est réellement prisonnière aux Tuileries, n'ayant plus ni la liberté de
ses paroles, ni celle de ses actes. Les scélérats qui gouvernent en son
nom viennent de signifier à l'électeur de Trèves l'invitation pressante,
presque un ordre, de licencier l'armée des princes, et s'ils résistent,
de chasser les émigrés. L'électeur s'est effrayé; il a transmis cet
ordre à nos augustes seigneurs, en les suppliant de s'y conformer.
--Il fallait s'y attendre, objecta le vidame. Voici trois mois que le
gouvernement de Paris, pressé par l'Assemblée nationale, a fait
connaître sa volonté. Il ne se laissera pas braver indéfiniment.
--Par bonheur, les puissances ont enfin mesuré le danger dont les menace
la Révolution. Elles sont décidées à agir. L'empereur François II a
donné l'ordre à ses troupes des Pays-Bas de marcher sur la frontière de
France. D'un autre côté s'avance un Corps prussien. Il traversera
Coblentz vers le milieu du mois prochain. Le duc de Brunswick est nommé
généralissime des armées alliées. Il arrive ici demain.
--L'impératrice Catherine intervient-elle? demanda Morfontaine.
--Non encore par les armes. Mais le prince de Nassau est arrivé ce soir
de Saint-Pétersbourg, apportant un million qu'elle offre à la cause
royale. Quant aux émigrés, le général marquis de Bouillé vient d'obtenir
du roi de Prusse qu'ils soient employés dans les opérations qui se
préparent. Brunswick résistait. Il ne voulait pas de nous. Mais
Frédéric-Guillaume s'est prononcé. L'armée des princes et l'armée de
Condé seront de la partie. On doit négocier à Mayence les conditions de
leur entrée en campagne.
--Enfin, nous allons donc combattre! s'écria Guilleragues dont le visage
s'illuminait.
Le vidame intervint.
--Ne vous réjouissez pas, mon neveu, dit-il. Ce sera un triste spectacle
que celui de Français mêlés aux armées étrangères pour combattre contre
des Français.
Les jeunes gens protestèrent.
--Quoi, Monsieur le vidame, c'est vous qui parlez ainsi? dit
Morfontaine.
--Quand il s'agit de délivrer le roi et de rendre à la noblesse de
France ses antiques privilèges! continua le vicomte Armand.
--Mon oncle a toujours été un peu jacobin, ajouta Guilleragues en riant.
Le vidame allait répondre, mais sa parole fut étouffée sur ses lèvres
par un cri de surprise que poussa Malincourt en se précipitant vers la
porte, au seuil de laquelle venaient d'apparaître de nouveaux venus. Ces
nouveaux venus étaient Bernard et Valleroy, accompagnés ou plutôt guidés
par Venceslas Reybach. Quelques instants avant, au moment de quitter le
bateau, le peintre leur avait dit:
--À cette heure-ci, c'est au café des _Trois-Couronnes_ que vous êtes
sûrs de trouver le vicomte de Malincourt. Je vous y conduirai; si vous
le voulez bien.
Et à peine débarqué, après avoir laissé à sa porte tante Isabelle et
Nina, auxquelles il avait offert une hospitalité provisoire, en
attendant qu'elles trouvassent à se loger, il s'était empressé d'amener
Bernard et Valleroy au café des _Trois-Couronnes_. Au moment où ils y
arrivèrent, Armand regardait du côté de l'entrée. Il les vit surgir tout
à coup, alors qu'il ne songeait guère à eux. Peut-être, si Bernard se
fût présenté seul, il ne l'eût pas reconnu sur-le-champ, tant était
complète la transformation qu'avait subie l'enfant depuis une année.
Mais il reconnut Valleroy et son jeune frère du même coup. C'est alors
que, au grand étonnement de ses amis, il s'était précipité vers la
porte.
--Bernard! Valleroy! s'écria-t-il. Vous ici! Quelles circonstances?...
Il ne put achever, Bernard se jetait dans ses bras, secoué jusqu'aux
larmes par l'émotion que déchaînait dans tout son être leur soudaine
rencontre.
--Armand! mon Armand chéri!
Suspendu au cou de son aîné, il lui prodiguait passionnément de tendres
caresses, tandis que Valleroy, respectueux, son chapeau à la main,
répétait à demi-voix:
--Ah! Monsieur le vicomte, quelle joie de vous revoir!
--Je vous avais bien dit que nous le trouverions ici, observa Reybach.
--Quoi! mon vieux Reybach, c'est vous qui me les amenez?
--C'est moi, Monsieur le vicomte. Le hasard m'a fait connaître l'aimable
Bernard et son digne compagnon sur le bateau qui vient de Mayence et je
me suis engagé à les piloter jusqu'à vous.
--Comment vous remercier?
--En me permettant de me retirer et de rentrer chez moi où m'attendent
deux charmantes Françaises à qui j'ai offert l'hospitalité.
--J'irai vous voir demain, Reybach, pour vous exprimer ma
reconnaissance.
--Et la nôtre aussi, Armand, ajouta Bernard, car depuis ce matin M.
Reybach s'est prodigué en bons soins et en attentions.
--Eh bien, c'est entendu, répondit le peintre; je serai heureux de vous
revoir demain, mes gentilshommes, et je crois bien que vous trouverez
chez moi une petite personne qui sera enchantée, elle aussi, de
retrouver Monsieur le chevalier. Sur ce, je me sauve.
Il s'esquiva, et Armand, qui le suivit d'un oeil reconnaissant, vit son
grand feutre penché cavalièrement sur l'oreille et son pourpoint noir se
perdre dans la foule pressée aux abords du café. Alors, il entraîna son
frère et Valleroy au fond de la salle, et, s'asseyant avec eux à une
table, il les interrogea.
--M'expliquerez-vous comment vous êtes à Coblentz tous les deux, quand
je vous croyais à Saint-Baslemont?
--Nous avons été contraints de fuir, Monsieur le vicomte, dit Valleroy.
--Contraints de fuir! Et notre père, Bernard? Et notre mère?
--Ils ont été arrêtés, mon frère, et emprisonnés à Épinal.
Depuis qu'Armand vivait éloigné de ses parents, tant de malheurs avaient
assailli la France; il avait subi lui-même tant de déceptions, tant
d'angoisses, qu'il lui semblait qu'aucune catastrophe, quelle qu'elle
fût, ne pouvait plus survenir qu'il ne s'y fût attendu et préparé. Mais
celle-ci dépassait ses prévisions et ses craintes. Il s'attendait à
tout, sauf à l'arrestation du comte et de la comtesse de Malincourt,
qu'il croyait protégés par l'attachement de la population de
Saint-Baslemont. Il fut comme écrasé sous cette nouvelle, et, mêlant ses
larmes à celles de son frère, il resta pendant quelques instants sans
pouvoir prononcer une parole, abîmé dans son silence.
--Comment cela est-il arrivé? demanda-t-il enfin.
Bernard étant hors d'état de répondre, Valleroy fit le récit que voulait
connaître Armand, il raconta comment l'arrivée imprévue des gardes
nationaux d'Épinal était venue surprendre M. et Mme de Malincourt dans
les préparatifs de leur départ; comment lui-même, par l'ordre du comte,
avait emporté Bernard, et, après l'avoir mis en sûreté, était revenu sur
ses pas pour assister sans être vu à l'arrestation.
--Il y avait là, dit-il, un certain Joseph Moulette, surnommé Curtius
Scoevola, qui est un fier bandit. Ah! si jamais il me tombe sous la
main...
--Ce n'est probablement pas lui le plus coupable, objecta tristement le
vicomte. Les vrais criminels sont ceux qui ont dénoncé mon père, des
jacobins, assurément, et ces gens de Saint-Baslemont qui n'ont pas eu le
courage de le défendre.
--Oh! ceux-là n'ont fait montre que de couardise. À la première menace
du citoyen Curtius Scoevola, ils se sont mis à trembler comme des roseaux
et n'ont plus songé qu'à se dérober. Peut-être, s'il s'était trouvé au
milieu d'eux un homme énergique, se seraient-ils soulevés. J'ai été au
moment de me présenter, de me mettre à leur tête. Mais nous n'avions pas
d'armes, tandis que les brigands étaient armés jusqu'aux dents. Et puis,
que serait devenu M. le chevalier?
--Oh! moi, je serais mort avec joie pour sauver nos parents! soupira
Bernard.
--Hélas! Monsieur le chevalier, nous aurions bien pu y passer tous; ils
n'auraient pas été sauvés. Et puis, j'avais les ordres de M. le comte;
j'étais tenu d'obéir.
Armand tendit la main à Valleroy.
--Tu as rempli tout ton devoir, mon brave, lui dit-il, et au nom de ma
famille, en mon nom, je te remercie d'avoir sauvé mon frère.
--Vous me remercierez quand j'aurai complété mon oeuvre, Monsieur le
vicomte, répondit Valleroy.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire que je partirai dès demain pour Épinal et que, dussé-je y
laisser ma peau, je délivrerai nos prisonniers.
--Il a un plan, un plan superbe, ajouta Bernard.
Armand secoua la tête et fit un geste de dénégation.
--Je ne doute pas de la beauté de ton plan, Valleroy, reprit-il, ni du
courage que tu mettrais à l'exécuter; mais je doute de son efficacité.
Toute la noblesse de France conjurée, soutenue par l'or des puissances,
n'a pu délivrer le roi.
--Justement parce que c'est le roi, et peut-être aussi parce qu'elle n'a
pas su s'y prendre.
--Tu es libre de le croire; mais tu n'es pas libre d'aller exposer ta
vie sans mon consentement, et sans que nous ayons étudié le moyen
d'atteindre le but que nous poursuivons. Et puis si nous décidons qu'il
y a lieu de tenter cette grande entreprise, n'est-ce pas à moi qu'il
appartient d'agir?
--Vous, Monsieur le vicomte, mais vous ne feriez pas trois pas dans
l'intérieur du royaume sans être arrêté! Songez que vous figurez sur la
liste des émigrés. Ce n'est pas de vous que vos parents peuvent attendre
un prompt secours.
--Aussi n'ai-je pas dit que je veux partir: j'ai dit que je ne veux pas
que tu partes à la légère, sans accord préalable avec moi. D'ailleurs,
en cette circonstance, j'ai le devoir de consulter Mgr le comte
d'Artois. Peut-être sera-t-il d'avis qu'il vaut mieux attendre que les
armées coalisées soient en marche sur Paris. Alors il me sera facile de
m'engager à leur suite, et, en passant à Épinal, de rendre la liberté à
nos parents.
--Mais est-il question de la mise en marche des troupes étrangères?
demanda Valleroy.
--Elle est décidée, et, du même coup, celle de l'armée des princes.
Avant un mois nous serons à Paris.
--Après avoir combattu sous les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse,
et Français contre Français! Ce sera une victoire chèrement achetée.
--Et qu'importe, si le résultat final nous dédommage! Si j'étais homme à
avoir comme toi des scrupules, crois-tu que les nouvelles que tu viens
de m'apporter ne les dissiperaient pas? Catholique, hier, je défendais
mon Dieu, et royaliste, je défendais mon roi; fils, je défends
aujourd'hui mon père.
--Et la patrie. Monsieur le vicomte?
--La patrie! Elle est là où est le drapeau royal.
Un silence suivit ces paroles que Valleroy n'osa relever. Son dévouement
à la maison de Malincourt n'altérait pas l'indépendance de ses opinions.
Mais il y puisait l'énergie de ne pas les défendre contre ses maîtres,
même lorsque, sans le vouloir, ils les froissaient. Et puis, il
comprenait qu'un débat eût été en ce moment inutile et cruel, en
présence de deux fils livrés à la plus légitime douleur. Cependant, ce
fut une sensation d'une douceur infinie lorsque, après avoir parlé, il
sentit la petite main de Bernard se poser sur la sienne et la presser.
Il lui semblait que c'était un témoignage d'approbation, et il se
réjouit en pensant que, sur ces graves questions de patriotisme et
d'honneur, le coeur de l'enfant qu'il aimait battait à l'unisson du sien.
Quant au vicomte, les coudes sur la table, le front dans ses mains, il
pleurait de nouveau en se rappelant que quinze jours avant, assis à la
même place, il avait son père en face de lui, qu'ils causaient ensemble
de leur réunion prochaine, en se leurrant de doux espoirs, et que ces
espoirs étaient maintenant détruits. Perdu dans ses souvenirs, que le
présent rendait plus affreux, il ne s'apercevait pas que Bernard, énervé
par la fatigue autant que par la douleur, s'attendrissait encore au
spectacle de celle de son frère, et allait, lui aussi, éclater en
sanglots. Ce fut Valleroy qui le rappela à la réalité.
--Monsieur le vicomte, lui dit-il, pour vous-même et pour M. le
chevalier, il est nécessaire que vous ne vous laissiez pas abattre. La
situation est grave, mais non désespérée. Nous en viendrons à bout.
--Tu as raison, Valleroy. Pleurer est indigne d'un gentilhomme.
Désormais, je serai courageux, je serai fort. Par exemple, si jamais les
misérables qui, ce soir, ont fait couler mes larmes me sont connus!...
Et il eut un geste de menace.
--Oh! pour cela, je vous aiderai, interrompit Valleroy en essayant de
rire, et le nommé Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, passera un
mauvais quart d'heure.
À ce moment, le regard d'Armand s'arrêta sur son frère. Il le vit pâle,
les traits altérés.
--Mais tu tombes de lassitude, mon pauvre chevalier, fit-il d'un accent
de tendre sollicitude. Et moi qui ne m'en apercevais pas, égoïste que je
suis! Allons, viens, rentrons.
Il se leva. Alors seulement il s'aperçut que l'explosion de sa douleur
avait eu pour témoins les consommateurs réunis au café des
_Trois-Couronnes_, et que, de toutes parts, les yeux étaient fixés sur
lui. En même temps, le vidame d'Épernon, le marquis de Guilleragues, le
comte de Morfontaine s'approchaient.
--Ne prenez pas en mauvaise part notre curiosité, mon cher Malincourt,
lui dit le vidame, mais, en voyant votre désespoir, vos amis se sont
inquiétés. Ne nous direz-vous pas quel événement vous afflige et
refuserez-vous de mettre à l'épreuve, en cette circonstance, notre
dévouement?
--Messieurs, répondit Armand en désignant Bernard, je vous présente mon
frère, le chevalier de Malincourt. Chevalier, ajouta-t-il en s'adressant
à celui-ci, je te présente les plus brillants gentilshommes de France.
Et les ayant nommés, il leur dit:
--Le comte et la comtesse de Malincourt ont été arrêtés par les jacobins
d'Épinal, et le chevalier n'a pu se dérober au même sort qu'en prenant
la fuite. En apprenant de sa bouche ce funeste événement, je n'ai pas
été maître de mon émotion. Mais c'est fini maintenant, et je ne veux
plus songer qu'à délivrer nos parents et à tirer vengeance de leurs
persécuteurs. Au besoin, je ferai appel à votre aide, Messieurs.
--Tu peux compter sur moi, vicomte, s'écria Guilleragues.
--Sur moi aussi, ajouta Morfontaine.
--Sur nous tous, reprirent quelques voix.
Seul, le vidame d'Épernon, qui n'était pas soldat, ne s'associa pas à
cette manifestation. Mais, tandis qu'Armand se prodiguait en
remerciements et en reconnaissantes poignées de mains, il s'approcha de
Bernard et lui dit d'un ton affectueux:
--Je vous plains de tout mon coeur, mon cher enfant, car c'est pitié de
vous voir, à peine entré dans la vie, en butte à d'aussi rudes épreuves.
Si vous voulez me rendre en confiance un peu de l'intérêt que vous
m'inspirez, je serai heureux de vous aider à supporter vos peines.
--Oh! merci, Monsieur! s'écria Bernard avec effusion.
À Coblentz, comme dans toutes les villes qui donnaient asile aux
émigrés, la plupart d'entre eux étaient réduits à la gêne ou même à la
misère. On comptait ceux dont les ressources suffisaient à leurs besoins
et qui pouvaient vivre sans faire appel à la générosité des princes ou à
la bienveillance des cours étrangères. Armand de Malincourt appartenait
à ce petit nombre de privilégiés. Grâce à la sollicitude paternelle,
grâce à l'emploi qu'il occupait auprès du second frère de Louis XVI, il
vivait dans l'aisance et pouvait même, de temps en temps, s'offrir le
luxe de venir en aide à un camarade. Dans le quartier le plus élégant de
Coblentz, il avait loué une petite maison, haute de deux étages, où il
résidait avec un seul domestique qui devenait tour à tour cuisinier,
maître d'hôtel, valet de chambre, palefrenier, selon les exigences du
moment. C'est là qu'en quittant le café des _Trois-Couronnes_, il
conduisit Bernard et Valleroy. Son appartement occupait le premier
étage. Mais, au second, se trouvaient des chambres où il les installa.
Bernard, excédé de fatigue, se mit au lit sans tarder et s'endormit à
peine couché.
Le lendemain, quand il ouvrit les yeux, son frère était auprès de lui,
debout et déjà en grande tenue.
--Oh! comme vous voilà beau, Armand! lui dit-il. Est-ce donc aujourd'hui
que vous partez en guerre?
--Chaque chose vient à son heure, répondit Armand, et la guerre viendra
plus tard. Aujourd'hui, j'ai un autre devoir à remplir. Pare-toi de tes
plus beaux habits, chevalier, je vais te présenter à Mgr le comte
d'Artois.
--Mes plus beaux habits! Hélas! Ils sont restés à Saint-Baslemont.
--N'en as-tu pas d'autre que celui que tu portais hier?
--Pas d'autre, mon frère. Le voilà sur cette chaise, regardez-le et vous
comprendrez que je ne puis aller chez un prince du sang en si pauvre
équipage.
--Bah! ce n'est que demi-mal. Nous allons passer chez le fripier et
peut-être y trouverons-nous un costume à ta taille.
--Mais si nous n'en trouvons pas?
--Alors, nous en commanderons un au tailleur.
--Le tailleur demandera plusieurs jours pour le faire, et ma visite au
prince devra être forcément remise.
--Nous ferons notre visite quand même. Une fois n'est pas coutume, et
Monseigneur t'excusera, vu la gravité des circonstances. Allons, debout,
chevalier, et hâte-toi.
Bernard s'empressa d'obéir. Valleroy étant entré sur ces entrefaites,
l'aida à se vêtir, et, quelques instants après, comme sonnaient 9 heures
à la cathédrale de Coblentz, les deux frères sortirent ensemble. De même
que la journée précédente, celle qui commençait s'annonçait radieuse. Le
soleil, déjà haut dans le ciel tout bleu, achevait de boire la fraîcheur
de la nuit. Dans les arbres des promenades, les oiseaux piaillaient,
mêlaient leurs cris aux chansons des joueurs de vielle et à la musique
des orgues de barbarie. Au milieu des places, des charlatans en costumes
mirifiques, juchés sur le siège de leurs voitures, récitaient leur
boniment, arrachaient les dents «sans douleur» ou débitaient des fioles
d'élixir bon à guérir toutes les maladies. Le long des quais du Rhin,
quelques compagnies de l'armée des princes s'exerçaient aux manoeuvres
militaires, et comme tous n'étaient pas encore armés, beaucoup de
soldats se servaient de bâtons. La foule des oisifs circulait lentement,
s'arrêtait à des échoppes en bois, dressées tout près du marché aux
herbes, où des femmes de la noblesse, obligées de travailler pour vivre,
vendaient des broderies, des dentelles, des étoffes, des parfums, des
estampes et des livres. Au coin d'une rue, Bernard vit son frère saluer
avec déférence un cireur de bottes, et comme il s'en étonnait:
--C'est un bon gentilhomme du Poitou, répondit Armand.
Un peu plus loin, une sémillante jeune femme arrêta le vicomte et lui
demanda si son linge n'avait pas besoin d'être ravaudé. Le jeune homme
la remercia en l'appelant madame la marquise. Puis il traita de baronne
une marchande de fleurs, et, comme Bernard ne pouvait dissimuler sa
surprise, il lui dit:
--Ne t'étonne de rien, chevalier, tu en verras bien d'autres. Partout où
il y a des émigrés, ils font tous les métiers; cordonniers, cuisiniers,
gardes-malades, porteurs d'eau, comédiens, d'autres encore. Avant tout,
qu'on soit plébéien ou gentilhomme, il importe de ne pas mourir de faim.
Tout en parlant, ils étaient arrivés devant la boutique d'un fripier,
reconnaissable aux innombrables habits accrochés à la devanture et dans
l'intérieur; habits de toutes sortes, de toutes nuances et pour toutes
conditions: en velours, en soie, en drap; les uns sans ornement, les
autres chargés de broderies d'or et d'argent ou agrémentés de dentelles,
mêlés à des chapeaux, à des bas de soie, à des souliers à boucles, à des
bottes, à des chemises, le tout, neuf ou vieux, étalé au tas dans une
confusion bizarre et criarde de formes et de couleurs.
--C'est ici, fit Armand.
Et sur le seuil de la boutique, au moment d'entrer, il ajouta:
--Le propriétaire de toutes ces défroques est un ancien fermier général.
Le voilà qui vient vers nous.
Un petit vieux, propret, turbulent, très affairé, s'avançait à leur
rencontre.
--Qu'y a-t-il pour votre service, mes gentilhommes? demanda-t-il.
--Nous voudrions un costume élégant pour M. le chevalier, lui dit Armand
en désignant son frère, un costume de cour qui lui fasse honneur et
profit, sans coûter un gros prix.
--M. le chevalier est de petite taille, observa le marchand, et je ne
sais si nous trouverons... Parbleu, j'ai votre affaire, s'écria-t-il
tout à coup, en se frappant le front. C'est la garde-robe des enfants
d'un duc, qui me l'a cédée l'an dernier, au moment de partir pour Rome.
Il était pressé de se mettre en route, et comme les fonds qu'il
attendait n'arrivaient pas, j'ai pourvu aux frais de son voyage. Il m'a
laissé ses malles en gage.
Il s'enfonça dans son magasin, disparut un moment derrière un comptoir
chargé de marchandises, et revint bientôt, traînant péniblement un
immense coffre en bois à ferrures.
--Nous devons trouver là-dedans ce qu'il vous faut, dit-il, en
l'ouvrant, après s'être essuyé le front.
Il en tira d'abord toute une toilette de petite fille, une robe en soie
rose, une écharpe blanche, en gaze, à paillettes d'or, une guimpe en
point de Malines, et enfin une mante en satin, couleur feuille morte, à
triple collet, bordée autour du cou d'une fine fourrure de petits gris.
Il maniait délicatement ces divers objets et les mit de côté, en faisant
remarquer qu'ils avaient appartenu à la fille cadette de M. le duc, une
jolie blonde de sept ans.
--L'âge de Nina, pensa Bernard en jetant un regard de convoitise sur la
toilette de la petite duchesse.
--Voici ce que je cherchais, ajouta triomphalement le marchand.
Et il présentait à Bernard, en les dépliant devant lui, un habit en
soie, couleur chocolat, à boutons en similor, un gilet gris perle en
satin, à semis de fleurettes bleues, une culotte de même étoffe et de
même nuance, avec les bas assortis, des souliers à boucles et un
tricorne à la mode de 1789.
--Ceci doit vous aller comme un gant. Monsieur le chevalier, et c'est
neuf, entièrement neuf. Remarquez qu'aucun de ces vêtements n'a été
porté.
--Le tout est qu'ils soient à ma mesure, objecta Bernard.
--Nous allons nous en assurer. Venez, mon jeune gentilhomme.
Le marchand entraînait Bernard dans son arrière-boutique, en priant
Armand d'attendre. La transformation fut vite opérée, et le vicomte vit
reparaître son frère, vêtu selon son rang, charmant dans sa tenue
nouvelle.
--C'est à croire qu'on l'a fait pour lui, répétait le petit vieux en
s'extasiant; oui, c'est à le croire.
--Et le prix? demanda le vicomte.
--Pour vous, mon officier, c'est soixante-quinze livres, tout au juste.
--Je ne marchande pas; voici votre argent.
Armand jeta trois louis sur le comptoir, et s'adressant à son frère:
--Filons vite, chevalier, Monsieur fera porter chez nous les vêtements
que tu viens de quitter.
Mais, au lieu d'obéir à son aîné, Bernard interrogeait le marchand, en
lui désignant la robe rose, l'écharpe blanche, la guimpe en point de
Malines et la mante à triple collet.
--Combien voulez-vous vendre ceci, Monsieur?
--Vingt-cinq livres seulement, à cause de la difficulté que j'ai à m'en
défaire.
--Mon frère, continua Bernard en se tournant vers Armand, permettez-moi
d'offrir ces parures à une pauvre petite fille avec qui j'ai fait la
route de Mayence à Coblentz?
--Ton amie Nina dont Valleroy m'a parlé? À ton aise, chevalier. Voici un
louis de plus, Monsieur le marchand.
Une pièce d'or alla rejoindre les trois autres. Puis, après que Bernard
eut donné l'ordre d'apporter chez le peintre Venceslas Reybach, pour
Mlle Nina, les objets qu'il venait d'acheter, les deux frères sortirent
pour se rendre au château de Schonbornlust, somptueuse résidence située
aux portes de la ville et mise par l'électeur de Trêves à la disposition
des princes français.
Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les maisons s'espaçaient. Ils se
trouvèrent bientôt en pleine campagne, sur une route qu'ombrageaient de
vieux arbres déjà poudreux de la poussière du jour, et tout au bout de
laquelle le château dressait sa masse imposante. Sur cette route, les
piétons étaient nombreux, tous des émigrés, à en juger par les costumes
des hommes, les toilettes des femmes, les uniformes des officiers. Plus
rares étaient les voitures. Cependant, il en passait quelques-unes,
antiques et vénérables berlines pour la plupart traînées par de lourds
chevaux que conduisaient des cochers à la livrée usée et défraîchie.
Parmi ces équipages d'un autre temps, Bernard aperçut un de ces
cabriolets, appelés «pots de chambre», qu'ils avaient vus souvent à
Paris.
--Un fiacre de Paris à Coblentz! s'écria-t-il.
--Nous en avons une douzaine, répondit Armand. Ils ont amené des
émigrés, et les cochers, la course faite, ont trouvé plus simple de
rester ici que de retourner en France.