--La grande tragédienne? reprit Bernard. Mais je la connaissais; ta

maman, ajouta-t-il en embrassant Nina. Elle est venue une fois à l'hôtel

de Malincourt, un soir de fête, il y a quelques années. Elle a récité

des vers. J'étais tout petit, mais je m'en souviens.

--Puisque, vous l'avez connue, continua tante Isabelle, je ne vous

parlerai ni de son talent ni de sa beauté. En épousant M. d'Aubeterre,

elle avait quitté le théâtre et s'était fait oublier. Mais lorsque,

après la mort de son mari, elle eut émigré, se trouvant à Bruxelles,

dénuée de ressources, l'idée lui vint d'utiliser ses talents. Une troupe

de comédiens français, dont je faisais partie, donnait des

représentations dans cette ville. Elle alla leur offrir ses services,

qui furent acceptés avec joie, comme bien vous pensez. Jusqu'à son

arrivée, nous avions végété, tant étaient peu nombreux les spectateurs

que nous attirions. Mais quand on sut que la célèbre Dangeau nous

apportait son concours, ils affluèrent, et ce fut pour elle, pendant une

année, sur toutes les grandes scènes de Flandre et des Pays-Bas, une

suite de triomphes. C'est ainsi que j'eus l'honneur non seulement de

paraître sur les planches à côté de la Dangeau, mais encore de recevoir

ses conseils et de conquérir son amitié. Et cela vous explique comment

sa fille se trouve aujourd'hui entre mes mains. En mourant, elle me l'a

confiée.

Valleroy avait écouté ce récit avec une attention émue et attendrie.

--Et maintenant, comment vivez-vous? fit-il.

--De ma profession, quand je trouve à l'exercer. Je parcours les villes

de Suisse et d'Allemagne où se trouvent des Français. S'il y a des

comédiens donnant des représentations, je tâche de me faire admettre

parmi eux. Malheureusement, ces occasions sont rares, d'autant plus

rares que plusieurs dames de l'aristocratie, obligées de gagner leur

vie, se sont résignées à monter sur les planches et y tiennent les mêmes

emplois que moi. Alors, je vais réciter des vers dans les cafés, dans

les auberges, sur les bateaux, partout où il y a des rassemblements. La

petite est intelligente; je l'ai dressée à me donner la réplique. Elle

s'en acquitte gentiment. Puis elle fait la quête parmi les auditeurs.

Quelquefois, elle recueille beaucoup, d'autres fois, très peu. Comment

nous vivons? Au hasard des chemins, comme les hirondelles.

--Vous étiez digne d'une existence meilleure, remarqua Valleroy.

--Aussi, suis-je horriblement lasse de celle que je mène, et si ce

n'était cette enfant à laquelle je me suis dévouée...

Elle n'acheva pas et demeura rêveuse, tandis que Bernard, pressant plus

étroitement contre lui la petite Nina qui s'endormait entre ses bras,

interrogeait Valleroy d'un air inquiet comme s'il craignait de

comprendre le langage de tante Isabelle.

--Si ce n'était cette enfant, que feriez-vous? s'écria Valleroy, tout à

coup anxieux.

Elle regarda le ciel bleu, puis les eaux aux vagues étincelantes, et

murmura:

--La mort, c'est la délivrance.

--La mort! À votre âge! Quelle impiété! Il faut vivre, tante Isabelle,

surtout maintenant que vous avez des amis...

Valleroy parlait avec véhémence, comme inspiré par une ardente

sollicitude. Mais tante Isabelle, un peu surprise, ne comprit pas ce que

signifiait ce langage. Elle ne devait le comprendre que bien des années

après. Elle y puisa cependant assez de confiance et de courage pour

répondre, résignée, au cri de Valleroy:

--Vous avez raison, Monsieur; il faut vivre pour la petite, et je

vivrai. Après tout, la vie n'est pas toujours inclémente. Elle est comme

la nature, qui nous donne, après les jours d'orage, des jours de soleil.

Aujourd'hui est un bon jour puisqu'il nous apporte la sympathie de coeurs

généreux et bons.

Le repas était terminé. Valleroy en serra les restes dans la sacoche,

jeta les débris par-dessus bord. Puis il se rapprocha de tante Isabelle

pour continuer l'entretien commencé, tandis que Bernard, toujours assis

à la même place, demeurait immobile, afin de ne pas réveiller Nina,

endormie sur ses genoux.

Autour d'eux, le pont du bateau, tout à l'heure vivant, bruyant, animé

comme une place publique ou une salle de restaurant, avait pris une

physionomie de somnolence. La chaleur battait son plein. Le soleil de

midi incendiait l'onde calme et unie, les forêts du rivage, les toitures

des maisons, les rochers géants qui dressaient au-dessus d'elles leurs

cimes altières, couronnées de ruines. La brise du matin ayant cessé, les

voiles pendaient dégonflées, piteusement plates, aux mâts qui craquaient

dans l'air brûlant et alourdi. Sous la tente, quelques passagers

faisaient la sieste; d'autres lisaient qui des lettres, qui des

gazettes. Ceux qui causaient entre eux parlaient à demi-voix comme s'ils

eussent subi les effets de l'engourdissement qui pesait sur le paysage

et sur les eaux.

Bernard, à l'exemple de Nina, s'était assoupi, et c'était un groupe

exquis qu'ils formaient tous deux, lui assis sur le plancher, adossé au

cabestan, protégeant de ses bras d'enfant, ainsi qu'un trésor précieux,

l'autre enfant qui dormait la tête sur son épaule, mêlant ses cheveux

aux siens. Comme si le souci de la petite créature laissée sans sa garde

l'eût empêché de s'endormir, de temps en temps, il ouvrait les yeux.

Mais il regardait sans voir et, presque aussitôt, ses paupières

appesanties se refermaient. Tout en poursuivant sa causerie avec tante

Isabelle, Valleroy ne le perdait pas de vue.

--M. le chevalier s'est endormi, dit-il, au bout de quelques instants.

Le pauvre enfant tombait de sommeil. Il a passé la nuit dernière à

pleurer.

--C'est comme Nina, répondit tante Isabelle. Elle avait des rêves

affreux et ne cessait de m'appeler, bien que je l'eusse couchée près de

moi sur un banc de l'entrepont.

--Les chères créatures auront connu bien jeunes de dures épreuves,

observa Valleroy.

--Et cependant, que n'eussions-nous donné pour les leur épargner!

--Vous aimez tendrement cette petite Nina, tante Isabelle?

--Autant que vous aimez votre maître, Monsieur Valleroy.

Ils se regardèrent. À leur insu, l'identité de leurs sentiments

rapprochait leurs coeurs, formait entre eux un lien plus fort.

--Nous avons tous deux ici-bas une tâche égale, reprit Valleroy, un

enfant à protéger et à élever.

--Oui, mais celui qu'on vous a confié aura une destinée meilleure que

celui dont j'ai la garde.

--Qu'en sait-on? Les parents de M. le chevalier sont en prison, réservés

peut-être à quelque mort affreuse.

--S'il a le malheur de les perdre, il aura du moins leur fortune pour

assurer son existence, son frère pour l'élever; enfin, à défaut de

fortune, à défaut de son frère, il peut compter sur vous.

--Je ne suis qu'un homme, moi; je ne saurais lui tenir lieu de mère si

jamais il devenait orphelin; si j'étais chargé de le préparer aux

devoirs de la vie, je voudrais une compagne comme vous pour m'aider à

remplir ma tâche. Elle serait une mère pour M. le chevalier; je serais

un père pour Nina.

--Vous me jugez avec trop de bienveillance.

--C'est mon coeur qui vous juge, et il ne se trompe pas.

Ils restèrent silencieux, accoudés à la balustrade. Tout à coup, tante

Isabelle toucha le bras de Valleroy.

--Connaissez-vous cet homme qui rôde autour de nos enfants?

--Quel homme?

--Ce vieux à longs cheveux blancs.

--Oui, un drôle de particulier et d'allure étrange. Que leur veut-il?

Pourquoi les regarde-t-il ainsi? C'est un personnage à surveiller. On

rencontre tant de coquins en voyage!

L'individu qui attirait ainsi l'attention de Valleroy et de tante

Isabelle ne méritait pas, cependant, à le juger du moins sur les

apparences, la sévère appréciation dont il venait d'être l'objet. Son

regard doux et clair respirait la bonté et sous les cheveux blancs qui

sentaient de son chapeau en feutre, à larges bords, et couvraient ses

épaules de leurs boucles en désordre, il avait une physionomie tout à

fait vénérable. Par malheur pour lui, l'excentricité de son accoutrement

ne prévenait pas en sa faveur. Il portait un vieux pourpoint en velours

noir, serré à la taille par une ceinture de cuir, des culottes

bouffantes également en velours, des bas de soie et des souliers ornés

sur le coup-de-pied de rosettes bouffantes. Comme le fit remarquer tante

Isabelle, on eût dit un personnage de Van Dyck, et, ce qui complétait

l'illusion, c'était une barbe grise, taillée en pointe, et des

moustaches dont les bouts effilés se relevaient menaçants au coin des

lèvres, accusant les rides de la peau jaunie comme un vieux parchemin.

--Ce n'est pas un coquin, fit-elle en souriant.

--Un fou, alors?

--Plutôt un artiste, je suppose.

Comme pour justifier cette opinion, le personnage s'arrêta brusquement

en face des enfants endormis, tira de la poche de son pourpoint un album

auquel attenait un crayon et se mit à croquer rapidement les deux petits

dormeurs.

--Que vous disais-je? continua tante Isabelle. C'est un peintre.

Mais, à ce moment, Bernard se réveillait et tournait la tête, cherchant

des yeux Valleroy.

--Ne bougez pas, mon jeune seigneur, lui cria l'artiste avec un rude

accent tudesque; je n'en ai pas pour longtemps.

D'abord surpris et craintif, mais vite rassuré en apercevant à quelques

pas de lui tante Isabelle et Valleroy, Bernard ne remua plus. Ce fut,

d'ailleurs, terminé en dix minutes et le peintre ferma gravement l'album

en disant:

--Ce n'est qu'un souvenir que j'utiliserai dans mon prochain tableau,

mais dont, moi, Venceslas Reybach de Coblentz, peintre breveté de S. A.

S. Mgr le prince-évêque, électeur de Trêves, je serai enchanté d'offrir

une copie à mes charmants modèles.

Dans ce boniment ampoulé, débité avec emphase, Valleroy n'avait saisi

qu'une chose, c'est que Venceslas Reybach était de Coblentz et que, sans

doute, il y retournait. Il alla vivement à lui.

--Puisque vous êtes de Coblentz, Monsieur, vous avez entendu peut-être

parler du vicomte Armand de Malincourt.

--J'ai fait plus que d'en entendre parler, répliqua Venceslas avec

hauteur; je suis son ami comme je suis l'ami de tous les grands

seigneurs français émigrés, en résidence sur les bords du Rhin.

--Vous connaissez mon frère, Monsieur? s'écria Bernard d'un mouvement si

brusque qu'il réveilla Nina.

--Le vicomte de Malincourt, votre frère!

--Oui, Monsieur, et nous sommes à sa recherche.

--Eh bien! soyez sans inquiétude, je vous conduirai vers lui. Est-ce là

votre soeur? ajouta le peintre en désignant Nina qui, tout effarouchée

par la soudaineté de son réveil, se réfugiait dans les jupes de tante

Isabelle.

--Ce n'est qu'une petite amie, mais je l'aime comme si elle était ma

soeur.

Sur cette réponse qui exprimait l'intime et pure pensée de son coeur,

Bernard se mit à examiner le vieux Reybach, qui devenait un personnage à

ses yeux puisqu'il était l'ami d'Armand, et qui se drapait dans sa

défroque comme un paon dans l'auréole de ses plumes étalées, tout fier

d'être devenu, grâce à ce petit incident, le point de mire de la

curiosité des passagers. Du reste, en dépit de ses allures excentriques

et de son costume invraisemblable, c'était le meilleur des hommes. Il

eut vite fait d'en convaincre Bernard, tante Isabelle et Valleroy,

auxquels, pressé de questions, il parla longuement de Coblentz, des

princes frères du roi de France, du vicomte Armand. Bernard apprit ainsi

que son frère était attaché, comme officier, à la personne du comte

d'Artois, qu'à Coblentz, et partout dans les villes des bords du Rhin,

les émigrés étaient si nombreux qu'il n'y avait plus de logements pour

les nouveaux arrivants.

--C'est très heureux, dit Reybach à Bernard, que le vicomte de

Malincourt soit en état de vous offrir un abri, car je ne sais trop où

vous en auriez trouvé un, tant la ville est pleine.

--Mais alors, qu'allons-nous devenir, Nina et moi? demanda tante

Isabelle avec inquiétude.

--Nous ne vous abandonnerons pas, répondit vivement Valleroy.

--Partout où il y aura place pour moi, il y aura place pour Nina et pour

vous, Madame, ajouta Bernard.

Venceslas ne voulut pas être en reste et dit à tante Isabelle avec bonne

grâce:

--Ma maison n'est pas grande; mais, au besoin, je vous ferai dresser un

lit dans mon atelier.

Les heures s'étaient écoulées ainsi. Maintenant, la chaleur s'apaisait

et, du fleuve, commençait à monter, autour du bateau, un peu de

fraîcheur. Sur le pont, le mouvement des passagers s'accusait dans la

confusion de leurs allées et venues, dans le bruit des conversations

reprises peu à peu.

--Ma mignonne, dit alors tante Isabelle à Nina, il faut tacher de gagner

notre souper. Nous allons donner une séance.

À ces mots, Nina devint très sérieuse. Bernard la vit se recueillir,

lever les yeux au ciel avec des airs inspirés et se poser immobile à

côté de tante Isabelle. Sur un mot de celle-ci, un homme de l'équipage

était descendu dans l'entrepont. Il en revint avec une guitare, que prit

tante Isabelle, et dont elle tira quelques accords pour obtenir le

silence. La rumeur des conversations tomba aussitôt, un cercle se forma

autour des deux femmes, et ce fut dans un calme profond que tante

Isabelle éleva la voix.

--Mesdames et Messieurs, dit-elle, je suis comédienne, et je vais avoir

l'honneur de vous réciter des vers. Je commencerai par une scène

d'_Athalie_, le chef-d'oeuvre du grand Racine. Mlle Nina, ma nièce et mon

élève, me donnera la réplique. Elle sollicitera votre offrande pour elle

et pour moi. Je fais appel à votre générosité.

En écoutant ce discours, Bernard sentait son coeur se serrer. Quoi! cette

petite Nina, qui venait de le captiver, réduite à ce triste métier! Et

tante Isabelle, si douce, si fière, si digne d'être heureuse, obligée

d'implorer la charité publique! Cramponné au bras de Valleroy, il les

suivait des yeux, secoué par l'émotion, ayant peine à refouler ses

larmes, ne sachant s'il devait admirer les infortunées ou les plaindre.

Pendant ce temps, tante Isabelle, figurant Athalie, commençait:

--Comment vous nommez-vous?

Et d'une voix douce, grave, ferme, qui paraissait être la voix d'une

autre tant elle ressemblait peu à celle que Bernard avait entendue déjà,

Nina répondait:

--J'ai nom Éliacin.

--Votre père?

--... Je suis, dit-on, un orphelin...

Et devant les spectateurs attendris, oublieux un moment des misères de

l'exil, la scène se déroula dans la beauté radieuse des vers par

lesquels ils étaient bercés, comme aux accents d'une musique divine.

CHAPITRE IV

LE FRÈRE DE BERNARD

À la fin du même jour, vers 9 heures, la population de Coblentz était

sur les promenades, sous les quinconces, aux devantures des cafés,

attirée au dehors par la beauté du ciel et le calme apaisant de cette

soirée d'été. À cette époque où la science n'avait encore découvert ni

le gaz, ni l'électricité pour éclairer les rues, elles n'avaient pour

tout éclairage, la nuit venue, que la flamme pâle des réverbères à

huile, et Coblentz, quoique capitale de la principauté de Trêves et

résidence de l'électeur régnant, n'était pas mieux partagée que les plus

grandes villes. Mais, ce soir-là, très claire était la nuit, de telle

sorte qu'on y voyait comme en plein jour, et que nul ne semblait pressé

d'aller dormir.

C'était surtout du côté des quais du Rhin, et vers le point où ce fleuve

reçoit les eaux de la Moselle, que la foule se portait de préférence

avec l'espoir de trouver au bord de l'eau un peu plus de fraîcheur que

dans l'intérieur de la ville. De tous côtés elle circulait animée et

bruyante, et, aux propos qui se croisaient, à l'accent des voix, aux

locutions qu'employaient les parleurs, on se serait cru, non en

Allemagne, mais sur les boulevards de Paris. Les costumes des hommes,

les toilettes des femmes, les uniformes des soldats ajoutaient encore à

l'illusion, car uniformes, toilettes, costumes sortaient de chez les

faiseurs de Paris ou avaient été calqués sur les modes de France. Cette

particularité ne pouvait surprendre. Si Coblentz, en cette année 1792,

était la capitale de l'électorat de Trèves, c'était aussi la capitale de

l'émigration, depuis que les frères de Louis XVI étaient venus y

chercher un asile auprès de leur oncle l'électeur, et, grâce à sa

faiblesse, avaient en toute liberté organisé dans ses États leur

gouvernement, leur armée, leur police, en ressuscitant du même coup les

élégances des Tuileries et les magnificences de Versailles. Dès ce

moment, Coblentz était devenue une succursale de Paris, où des

gentilshommes émigrés, accourus en grand nombre autour des princes,

avaient imposé aux habitants leurs goûts, leurs habitudes, leurs moeurs.

Coblentz n'appartenait plus aux Allemands qui y vivaient, mais aux

Français qui y recevaient l'hospitalité et s'y conduisaient à peu près

comme en pays conquis.

En même temps que la foule circulait bruyamment à travers les rues, de

nombreux consommateurs étaient réunis au café des _Trois-Couronnes_, le

café à la mode. Il y en avait sur la terrasse extérieure; il y en avait

dans la salle principale, dont les fenêtres s'ouvraient toutes grandes à

la brise du soir. Presque tous étaient gentilshommes; pour la plupart

officiers dans l'armée du prince. On les reconnaissait à leurs allures

hautaines, à leurs uniformes éclatants, et surtout à leur arrogance

envers les rares bourgeois de la ville qu'une vieille habitude

conduisait encore au café des _Trois-Couronnes_, bien que, depuis

l'arrivée des Français, ils n'y fussent plus considérés que comme des

intrus. Tandis que ces humbles bourgeois se tenaient à l'écart, timides,

comme honteux d'oser fumer leurs pipes de porcelaine, peintes, à tuyau

recourbé, en buvant de la bière, les gentilshommes, au contraire,

allaient et venaient, encombrants, pariant haut, tenant là comme

ailleurs toute la place et les meilleures places, affectant de dédaigner

la bière allemande et se faisant servir des liqueurs, des sirops, des

boissons glacées, toutes choses qui leur rappelaient la France, et, à

défaut du vin de Champagne, les vins mousseux du Rhin qui seuls

trouvaient grâce à leurs yeux.

À une table placée auprès d'une croisée, trois d'entre eux étaient

assis. Indifférents aux bruyantes paroles qui s'échangeaient de table à

table dans le tumulte grossissant des appels, des discussions, des

entrées et des sorties, ils ne semblaient préoccupés que de ne rien

laisser entendre de leur conversation. Penchés les uns vers les autres,

ils parlaient à demi-voix.

--Malincourt ne viendra donc pas? dit brusquement le plus jeune, un

officier des gardes du comte d'Artois, très élégant sous son costume

vert, à parements, revers et collet cramoisi, galonnés d'argent.

--Eh! patience donc, marquis, il est à peine 9 heures. Malincourt était,

ce soir, de service auprès du prince. Après le dîner, il aura dû

l'accompagner chez Mme de Polastron, et peut-être l'aura-t-elle retenu

pour faire la partie de Monseigneur.

Celui qui venait de parler était aussi un jeune homme de belle mine, qui

portait avec aisance l'uniforme bleu des chevau-légers.

--Vous êtes heureux d'être patient, vous, mon cher Morfontaine, répliqua

son compagnon, moi, je suis loin de vous ressembler. La patience ne fut

jamais la vertu favorite de la noble maison de Guilleragues à laquelle

j'ai l'honneur d'appartenir.

--Êtes-vous donc si pressé, mon neveu, de voir le vicomte Armand de

Malincourt? demanda le troisième personnage, un vieillard, celui-là, qui

n'avait rien d'un soldat, ni l'uniforme, ni les manières, mais dont le

fin visage, la taille élancée et toute la personne, des pieds à la tête,

révélaient la haute naissance. Aussi vrai que je m'appelle le vidame

d'Épernon, je ne vous vis jamais agité comme ce soir.

--On le serait à moins, mon oncle, puisque j'attends une réponse d'une

extrême importance pour moi.

--Quelle réponse? reprit le vidame, tout en ouvrant la tabatière ornée

de diamants qu'il tournait entre ses doigts fins et blancs et en y

prenant une prise de tabac.

Le marquis de Guilleragues regarda rapidement autour de lui pour

s'assurer que ses paroles ne pouvaient être entendues, puis, se penchant

vers son oncle, il dit:

--Nos princes ont été invités au couronnement de S. M. François II, roi

de Bohême et de Hongrie, comme empereur d'Allemagne. La cérémonie, qui

doit avoir lieu à Mayence, est fixée au 12 juillet et sera l'occasion de

fêtes brillantes. Désireux d'y aller, j'ai sollicité l'honneur d'être

attaché, pendant la durée du voyage, à la suite de Mgr le comte

d'Artois. Malincourt, qui le voit librement à toute heure, s'est chargé

de lui présenter ma requête. Il devait la présenter ce soir et m'en

faire connaître ici le résultat.

--Alors, vous allez être fixé sur votre sort, mon cher, fit vivement

celui qu'on avait appelé Morfontaine. Voilà le vicomte Armand.

Tous les trois tournèrent la tête vers la porte et virent Malincourt qui

les cherchait du regard, et répondait aux obséquieux saluts que lui

valaient de tous côtés la bienveillance et la faveur du comte d'Artois.

--Par ici, Malincourt, lui cria Guilleragues en se levant.

Armand s'avança, le sourire aux lèvres. C'était un beau garçon de vingt

ans, à l'oeil pur et hardi, dont son uniforme, le même que celui de

Guilleragues, mettait en relief les formes sveltes et vigoureuses.

--C'est fait, dit-il à son ami, en tendant la main au vidame d'Épernon

et au comte de Morfontaine. Tu viens avec nous à Mayence.

Guilleragues lui sauta au cou.

--C'est entre nous à la vie et à la mort, vicomte. Je n'oublierai jamais

ce que tu viens de faire pour moi.

--Adresse surtout tes remerciements à Monseigneur, répondit Armand en

s'asseyant. Il a été charmant. À peine j'ai eu prononcé ton nom et

formulé ton désir qu'il m'a coupé la parole en disant qu'il était très

heureux de saisir cette occasion de te prouver l'estime particulière en

laquelle il te tient.

--J'irai lui exprimer ma reconnaissance, fit joyeusement Guilleragues,

et, dès demain matin, je m'occuperai de mes équipages.

Le vidame souriait à cet enthousiasme, tout en donnant de la main de

petits coups secs sur son jabot de dentelle pour en faire tomber

quelques grains de tabac qui en tachaient la blancheur.

--Est-ce de moi que vous souriez, mon oncle? lui demanda Guilleragues.

--De vous, non, mon neveu, mais de votre bonheur. Ah! c'est beau, la

jeunesse! Et vous voilà tout content de pouvoir faire sauter vos écus.

--Puisque j'accompagne un prince de sang à un sacre impérial, il est

tout naturel que je veuille m'y montrer à sa suite dans une tenue digne

de lui.

--Oui, certes, et il est très heureux que votre grand-père maternel ait

été fermier général et se soit enrichi. Seulement, mon enfant, si

j'étais à votre place, je me contenterais des équipages que vous

possédez actuellement et qui sont encore en bon état, et, au lieu de me

livrer à une dépense au moins inutile, qui ne réjouira que vos

fournisseurs, j'en distribuerais le montant entre les camarades moins

fortunés que vous.

--Le fait est que nous ne sommes pas tous sur des roses! soupira

Morfontaine.

--Mais je ne demande qu'à vous rendre service, comte, s'écria

Guilleragues, un peu troublé par la petite leçon que venait de lui

donner son oncle.

--Eh bien, marquis, je ne vous cache pas que cinquante louis seraient en

ce moment les bienvenus dans ma bourse.

--Vous les aurez demain, mon cher, et cela ne m'empêchera pas, tout en

tenant compte du conseil de M. le vidame, mon oncle, de m'acheter un

cheval qui soit digne de figurer dans le cortège de Monseigneur.

Pendant que s'échangeaient ces propos, Armand de Malincourt, qui s'était

fait servir une glace, la dégustait à petites gorgées, silencieux et

préoccupé. Tout à coup, du bout de la cuillère en vermeil, il frappa sur

la table.

--Assez d'enfantillages! dit-il. J'ai à vous entretenir de choses plus

graves.

Et comme les yeux de ses amis, subitement fixés sur lui,

l'interrogeaient, il continua:

--De graves nouvelles sont arrivées ce soir, de Paris, de Berlin et de

Vienne, Monseigneur m'en a fait la confidence.

--Qu'est-ce donc? interrogea le vidame d'Épernon.

Fils d'émigré · 第 3 / 30 段