vassaux de la vérité de sa protestation. L'appel qu'il adressait à leurs
souvenirs fut entendu. Il put même croire qu'ils étaient disposés à le
défendre, car plusieurs voix s'élevèrent en sa faveur.
--Tout le monde à Saint-Baslemont peut affirmer que le citoyen n'a pas
émigré, dit l'une d'elles.
--Depuis longtemps il était malade, dans son lit, hors d'état de
voyager, dit une autre.
--Il a toujours été bon et compatissant pour les pauvres gens, ajouta
une troisième.
--On ne peut l'arrêter, reprirent-elles en choeur, et déjà menaçantes.
Mais, d'un signe, Curtius Scoevola ordonna aux gardes nationaux
disséminés dans la foule de se rapprocher de lui, et d'un ton de
commandement il cria:
--Silence, et que nul de vous ne s'avise de résister à la loi, s'il ne
veut tâter de la prison d'Epinal. J'ai ordre d'emmener le citoyen, et
cet ordre je l'exécuterai. Qu'on se le tienne pour dit. Je pourrais
borner là mes explications. Mais je veux bien vous en donner de plus
complètes, ne serait-ce qu'afin de vous montrer jusqu'où peut aller la
perfidie des aristocrates. Celui-ci vous a trompés, braves gens. Alors
qu'on vous faisait croire que la maladie le clouait sur sa couche, il
était à Coblentz. Il peut nier devant vous. Mais niera-t-il encore quand
on le mettra en présence de ceux qui l'ont vu dans cette ville, au café
des _Trois-Couronnes_, assis à la même table que les émigrés et en train
de conspirer avec eux?
L'éloquent Curtius s'arrêta pour reprendre haleine et juger de l'effet
de ses révélations. Cet effet était tel qu'il, le souhaitait. Se voyant
trahi, et répugnant à un mensonge qu'il sentait inutile, devinant à
l'attitude des gens de Saint-Baslemont leur surprise et comme un
commencement d'irritation, M. de Malincourt se taisait.
--Il ne proteste pas, continua Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola; il
n'ose protester, et son silence est un aveu.
--Je suis allé à Coblentz avec l'intention d'en revenir, objecta
simplement le comte, et j'en suis revenu.
--Avec le dessein d'y retourner, car tu allais partir, à preuve ce
déguisement et celui de la citoyenne ton épouse. Depuis quand les riches
seigneurs accoutumés au velours et à la soie revêtent-ils la laine et la
bure, si ce n'est dans de méchants desseins? Tu déclares n'avoir pas
émigré en fait, soit; mais tu as émigré d'intention, et c'est tout
comme. Si j'étais arrivé une heure plus tard, j'aurais trouvé la maison
vide, avoue-le.
--Eh bien! oui, je l'avoue, s'écria fièrement M. de Malincourt; c'est
trop s'abaisser que de mentir. Je fuyais, non seulement pour sauver ma
liberté et ma vie, la vie et la liberté de ma famille, mais encore pour
ne pas rester dans un pays où l'innocence est persécutée et le crime
triomphant.
Joseph Moulette souriait dédaigneusement.
--Vous l'avez entendu, mes amis, dit-il; non content d'avouer, il
blasphème. Pensez-vous encore qu'il n'a pas mérité la rigueur des lois?
Et comme personne ne répondait, il ajouta en s'adressant à M. de
Malincourt:
--Citoyen, en vertu des ordres dont je suis porteur et au nom de la loi,
je t'arrête. Dans deux heures, nous partirons pour Epinal.
À ce moment, Mme de Malincourt intervint.
--J'espère, Monsieur, que vous me permettrez de partir avec lui,
fit-elle.
--C'est que je n'ai pas reçu d'instructions à ton sujet, citoyenne!
--Vous êtes donc libre d'agir à votre gré, et vous ne serez pas assez
cruel pour me séparer de mon mari. S'il est coupable, je ne le suis pas
moins.
--C'est vrai, ce que tu dis là. Eh bien, c'est entendu, je t'arrête
aussi. Si vous avez tous deux quelques dispositions à prendre, je vous
autorise à y consacrer le temps qui vous reste avant le départ. Quant à
moi, je vais opérer une perquisition dans vos papiers.
Il donna un ordre aux gardes nationaux qui l'entouraient, et ceux-ci
firent évacuer la salle, où bientôt le comte et la comtesse se
trouvèrent seuls, gardés à vue, après avoir vu sortir lentement et tête
basse leurs fidèles serviteurs impuissants à les sauver.
--Nous sommes perdus! dit alors M. de Malincourt.
--Qu'importe! répondit sa femme, si jusqu'à la fin on ne nous sépare
pas.
--Mais nos enfants, Louise?
--Dieu veillera sur eux, répondit-elle.
Quelques heures plus tard, deux voitures sortaient du château de
Saint-Baslemont, remis à la garde de la municipalité. Elles emportaient
vers Epinal les prisonniers et leur escorte, tandis que, non loin de là,
au prieuré de Bonneval, se mettait en route, s'en allant vers l'inconnu,
sous la conduite de Valleroy, un enfant qui pleurait.
CHAPITRE III
SUR LE RHIN
Au lever du soleil, un bateau parti de Bâle et chargé de passagers
descendait le Rhin, ses voiles ouvertes, gonflées par la brise. Après
avoir dépassé Mayence, il se trouvait maintenant entre Bingen et
Coblentz. Le matin était radieux. Sous la fraîcheur de l'air, on sentait
pointer la chaleur. Du ciel qui s'embrasait, s'abaissait sur les choses,
en les enveloppant, une lumière éblouissante. Aux bords du fleuve, se
déroulait un paysage magique. C'étaient, tout au ras de la rive, des
bourgs, des vignes, des forêts; au delà, des montagnes boisées, courant
parallèlement au Rhin, portant sur leurs flancs ou à leur sommet des
châteaux féodaux en ruines, et parfois, accroupies à leur pied, les
murailles écroulées de quelque abbaye, percée de fenêtres ogivales qui
encadraient, depuis des siècles, les mêmes coins d'azur. Brusquement, à
de fréquents intervalles, cette splendeur de nature s'éteignait, dans
l'évanouissement des horizons soudain disparus. Au-dessus des berges,
des rochers sombres remplaçaient villages, vignobles et futaies. Ils
surplombaient le fleuve où se reflétait leur paroi glissante et haute,
couronnée de déchiquetures capricieuses, et le bateau, poursuivant sa
route, paraissait s'engager dans un défilé sauvage sans lumière et sans
issue. Mais bientôt le défilé cessait, et de nouveau le soleil caressait
de ses feux la nappe mouvante des eaux s'étalant plus librement dans
leur lit élargi.
Pour admirer la grandiose beauté de ce spectacle et goûter le charme
infini de ce matin d'été, les passagers, depuis qu'avait commencé à
poindre le jour, étaient montés sur le pont, peu à peu. Réunis en
groupes, appuyés sur la balustrade en bois qui bordait le bateau, assis
sur des bancs, des malles, des tas de câbles enroulés, ils causaient
entre eux, en regardant fuir le rivage des deux côtés de l'immense
fleuve au courant rapide, ou en se montrant les grands radeaux formés de
troncs d'arbres fraîchement coupés, reliés entre eux par des cordes et
des clous, et qui s'en allaient, au fil de l'eau, de leur point de
départ à leur point d'arrivée.
Dans ces groupes, toutes, les conditions sociales étaient représentées.
Il y avait des gentilshommes et des grandes dames que désignaient
l'élégance de leurs vêtements et la blancheur de leurs mains; des
paysans aux costumes pittoresques et variés, qui trahissaient pour
quelques-uns une origine étrangère; des soldats de tous grades, aux
uniformes divers, qui n'appartenaient pas tous aux armées de la
Confédération germanique, bien qu'on fût en pays allemand; des prêtres
en habit noir, reconnaissables à leur petit collet, des moines et des
religieuses. Pour la plupart, ils parlaient en français, sans crainte de
trahir leur qualité d'émigrés.
Les émigrés, à cette époque, remplissaient l'Allemagne et surtout les
contrées du Rhin. On ne pouvait guère voyager sans en rencontrer, dans
les villes, sur les routes, aux relais, sur les bateaux, dans les
voitures publiques, dans les auberges. Partout ils révélaient leur
nationalité par la spirituelle gaieté de leurs propos, par leur
courtoisie envers les femmes, par leur générosité s'ils avaient la
bourse pleine, et, si elle était à sec, par les bonnes et aimables
paroles à l'aide desquelles, à défaut d'argent, ils payaient les
services qu'on leur rendait. Les habitants des territoires qu'ils
traversaient s'étaient tellement accoutumés à leur présence qu'ils ne la
remarquaient plus. Leur rassemblement sur ce bateau, ce matin-là,
n'offrait donc qu'une image réduite de ce qui se passait à la même
heure, un peu partout, dans les pays suisses et allemands, où, quoique
étrangers, ils se considéraient comme chez eux.
Il s'en fallait cependant que, dans cette foule nomade, réunie au hasard
des voyages, tous les visages fussent heureux. Même sur ceux où
s'affichait l'insouciance et s'épanouissait le rire, il y avait comme un
reflet de mélancolie, et, tout au fond du regard, une expression
d'inquiétude qui protestait contre la gaieté factice sous laquelle les
plus fiers s'efforçaient de cacher leur peine. Comment en eût-il été
autrement? D'abord exilés volontaires, les émigrés étaient bientôt
devenus des proscrits, par suite des terribles châtiments édictés contre
eux par l'Assemblée nationale de France. Cette patrie d'où ils s'étaient
enfuis, poussés les uns par la peur, les autres par la colère, ils n'y
pouvaient plus rentrer. Tous ou presque tous y avaient laissé des êtres
chers, leurs biens, leur fortune, ce qui fait la douceur du sol natal et
le charme de la vie. Ces trésors perdus, un ciel étranger ne pouvait les
leur rendre; ils étaient condamnés à les pleurer jusqu'au jour où la
patrie se rouvrirait devant eux.
Cette intime et cruelle douleur, aucun des passagers réunis sur le
bateau allant de Bâle à Coblentz ne paraissait la ressentir au même
degré qu'un enfant d'une douzaine d'années, qui affectait de se tenir à
l'écart, à l'arrière du bateau, adossé au cabestan, d'où, les yeux fixés
devant lui, il semblait suivre, dans le vide, une vision attristante.
Son costume était celui d'une condition modeste. Mais la finesse de ses
traits, la fierté de son regard, la grâce de sa personne révélaient si
clairement la race et la haute éducation, que ses modestes habits en
drap noir, où ne se voyaient ni soie, ni broderies, ni dentelles, ni
rien de ce qui relevait alors la toilette des nobles, avaient l'air d'un
déguisement. À quelque distance de lui, un homme, qu'à sa tenue on
pouvait prendre également pour un artisan aisé ou pour un bourgeois de
petite ville, ne le perdait pas de vue, tout en respectant son isolement
et son silence. À les voir tous deux ainsi, il n'aurait pas fallu une
longue observation pour deviner que le plus jeune avait le droit de
commander au plus âgé, mais que le plus âgé n'était là que pour veiller
sur le plus jeune et le protéger.
Depuis déjà longtemps ils gardaient l'un et l'autre la même attitude,
lorsque, tout à coup, l'enfant sortit de sa rêverie, et se tournant vers
son compagnon:
--Quand arriverons-nous à Coblentz, Valleroy? demanda-t-il.
Tout en se rapprochant, Valleroy répondit:
--Dans la soirée, Monsieur le chevalier.
--Encore douze heures, soupira Bernard; que c'est long!
--Et ce sera bien plus long encore si vous ne vous armez de résignation
et de courage, Monsieur le chevalier; si vous vous obstinez dans votre
tristesse, au lieu de vous distraire!
--Me distraire! Est-il donc possible de ne pas songer à mes malheureux
parents? Me distraire! Quand ils sont emprisonnés, séparés de leurs
enfants, privés de toute consolation!
--Il faut se dire que leur captivité ne durera pas.
--Qu'en sais-tu, Valleroy?
--Il n'est pas d'usage qu'on retienne des innocents sous les verrous.
--Ah! Valleroy, pourquoi m'as-tu emporté? Pourquoi ne m'avoir pas laissé
avec eux?
--Parce que j'avais reçu de M. le comte l'ordre de vous sauver.
D'ailleurs, même sans ordre, j'aurais agi de même. Nous serions bien
avancés si vous étiez en prison! Cela n'eût fait que rendre moins aisée
la délivrance de ceux sur qui vous vous hâtez trop de pleurer.
--Tu espères donc les délivrer?
--Oui, certes, je l'espère. Je n'ai cessé d'y penser depuis que nous
sommes partis de Saint-Baslemont, Durant l'affreuse nuit témoin de notre
fuite, dans la petite voiture qui nous emportait à travers bois, tandis
que vous versiez des larmes, moi j'arrêtais les grandes lignes de mon
plan. Pendant les quelques heures que nous avons passées à Bâle à
attendre le bateau, j'y travaillais encore; j'y ai travaillé depuis, et
maintenant je le tiens.
--Parle, parle, mon bon Valleroy, supplia Bernard en entraînant son
compagnon plus loin des groupes que formaient les passagers. Confie-le
moi, ton plan.
--Oh! il est bien simple. Quand je vous aurai remis à votre frère, à M.
le vicomte Armand, je reviendrai sur mes pas; je referai seul le trajet
que je fais en ce moment avec vous, et j'irai à Epinal. Là, j'ai des
amis, des amis résolus, dévoués, à l'aide desquels je délivrerai M. le
comte et Mme la comtesse.
--Comptes-tu forcer les portes de leur prison?
--Je compte acheter leurs geôliers.
--Et tu crois... As-tu de l'argent, seulement?
--Mes économies d'abord, que je portais sur moi quand le malheur est
arrivé, puisque, par l'ordre de M. le comte, je me disposais à partir
pour Paris.
--Et si tes économies ne suffisent pas?...
--Elles suffiront. Les services des gredins à qui j'aurai affaire ne
coûtent pas cher. D'ailleurs, à Epinal on me connaît, j'ai du crédit,
et, au besoin, je trouverai à emprunter.
--Mais je ne veux pas que tu y sois du tien...
--Le mien est le vôtre, Monsieur le chevalier. Vous me rembourserez plus
tard, si tel est votre bon plaisir.
Bernard prit la main de Valleroy et dit:
--Pourrons-nous reconnaître jamais ce que tu fais pour nous?
--Vous ne me devez rien, Monsieur le chevalier. M. le comte a été mon
bienfaiteur, et jamais je ne m'acquitterai envers lui. Et puis, vous le
savez, Valleroy appartient à Malincourt.
--Oui, s'écria Bernard, mais si, grâce à toi, mes parents sont sauvés,
c'est Malincourt qui appartiendra à Valleroy.
Pendant leur entretien, le soleil qui, tout à l'heure, était encore à
son lever, avait poursuivi sa course dans le ciel. Après être sorti de
derrière les montagnes qui fermaient l'horizon du côté de l'Orient, il
planait maintenant tout en haut du vide immense que ses rayons
chauffaient et éclairaient de leurs pointes de feu, en fouillant
profondément le paysage. Sous sa lumière vibrante, le vert des arbres et
le bleu des eaux étincelaient, chargés de paillettes d'or, que les
forêts du rivage envoyaient au fleuve et que le fleuve leur renvoyait.
Elles flottaient de toutes parts, ces paillettes lumineuses; elles
s'accrochaient aux arbres, se laissaient charrier par les ondes,
donnaient aux rochers nus, noyés dans leurs feux, l'aspect de gisements
aurifères.
Sur le pont du bateau, on avait tendu des tentes sous lesquelles les
passagers cherchaient un abri contre la chaleur. Tous jouissaient de
cette matinée vivifiante et saine, si propre à rendre courage et
sérénité aux âmes énervées par l'excès des infortunes subies déjà ou
redoutées pour un avenir prochain. Les tristesses que la nuit amasse
autour des malheureux, en vagues rêves ou en réflexions poignantes, se
dissipaient, cédant la place pour quelques heures aux espérances qui
soutiennent et consolent, sans lesquelles l'homme serait écrasé sous le
poids de ses maux. Bernard lui-même, malgré de légitimes motifs
d'angoisses, se sentait allégé, voyait l'avenir moins sombre, revenait à
la gaieté de son âge. Oh! le puissant magicien, l'admirable guérisseur
de plaies que le divin soleil!
--Ne voulez-vous pas déjeuner, Monsieur le chevalier? demanda Valleroy.
--Pourrons-nous nous procurer des vivres sur ce bateau? objecta
l'enfant.
--Oui, à prix d'argent, un prix très haut sans doute. Mais, grâce à mes
précautions, je suis en état de vous servir un repas à peu près
convenable.
--Auquel je ne goûterai que si tu en prends ta part, assis à mon côté.
--Je n'oserai jamais, Monsieur le chevalier. Je n'oublie pas que vous
êtes mon seigneur et que je ne suis ici que pour vous servir.
--Que parles-tu de me servir, Valleroy, quand mon père m'a confié à toi
comme à un protecteur? Il n'y a plus ici ni serviteur, ni maître, mais
seulement des amis, entre qui tout doit être commun.
Ce fut dit d'un accent de résolution et de crânerie qui ne permettait ni
protestation ni résistance. Valleroy se résigna, sans mot dire, et
s'éloigna docilement après avoir enveloppé Bernard d'un regard chargé
d'admiration et de sollicitude, qui signifiait que, pour l'enfant remis
à sa garde, il était prêt à se faire hacher en morceaux. Après avoir
disparu la durée de quelques minutes, il revint. Il portait d'une main
une sacoche en cuir, de l'autre, une vieille caisse vide. Il jeta le
tout sur le plancher en disant:
--Voici la table et voici de quoi la garnir.
En un tour de main, le couvert fut dressé, une serviette blanche sur la
caisse, et, sur la serviette, un poulet froid, un pâté à la croûte
luisante, des cerises et une bouteille de vin du Rhin qui, sous le
soleil, semblait contenir un flot de rubis.
--D'où vient tout cela? demanda Bernard surpris.
--De chez un traiteur de Mayence, Monsieur le chevalier. C'est moins
brillant qu'au château de Malincourt, mais vous jugerez que c'est aussi
bon.
Les sièges manquaient. À l'exemple de Valleroy, Bernard en improvisa un
à l'aide d'un tas de cordes et, une fois installé, se mit à manger de
grand appétit. Autour d'eux, beaucoup de passagers en faisaient autant.
Des victuailles apparaissaient de toutes parts. Chacun s'était arrangé à
qui mieux mieux, étalant son repas, qui sur ses genoux, qui sur un banc,
qui sur un panier. Les menus, par exemple, étaient loin de se valoir;
tandis que, pour les uns, ils se composaient de mets choisis, poissons
bouillis ou viandes froides, ils se réduisaient pour d'autres à un
morceau de pain bis sur lequel, très humbles, ils mordaient à la
dérobée, en regardant le paysage, comme honteux d'être contraints de se
nourrir pauvrement et comme si la nature radieuse, qui déroulait ses
splendeurs sous leurs yeux, eût insulté à leur misère.
À ce moment, l'attention de Bernard fut soudain captivée par
l'apparition d'une enfant qui venait de se montrer sur la plus haute
marche de l'escalier conduisant dans l'intérieur du bateau. Huit ans à
peine, des cheveux noirs épars sur les épaules qu'ils caressaient de
leurs boucles soyeuses, des yeux larges et rieurs illuminant le visage
d'une blancheur éclatante, une fossette à la joue droite, cette fillette
vêtue de blanc était, des pieds à la tête, dans ses traits, ses
mouvements, sa démarche, d'une grâce invraisemblable, d'une beauté de
rêve. Timide et hardie à la fois, elle circulait à travers les groupes,
avec l'attitude envieuse et gourmande d'un jeune chien qui rôde autour
d'une table avec l'espoir qu'il en tombera quelque rogaton.
D'où venait-elle, l'adorable enfant? Comment se trouvait-elle là toute
seule, ayant l'air de mendier sa nourriture? Qui était-elle? Oh! ce
n'était pas difficile à deviner. Une petite Française, probablement une
fille d'émigré...
--Peut-être est-elle comme moi, séparée de ses parents, pensa Bernard.
Sous l'empire d'un sentiment qu'il éprouvait pour la première fois, fait
de commisération soudaine et d'involontaire attrait, son coeur allait
d'un bond vers la mignonne créature dans laquelle il devinait une
compagne d'infortune, et que le hasard de sa promenade conduisait vers
lui et vers Valleroy. A trois pas d'eux, elle s'arrêta, l'oeil sur les
cerises, dont la blancheur de la nappe avivait la couleur vermeille.
--Viens, petite! lui cria Bernard.
Elle obéit avec lenteur, un doigt sur ses lèvres, dévorant les fruits de
son regard candide. Alors, il lui dit:
--Veux-tu déjeuner avec moi?
Comme elle ne répondait pas, Valleroy ajouta:
--Puisque M. le chevalier vous invite, acceptez, ma mignonne.
Elle hésitait encore. Mais Bernard tendit la main, attira l'enfant,
l'obligea à s'asseoir sur ses genoux, et, lui donnant une aile du poulet
déjà dépecée, il reprit:
--Mange donc, ma petite amie, et si tu as soif, bois.
Il lui offrait son verre. Elle y trempa ses lèvres et, sans se faire
prier davantage, mordit à belles dents sur le morceau de viande qu'elle
tenait au bout de ses doigts. Mais une voix grondeuse se fit entendre:
--N'as-tu pas de honte, Nina? Est-il convenable qu'une demoiselle de
bonne maison s'attable avec des inconnus? Remercie ces messieurs et
viens près de moi.
À ces mots, Bernard releva la tête pour voir la personne qui venait de
parler. C'était une jeune femme, grande, mince et blonde, avec des yeux
très doux, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords, vêtue d'une
robe en soie couleur feuille morte, jadis élégante, mais maintenant usée
aux coutures et toute fripée. Surprise et mécontente de la hardiesse de
l'enfant, elle la rappelait du geste et de la voix, avec des airs de
colère qui n'étaient qu'en surface et ne l'empêchèrent pas de sourire,
quand elle vit l'embarras de Nina partagée entre la nécessité d'obéir et
le regret de quitter si vite le festin devant lequel elle venait de
s'asseoir. Bernard s'était levé, et s'avançant vers l'inconnue:
--Ne la grondez pas, madame: la pauvre petite avait refusé d'abord.
C'est moi qui l'ai obligée à accepter.
--Alors, Monsieur, agréez mes remerciements.
--Je ne les accepterai, Madame, que si vous permettez à votre fille de
rester avec nous et si vous vous joignez à elle pour partager notre
repas.
Et relevant fièrement la tête, il ajouta, à demi-voix:
--On me nomme le chevalier Bernard de Malincourt.
L'inconnue s'inclina; puis montrant Nina, qui, sûre de son consentement,
recommençait à manger:
--Je ne suis pas sa mère, dit-elle, mais, malgré l'apparente humilité de
sa condition, elle est fille de gentilhomme. Son père était le baron
d'Aubeterre, il commandait une compagnie dans le Royal-Allemand,
régiment du prince de Lambesc. Il est mort, le 12 juillet 1789, pour le
service du roi.
--Et sa mère? demanda Valleroy.
--Morte aussi, un an après, à Bruxelles, où elle avait émigré. Elle n'a
pu résister à sa douleur.
--Si jeune et déjà si malheureuse! murmura Valleroy en couvrant
l'orpheline d'un regard de commisération.
--Oui, et bien digne de pitié, continua l'inconnue, car, malgré mes
efforts pour lui faire un sort meilleur, je n'ai pu que l'associer à ma
misère. Sans vous, Messieurs, la pauvre chérie eût été réduite à
déjeuner comme moi d'un morceau de pain... Je ne sais comment vous
exprimer ma reconnaissance.
--C'est bien simple, répliqua Valleroy avec enjouement; mettez-vous là,
Madame, et suivez l'exemple de Nina.
Elle résistait encore, malgré la pressante invitation de Valleroy, que
charmaient sa réserve, sa discrétion et sa grâce. Mais Nina, qui n'avait
encore rien dit, joignit sa prière» à celle de ses nouveaux amis:
--Fais comme moi, tante Isabelle; cela vaudra mieux que de manger ton
pain tout sec. N'est-ce pas, Monsieur le chevalier, que tu veux bien?
ajouta-t-elle en s'adressant à Bernard.
--Je le veux, à condition que tu m'embrasseras.
Un rire clair et perlé lui répondit. Agitant au bout de ses doigts l'os
de poulet qu'elle ne voulait pas lâcher bien qu'il ne restât plus de
viande autour, Nina éleva ses lèvres à la hauteur des joues de Bernard
et l'embrassa en disant:
--Tu es bien gentil, Monsieur le chevalier, et je t'aime de tout mon
coeur.
--Maintenant qu'elle a payé, mettez-vous à table, Madame, reprit
Bernard.
--J'accepte puisque vous le voulez, répondit tante Isabelle souriante,
et aussi parce que j'ai grand'faim.
Valleroy, très empressé, l'obligea à s'asseoir sur le rouleau de cordes
dont il s'était fait un siège et lui-même resta debout, heureux de la
servir, en la regardant. Pendant quelques instants, tante Isabelle
mangea en silence. Puis quand sa faim fut rassasiée, elle dit:
--Je vous ai fait connaître qui était cette enfant. Je dois vous avouer
mon nom et ma profession. On me nomme Isabelle Lebrun et je suis
comédienne.
--Vous jouez la comédie? demanda Bernard, dont la curiosité brusquement
s'éveillait.
--Et aussi la tragédie, tout comme la mère de Nina, qui faisait partie
de la troupe des comédiens du roi quand le baron d'Aubeterre l'épousa. À
cette époque, je ne l'avais jamais vue; je ne savais rien d'elle que son
nom, qui était célèbre, car elle s'appelait Mme Dangeau.