Alors, ce fut dans cette foule une agitation et une rumeur qui

éclatèrent brusquement, qui s'apaisèrent presque aussitôt. Les princes

s'avançaient au milieu d'elle, dans un calme tel qu'on eût entendu voler

une mouche si, de temps en temps, eux-mêmes ne l'avaient troublé en

adressant la parole à quelqu'un de ceux qui formaient la haie sur leur

passage. Armand avait pris sa place accoutumée derrière le comte

d'Artois; Bernard marchait à côté de son aîné, mais sans rien distinguer

de ce que disaient les princes, quand ils parlaient, bien qu'il le

devinât à l'expression des visages. C'étaient des encouragements aux

uns, des refus à d'autres; ici un éloge, là un blâme, et personne ne

répondait. De toutes parts, on ne voyait que bustes inclinés et têtes

courbées.

La chapelle était au rez-de-chaussée, à l'autre extrémité du château. En

y arrivant, Bernard fut tout heureux de se retrouver à côté du vidame

d'Épernon.

--Permettez-moi de rester auprès de vous. Monsieur le vidame, lui

dit-il, et daignez me nommer encore les personnages fameux.

--Avec plaisir, chevalier, répondit M. d'Épernon. Mais, dites-moi, vous

avez approché Leurs Altesses Royales! Vous ont-elles consolé?

--Elles m'ont parlé brièvement et je n'ai rien trouvé à leur répondre.

--Vous étiez intimidé?

--Irrité plutôt, répliqua Bernard.

Et il raconta les détails de l'audience.

--Toujours les mêmes, observa M. d'Épernon, se croyant déjà les maîtres

et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs téméraires et

imprudentes ardeurs.

À ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de

Conzié, évêque d'Arras, montait à l'autel. Au premier rang des fidèles,

à droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrière elle,

l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amitié de

Monsieur avait faite reine de l'émigration; la belle et modeste Louise

de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la

vieille amie du prince de Condé, venue de Worms le matin, envoyée par

lui pour faire connaître aux frères du roi la détresse de l'armée qu'il

commandait. À gauche, se tenaient ceux-ci, ayant à côté d'eux le duc

d'Angoulême et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous

deux encore enfants.

Le vidame d'Épernon désignait au chevalier, en les nommant, ces hauts

personnages. Puis, celui-ci, sa curiosité satisfaite, s'agenouilla et se

recueillit. Alors sa pensée, un moment distraite, s'envola vers

Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands

seigneurs, ni grandes dames. Bercé par l'harmonie des chants religieux

que l'orgue accompagnait, il revoyait le château où il était né, son

père, sa mère. Il revivait tour à tour les jours heureux et les jours

tristes, et la comparaison de ce passé avec le présent, son isolement au

milieu de cette cour en apparence brillante, misérable en réalité, où il

savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter à ses

yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine, à ses lèvres des prières...

Il resta longtemps ainsi.

--Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'Épernon. C'est fini.

Les princes étaient sortis sans qu'il s'en aperçût. La foule se pressait

sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur

des voix; que grossissait la sonorité des voûtes. Bernard suivit le

vidame, mais il le perdit à la porte de la chapelle. Alors il revint

dans le salon d'attente. C'est là que le retrouva son frère, quelques

instants après, et ils quittèrent le château pour rentrer à Coblentz.

Maintenant rassasié des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait

hâte de revoir Nina.

Dans sa modeste maison, située au coeur de la ville, le peintre Venceslas

Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le

servait, depuis quarante ans. Indépendamment de l'atelier, l'habitation

ne se composait que de deux chambres, l'une occupée par le peintre,

l'autre par Fraulein. Aussi l'arrivée de deux étrangères dans cette

demeure exiguë avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les

proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre à les y

installer, il avait fallu la volonté formelle de son maître. Il s'était

empressé de céder sa chambre à tante Isabelle et à Nina, se résignant

lui-même à coucher dans son atelier sur un matelas jeté par terre. Après

avoir dormi comme au bivouac, il s'était mis au travail dès le matin et

n'avait interrompu sa tâche que pour céder la place à Lisbeth qui venait

dresser le couvert pour le dîner.

Maintenant, le repas s'achevait. On dînait alors à midi, et les

aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroché au mur, au-dessus d'un

grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce

jour-là, le repas de Reybach, qui l'expédiait ordinairement en dix

minutes, avait duré plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire

comme lui n'a pas tous les jours à sa table une aimable tante Isabelle

et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites,

il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi séduisante

compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie,

inondait d'une lumière chaude les tableaux épars sur des chevalets, les

vieux meubles ramassés un peu partout par Reybach, au hasard de ses

voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il

vivait comme un de ces peintres du XVIe siècle dont il portait le

costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de

témoigner de son enthousiasme pour l'époque de la renaissance artistique

dont il suivait les traditions.

Amadouée par la bonne grâce de la comédienne et les caresses de

l'enfant, Fraulein, le repas terminé, s'était retirée dans sa cuisine,

et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies. À cette

heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire.

Quelques instants avant, un homme était entré, apportant un paquet pour

Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne

connaissant personne à Coblentz et personne ne la connaissant,

n'attendait aucun envoi, il avait répliqué qu'il ne se trompait pas et

était parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant

défait le paquet, en avait retiré une robe rose, une écharpe blanche,

une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une

fourrure, le tout à la taille de Nina, qui avait voulu revêtir

sur-le-champ ces brillants atours, et, parée comme une fille de

gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le

jour. Ce que tous trois cherchaient à deviner, c'était le nom du

donateur généreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses.

Mais vains étaient leurs efforts; ils ne savaient à qui attribuer ce

présent, et Nina parlait déjà d'aller promener sa toilette par la ville

que sa protectrice en était encore à se demander si, une fois dehors, on

ne l'arrêterait pas comme une voleuse.

Soudain, à la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annonça

des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait

ouvrir, puis on l'entendit remonter précipitamment. Elle entra dans

l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son

maître ses gros yeux effarés:

--Ils sont trois, Monsieur, gémit-elle.

--De qui me parlez-vous, vieille folle?

--De ceux qui marchent derrière moi. Je ne les connais pas, ou plutôt,

il y en a bien un que j'ai déjà vu; quant aux deux autres...

Elle n'eut pas le temps d'achever. Au seuil de l'atelier venaient

d'apparaître Bernard de Malincourt qu'accompagnaient Armand et Valleroy.

La figure parcheminée de Reybach s'épanouit dans un bienveillant

sourire, et s'adressant à sa gouvernante:

--Vous avez eu peur de ces gentilshommes! Les prenez-vous pour des

malfaiteurs?

--Dans une ville pleine d'émigrés, on doit s'attendre à tout, grommela

Lisbeth, traduisant à sa manière l'opinion défavorable que professait

contre eux la population de Coblentz.

Satisfaite d'avoir décoché ce trait, qui, du reste, n'atteignit

personne, elle disparut tandis que Reybach faisait fête à ses nouveaux

amis.

--Nous venons vous remercier de vos courtois procédés envers mon frère,

mon cher Reybach, lui dit Armand. Il a voulu le faire lui-même avec moi,

et le fidèle Valleroy a tenu à se joindre à nous.

--Nous sommes tous ici les obligés de M. Reybach, ajouta Valleroy,

n'est-ce pas, tante Isabelle?

Il saluait celle-ci, qui s'était levée pour faire sa révérence à la

société. Elle le remercia d'un regard et répondit:

--Les heures de repos et de trêve sont rares dans la vie des proscrits.

Nina et moi nous devons à M. Reybach quelques-unes de ces heures

réparatrices.

--Et moi, intervint tout à coup Nina, je dois à M. le chevalier une

belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a

envoyée? fit-elle en se jetant dans ses bras.

Et comme le silence de Bernard équivalait à un aveu, le peintre se

récria contre lui-même, tout honteux, à ce qu'il confessa, d'avoir

laissé à la petite l'honneur de cette découverte.

--Vous allez la gâter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de

gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.

--Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le

vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'égal que le bonheur d'offrir. Vous

pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frère ne l'est pas moins.

Et c'était la vérité, car Bernard tournait et retournait comme une

poupée la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux

éclats de ses attitudes coquettes et de la gravité qu'elle affectait, en

croisant sur sa frêle poitrine l'écharpe blanche à paillettes d'or. Ce

joyeux incident avait mis tout le monde à l'aise, et l'intimité nouée la

veille sur le bateau reprit son cours, malgré la présence du vicomte qui

ne demandait qu'à s'y associer. Valleroy, toujours empressé auprès de

tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle

allait s'enquérir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps à la

charge de M. Reybach. Une fois installée chez elle, elle s'annoncerait

dans la ville comme professeur de diction. Cette idée lui était venue

pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux résultats, surtout si M.

le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes

de la société française réunie à Coblentz, et M. Reybach la présenter

dans la société allemande. Elle s'offrirait en même temps pour réciter

des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi

l'existence de Nina et la sienne et goûter enfin un repos que n'avait pu

lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le

peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.

--Je suis aimé, connu, honoré dans ma ville natale plus que ne le fut

jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes

compatriotes qui ne tienne à honneur de faire droit à mes requêtes, et

quand on saura que je protège tante Isabelle, elle sera à la mode.

Il parlait, la tête fièrement dressée, le bras tendu, campé comme une

statue héroïque sur son piédestal. C'était à croire qu'il prenait tout

Coblentz à témoin de la vérité de ses déclarations. Avec moins

d'emphatique solennité, mais avec un égal empressement, le vicomte de

Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, obligé de partir

le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce

n'était qu'à son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante

Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la

protection de ses amis.

--Je la recommanderai au vidame d'Épernon, s'écria Bernard. Il connaît

tout le monde et ne refusera pas de nous servir.

Émue jusqu'aux larmes par ces témoignages d'intérêt, tante Isabelle ne

savait comment remercier, se déclarait impuissante à exprimer sa

reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha

d'elle et lui dit à voix basse:

--Il se peut qu'avant que ces promesses se réalisent vous vous trouviez

dans la gêne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme

toujours, la bourse de Valleroy est à votre disposition.

Elle prit la main du loyal garçon qui lui offrait ainsi son dévouement,

et la gardant dans les siennes, elle murmura:

--Il est donc vrai que mes malheurs touchent à leur terme, puisqu'à

l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs généreux et

secourables?

Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle eût attendu qu'il lui

révélât le secret de son destin. Hélas! si le ciel avait pu répondre,

s'il avait répondu, voici ce qu'il lui aurait dit:

--Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que

tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta

route escarpée et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante

mais brève, au delà de laquelle t'attendent de nouvelles épreuves.

Prépare ton coeur, apprête tes larmes. Le présent est trompeur, l'avenir

redoutable, et les années s'écouleront longues, terribles, sanglantes,

avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te dédommager de tes

peines supportées avec vaillance et résignation.

Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, était

rassurée et heureuse.

Dans la matinée du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz

se pressait sur les quais pour assister au départ du prince électeur de

Trêves, Mgr Clément Venceslas de Saxe, et des frères du roi de France

qui se rendaient à Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur

François II, roi de Bohême et de Hongrie. Les augustes personnages

devaient faire le voyage par le Rhin, et, dès 9 heures, le yacht de

l'électeur, toutes voiles dehors, orné, pavoisé, enrubanné, se balançait

au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne

heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour à tour et

prendre place à bord le duc de Brunswick, généralissime des armées

alliées, le prince de Nassau, fidèle ami des Bourbons, le comte de

Romanzof, délégué auprès d'eux comme ambassadeur par l'impératrice

Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Suède, le baron

de Duminique, ministre de l'électeur, le chevalier de Bray, représentant

de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs français, le comte de Calonne,

les maréchaux de Broglie et de Castries, chargés d'ans et de gloire,

l'évêque d'Arras, le duc de Grammont, le général de Bouillé, le marquis

de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les

princes avaient désignés pour les accompagner.

Tandis que sur un autre bateau où les gardes du corps occupaient une

place réservée on embarquait pêle-mêle chevaux, voitures, des bagages et

une nombreuse domesticité, les musiciens de l'électeur, groupés à

l'avant du yacht, épuisaient leur répertoire, et le son des instruments,

la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations

de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est là

qu'Armand de Malincourt, précédant les princes de quelques instants,

retrouva son frère et qu'ils échangèrent de tendres adieux. Bien que

l'absence du vicomte ne dût pas dépasser la durée de quinze jours, ils

étaient émus l'un et l'autre. C'était si triste, à peine réunis, de se

séparer de nouveau! Armand répétait ses dernières recommandations.

--Veille sur mon frère comme s'il était de ton sang, disait-il à

Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es

responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de

voir en Valleroy le plus sûr des protecteurs, le plus fidèle des amis.

Ces pressantes exhortations n'étaient pas nécessaires. Entre Bernard et

Valleroy régnaient la confiance et l'amitié; ils rassurèrent la

sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain,

dans la foule, une rumeur s'éleva. Elle annonçait l'arrivée des voitures

de la cour. Les deux frères échangèrent une dernière étreinte, et le

vicomte, après avoir embrassé Valleroy, courut où son devoir l'appelait.

Bientôt, au milieu des acclamations redoublées, au bruit des fanfares

retentissantes, le yacht s'ébranlait, gagnait majestueusement le milieu

du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et

Valleroy restèrent à la même place, les yeux fixés sur le jeune officier

qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lèvres, des larmes aux

joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.

CHAPITRE VI

LE CITOYEN PRÉSIDENT

Il y avait à peine quinze jours qu'Armand était parti pour Mayence. Cinq

jours encore et il serait revenu. Mais le temps écoulé depuis son

départ, comme le temps à courir avant son retour, paraissait à Bernard

démesurément long. C'étaient des jours et ils lui pesaient comme des

années, non seulement parce qu'il souffrait d'être loin de son frère,

mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu

l'éclat qu'y répandait leur présence, la misère des émigrés revêtait une

physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque après-midi, Bernard

sortait avec Valleroy, tantôt pour faire une excursion aux environs de

la ville, tantôt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments,

ou encore pour aller voir le vidame d'Épernon, à l'_Hôtel de la Cigogne_

où il était en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach à son

atelier, tante Isabelle et Nina, installées toutes deux chez un épicier

qui avait consenti à leur céder deux chambres au-dessus de sa boutique,

tantôt enfin pour recueillir des nouvelles au café des _Trois-Couronnes_

où elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces différentes stations,

longtemps et à dessein prolongées, restaient encore bien des heures à

remplir. C'était dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait

chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une

monotone uniformité dont il ne parvenait pas à vaincre l'ennui, quelque

effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait à voir

l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.

Par suite de cet état d'âme, quand sa pensée s'arrêtait au souvenir de

ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle était ordinairement fixée,

il se sentait envahi et dominé par une noire mélancolie, pire qu'un

bruyant désespoir. Vainement Valleroy s'engageait à partir pour Épinal

aussitôt après le retour d'Armand, à en ramener le comte et la comtesse

de Malincourt, à les rendre à la tendresse de leurs fils, Bernard

refusait de croire au succès de cette entreprise. C'était pitié de

mesurer l'influence qu'exerçait sur ce jeune coeur le doute affreux par

lequel il était possédé et qui trouvait un aliment incessant dans le

caractère tragique des événements qui se déroulaient en France et

arrivaient à l'étranger travestis ou dénaturés, mais non exagérés. Le

roi prisonnier dans son palais, sa liberté, sa couronne et sa vie

menacées, les factions dominant le pays, les prisons remplies

d'innocents, le gouvernement déclarant la guerre à la Confédération

germanique et au Piémont, une armée austro-prussienne se préparant à

franchir la frontière, toutes les puissances s'armant en hâte, la

noblesse émigrée mourant de faim, tel était à mi-juillet de cette année

1792 le spectacle qu'offrait notre pays.

Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir

l'espérance de se dérober aux tempêtes? Les folles illusions des émigrés

pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y déroberaient. Mais ces

illusions, à la faveur desquelles princes et gentilshommes élaboraient

avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard

ne les partageait pas. Ses précoces malheurs avaient mûri sa raison en

donnant à sa jeunesse une rare prévoyance, et la captivité de ses

parents fermé son âme aux espoirs chimériques. Valleroy se désolait de

ne pouvoir guérir ce mal qu'avait fait éclater le départ d'Armand. S'il

s'était agi de défendre son cher chevalier contre un danger visible et

tangible, il aurait aisément trouvé des armes dans son dévouement, dans

son énergie. Mais contre le danger mystérieux créé par l'état d'âme de

Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en déployait pas moins

d'incessants efforts pour distraire son jeune maître. Il appelait à son

aide tour à tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chère tante

Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqué qu'auprès d'elle Bernard

retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis

que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les élèves qu'elle

devait aux recommandations de M. d'Épernon et du peintre breveté de Son

Altesse Sérénissime l'électeur de Trêves, Valleroy emmenait les enfants

quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantôt en voiture,

tantôt à pied, à travers monts et plaines, dans les forêts qui bordent

le Rhin, demandant à l'exercice, au grand air, à l'enfantine gaieté de

Nina la guérison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le

chevalier, à peine rentré en ville et séparé de sa petite amie,

retombait dans sa tristesse. C'était à croire qu'il ne voulait pas

guérir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il

considérait comme un médecin indispensable à Bernard. Par bonheur, la

date fixée pour ce retour était proche. Valleroy se rassurait en

répétant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se répétant à

lui-même qu'elles touchaient à leur terme. Ce jour-là, vers la fin du

jour, il s'était rendu, suivant sa coutume, au café des

_Trois-Couronnes_, en compagnie du chevalier. C'était l'heure où s'y

réunissaient les émigrés en résidence à Coblentz; toujours en quête de

nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les

voyageurs arrivés de France. Il était rare qu'une journée s'écoulât sans

y amener des visages nouveaux. Malgré la rigueur des lois édictées par

le gouvernement français contre les émigrés, le nombre des fugitifs,

loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur

générale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite. À peine apparus

au café des _Trois-Couronnes_, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ

un objet de curiosité. On commençait par les examiner en silence, par

étudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte

pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils étaient pris au sérieux, jugés

dignes de foi, on les interrogeait avidement.

Ce soir-là, comme il s'en était présenté quelques-uns, on les avait

soumis aux formalités ordinaires, et maintenant l'attention était

suspendue aux lèvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prétendait

avoir quitté Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y

étaient plus en sûreté. Il décrivait l'aspect sinistre de la capitale

livrée à l'émeute; il racontait les méfaits révolutionnaires, les

rigueurs exercées contre des innocents, les violences des clubs, les

rivalités de la Commune et de l'Assemblée, la misère publique, les

humiliations subies par la famille royale. Ses récits consternaient et

excitaient tour à tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de

colère et des cris de pitié, auxquels succédèrent des exclamations de

surprise quand il révéla que les armées françaises en marche vers les

Flandres et le Rhin étaient des armées redoutables, bien commandées,

formées des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de

volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrôlaient en jurant

de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestèrent.

--Ce sont des contes que vous nous faites là!

--La Révolution ne trouvera pas de défenseurs parmi les braves.

--Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni

argent.

--Calonne s'est trompé, répliqua le Parisien, et vous vous en

convaincrez bientôt, Messieurs.

M. d'Épernon, assis à la même table que Bernard et Valleroy, assistait

impassible à cette scène, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.

--Cet homme ne ment pas, dit-il à demi-voix. Quoique dans l'entourage

des princes on affecte de traiter avec dédain les soldats que le

gouvernement français envoie contre les Autrichiens et les Prussiens,

ceux-ci trouveront à qui parler.

Fils d'émigré · 第 6 / 30 段