Ainsi, tout était pour Bernard sujet de surprise: des princes français

en Allemagne, la noblesse dans l'exil, des gentilshommes vivant du

travail de leurs mains, des grands seigneurs et des grandes dames s'en

allant à pied par les routes, des fiacres entreprenant des voyages de

trois cents lieues, et lui, le chevalier de Malincourt, jeté tout à coup

dans cette existence aventureuse et se rendant à l'audience du comte

d'Artois, ayant sur le dos des vêtements d'emprunt, la défroque d'un

petit duc qui sans doute à cette heure menait la même vie nomade que

lui!

Cependant, il continuait à interroger Armand:

--Est-ce que tous ces gens se rendent à Schonbornlust, mon frère?

--Ils vont, comme nous, faire leur cour à nos seigneurs les princes,

qui, tous les matins, reçoivent la noblesse.

--Manifeste-t-elle toujours le même empressement?

--Aujourd'hui, l'affluence est plus nombreuse que de coutume. Cela tient

à ce que la nouvelle s'est répandue que le prince de Nassau est revenu

de Saint-Pétersbourg, apportant un million de livres que l'impératrice

Catherine offre aux frères du roi de France pour subvenir aux frais de

la campagne qui se prépare. Il y a beaucoup de malheureux parmi les

émigrés. Ils se hâtent avec l'espoir qu'en arrivant les premiers ils

recueilleront quelques gouttes de cette pluie d'or.

--Mais si on leur distribue le million, objecta Bernard, il ne restera

plus rien pour les frais de la campagne?

Armand regarda son frère, comme s'il eût été frappé par la justesse de

cette remarque et surpris de l'entendre sortir de la bouche d'un enfant.

Mais il n'y répondit pas.

Qu'aurait-il pu répondre, sinon que la misère et l'exil sont choses

lamentables et compromettent le succès des meilleures causes. Il ne le

savait que trop, lui qui, depuis dix-huit mois, avait vu des sommes

énormes se fondre entre les mains des princes, absorbées, sans profit

pour la cause de la royauté, par l'entretien de leur maison et les

pressants besoins des gentilshommes qui formaient leur cour.

D'ailleurs, on arrivait au château. Deux soldats de la garde des princes

se promenaient devant la porte, silencieux, le fusil sur l'épaule. Ils

présentèrent les armes au vicomte de Malincourt qui passa, suivi du

chevalier.

CHAPITRE V

PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS

L'intérieur du château du Schonbornlust présentait la même animation que

l'intérieur du palais de Versailles aux beaux jours de la royauté, à

l'heure du lever du roi. Au pied de l'escalier, des soldats formaient

des groupes bruyants, en attendant le moment d'aller prendre faction sur

quelque point de la vaste demeure. En haut, des suisses armés de

hallebardes gardaient l'entrée du salon d'attente, qui précédait le

cabinet des princes. De toutes parts, dans l'allure et la tenue des

gens, dans les consignes, dans la diversité et l'éclat des uniformes, se

révélaient le souci de l'étiquette, la constante préoccupation des

représentants de la monarchie de s'entourer, dans l'exil, d'un appareil

décoratif aussi pompeux que celui dont elle avait été, durant des

siècles, entourée en France.

La porte du salon d'attente s'ouvrit devant Armand, avant même qu'il eût

fait un signe, car les suisses le connaissaient, et, en sa qualité

d'officier attaché à la personne du comte d'Artois, il avait accès

partout, à tout instant du jour et de la nuit. À sa suite, Bernard se

trouva donc tout à coup, sans avoir attendu ni sollicité, parmi les

personnages les plus considérables de la cour de Coblentz. Ils

remplissaient déjà la vaste et luxueuse salle, très imposante avec ses

boiseries sculptées et ses lambris dorés. Devant le cabinet des princes,

se tenaient immobiles deux gardes du corps, l'épée au poing, et tout à

côté, assis à une petite table, un gentilhomme de la chambre qui

inscrivait les noms des arrivants et désignait à ceux qui avaient obtenu

une audience particulière l'heure à laquelle ils seraient reçus.

À tout moment, cette porte s'entre-bâillait pour laisser entrer ou

sortir des visiteurs. Quelques-uns étaient introduits sans attendre, sur

le simple énoncé de leur nom. Ceux-là étaient les membres du Conseil, à

qui leur fonction assurait cette faveur. Sur le visage de ceux qui

sortaient, ceux qui attendaient leur tour cherchaient à saisir un

reflet, une impression, quelque trait propre à les fixer sur le sort de

la requête qu'eux-mêmes venaient présenter. Ils allaient et venaient,

impatients, dissimulant mal leur anxiété, interrogeant du regard le

gentilhomme chargé de les appeler et de les conduire auprès des princes.

Très mêlée et très bigarrée, cette foule! À côté de hauts seigneurs,

faisant montre de leur nom et de leurs titres, on voyait des individus

d'humble mine, solliciteurs d'argent ou solliciteurs d'affaires, les uns

venus au nom des royalistes de leur province apporter des plans ou

quémander des secours, les autres gentillâtres obscurs en quête d'un

emploi dans l'armée royale, ou encore des banquiers juifs, cherchant à

faire accepter leurs services. Tous n'avaient pu obtenir audience. Mais,

comme ils savaient que les princes traversaient le salon d'attente en se

rendant à la chapelle du château pour la messe et en revenant, ils

tenaient à se trouver sur leur passage pour se faire voir et saisir

l'occasion de toucher un mot de ce qui les avait amenés.

Au milieu de cette assemblée, Bernard fut d'abord perdu et tout étourdi.

Son frère distribuait saluts et poignées de mains, s'inclinait

respectueusement devant certains personnages, en traitait

dédaigneusement d'autres qui semblaient se courber à ses pieds. Au

passage, il présentait Bernard à quelques-uns qui l'accueillaient avec

bienveillance, mais que, dans la cohue, celui-ci avait à peine le temps

d'entendre et d'entrevoir. Ce fut pour le pauvre enfant, pendant

quelques minutes, un inexprimable trouble, presque de l'effarement.

Mais, soudain, il se trouva en présence du vidame d'Épernon. Le fringant

et aimable vieux, assis auprès d'une croisée, paraissait se divertir à

observer la physionomie des allants et venants et à tâcher de deviner

les préoccupations qu'elle dissimulait. La veille, au café des

_Trois-Couronnes_, il avait adressé à Bernard d'affectueuses paroles, et

d'instinct l'enfant se sentait attiré vers lui. Il allait le saluer,

quand Armand se jeta entre eux.

--Pardieu! voilà qui se trouve bien, dit-il. Monsieur le vidame, je

sollicite vos bontés pour mon frère. Je cherchais quelqu'un à qui le

confier pendant que je vais rentrer chez Monseigneur pour l'annoncer.

Voulez-vous, pour quelques instants, le prendre sous votre égide? Je ne

saurais le mettre en meilleures mains.

--Je m'en charge volontiers, répondit M. d'Épernon.

Et tandis qu'après l'avoir remercié le vicomte s'éloignait, il dit à

Bernard en lui désignant une chaise à son côté:

--Asseyez-vous près de moi, chevalier. On est très bien ici pour voir ce

qui peut vous intéresser.

Bernard obéit, et ils restèrent là, tous deux, l'enfant assis au bord de

la chaise, son chapeau sur les genoux, le vieillard enfoncé dans son

fauteuil, sa canne droite entre ses jambes croisées, tournant dans ses

doigts sa tabatière dont les pierreries étincelaient au soleil, entrant

à flots par la croisée.

--Vous étiez triste et bien las, hier, mon enfant, dit M. d'Épernon à

Bernard. Vous sentez-vous mieux, ce matin?

--Oui, Monsieur, et je vous remercie pour la sollicitude que vous me

témoignez.

--Elle est toute naturelle. Dès que je vous ai vu, je me suis intéressé

à vous, à vos malheurs. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour n'en

pas être ému. Et voyez, ajouta-t-il avec un sourire, si vous interrogiez

la plupart de ceux qui ne me connaissent que de réputation, ils vous

diraient que le vidame d'Épernon n'est qu'un vieil égoïste sans

entrailles.

--Vous avez, cependant, l'air bon et humain, observa Bernard.

--Et cet air n'est pas trompeur, croyez-le, chevalier. Il serait

malséant de faire mon éloge. Au milieu de la société besogneuse et

mendiante que vous voyez ici, j'ai le bonheur de n'être à charge à

personne. J'ai trouvé dans l'héritage de mes parents des terres en

Bavière. J'en touche le revenu librement et je vis à Coblentz comme je

vivrais à Paris, si j'avais cru prudent d'y rester. En de telles

conditions, je serais ingrat envers le ciel si je ne venais en aide à

d'autres moins heureux que moi. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point manqué

à ce devoir.

--Mais alors, Monsieur le vidame, d'où vous vient cette réputation

d'égoïsme?

M. d'Épernon protesta d'un geste, et se redressant, il reprit:

--D'où elle me vient, cette réputation imméritée? De ma franchise, de ce

que je n'approuve pas tout ce qui se passe ici et de ce que j'ose le

dire, de ce que je m'irrite au spectacle des sottises, des hypocrisies,

des bassesses dont je suis le témoin. Plus tard, quand on parlera du

temps où nous vivons, vous et moi, on vous dira que les princes frères

du roi se sont héroïquement dévoués à leur aîné, que la noblesse de cour

s'est sacrifiée pour la cause royale... N'en croyez rien, mon enfant.

--Cependant, Monsieur, il y a ici de grands dévouements.

--Ils n'existent qu'en apparence, chacun songe à soi. Ces gens que vous

voyez se presser à la porte de nos seigneurs ne sont là qu'avec l'espoir

de tirer d'eux pied ou aile. C'est à qui les exploitera le mieux. Autour

d'eux, tout est intrigues, rivalités. Le comte de Calonne, leur homme de

confiance, leur ministre, le personnage le plus puissant de

l'émigration, jalouse le baron de Breteuil, l'homme de confiance du roi,

et le baron de Breteuil jalouse le comte de Calonne, lequel, en sa

qualité d'ami du comte d'Artois, est battu en brèche par le comte de

Jaucourt, ami de Monsieur, comte de Provence. Ces divisions, au sommet,

se répercutent à tous les degrés de l'échelle sociale et produisent de

funestes conséquences. Les princes eux-mêmes, unis à la surface, sont

désunis au fond. Condé, leur cousin, ne veut pas se soumettre à eux et

eux ne veulent pas se soumettre au roi.

--Ils agissent pourtant en son nom, objecta Bernard.

--En son nom sans doute, mais contre lui. Monsieur, comte de Provence,

déteste la reine, et, malgré le roi, voudrait être régent. Le comte

d'Artois se plaint de Monsieur et déclare, comme lui, que le roi n'étant

pas libre a perdu le droit d'ordonner. Ils ne se mettent d'accord que

pour le blâmer, le bafouer et lui désobéir. Ils voudraient bien qu'il

fût sauvé, mais non par d'autres que par eux, et quiconque n'est pas de

leur avis perd leur faveur et tombe en disgrâce. Cette disgrâce, moi qui

vous parle, j'en ai subi les effets.

--Vous, un vaillant gentilhomme, un serviteur éprouvé de la monarchie!

--Sans doute, mais j'ai l'impardonnable tort d'avoir proclamé que, par

certains côtés, la Révolution était légitime, qu'elle serait déjà finie,

si l'on avait donné satisfaction à celles de ses exigences qui étaient

fondées, et surtout si l'on ne s'était attaché à exciter contre la

France les puissances étrangères. Oui, poursuivit M. d'Épernon, qui

s'animait, je passe ici pour un frondeur, pour un sceptique, pour un

jacobin, et si l'on me ménage encore, c'est qu'aux jours de détresse on

a trouvé ma bourse ouverte et qu'on se flatte d'y recourir encore. Mais,

quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne m'empêchera pas de penser et

au besoin d'affirmer tout haut que la politique de Coblentz est une

politique fatale, et qu'après avoir perdu la monarchie, elle enverra la

famille royale à l'échafaud.

Bernard, très impressionné par ce qu'il entendait, s'étonnait de

retrouver dans la bouche du vidame d'Épernon des propos que, en d'autres

circonstances, il avait entendu tenir à son père et à Valleroy.

--Êtes-vous d'avis, Monsieur, que la noblesse eût mieux fait de ne pas

émigrer? demanda-t-il.

--Oui, certes, et ceux-là ont été bien coupables qui ont donné l'exemple

de la fuite.

--Mais vous-même, Monsieur? se permit de dire Bernard.

--Oh! moi, je n'ai pas donné l'exemple, je l'ai suivi. Je n'ai pas

émigré en 1789, mais en 1791, quand les irréparables fautes des princes

et des gentilshommes partis les premiers n'ont plus permis aux autres de

rester en France.

Au cours de cet entretien, qui en apprenait long à Bernard, le salon

s'était rempli au point d'y rendre impossible la circulation. Il régnait

une chaleur lourde qui ajoutait à l'excitation des paroles échangées

bruyamment. Quand s'ouvrait la porte du cabinet des princes, un

mouvement se produisait dans cette foule. Toutes les têtes se tournaient

du même côté, accompagnant d'un regard d'envie ceux qu'appelait le

gentilhomme de la chambre pour les introduire auprès des Altesses

Royales. Soudain, le mouvement s'accentua, la rumeur des conversations

devint plus forte. Instinctivement, et sans qu'aucun ordre eût été

donné, la foule se divisa, de manière à laisser un passage libre de

l'entrée du salon au cabinet des princes. Trois personnages venaient

d'apparaître devant lesquels tous les fronts se courbaient. Ils

s'avançaient lentement, saluant à droite et à gauche, non sans un peu de

hauteur dédaigneuse, qui se marquait surtout chez celui qui paraissait

servir de guide aux deux autres.

--Voulez-vous voir de près les hommes du jour, chevalier? demanda en se

levant M. d'Épernon à Bernard. Montez sur votre chaise et regardez.

Celui qui marche au milieu, en uniforme de général prussien, est le duc

régnant de Brunswick, à qui l'Autriche et la Prusse ont confié le

commandement supérieur des armées qu'elles envoient contre la

Révolution. Il est arrivé tout à l'heure pour attendre ici les troupes

qu'il doit commander, et il vient présenter ses hommages aux frères de

Louis XVI. Tel que vous le voyez, avec ce ventre proéminent, cette

démarche lourde, ce nez busqué, ces gros yeux ronds et cette tête carrée

d'Allemand, il n'a tenu qu'à lui de devenir roi des Français, oui, mon

enfant, roi des Français. L'abbé de Talleyrand-Périgord et ses amis ne

s'étaient-ils pas imaginé de lui offrir la couronne!

--Cet étranger sur le trône des Bourbons! s'écria Bernard.

--Il a refusé et il a bien fait. On dit qu'il possède tout le génie

nécessaire pour délivrer le roi et le rétablir dans son autorité, on le

dit, mais personne n'en est sûr. À sa droite, c'est le prince de Nassau,

un aventurier de haute extraction, mais un aventurier qui a couru le

monde, tour à tour au service de la France et de la Russie, et qui s'est

offert, grâce à sa fortune, le luxe de devenir le trésorier des princes,

leur chevalier servant, leur courtisan et même leur ambassadeur. Il

revient de Saint-Pétersbourg. C'est lui qui a porté le million dont nous

parlions tout à l'heure.

--Et le troisième, Monsieur, celui qui marche à gauche du duc?

--Celui-là, c'est le véritable roi de Coblentz, M. de Calonne.

Bernard observait avidement. Il vit passer un homme assez grand, mince,

touchant à la soixantaine, portant haut la tête, au sommet de laquelle

une perruque cachait mal les cheveux déjà gris et marchant avec une

affectation d'élégance hautaine, qui évoqua dans l'imagination de

l'enfant l'image d'un paon faisant la roue.

À l'aspect des nobles visiteurs qui s'avançaient, les gardes du corps

placés à l'entrée de l'appartement des princes s'étaient empressés d'en

ouvrir la porte. Au même instant, sortait de cet appartement un homme

encore jeune, à la figure osseuse et maigre, d'un caractère ascétique,

au regard pénétrant, les cheveux en coup de vent. Il s'effaça pour

laisser passer les nouveaux venus, et s'inclina quand ils défilèrent

devant lui. Puis, comme il relevait la tête, il aperçut M. de Calonne

qui lui souriait d'un air de condescendance railleuse en accompagnant le

sourire d'un geste de salut protecteur. Il répondit en courbant de

nouveau le front, mais sans bassesse, très sérieux, très froid, et se

faufila dans le salon d'attente, tandis que la porte se fermait sur ses

talons et dérobait aux profanes le sanctuaire où venaient d'être

introduits le ministre Calonne, le duc de Brunswick et le prince de

Nassau. Mais, une fois en présence du flot pressé des courtisans, il fut

tout décontenancé. Il ne connaissait aucun d'eux, et, s'ils le

connaissaient, ils ne voulaient pas lui faire accueil, car il les vit

lui tourner le dos et s'éloigner de lui comme d'un pestiféré.

--Quel est cet homme dont chacun s'écarte? demanda Bernard au vidame

d'Épernon.

--Un messager envoyé officieusement par le roi à ses frères, répondit M.

d'Épernon, en saluant avec bienveillance l'inconnu. À la manière dont on

le reçoit, qui s'en douterait? Mais à Coblentz, les ambassadeurs des

Tuileries ne sont pas en odeur de sainteté. M. Mallet du Pan est en

train d'en faire l'expérience. Il a porté ici des ordres ou des avis qui

déplaisent. On le sait, et vous voyez qu'on le traite en paria. Du

reste, on ne comprendrait guère que Sa Majesté ait choisi pour

l'investir de sa confiance un homme de peu, un gazetier comme l'est M.

Mallet du Pan, si l'on ne savait que, prisonnier dans son palais, Louis

XVI n'est pas libre de communiquer à son gré avec ses frères.

M. Mallet du Pan avait vu M. d'Épernon. Il le rejoignit, tout heureux de

trouver à qui parler. Le vidame l'interrogea à demi-voix.

--Eh bien, Monsieur, êtes-vous satisfait de votre entrevue avec leurs

Altesses Royales?

--Non, Monsieur le vidame, et vous vous en doutez bien, vous qui savez

qu'à Coblentz on ne tient aucun compte de l'autorité du roi. On me

l'avait dit quand j'ai quitté Paris; M. le maréchal de Castries, que

j'ai vu à Cologne, me l'avait répété. Mais je ne pouvais croire que les

princes poussaient à ce point le mépris pour les ordres de leur frère...

--Ils vous ont mal reçu?

--En ennemi, pour dire le mot, et, à mes pressantes exhortations pour

les détourner de prendre part à la guerre contre la France, ils ont

répondu en se moquant du roi. Ah! Monsieur le vidame, pourquoi tout le

monde ici ne vous ressemble-t-il pas? Pourquoi M. de Calonne est-il le

maître?

Il soupira, puis, après avoir adressé ses compliments à M. d'Épernon, il

s'éloigna, traversant la foule pour regagner la sortie. Maintenant, dans

la vaste pièce, on ne parlait plus qu'à voix basse, comme si chacun eût

été pénétré de la gravité des conversations qui se tenaient de l'autre

côté de la porte close, et se fût attaché à ne pas les troubler. On

attendit ainsi pendant vingt minutes environ. Puis cette porte se

rouvrit, et on vit sortir les trois personnages qu'on avait vus entrer.

La visite officielle terminée, ils se retiraient comme ils étaient

venus. Mais, derrière eux, sur le seuil du cabinet des princes, se

montrait le vicomte Armand. D'un signe, il appela son frère. Celui-ci

courut à lui.

--Mgr le comte d'Artois consent à te recevoir, dit l'aîné. Viens vite:

nous n'avons qu'une minute avant la messe.

Bernard suivit Armand et se trouva soudain en présence des deux princes,

frères du roi de France. Ils n'étaient d'un grand âge ni l'un, ni

l'autre: Monsieur, comte de Provence, avait trente-cinq ans; le comte

d'Artois, trente-deux. Mais, auprès de l'aîné, le plus jeune, avec sa

taille svelte, son regard clair, sa figure fine et rosée, semblait un

enfant, tandis qu'auprès du plus jeune, le corps obèse, enflé par la

goutte, le masque lourd et déjà ridé, l'aîné semblait un vieillard. Tous

deux portaient un habit en drap bleu, à boutons d'or, flottant sur un

gilet blanc, et sur ce gilet le grand cordon des Ordres du roi. Sous des

bas noirs en soie, les jambes du comte d'Artois se dessinaient

fringantes et nerveuses, tandis que celles de Monsieur apparaissaient

épaisses et traînantes dans des guêtres qui montaient jusqu'au genou.

Comme écrasé par son précoce embonpoint, ce prince était assis auprès

d'une croisée ouverte, dans un fauteuil très large, fait exprès pour

lui, et écoutait un de ses secrétaires qui lui lisait une lettre de

façon à n'être entendu que de cinq ou six personnages, membres du

Conseil intime, qui, tout en écoutant, gardaient une attitude de

déférence. Le comte d'Artois, au contraire, allait et venait, parlait à

son frère, voltigeait vers une table où travaillaient deux commis de la

correspondance, dictait une phrase à l'un, jetait un ordre à l'autre,

adressait entre temps la parole à ses officiers groupés dans un coin,

pétulant, bruyant, toujours en mouvement, ayant réponse à tout, sans

embarras ni réflexion.

Le hasard de sa marche à travers la salle l'amena vers les messieurs de

Malincourt, qui attendaient, immobiles, qu'il leur adressât la parole.

--Est-ce là votre frère, vicomte? dit-il à Armand en s'arrêtant devant

eux.

--Mon frère, le chevalier Bernard de Malincourt, oui, Monseigneur.

--Vous nous avez apporté de tristes nouvelles, Monsieur le chevalier,

continua le comte d'Artois d'une voix indifférente, comme si ses lèvres

eussent exprimé d'autres idées que celles dont son esprit était

maintenant assailli. Nous sommes sensibles à vos malheurs, car nous

tenons le comte de Malincourt, votre père, pour un féal serviteur,

quoique son zèle ait paru refroidi par le retard qu'il a mis à nous

rejoindre, en dépit de nos avertissements; comme si les bons royalistes

pouvaient hésiter à nous obéir. Mais ces malheurs sont réparables et

seront réparés avec les autres. Le règne des méchants touche à son

terme.

En écoutant le prince, Armand s'était presque agenouillé, témoignant

ainsi sa reconnaissance. Mais Bernard, lui, ne retenait qu'un trait du

langage qu'il venait d'entendre, le blâme indirect infligé à son père.

Ses joues s'empourprèrent, son regard protesta, et, au lieu de

s'incliner, il resta la tête haute. L'auguste interlocuteur ne comprit

pas, et, interpellant un des personnages groupés autour de Monsieur, un

gros homme aux cheveux grisonnants:

--Quand serons-nous à Paris, marquis de Bouillé? demanda-t-il.

Le général marquis de Bouillé, qui ne pouvait se consoler d'avoir été

impuissant à sauver le roi, lors de la fuite à Varennes, tourna vers le

comte d'Artois son morne et martial visage et répondit:

--Vers les derniers jours d'août, Monseigneur, si M. le duc de Brunswick

tient ses promesses.

--Dans six semaines, vos parents seront en liberté, Messieurs, reprit le

comte d'Artois avec assurance en s'adressant aux frères de Malincourt.

Il passa. L'audience était terminée, et Armand déjà entraînait son frère

quand s'éleva, dans le silence, la voix grave de Monsieur. Elle

interrogeait:

--Quel est ce jeune enfant?

À cette question, les deux frères revinrent sur leurs pas, et Armand

répondit:

--C'est mon cadet, Monseigneur.

--Qui donc m'a parlé de lui? Ah! je me souviens, c'est dans un rapport

de police que j'ai lu tout à l'heure le récit de son arrivée au café des

_Trois-Couronnes_, hier soir, Eh bien, vicomte, il faut lui dire de se

consoler, de se rassurer. Il verra de meilleurs jours. Qu'il travaille,

et, à notre retour à Paris, nous le ferons entrer au corps des pages.

Puis tout retomba dans le silence aux entours de Monsieur. Quant au

comte d'Artois, il avait repris sa pétulante promenade de l'un à

l'autre. Armand, comprenant que la bienveillance des princes était

épuisée, allait se retirer. Mais il n'en eut pas le temps. La pendule

ayant sonné dix heures, le comte de Provence se leva:

--La messe, mon frère, s'écria-t-il.

Son frère se rapprocha de lui. Un gentilhomme remit à chacun d'eux un

paroissien, un chapeau et, en plus, une canne à l'aîné. La porte qui

donnait sur le salon d'attente fut ouverte: on entendit résonner sur les

dalles le bruit des hallebardes, et comme le cortège se mettait en

marche, Bernard perçut ces trois mots jetés à la foule des courtisans:

--Les princes, Messieurs.

Fils d'émigré · 第 5 / 30 段