, ces espoirs qu'avait éveillés
la marche des alliés sur Paris et qu'anéantissait la nouvelle de leur
retraite. Nina, ayant vu ses larmes, se serra contre lui, et pleurant
elle-même, répétait d'une voix caressante:
--Ne pleure pas, Bernard. Ça me fait trop de peine.
--Qu'allons-nous devenir? interrogea tante Isabelle.
Et après une pause, elle ajouta:
--Est-ce par le vidame d'Épernon que vous avez appris ces nouvelles,
Monsieur Valleroy?
--Le vidame d'Épernon est parti ce matin pour ses terres de Bavière.
Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des
fugitifs qui me l'ont raconté tout à l'heure au café des
_Trois-Couronnes_, où ils sont arrivés exténués, les vêtements en
lambeaux, remplis d'épouvante. Les Français ont été admirables,
disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal équipés,
mal armés, quelques-uns même chaussés de sabots, ils ont enfoncé les
carrés prussiens. La défaite de Brunswick est complète, et, s'il est en
fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus
grave, c'est qu'il a entraîné les émigrés dans sa déroute et que tous
les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.
Valleroy semblait se complaire à ces détails, comme s'il se fût fait
violence pour ne pas se réjouir de la victoire des Français. Bernard
l'écoutait avec avidité, partagé entre une satisfaction qu'il ne pouvait
étouffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle était très
agitée.
--Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientôt
plus de sûreté à Coblentz pour les émigrés. Ils seront réduits à quitter
cette ville.
Mais Valleroy s'attacha à lui donner du courage, à lui rendre confiance.
Selon lui, avant de songer à fuir, il convenait d'attendre les
événements.
--Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous
ne partirons pas sans vous.
--Et puis, ne serai-je pas là pour vous protéger? remarqua Reybach.
En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvèrent une
lettre d'Armand. C'était la troisième qu'ils recevaient depuis son
départ. Mais, autant les deux premières manifestaient de confiance,
autant celle-ci trahissait de découragement. Datée de Verdun au
lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables
événements déjà connus à Coblentz. Elle décrivait en termes émouvants
l'échec des alliés, la misère des émigrés et l'affreuse situation de
l'armée des princes. C'était la débâcle dans toute son horreur. Elle
entraînait les princes eux-mêmes. Ils se hâtaient de regagner Coblentz
sans savoir s'ils pourraient y résider encore ou même y arriver. Parmi
leurs partisans, les rivalités qu'avait longtemps contenues l'espoir du
succès éclataient maintenant. Brunswick reprochait à Calonne de l'avoir
trompé. Calonne reprochait à Breteuil d'avoir perdu la cause royale,
Breteuil répliquait que la responsabilité du désastre n'était imputable
qu'à Calonne.
«Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la
consolation, mon frère, de pouvoir te donner des nouvelles de nos
parents. Un Français, envoyé secrètement à Paris par le duc de Brunswick
pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils
sont à la prison des Carmes, où on semble les oublier. On ne les a pas
encore interrogés. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres,
les plus grands périls. Mais ils y ont échappé. Leur santé est bonne et
ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars à
l'instant pour Londres, où m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais
porter une lettre au roi d'Angleterre. Dès mon arrivée, je t'écrirai, et
ce sera, je l'espère, pour t'annoncer mon retour à Coblentz.»
Bernard et Valleroy ne furent rassurés qu'à demi par cette lettre. Elle
les éclairait sur le sort des êtres chéris dont l'absence déchirait leur
coeur. Mais elle ne permettait pas de prévoir le terme de leurs malheurs
communs, indéfiniment ajourné par l'échec des alliés.
Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris à Coblentz des
nouvelles de plus en plus alarmantes. Après l'emprisonnement de la
famille royale au Temple, la déchéance du roi et la proclamation de la
République, c'était maintenant le général de Montesquiou entrant en
Savoie, et le général de Custine franchissant le Rhin, entrant en
Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour à tour des villes qui
se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs
portes sans coup férir à ses armes triomphantes.
Ainsi, non contents de se défendre, les Français portaient l'attaque
chez les imprudents qui avaient osé franchir leur frontière. On faisait
de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les représentait animés
de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des héros.
Tout fuyait devant eux. Tandis que l'armée de Brunswick, décimée, en
désordre, se hâtait de repasser le Rhin, les émigrés quittaient les pays
où ils avaient trouvé un refuge en deçà de Mayence, les uns pour
s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'où à
quelques semaines de là la victoire de Jemmapes devait encore les
chasser. Leur fuite revêtait un caractère tragique. Avec l'automne était
venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le
brouillard qui ne faisait trêve que durant quelques heures du jour, ces
malheureux s'en allaient par les routes encombrées déjà de soldats
fugitifs, à pied, à cheval, en voiture, en charrette, comme ils
pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur
leurs vêtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on eût dit
un défilé de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des
radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient
en chemin des villes et des villages, où ils n'osaient s'arrêter,
préférant s'en aller toujours plus loin, craignant d'être repoussés. Là
où, deux ans auparavant, ils avaient trouvé un fraternel accueil, on
refusait à présent de les recevoir.
Les émigrés réfugiés à Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La
bienveillance persistante de l'électeur les protégeait encore contre
l'animadversion des habitants qui, longtemps excités par leur présence,
les accusaient d'avoir attiré sur la ville les rigueurs des Français.
Mais, à la tournure que prenaient les événements, il était aisé de
comprendre que bientôt cette protection deviendrait insuffisante et que
Coblentz n'offrait plus aux émigrés un asile sûr. D'autre part, on était
convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite
sur l'électorat de Trêves et que les émigrés seraient contraints de
suivre l'irrésistible courant des fugitifs qui s'écoulait sous leurs
yeux.
À la fin de la première quinzaine d'octobre, les princes français
rentrèrent à Coblentz. Quelle différence entre ce retour lamentable et
le triomphal départ du mois précédent! Les habitants qui se trouvaient
encore dans les rues à 9 heures du soir virent passer trois chaises de
poste allant à toute vitesse. Elles contenaient les frères du roi de
France et une poignée de courtisans indissolublement liés à leur
fortune. Elles traversèrent la ville pour gagner le château de
Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes,
plus de bruyantes fanfares; derrière elles, plus de bruyante escorte,
mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colère d'un
peuple menacé, par la faute des émigrés, de l'invasion étrangère. Les
princes ne devaient résider à Schonbornlust que quelques jours. Ils en
repartirent nuitamment comme ils y étaient arrivés, en fugitifs et en
proscrits, allant devant eux sans savoir où ils s'arrêteraient.
Après leur départ, les craintes des émigrés s'accrurent. Du matin au
soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au café des
_Trois-Couronnes_, à l'affût de nouvelles. Dans toutes les maisons, les
malles étaient bouclées. Chacun se disposait à partir à la première
alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin.
Les riches s'assuraient à prix d'or des moyens de transports. Les
pauvres se résignaient à faire la route à pied. Mais où aller? Nul ne le
savait, et, pour ajouter à leur détresse, voici que des pays allemands,
où ils espéraient trouver repos et sûreté, on leur faisait savoir qu'on
ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore à Coblentz,
quel que fût le péril d'y rester.
Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse.
Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui
se considérait comme responsable envers la maison de Malincourt de la
vie du chevalier, et qui s'était engagé à veiller sur Nina et sur tante
Isabelle. Ayant charge d'âmes, il tremblait pour les chers êtres qu'il
devait protéger. Libre d'agir à son gré, il aurait quitté Coblentz sans
attendre que les événements se fussent encore aggravés. Après avoir pris
conseil de tante Isabelle, il était résolu à se rendre avec elle en
Hollande, malgré la difficulté d'y arriver, parce que là du moins on
trouverait un abri à proximité de la France. Mais Bernard, qu'excitait
l'espérance du prochain retour de son frère, ne voulait pas partir sans
l'avoir revu.