la France, Bernard ne put se défendre d'un mouvement de joie qu'il eut
peine à dissimuler. Étrange et troublant, le sentiment qui s'emparait de
lui. La royauté qu'avaient servie ses ancêtres était en péril; l'ancien
régime, source des richesses et des honneurs de la maison de Malincourt,
s'effondrait dans les débris du trône des Bourbons; son père et sa mère
étaient en prison; lui-même n'était plus qu'un pauvre petit émigré ne
pouvant rien attendre que des victoires de l'étranger, et cependant,
quand tout lui commandait de former des voeux pour le triomphe de
celui-ci, c'est aux armes françaises qu'inconsciemment, comme malgré
lui, il les adressait, animé d'admiration et de sympathie pour ces
jeunes volontaires dont venait de parler le voyageur, qui donnaient leur
vie au pays, et tout brûlant du désir de les imiter. Dans son esprit,
ces choses restaient encore vagues, ne prenaient corps que lentement,
peu à peu. Il eût été bien embarrassé pour les expliquer et les définir,
n'aurait même su de quel nom les appeler. Mais, c'était le patriotisme
qui s'éveillait en lui, et dont il devait, à quelques années de là,
subir la puissance et les entraînements.
Les émotions confuses qu'à cette heure il ressentait, il se garda de les
confier à ses amis, et ils ne les devinèrent pas. M. d'Épernon suivait
avec intérêt la discussion engagée par les habitués du café des
_Trois-Couronnes_ et le nouvel arrivant. Quant à Valleroy, tout en
feignant d'écouter, il ne perdait pas de vue un personnage inconnu de
lui, entré depuis quelques instants et qui se tenait à l'écart, le nez
dans une gazette allemande. C'était un jeune homme, épais et replet, aux
manières communes, à mine futée, avec des yeux gris et fuyants, percés
en trou de vrille, sous un front bas et étroit, qui formait un
saisissant contraste avec le reste du visage trop large et trop gras. Il
portait une lévite noire à pèlerine, des culottes blanches, des bottes à
la russe et un chapeau haut de forme, à grandes ailes, orné d'une boucle
sur le devant. Bien qu'il affectât de se tenir éloigné des groupes que
formaient les émigrés et parût indifférent à leurs propos, il y prêtait,
à ce que crut remarquer Valleroy, une attention soutenue.
--Je connais cette figure, dit l'honnête serviteur des Malincourt. Je
l'ai déjà vue. Mais où?
Et il scrutait ses souvenirs les plus récents comme les plus anciens,
cherchant à y retrouver le personnage dont la présence lui causait
maintenant un indicible malaise. Tout à coup, il tressaillit. Il se
rappelait. À la clarté de sa mémoire, un tableau se dessinait dans sa
pensée, dont les lignes vagues d'abord et comme à demi effacées
sortaient peu à peu des nuages de l'oubli, prenaient une forme précise.
C'était au château de Saint-Baslemont, le soir du funeste jour. Il se
revoyait debout, sur la terrasse du château, secoué par la colère, le
front contre les vitres, à travers lesquelles il embrassait du regard
une vaste salle pleine de gardes nationaux et de peuple auxquels M. de
Malincourt tenait tête. Dans ce tumulte, un petit homme vêtu d'une
carmagnole, coiffé d'un feutre en pointe, s'agitait, pérorait et
finalement donnait l'ordre d'arrêter les châtelains. Et c'était le même
homme auquel, bien des fois depuis, avait songé Valleroy en se
promettant de tirer vengeance de lui, s'il le rencontrait jamais, qui
maintenant se trouvait là, sous sa main, audacieux et tranquille, parce
qu'il se croyait inconnu. Oui, c'était Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola, membre de la municipalité d'Épinal et président du club des
Jacobins créé dans cette ville à l'image de celui de Paris.
Quand Valleroy fut assuré qu'il ne se trompait pas, sa physionomie prit,
à son insu, l'expression menaçante d'un bouledogue en arrêt, la nuit,
devant un malfaiteur. Ah! citoyen Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola,
que ne pouviez-vous comprendre la signification du terrible regard
braqué sur vous!...
--Qu'est-ce qui l'amène à Coblentz? se demandait Valleroy. Sans doute
une méchante action à commettre. C'est comme espion qu'il est venu. Il
s'agit donc pour moi, non seulement de venger mes seigneurs, mais encore
d'empêcher le citoyen de faire des victimes nouvelles. Ah! nous allons
rire, maître Moulette. Monsieur le chevalier, dit-il soudain à Bernard,
je suis obligé de vous quitter un moment. Vous voudrez bien m'attendre
ici, et si je tardais trop à revenir, rentrez sans moi. M. le vidame
daignera vous accompagner jusqu'à la maison.
--Où vas-tu donc, Valleroy? demanda l'enfant avec surprise.
--Je vous le dirai plus tard, Monsieur le chevalier, et vous aussi, vous
le saurez, Monsieur le vidame.
Sans attendre leur réponse, il se leva et partit sur les traces de
Joseph Moulette, qui venait de quitter sa place et se dirigeait vers la
porte. Une fois dehors, le président du club des jacobins d'Épinal jeta
dans la rue à droite et, à gauche un regard chercheur et inquiet, le
regard d'un homme fraîchement débarqué dans une ville qu'il ne connaît
pas, et embarrassé, la nuit venue, d'y trouver son chemin. Puis, s'étant
retourné, il aperçut derrière lui, sur le seuil du café des
_Trois-Couronnes_, Valleroy qui se donnait l'air débonnaire d'un bon
bourgeois regagnant son gîte. Avec une politesse exagérée, il lui dit en
allemand:
--Voudriez-vous bien, Monsieur, m'indiquer la route que je dois suivre
pour regagner la Wilhelmstrasse?
Comme beaucoup de Français habitant les provinces de l'Est, Valleroy
comprenait et parlait la langue allemande. Il s'en servit donc pour
répondre:
--Je vais de ce côté. Monsieur, et je me ferai un plaisir de vous
accompagner.
Sur cette offre courtoise, acceptée aussitôt que formulée, les deux
hommes se mirent à marcher côte à côte. La nuit venait; les réverbères
n'étaient pas encore allumés. Joseph Moulette ne pouvait lire le nom des
rues, ni se rendre compte que son guide allongeait le chemin. Ce
dernier, qui voulait se donner le temps de causer sans contrainte, se
garda donc de prendre par le plus court et commença par tourner le dos à
la Wilhelmstrasse.
Après quelques minutes de marche silencieuse, il interrogea son
compagnon.
--Vous êtes Français, Monsieur?
--Vous l'avez deviné? s'écria Joseph Moulette.
--À votre accent, quand vous m'avez parlé tout à l'heure. Vous avez une
certaine manière de prononcer l'allemand qui est commune aux gens de
votre pays, du nôtre devrais-je dire, car je ne saurais dissimuler que
je suis votre compatriote.
--Mon compatriote! Émigré, peut-être?
--Émigré comme vous, citoyen président.
Le citoyen président bondit.
--Eh! prenez garde, que diable! On peut nous entendre... D'ailleurs, je
ne vous comprends pas; je suis voyageur en grains.
--La rue est déserte, observa Valleroy avec flegme. Vous êtes voyageur
en grains comme moi voyageur en vins, ce qui est la qualification que je
me donne ici.
--Ainsi, vous me connaissez? reprit Joseph Moulette résigné.
--Quand on a eu l'honneur de vous voir et de vous entendre à la tribune
des jacobins d'Épinal, on ne peut plus vous oublier. Votre éloquence, la
pureté de votre civisme laissent dans le coeur des vrais patriotes des
traces ineffaçables.
--Est-ce sincère, ce que vous me dites là? demanda le citoyen président
en essayant de dévisager son interlocuteur qu'enveloppait l'ombre du
soir. N'est-ce pas plutôt un piège que vous me tendez?
--Un piège! s'écria Valleroy, continuant à mentir avec aplomb pour
garder le rôle qu'il avait imaginé. Vous tendre un piège, moi! Dans quel
but? Et quel gage faut-il vous donner de ma sincérité?
--Avouez-moi qui vous êtes.
--Qui je suis? Tiburce Valleroy, délégué à Coblentz par la commune de
Paris pour observer les menées des émigrés et lui en rendre compte.
--Un collègue, alors, un observateur comme moi.
--Parbleu, je m'en doutais, pensa Valleroy.
Et tout haut, il reprit:
--Ah! vous aussi, vous êtes délégué...
--Par la commune d'Épinal comme vous par celle de Paris, avoua Joseph
Moulette, mais avec une mission plus restreinte que la vôtre.
--Quelle est-elle, cette mission? continua le faux espion dont la
curiosité s'excitait.
--Elle consiste à rechercher si un ci-devant comte de Malincourt,
récemment arrêté par mes soins en son château de Saint-Baslemont, dans
les Vosges, comme prévenu d'émigration, a séjourné, le mois dernier, à
Coblentz, et si ses fils s'y trouvent encore.
Valleroy dressait l'oreille.
--Quel intérêt présente cette recherche? fit-il avec bonhomie.
--Un intérêt majeur, répliqua Joseph Moulette gravement. Comme je vous
le disais, c'est par mes soins que le ci-devant comte a été décrété
d'arrestation et emprisonné à Épinal avec la ci-devant comtesse qui
n'avait pas voulu se séparer de lui. Le mandat d'arrêt se justifiait
deux fois, d'abord par le séjour que le prévenu a fait à Coblentz,
ensuite par sa volonté d'y revenir. Le séjour n'est pas contestable; il
a eu un témoin; la volonté est évidente, puisque, lorsque j'ai arrêté le
ci-devant comte, il se préparait à fuir.
--Ah! bandit, ta confession te condamne, murmura Valleroy.
--Vous dites?
--Moi? Rien; je vous écoute.
--L'arrestation était donc légitime et faisait honneur à ma
perspicacité, continua Joseph Moulette. Mais figurez-vous qu'on l'a
blâmée à Paris, où divers habitants de Saint-Baslemont ont, paraît-il,
porté plainte contre moi, pour excès de pouvoir. Oui, on a critiqué mon
zèle, on m'a désavoué, moi dont le civisme est si pur! Paris a commencé
par revendiquer les prisonniers et par nous les enlever. Puis,
l'accusateur public a fait savoir à la municipalité d'Épinal qu'aucune
charge n'existait contre eux, puisqu'il n'était pas démontré que le
ci-devant comte eût commis le crime d'émigration et qu'il était certain
que la ci-devant comtesse ne l'avait pas commis, qu'en conséquence, il
n'y avait pas lieu de poursuivre.
--Mais, alors, on les a mis en liberté? dit Valleroy qu'étouffaient la
colère et l'angoisse.
--Oh! pas encore. Transférés à Paris, ils y ont trouvé des défenseurs.
Mais, si malins que soient ceux-ci, Curtius Scoevola est plus malin
qu'eux. Sur ses conseils, la municipalité d'Épinal a protesté contre
l'esprit de modérantisme de Paris et obtenu un délai pour fournir les
preuves du crime imputé au ci-devant comte. C'est afin de trouver ces
preuves que je suis ici.
À ce moment, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, courut à son insu le
plus sérieux péril, celui d'être étranglé par les robustes mains de son
prétendu collègue qu'indignait cette confession arrachée par son
habileté à la sotte vanité du citoyen président. Mais, par bonheur pour
ce dernier, Valleroy avait en horreur le meurtre et sut réprimer sa
violence. Il recouvra même assez de sang-froid pour dire avec calme:
--Vous aviez sûrement à tirer vengeance de la famille de Malincourt?
Comment expliquer autrement que vous vous acharniez contre elle?
--Je n'en avais jamais entendu parler. Mais, vous concevez... des
aristocrates... je suis patriote. Et puis, ils ont un château, des
terres; ces biens seront confisqués, mis en vente au profit de la
nation, et peut-être ne me sera-t-il pas impossible de me les faire
adjuger à vil prix.
--Nous voici dans la Wilhelmstrasse, interrompit Valleroy, heureux de
couper court à des propos qui mettaient sa patience à une trop rude
épreuve.
--Et voici ma demeure, ajouta Joseph Moulette en s'arrêtant devant une
auberge reconnaissable à son enseigne, qui représentait, grossièrement
peint sur un fond de verdure, un boeuf couronné.
--Heureux de vous avoir rendu service, fit Valleroy en feignant de
s'éloigner. Je vous souhaite de réussir dans votre entreprise.
Mais l'espion le retint.
--Je ne vous quitte pas si vous ne vous engagez à me revoir, à me venir
en aide. Puisque nous servons tous deux la même cause, j'ai le droit de
compter sur votre concours.
--Il ne vous sera pas refusé, s'il peut vous être utile. Mais que
puis-je pour vous?
--Ce que vous pouvez pour moi? Tout ce que je ne peux moi-même. Me
guider dans cette ville que vous connaissez et où je viens pour la
première fois, m'introduire dans la société des émigrés, qui vous est
familière puisque vous étiez tout à l'heure au milieu d'eux; seconder
enfin les efforts que je viens faire pour découvrir les fils du
ci-devant comte de Malincourt, et leur faire avouer, par la ruse, que
leur père était ici le mois dernier.
Valleroy resta d'abord silencieux, comme si la réponse qu'attendait
Moulette eût mérité réflexion. Puis il dit résolument:
--Je n'ai rien à refuser aux amis du peuple, surtout lorsque, comme
vous, ils s'attachent à déjouer les complots liberticides. Je vous
guiderai dans la ville, je vous présenterai aux plus influents des
émigrés et je vous ménagerai une entrevue avec les fils du ci-devant
comte de Malincourt.
--Ils sont à Coblentz et vous les connaissez?
--Ils sont à Coblentz et je les connais.
--Mais alors, vous devez savoir si leur père est venu à une époque
récente.
--Il est venu.
--Et vous n'en disiez rien!
--Avant de rien dire, j'ai voulu me convaincre que vous ne m'aviez pas
menti, quand vous vous êtes attribué la qualité de délégué de la commune
d'Épinal.
--Et maintenant, vous êtes convaincu?
--Absolument convaincu, et, dès demain, je vous le prouverai.
--Vous me rendez un fier service, citoyen Valleroy, et si jamais Joseph
Moulette est à même de vous exprimer sa reconnaissance, il le fera, n'en
doutez pas. C'est égal, continua le président du club des jacobins
d'Épinal, quand le hasard se mêle d'être bienveillant pour ceux qui
s'abandonnent à lui, il ne l'est pas à moitié. Lorsqu'il y a quelques
heures je débarquais à Coblentz, pouvais-je croire que j'allais réussir
du premier coup?
--Cela vous était bien dû, répondit Valleroy.
--Un mot encore. Demain, où vous verrai-je?
--Chez vous, à 5 heures: jusque-là, gardez-vous de sortir et d'attirer
l'attention. La police de l'électeur est défiante et disposée en ce
moment à voir dans tout nouveau venu un agent révolutionnaire. Il est
inutile de vous attirer des avanies.
--Oui, vous avez raison. Demain, je ne bougerai pas de mon auberge et je
vous y attendrai à l'heure dite. Au revoir, citoyen Valleroy.
--Au revoir, citoyen président.
Ils se séparèrent sur ces mots.
Il était temps, car, brisé par les efforts qu'il avait faits pour
dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en
pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'étaient
plus à Épinal; on les avait transférés à Paris. Fallait-il s'en réjouir
ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de
Joseph Moulette et des tyranneaux d'Épinal, disposés à se faire honneur
de cette importante arrestation. Mais on les avait jetés dans la vaste
fournaise parisienne où dix prisons se disputaient les infortunés de
leur condition et de leur rang et où l'oeuvre de leur délivrance
rencontrerait plus de difficultés que dans une petite ville. À Épinal,
Valleroy aurait aisément trouvé des complices pour aider à l'entreprise
qu'il méditait. À Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est
vrai, manquaient à l'accusation. En empêchant Joseph Moulette de quitter
Coblentz, où il était venu les chercher, on les empêcherait d'arriver à
Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse
de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et à quels dangers une
captivité prolongée ne les exposait-elle pas? Le séjour de Paris
devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace,
surexcitée par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de
les massacrer avec la famille royale, le jour où les armées étrangères,
à supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de
la capitale. Ainsi, de quelque côté qu'on envisageât la situation, elle
ne présentait que périls, et ce qui achevait de désoler Valleroy, c'est
que son infatigable dévouement à la maison de Malincourt devenait
impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de
l'exercer.
Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le
café des _Trois-Couronnes_. Quand il y entra, Bernard et le vidame
d'Épernon étaient encore à la place où il les avait laissés. Comme il
les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir,
l'interrogea.
--Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quittés si vite tout à
l'heure?
--Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le
chevalier.
Bernard devint très pâle.
--Des nouvelles de mes parents? Tu en as?
--J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais,
elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.
Et, pressé de décharger son coeur des émotions qu'il y renfermait depuis
une heure, il fit à Bernard et au vidame d'Épernon le récit fidèle de ce
qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph
Moulette.
--Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est à Coblentz!
Ah! pourquoi mon frère est-il loin de nous? À défaut de lui, pourquoi
moi-même ne suis-je qu'un enfant?
--Que feriez-vous donc, chevalier, si vous étiez un homme? demanda le
vidame.
--Je me vengerais. Je châtierais ce misérable comme il le mérite.
--Laissez là les idées de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un
misérable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il
ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de
la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous
oppriment, un flot d'écume du torrent qu'ils ont déchaîné pour se frayer
un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'à
l'empêcher de nuire, cela vaudra mieux.
--Oui, l'empêcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais
comment?
--Il est fâcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilité de
consulter le vicomte Armand, reprit M. d'Épernon, il nous eût suggéré
peut-être un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le
citoyen Moulette soit impuissant à nuire, il faut le retenir à Coblentz,
l'empêcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer.
Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas à Coblentz. La forteresse de
la Chartreuse vaut bien la défunte Bastille. Nous y ferons mettre M.
Moulette.
--Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'écria Valleroy.
--Le chef de la police électorale est mon ami. Il ne me refusera pas une
lettre de cachet. Ce ne sera peut-être pas très régulier, mais il y a
force majeure. Et puis, nous trouverons un prétexte.
--Et si le prisonnier se réclame du ministre de France?
--On étouffera sa réclamation... Mais il est 9 heures, ajouta le vidame
d'Épernon en se levant. L'heure de mon souper a sonné depuis longtemps
et je vous quitte. Venez me trouver demain, dès le matin, maître
Valleroy. Nous aviserons. Je vais réfléchir de mon côté; réfléchissez du
vôtre. La nuit porte conseil.
Il s'éloigna à pas comptés, toujours fringant, toujours alerte, cachant
sous son fin sourire ses impressions de la journée. Comme un philosophe,
il les rapportait chaque soir en son logis pour y méditer à loisir et y
puiser la sagesse. Bernard et Valleroy ne tardèrent pas à l'imiter. Mais
ils ne possédaient ni son sang-froid ni son aimable scepticisme, et ils
rentrèrent tristement, portant en eux, obsédante et troublante comme un
cauchemar, la perspective des périls auxquels étaient exposés à Paris le
comte et la comtesse de Malincourt.
Durant l'après-midi du lendemain, à l'auberge du _Boeuf Couronné_, dans
la chambrette qu'il occupait sous les toits, la seule que l'affluence
des émigrés eût laissée disponible, Joseph Moulette attendait la visite
de Valleroy. Très agité, dévoré d'impatience, il allait et venait entre
les quatre murs de son domicile, tirant sa montre à tout instant pour
s'assurer qu'elle ne marquait pas 5 heures. Comme elle allait les
marquer, il entendit un bruit de pas dans le corridor, courut ouvrir et
se trouva en présence de celui qu'il attendait.
--Vous êtes exact, citoyen, lui dit-il. M'apportez-vous de bonnes
nouvelles?
--Vous allez en juger, répondit Valleroy en entrant dans la chambre,
dont il ferma la porte. J'ai vu ce matin les fils du ci-devant comte de
Malincourt. Ils sont deux, l'un officier dans l'armée des émigrés,
l'autre un enfant, de la graine d'aristocrate. Je leur ai annoncé
l'arrivée à Coblentz d'un messager de leur père. C'est en cette qualité
que, tout à l'heure, vous vous présenterez à eux.
--Oh! c'est bien imaginé, admirablement imaginé, s'écria Joseph Moulette
emporté par l'enthousiasme...
--Une fois dans leur confiance, il ne tiendra qu'à vous, si vous êtes
habile, de leur faire avouer tout ce que vous voudrez et d'en apprendre
long. C'est eux qui vous fourniront ainsi les preuves que vous venez
chercher et qui seront au besoin fortifiées par mon témoignage, puisque
j'aurai assisté à l'entrevue.
--Bravo! Le ci-devant comte est frit et son château de Saint-Baslemont
est à moi!
Et le président du club des Jacobins manifesta son contentement en
exécutant une belle pirouette. Mais, à ce moment, on frappait à la
porte.
--Entrez, fit-il sans défiance.
Ceux qui entraient étaient au nombre de cinq. Ils portaient l'uniforme
des gendarmes de l'électeur de Trèves. L'un d'eux, un officier,
commandait aux quatre autres.
--Qui demandez-vous, Messieurs? bégaya le citoyen président, médusé par
cette apparition.
--Vous êtes bien le sieur Joseph Moulette? dit l'officier.
--Oui, Joseph Moulette, émigré français, faisant le commerce des grains.
Et voici mon ami Tiburce Valleroy, honorablement connu à Coblentz.
--Connu à Coblentz, oui, reprit l'officier en portant un regard de
défiance sur Valleroy qui baissait les yeux: mais honorablement, c'est
une autre affaire, et peut-être n'est-il pas bon pour lui d'être trouvé
ici en votre compagnie... Peu importe, d'ailleurs; ce n'est pas de lui
qu'il s'agit en ce moment, mais de vous, Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola: au nom de Mgr l'électeur, je vous arrête.
Il fit un signe et les quatre gendarmes entourèrent le citoyen
président.
--Messieurs, il y a méprise, protesta celui-ci; je ne m'appelle pas
Curtius Scoevola. Je suis un homme inoffensif qui s'est vu contraint de
fuir son pays pour échapper à ses persécuteurs. Vous arrêtez un
innocent.
--Vous direz cela au magistrat chargé de vous interroger. Prenez vos
hardes, si vous voulez, et en route!
--Ne résistez pas, souffla Valleroy à l'oreille de Joseph Moulette, vous
aggraveriez votre cas. Je cours chez le ministre de France pour
l'avertir; il vous fera mettre en liberté.
--Le ministre de France, Bigot de Sainte-Croix, un aristocrate! Il
n'interviendra pas pour moi.
--Alors, j'écrirai à Paris; mais, au nom du ciel, soumettez-vous. Ne
vous inquiétez pas, vous serez bientôt délivré. En attendant, je payerai
votre auberge et vous enverrai vos vêtements là où vous serez.
--Je vous recommande mes papiers, s'ils ne sont pas saisis,
murmura-t-il, surtout le sauf-conduit et la carte de civisme qui m'ont
été délivrés par la municipalité d'Épinal...
Dans la rue, un attroupement s'était formé autour de la voiture qui
devait emporter le prisonnier. Les gendarmes écartèrent cette foule pour
permettre à celui-ci de passer. Ils le firent monter dans le carrosse où
ils s'empilèrent avec lui, qui dans l'intérieur, qui sur le siège. Au
moment où le cocher fouettait ses chevaux, Joseph Moulette aperçut
Valleroy qui lui adressait dans un regard de pitié un triste adieu. Ce
regard le réconforta. Mais, quand la voiture eut tourné le coin de la
rue, le visage de Valleroy se détendit.
--Nous voilà toujours tranquilles de ce côté, pensait le loyal serviteur
de la maison de Malincourt. Les preuves qui pourraient faire condamner
M. le comte n'arriveront pas à Paris.
Il remonta dans la chambre où Joseph Moulette venait d'être arrêté,
fourra pêle-mêle dans une valise les effets du citoyen président dont il
paya la dépense, et donna l'ordre à l'aubergiste d'envoyer le tout à la
forteresse de la Chartreuse. Quant aux papiers, il les mit dans sa poche
en disant:
--Un sauf-conduit! Une carte de civisme! Cela peut servir un jour ou
l'autre. Si jamais il les réclame, on lui répondra qu'ils ont été
saisis.
Le même soir, Joseph Moulette était écroué à la forteresse de la
Chartreuse, prison d'État de l'électorat de Trèves. Sur le registre
d'écrou, à côté de son nom, on écrivit ces mots: «Homme très dangereux.
Devra être l'objet d'une surveillance rigoureuse.»